La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 27 mars 2025

Quel était-il ce monde dont elle n’avait jamais vu que les minarets et les terrasses ?

 

Naguib Mahfouz, Impasse des deux palais, parution originale 1956, traduit de l’arabe par Philippe Vigreux, édité à l’origine par JC Lattès et désormais en poche.

À la fin de la Première guerre mondiale, dans une maison bourgeoise du Caire, au plus près de la vie d’une famille. Le père, tyrannique et austère avec les siens, vit, la nuit venue, une existence beaucoup plus complaisante, faite de rires et d’amis, de vin et de musique, et de femmes. Notre homme est heureux, sincère avec lui-même. La mère Amina, soumise et respectueuse, n’a pas quitté la maison une seule fois en 25 ans de mariage – il ne faudrait pas que l’on puisse la voir. Et puis il y a les trois fils, les grands qui travaillent et qui étudient et le petit, joyeux luron, chanteur, ami de la poésie. Et les deux filles qu’elles non plus personne n'a vues.

Évidemment, le cœur de la vie, c’est le moment du mariage (d’un point de vue contemporain, comme ces pratiques sont bizarres !)


Elle sourit au tableau, cher à ses yeux, de cette rue qui, au moment où chemins, venelles et impasses sont plongés dans le sommeil, restait éveillée jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Que de divertissement avait-elle trouvé à son insomnie, de réconfort dans sa solitude, de rempart à ses frayeurs, grâce à cette rue dont la nuit ne transformait le visage qu’en en plongeant la vie ambiante dans un silence profond, en inventant à ses clameurs un espace où elles puissent s’élever et se clarifier.


La première partie du roman s’inscrit au plus près de la vie de la famille, notamment d’Amina et de ses filles. Tout cela est raconté avec beaucoup de tendresse et de sympathie, mais aussi de réalisme. Cette existence est bouleversée par la fin de la guerre et par les revendications égyptiennes pour l’indépendance, contre le protectorat britannique. C’est le début des espoirs et des craintes, car on manifeste dans les rues du Caire et l’armée tire sur la foule. Chacun, à sa manière, se sent battre d’un nouvel élan.

J’ai apprécié le fait que les personnages ne soient pas monolithiques. Leurs contradictions et leurs évolutions au fil de l’histoire les rendent tous intéressants. Il y a aussi l’absence de jugement de la part de l’auteur, qui lui permet de rendre les doutes et les pensées de chacun. La fin du roman montre ainsi une vraie évolution des personnages. Il s’avère que cette Impasse des deux palais constitue à la fois un roman indépendant et le premier volume d’une trilogie – j’imagine qu’il peut encore se passer plein de choses.

Ce gros roman (660 pages quand même) se lit vraiment très bien. N’hésitez pas à le prendre avec vous si vous avez de longues heures de train. J’ai pour ma part beaucoup aimé.

 

Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire de se laisser guider par la sagesse ? Mais c’est un homme et jamais un homme ne manquera de défauts pour masquer le plein soleil !

 

Et, comme s’il craignait qu’elle émette un avis qui, sait-on jamais, pouvait tomber en accord avec sa décision dont personne n’était informé, de sorte qu’elle en vienne à le soupçonner d’avoir tenu compte, il prit les devants en disant.

 


Vimenet, La Rue des bouchers à Alger, Narbonne, Palais musée des Archevêques



Naguib Mahfouz, Propos du matin et du soir, parution originale 1987, traduit de l’arabe par Marie Francis-Saad.

 

C’est l’histoire d’une famille, tout au long du XIXe et du XXe sièclen au Caire, avec toutes ses ramifications, ses mariages plus ou moins heureux, ses enfants qui répondent plus ou moins aux attentes et ses personnalités qui se détachent sur le lot de cousins. Mais : la vie de chaque personnage est racontée rapidement (entre 2 et 6 pages) et surtout l’ordre de présentation est alphabétique (alphabet arabe évidemment). Que cela est étonnant !


Le ciel est d’un bleu pur. Sur la place ancienne, qui étincelle sous les feux du soleil, l’ombre des dattiers somnolents traine çà et là.


Difficile à ne pas songer à quelques grands essais pour casser la narration traditionnelle du roman, notamment à La Vie mode d’emploi. Le lecteur passe de l’un à l’autre, d’une sœur à un père de famille, sans transition. Évidemment rien n’empêche de tricher un peu : l’auteur peut choisir ses prénoms de façon à ce que celui du fondateur commence par un Y et soit situé en dernier et à ce que tel cousin, qui a vécu un grand événement, se retrouve évoqué dès les premières pages. La lectrice peut aussi tricher de son côté.

J’avoue cependant m’être lassée. Impossible de me plonger dans une histoire ou de m’impliquer dans tel ou tel récit d’existence, puisque nous passons sans cesse de l’un à l’autre. De plus, il peut être difficile de s’y retrouver, que ce soit entre les membres de la famille ou dans l’histoire politique égyptienne.

On voit le pays changer (ou pas), entre les filles qui ne font pas d’études puisqu’elles trouve « un bon parti » et les fils qui essaient de se caser parmi les fonctionnaires.

Ces courts chapitres sont autant d'histoires que l'on peut se raconter à propos des uns et des autres, des faits et des rumeurs - des propos du matin et du soir.

 

C’était un colosse aux traits magnifiques, qui avait la beauté des sculptures classiques. Par le sang fougueux qui brûlait sous sa peau brune, par sa moustache épaisse et sa main au revers poilu, toujours tendue, il incarnait le héros mythique des contes populaires. Il se rendait fréquemment chez son neveu ‘Amr Effendi, avec tout son prestige de seigneur féodal.

 

Mahfouz a reçu le prix Nobel de Littérature en 1988.

Je cherchais à le lire et j'ai d'abord trouvé ces Propos du matin et du soir. Ce ne fut pas une réussite (lu dans le train également pourtant), mais j'ai apprécié l'écriture et l'ambition de ce volume. C'est pourquoi je me suis ensuite procuré cette Impasse des deux palais que je vous conseille vivement.


 

mardi 25 mars 2025

Là où il n’y avait rien, la tempête se déchaînait en vain.

 

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, 1955 (réédité il y a quelques années par Joelle Losfeld).

 

Dans une ville qui n’est pas nommée, mais que l’on peut supposer être Le Caire du tout début des années 50, et dans son quartier populaire, tout commence avec Gohar, ancien professeur de philosophie de l’université, qui a renoncé à tout – sauf au hashish. La journée débute sous l’angle du grotesque et du tragique, mais cela n’a pas d’importance, et Gohar se met en quête de ses amis, El Kordi, un jeune fonctionnaire plein de hautes idées romantiques et Yéghen. Gohar et Yéghen sont mendiants et détachés de tout. Sauf qu’un crime est commis (je n’en dis rien, mais le roman en dit tout). Entre alors en scène Nour El Dine, officier de police, homosexuel honteux, qui se prend tout de suite de sympathie pour ses interlocuteurs pourtant suspects.


Il détestait s’entourait d’objets ; les objets recelaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée ; celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue. (…) Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l’insaisissable, il y respirait un air d’optimisme et de liberté.


J’ai beaucoup aimé cette plongée dans un monde de ruelles et de cafés. Le détachement de nos mendiants peut agacer, car empreint de supériorité et d’égoïsme, mais il en impose et produit des scènes réjouissantes. J’ai aimé le personnage de Nour El Dine, en proie à toutes les contradictions humaines, autoritaire et fermé, sensible et curieux, mais également celui de Yéghen, vendeur de hashish, poète, tourment de sa mère, capable de sacrifice et d’abnégation.

Il y a beaucoup d’humour, notamment une scène à l’hôtel où il n’y a pas assez d’édredons pour toutes les chambres.

Le petit bémol, c’est qu’évidemment, c’est un roman des années 50, un roman de mecs, mais bon, on en a vu d’autres. Les femmes y sont peu nombreuses et servent de décor.

Le cœur du roman est constitué par l’évocation des rues du Caire, celles de la ville européenne, fausse et maussade, à l’opposé des ruelles boueuses pleines de vie.

Drack-oub, pseudonyme de François Bouchard, Le café maure (Narbonne, Palais Musée des Archevêques)

 


À une table voisine, deux vieux cheiks atteints de cécité totale discutaient les mérites artistiques d’une mosquée célèbre. L’un d’eux finit par traiter l’autre de faux aveugle. Cet outrage manifeste rompit net leur entretien.

 

Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d’être un mendiant, libre et orgueilleux, n’ayant rien à perdre. Il pourrait enfin s’adonner à son vice, sans crainte et sans honte. Il serait même. Fier de ce vice qui avait été durant des années sa pire torture. Samir lui reviendrait. Sa haine tomberait d’elle-même, lorsqu’il se présenterait à lui dépossédé de ses emblèmes d’autorité, lavé de ses préjugés et de sa morale visqueuse.

 

N’empêche que l’on aimerait bien se poser, un soir, au Café des Miroirs, et écouter les conversations.



jeudi 15 novembre 2018

Pour bien visiter un quartier, occupation somme toute assez frivole, il faut un but sérieux.

Pierre Gazio, Sept stations du Caire, éditions des Busclats, 2018.

L’auteur, Français arabophone, vit au Caire depuis des années et nous raconte la ville, par le prétexte de sept trajets en métro. Ni guide touristique (mais avec des anecdotes historico-géographique) ni journal de voyage ou de souvenirs, mais comme une balade en ville avec un guide complaisant, un ami de voyage.

Un chauffeur de taxi à qui l’on enjoint de tourner à droite, répond généralement : « si Dieu veut ». Supposer que la volonté divine médite son accord ou son refus pour chaque coup de volant est ici une idée naturelle à tout le monde, ou presque.

J’ai beaucoup aimé cette lecture distrayante et tranquille. Je trouve que Gazio arrive particulièrement à raconter le Caire contemporain, ses paradoxes, ses ruptures et ses continuités. Les événements de la place Tahrir ne sont pas loin, non plus que les Pharaons, les colons européens, les divers pouvoirs militaires, les religieux de tous poils. Tout ce petit monde s’entrecroise dans un capharnaüm et un chaos incroyable, dans une ville où le mot « urbanisme » s’est fait la malle, que l’auteur nous présente avec autant d’agacement que de tendresse.
On trouve donc, pêle-mêle, le Coran en fond sonore d’à peu près tous les magasins (y compris ceux de sous-vêtements), les quartiers coptes, une charcuterie dont le nom renvoie à Ramsès II (ce passage est particulièrement savoureux), le trajet improbable parcouru par Saint Georges (oui, celui du dragon), devenu un soldat romain à tête de faucon transperçant un hippopotame, et même une station de métro fantôme.
L’Égypte est un pays peu présent dans nos médias, ou seulement pour montrer des images de foules en colères ou de militaires moustachus pas tibulaires du tout. L’espace de quelques pages, Gazio parvient à nous le rendre familier, presque familial, sans angélisme, sans condescendance ou mépris non plus. Le Caire est un voisin du sud.
À lire absolument avant votre prochain voyage au Caire !
 
Le métro du Caire a sa photo sur Wikipedia !
La purée de fèves, de la tahina, des oignons verts, des citrons jaunes, de la roquette, des aubergines confites et une pile de galettes de pain. Une impression réconfortante d’abondance à peu de frais et le sentiment, devant ces mets simples et colorés issus du limon, d’une plongée dans la gastronomie de l’Égypte antique. Les délicats peuvent utiliser la cuillère en plastique gracieusement fournie par l’établissement, mais les vrais amateurs se servent de leurs mains et minuscules bouchées de pain trempées dans les gamelles. Les dîneurs sont donc penchés au-dessus de la table, le dos arrondi, dans la pause typique de l’amateur de foul. C’est un des éléments du rite. Car, mis à part ceux qu’un maigre budget contraint à en faire leur quotidien, manger du foul est un signe d’appartenance à une nation vécue comme sans pareille dans le monde.

Et cliquez ici pour tout savoir sur ce foul ! 
Merci aux éditions des Busclats pour l’envoi, et à Lili Galipette et à Stéphanie Hochet qui ont servi d’intermédiaires.



mercredi 12 août 2015

Je l'aime et je souhaite lui offrir tout ce qui est en mon pouvoir, mais elle me refuse.

Alaa al-Aswany, Chicago, traduit de l'arabe par Gilles Gauthier, parution originale en 2007.

Un riche roman au début un peu lent, mais qui s'est avéré assez prenant.

Le roman se penche sur une petite communauté d'Égyptiens vivants à Chicago, autour du département d'histologie de l'université. Il y a les étudiants qui ont une bourse de leur gouvernement qui font des efforts d'adaptation, celui qui gravit les échelons des services de Sécurité égyptiens, les professeurs qui ont préféré l'exil doré aux manigances locales... Ils ont fuit l'Égypte, sa dictature, sa corruption et sa misère tout en étant plus ou moins bien acceptés par les Etats-Unis – on est après 2001.
J'ai eu du mal à démarrer le livre, car il commence par les portraits des différents personnages un peu difficiles à distinguer. Mais j'ai ensuite trouvé que la palette était très réussie. L'auteur parvient à décrire les différents sentiments éprouvés par ces exilés selon leur culture et leur génération sans caricature ni dans un sens ni dans un autre. À cet égard, le personnage de Cheïma, paysanne très croyante et brillante étudiante découvrant la vie en Amérique, me semble particulièrement réussi. Le roman dresse finalement un double constat désabusé sur les deux pays et donne un portrait très intéressant de l’Égypte contemporaine. À lire pour mieux connaître ce pays !

H. Callahan, Wells street, Chicago, 1949, Centre Pompidou, RMN.
Sous couvert d'explications neutres, le ton est très souvent ironique, ce qui rend la lecture très agréable. L'auteur semble éviter de prendre parti, d'approuver ou de condamner, tout en étant visiblement attaché à certains de ses personnages.

Il se mit à agiter les mains, prit de grands airs, puis se lança, dans son anglais de cuisine, en élevant et en abaissant la voix pour impressionner les auditeurs, comme s'il prononçait un discours du Parti national démocratique.

P. S. 1 On peut faire connaissance avec Jack le super lapin.

P. S. 2 Maintenant je peux faire comme tout le monde et lire L'Immeuble Yacoubian.

L'avis de Solal et de Miss Alfie.

jeudi 30 août 2012

Exposer la philosophie à la foule c’est provoquer chez les hommes un grand mépris pour les réalités divines.


Maria Dzielska, Hypathie d’Alexandrie, traduit de l’anglais par Marion Koeltz, 1e éd. 1995, Paris, Des femmes, 2010.

Hypathie rode dans la pensée occidentale depuis le XVIIIe siècle comme étant une jeune et brillante philosophe d’Alexandrie, païenne, tuée et mise en pièce par des chrétiens. L’histoire est racontée depuis avec des variantes : elle incarne l’intolérance du christianisme, ou le fanatisme inhérent à toute religion. Elle incarne la fin de la brillante philosophie de l’Antiquité (avec sa douceur de mœurs) et le début d’une longue période d’obscurantisme qui ne s’achèverait qu’avec le siècle des Lumières. Elle symbolise tout à la fois la fin de la liberté intellectuelle due au christianisme et la disparition des dieux grecs, placés du côté de la tolérance. C’est la victime d’une foule bestiale, c’est la victime du sexisme chrétien, les interprétations psychanalytiques n’ont pas manqué non plus.
Maria Dzielska, en historienne, reconstitue ce qu’il est possible de savoir avec exactitude de l’enseignement philosophique qu’Hypathie tenait dans l’Alexandrie du IVe siècle (néoplatonisme, philosophie, mathématiques, pratiques occultes, enseignement privé ou public ? qui sont les disciples ?), de sa vie et des circonstances de sa mort. Elle précise les identités de tout le monde, sans fantasme. Elle aborde ainsi le climat religieux, politique et philosophie d’Alexandrie, remet en question la notion de fin d’Antiquité et mentionne de nombreuses femmes maîtres de philosophie.

Portrait funéraire, provenant de l'Égypte
romaine. Londres, British museum,
image RMN.
C’est un livre d’histoire, avec des mots grecs, ce n’est pas pour les enfants, c’est très intéressant et enrichissant, en nous faisant connaître une personnalité et surtout un climat intellectuel très particulier. Une respiration, une pause parmi les gros romans pleins de passions que j’ai lus cet été. Merci Sylvie qui me l’a prêté !

Début :
La vie d’Hypatie, marquée par les circonstances dramatiques de sa mort, était imprégnée de légende bien avant que des universitaires ne tentent d’en reconstruire une image exacte. Embellie dans les arts, déformée par les affects et les partis pris idéologiques, la légende d’Hypathie est extrêmement populaire depuis des siècles, mais jusqu’à ce jour toutes les tentatives pour présenter la vie de cette femme de manière impartiale ont échouée.

Un livre qui entre dans le pari Hellène et qui, à mon sens, pourrait dans le challenge Destins de femmes auquel certaines participent.