La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 2 juillet 2026

Ici, on ne vous sert pas la soupe insipide de la mondialisation, mais la succulente pluralité d’un empire.

 Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, parution originale 2009, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, édité par Gallimard/Folio.


2008, Rumiz se lance dans un grand voyage, décidant de suivre la frontière de l’Europe, du Nord au Sud. C’est un peu plus d’un mois de voyage, presque totalement en train et en bus, en compagnie de Monika Bulaj, photographe et traductrice.
En réalité, il ne s’agit pas de l’Europe, qui n’a pas de frontière, mais de l’Union européenne (frontière de 2007). Une limite administrative qu’il suit tantôt d’un côté, tantôt de l’autre (et donc tantôt en Russie, tantôt en UE) (ce qui perturbe un peu les repères de la lectrice), de Rovaniemi et Mourmansk à Odessa et au Bosphore.

Je regarde la carte et je me rends compte que si je renverse la Scandinavie en direction de la Méditerranée en prenant le Danemark comme pivot, j’arrive plus bas que la Tunisie. Je suis très, très loin je ne parviens pas à imaginer combien de temps il me faudra. Cette direction nord-sud est déconcertante. L’Europe est en effet un continent vertical.
D’autant plus loin, qu’à certains endroits, les transports sont uniquement est-ouest.

Je commence par mes agacements. D’abord la confusion Europe et UE, même si c’est sans réelle importance (encore que… ).
L’autre chose est un choix, semi-conscient, de surtout s’intéresser au passé sous un angle nostalgique et de chanter les charmes d’un monde en voie de disparition. Je comprends l’idée de raconter tout ce qui s’efface, sous les coups de la modernisation, de l’individualisme, des mafias et du capitalisme, mais à deux reprises, l’auteur regrette de n’avoir personne à qui parler parce que seuls des jeunes se trouvent présents, et je crois que c’est une petite limite. Disons que le récit est subjectif, avec ses points forts et ses faiblesses : on a affaire à un homme de 60 ans qui a plus de facilité à échanger avec certains qu’avec d’autres. Soit.
Enfin, comme souvent dans les récits de voyage, apprécier ce que l’on rencontre induit une comparaison au désavantage systématique de l’Occident (froid, bureaucratique, monotone, etc.). C’est lassant. Je crois pas qu’il soit pertinent de comparer les beautés des femmes des différents pays.
Bref.

Ceci étant dit, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’abord pour le projet, puis pour ses rencontres.
Le projet est celui d’un décentrement. Foin d’une UE centrée sur le Rhin ou les Alpes ou la Méditerranée, on part à l’est. L’idée est aussi de prendre conscience des distances phénoménales nord-sud alors même que notre esprit et les lignes de chemin de fer envisagent seulement des trajets est-ouest. Il est tout à fait sidérant de réaliser les distances énormes qui se trouvent « au nord », c’est-à-dire au nord de l’Allemagne. En réalité le milieu ne se trouve pas du tout où l’on pense.
Bien sûr, j’ai pensé à la remontée du Danube à vélo par Emmanuel Ruben, remontée « dans l’autre sens » qui, là encore, inverse la notion de centre et de périphérie. C’est ce qui me paraît le plus stimulant.

À cette époque-là [1874], déjà, on savait que la Mitteleuropa, l’Europe centrale, ne se trouvait pas en réalité dans les cafés viennois, mais bien plus à l’est, et même à l’est de Budapest et de Varsovie.

J’ai particulièrement apprécié tout le début, consacré à la Finlande et à Mourmansk. C’est ensuite le récit d’une longue descente, des trains et des bus dans les forêts et les plaines, mais les noms de lieu connus arrivent en effet assez tardivement. Une journée aux îles Solovski, entre monastère et goulag, une rencontre avec l’écrivain polonais Mariusz Wilk, que je ne connais pas, mais dont la bibliographie m’intéresse, l’omniprésence du Kalevala, d’anciennes synagogues, la liturgie orthodoxes (occasion de dégommer les catholiques), des cimetières juifs enfouis sous la végétation, l’art des files d’attente en Russie.
Il y a une étrange incursion à Kaliningrad, et une autre en Biélorussie.

Avant de partir, je lui ai téléphoné d’Italie pour lui demander, entre autres, si là-haut il y avait déjà beaucoup de moustiques. Et lui d’une voix fiévreuse, extrêmement timide, m’avait répondu : « Ici, il neige. »
À Mourmansk au mois de juin.

Une grande partie du récit se déroule en Russie, ou en UE, mais sur l’ancien territoire soviétique. On y croise des braves gens qui regrettent l’ancien temps du communisme (je note l’impossibilité pour Rumiz de rencontrer des Estoniens, mutiques certes, mais dont il ne donne pas une image très sympathique), des douaniers, des popes… En 2008, la Russie est à la fois un monstre froid, celui de Moscou et de Poutine, et les non-Russes que rencontre Rumiz disent très bien la menace qu’elle constitue pour l’UE (là-bas, aux confins, on savait) ; et le pays des slaves généreux et bordéliques. C’est aussi un pays où tous les paysages et toute l’histoire sont ravagés par la mafia.
La frontière avec la Russie est désespérante dans un sens comme dans l’autre, dure et impitoyable avec les pauvres, toute douce aux riches. Paranoïa et désir de vengeance chez d’anciennes colonies soviétiques qui confisquent aujourd’hui le moindre saucisson, suspicion espionne chez les autres. Dans cette angoisse de l’UE envers tout ce qui serait vaguement étranger, Rumiz discerne très bien le fascisme rampant.

En passant d’un côté à l’autre des limites de l’Union européenne, j’ai éprouvé plus d’une fois un certain frisson, mais sans jamais penser à la guerre froide. Mainenant, en attendant le Podolski Express, au milieu des quais illuminés par le soleil couchant, j’ai l’impression d’être un chat qui vient de passer sous le nez de l’ours sans le réveiller. Il a peut-être raison, Maxim, la frontière retourne vers le froid.
G. Scholz, Guérite du garde barrière, 1925, Kunstpalast Düsseldorf

En dépit de mes critiques, j’entreprendrai certainement d’autres voyages en compagnie de Rumiz. Je suis notamment assez intéressée par L’Ombre d’Hannibal et par Pô, le roman d’un fleuve (je suis sûre qu’il aime beaucoup les gens qu’il rencontre dans tous ses voyages, même s’ils sont italiens).

Dans l’obscurité, le mécanicien chercher la mer, hypnotisé, semble-t-il, par sa boussole coincée au sud-est, et il se purge de toue la claustrophobie de cette lande interminable et sans escale qu’est l’Autre Europe. La nuit d’été grouille de trains au long cours, comme autant de vers luisants lancés vers le sud ; ils en ont pour des soixante ou soixante-dix heures de voyage, ces convois surpeuplés en provenance de Mourmansk, Omsk, Ekaterinbourg, Bakou.

Dans le train, à quelques heures de l’arrivée à Odessa.

Et nous voilà partis, sous un ciel gris, déjà protestant, berlinois, hanséatique, vers les langues dures du monde finno-ougrien et les diérèses vocaliques de l’Europe centrale, le long d’espaces rabotés par le vent et les blizkrieg.

Les chauffeurs de taxi de Vilnius sont des phénomènes. Ils parlent haut et fort, s’engueulent, discutent sans arrêt et vous donnent l’impression d’être une bonne fois pour toutes dans le Sud. (…) Histoire de sceller son amitié avec ce frère venu d’Italie, il lâche son volant et, sans cesser de rouler, se retourne pour me serrer la main avec vigueur.

Un livre qui donne indiscutablement envie de prendre le train (pas forcément dans les mêmes contrées).

Le billet de Keisha (elle a beaucoup aimé), d'Alexandra qui a aimé mais le trouve trop romantique (je suis d'accord), de Miriam, de Passage à l'Est qui a été agacé par certains jugements faciles, de Dominique qui précise que l'ouvrage est paru en feuilleton dans la presse italienne.





lundi 15 juin 2026

Le dîner à la villa Salina était servi avec le faste ébréché qui était alors le style du Royaume des Deux-Siciles.

 

Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, publication originale posthume 1958, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, édité en France au Seuil.

En 1860, alors que le Risorgimento bat son plein, l’aristocratique famille Salina s’interroge sur son avenir dans la nouvelle Sicile au sein de cette nouvelle Italie. Le prince, désenchanté, un peu paternaliste, un peu tyrannique, comprend qu’il est dépassé et qu’il est temps de faire la place à des familles dites arrivistes, des gens qui ne cachent pas la poursuite de leur intérêt derrière les bonnes manières. Son neveu Tancredi est ambitieux et il tient à conserver ses privilèges. Le nouveau régime et un mariage bien choisi le lui permettront.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. », vous vous souvenez ? C’est là-dedans. Cette profonde pensée politique, qui ressort chez les éditorialistes à chaque changement de régime, pourrait être la devise du brillant Tancredi, si insouciant en apparence, si habile dans tout ce qu’il entreprend.

Comme c’est, au fond : rien qu’une lente substitution de classes. Mes clés dorées de gentilhomme de chambre, le cordon cerise de l’Ordre de Saint-Janvier devront rester dans le tiroir, puis ils finiront dans une vitrine du fils de Paolo, mais les Salina resteront les Salina ; et ils auront même quelques compensations : le Sénat de Sardaigne, le ruban pistache de l’Ordre de Saint-Maurice. Breloques les unes, breloques les autres. »


Toutefois, le roman vaut aussi pour la magistrale évocation de la Sicile, de ses campagnes et de ses richissimes palais. Jardins emplis d’oranger, terre desséchée, merveilleux gâteaux aux amandes, histoire millénaire, longues courses avec les chiens de chasse, omniprésence de l’Église, retard culturel à cause de la censure...
Une gelée au rhum avec des cerises et des pistaches 😍, des petits gâteaux aux pistaches, la célèbre timbale de macaronis « l’or bruni qui les enveloppait, le parfum de sucre et de cannelle qui s’en dégageait n’étaient que le prélude de la sensation de délices qui émanait de l’intérieur quand le couteau déchirait la croûte : il en jaillissait d’abord une vapeur chargée d’arômes, on découvrait ensuite les foies de volaille, les émincés de jambon, de poulet et de truffes pris dans la masse onctueuse, très chaude, des petits macaronis auxquels le fumet de viande conférait une précieuse couleur chamois. »

G. Gardet, Chien danois, 1898, marbre Lyon BA
Parce que le chien danois Bendicò joue un rôle important dans le roman.

Il y a aussi un rapport particulier au temps qui passe. Au tout début du roman, alors que le prince Salina médite sur les événements en cours (débarquement de Garibaldi), dans une grande vision, le voici qui semble avoir quasiment résumé tout le roman. L’histoire et le roman feraient-il du surplace ? Puisque rien ne change… Alors même que le prince s’intéresse à l’astronomie et à ces astres réellement éternels du point de vue de l’être humain, astres dont la position répond à des calculs précis et que l’on sait avec certitude pouvoir retrouver à telle date à tel endroit du ciel, il contemple les planètes en observant, jour après jour, le temps humain s’écouler. Il vieillit, il n’a plus sa place, il doit faire la place à d’autres, et son monde est en train de disparaître. Tout change finalement. À cet égard, la grande scène du bal apparaît comme un nouveau bal des têtes, où l’ombre de la mort est omniprésente.

Et pourtant, le roman s’inscrit explicitement dans le moment de son écriture. Le « nous » qui raconte fait allusion aux films d’Eisenstein et à la Seconde guerre mondiale. Tout ce beau monde est bien mort depuis longtemps, mais la Sicile semble quand même éternelle. Et le point de vue exprimé est nettement celui d’une raillerie du Risorgimento.


La pluie était venue, la pluie était repartie ; et le soleil était remonté sur son trône comme un roi absolu qui, éloigné durant une semaine par les barricades de ses sujets, revient régner courroucé mais réfréné par des chartes constitutionnelles. La chaleur redonnait des forces sans brûler, la lumière était autoritaire mais laissait survivre les couleurs, et de la terre la menthe et le trèfle repoussaient prudemment, sur les visages des espoirs méfiants.
Je pense que l’on peut dire que la langue est empreinte à la fois de grandeur et d’ironie.

J’ai vu le film il y a plusieurs années. Il me semble très fidèle au livre, même s’il l’a un peu phagocyté. Difficile désormais de ne pas voir Tancredi avec le regard bleu de Delon.

Et ce guépard ? Un fauve exotique et mystérieux, bien fait pour donner une once d’étrangeté à ces aristocrates. Dans le roman, le blason de la famille Salina représente l’animal dansant, comme une silhouette élégante et inatteignable. Dans la vraie vie, l’ancêtre de l’auteur avait dans son blason un léopard rampant, c’est-à-dire, en héraldique, un lion à la tête de face et le corps vertical (appelé aussi lion léopardé) – sans doute une affectation « à la normande » dans le choix de ces armes, tout comme ce prénom de Tancredi. Voilà sans doute ce qui explique que Il Gattopardo soit traduit The Leopard en anglais.

Pour cette première escapade européenne, Cléanthe nous propose de faire escale dans les îles. Devant l’abondance archipélagique de ma bibliothèque, j’ai retenu deux lectures. La première se situe donc en Sicile, mais notez que vous pourriez aussi lire ce roman pour la thématique des révolutions et des soulèvements. La seconde… dans deux jours.




jeudi 29 janvier 2026

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois.

 

Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.

Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.


C'étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bornait le camp. Lorsqu'ils arrivèrent près des barbelés, ils s'arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d'un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.
Ils nous semblaient étonnamment charnels et concrets, suspendus (la route était plus haute que le camp) sur leurs énormes chevaux, entre le gris de la neige et le gris du ciel, immobiles sous les rafales d'un vent humide, annonciateur de dégel.
C'est presque le début.

Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).


L'administration russe s'occupait si peu du camp qu'on aurait douté de son existence : mais elle bien exister puisqu'on mangeait tous les jours. En d'autres termes, c'était une bonne administration.
Le récit est en effet empreint d'un certain humour quand il s'agit en effet d'évoquer l'organisation aléatoire de l'armée russe, et de la comparer à l'organisation allemande, notamment à l'occasion des transports ferroviaires.

Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.


L'errance est sans aucune visibilité. Un train qui transporte les réfugiés, mais qui s'arrête la nuit en plein hiver. Un camp au milieu de la steppe où l'on reste des mois sans savoir ni quoi ni quand. Un très long voyage en train sans aucune organisation, la nourriture arrivant un peu hasard, le convoi avançant au gré des disponibilités des voies.
Levi raconte cette existence dans le néant (et la carte sur la page Wikipedia donne idée du trajet parcouru), traçant des portraits à la fois durs et attachants de ses compagnons et des soldats russes. Lui-même exprime sa mélancolie et sa nostalgie de son pays, mais fait aussi preuve de patience et de capacité d'adaptation. Les sentiments se mêlent sans cesse. On préfère ne pas trop savoir ce qu'ont fait les personnes les plus débrouillardes pour survivre au camp. Celles dont l'esprit semble parti loin, loin, ne sont pas si déraisonnables. Les figures sont hautes en couleur, mais tout le monde réussira à arriver à bon port.
Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex


Il y avait soixante wagons, wagons de marchandises plutôt disloqués, arrêtés sur une voie de garage. Nous en prîmes possession avec une fougue délirante et sans disputes. Nous étions mille quatre cents, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq hommes par wagon, ce qui, à la lumière de nos précédentes expériences ferroviaires, laissait présager un voyage commode et reposant.
L'humour noir pratiqué de façon pudique.

Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.


Il y a aussi l'injustice particulière pesant sur les femmes (travailleuses volontaires en Allemagne ou prisonnières survivantes) dont beaucoup ont besoin d'un « protecteur », qui semble plutôt un propriétaire, et qui sont harcelées par les soldats, toujours craintes d'être violées. La prostitution est d'ailleurs abordée et je n'ai pu m'empêcher de penser à ce que disait Appelfeld, de ceux qui cherchaient à enlever des enfants en vue d'obscurs trafics. Heureusement, d'autres femmes, souvent russes ou polonaises, font preuve d'une belle liberté.

Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.

Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.

Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.

Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.

Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.

Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex


Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.


Je suis rentré chez moi à peu près à l'heure où j'étais parti.
(...)
On ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir d'être qu'innocent.

De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.

Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.







jeudi 30 octobre 2025

On pouvait s'y promener avec la pensée, s'y perdre, s'y arrêter pour prendre le frais, ou s'en échapper à toute allure.

 

Italo Calvino, Les Villes invisibles, parution originale 1972, traduit de l'italien par Martin Rueff, édité en France par Folio Gallimard.

Kublai Khan et Marco Polo devisent... Surtout le second bien sûr, qui livre à l'empereur un devisement des villes imaginaires ou imaginables de l'empire.

Des villes absurdes, posées sur le vide, villes inaccessibles, villes dotées d'un envers qui est peut-être la vraie ville, villes figées ou en perpétuelle transformation...Ville du désert mais bâtie sur pilotis, ville sans toits, ni murs, ni sols mais uniquement composée de tuyaux de canalisation, ville de fils tendus, ville à la nécropole identique à la vraie ville, ville de déchets, etc.

Ainsi, en voyageant sur le territoire d'Ersilia, on rencontre les ruines de villes abandonnées, sans les murailles qui ne durent pas, sans les os des mors que le vent fait rouler : des toiles d'araignée de rapports enchevêtrés qui cherchent une forme.

Ces villes portent toutes des noms de femmes (de là à conclure que c'est un roman où deux hommes parlent des femmes...), ce qui contribue, sans doute, à l'aura de mystère qui les entoure. On les imagine posées dans le désert ou les montagnes, au milieu de l'immensité de l'empire mongol. Pourtant si on lit bien, certaines intègrent des éléments de modernité (tramway, métro, usines), mais rien à faire, je les visualise en créatures orientales, à coupoles dorées et à murs de brique crue. Est-ce pour cela que le livre me paraît totalement suranné ? Peut-être.


Il faut dire que c'est une seconde tentative pour moi. À la première lecture, le livre m'était tombé des mains. Après avoir vu plein de gens le porter aux nues, comme je ne suis pas (pas totalement) obtuse, j'ai récidivé. Cette fois, je suis allée au bout, mais sans être conquise.
Je note que les différentes villes ne sont pas créées par un imaginaire débridé et aléatoire. À cet égard, le livre peut très bien se lire dans un autre ordre, en suivant les différents modèles (peut-être à la troisième tentative?). Le ton soi-disant descriptif pourrait être celui d'un voyageur ethnographe, mais j'avoue qu'il a du mal à retenir mon attention. Le projet m'intéresse donc, mais j'achoppe un peu à la réalisation.

Et les deux bonshommes ? Ils font des phrases et ça...ça m'intéresse pas du tout. Kublai Khan apparaît comme un prince mélancolique, un grand sage, au palais et au jardin merveilleux, et pas du tout comme un mongol de la steppe. Marco Polo est une sorte de courtisan, habile à distraire le prince, un italien bavard se sortant de toutes les situations.

Évidemment, à l'arrière-plan de toutes ces villes imaginaires, il y en a une, bien réelle, avec ses canaux et ses palais posés sur l'eau, à peine plus irréelle que les autres.

Canaletto, Caprice vénitien, Château Arundel


S'il part de là et qu'il voyage trois journées vers le levant, l'homme se trouve à Diomira, ville aux 60 coupoles d'argent, aux statues de bronze de tous les dieux, aux rues pavées d'étain, au théâtre de cristal, au coq d'or qui chante chaque matin du haut d'une tour. Toutes ces beautés, le voyageur les connaît déjà parce qu'il les a vues aussi dans d'autres villes. Mais ce qui est propre à celle-ci c'est que celui qui y arrive un soir de septembre, quand les journées raccourcissent et que les lampes multicolores s'allument toutes d'un coup aux portes des friteries, et qu'une femme, depuis une terrasse, hurle : ouh !, se met à envier ceux qui pensent avoir déjà vécu une soirée identique à celle-là et avoir été heureux cette fois-ci.

C'est la première ville.

Prenez garde de ne pas leur dire que parfois des villes différentes se succèdent sur le même sol et sous le même nom, naissent et meurent sans d'être connues, incapables de communiquer entre elles. Parfois, même les noms des habitants restent les mêmes, et l'accent des voix, et jusqu'aux traits des visages ; mais les dieux qui habitent sous les nom et sur les lieux s'en sont allés sans mot dire et à leur place se sont logés des étrangers.

J'ai déjà essayé, en vain, de lire Le Dévisement du monde. J'aimerais bien lire quelque chose à son sujet. Je vous tiens au courant.

Évidemment, ces villes imaginaires n'ont pas de peine à trouver leur place sous les pavés, la page. Ce sont Athalie et Ingannmic qui devisent ensemble de toutes les villes des livres.


Calvino sur le blog :
Les Villes invisibles : le récit de ma première tentative.
Si une nuit d'hiver un voyageur : quand l'auteur s'amuse.
Le Baron perché : un conte philosophique. Le Vicomte pourfendu : un roman de fantaisie. Le Chevalier inexistant : magnifique roman sur un chevalier habitant une armure vide.
Liguries : recueil de textes sur la Ligurie.
Les Amours difficiles : un recueil de nouvelles. L
Liguries : recueil de textes sur la Ligurie.
Les Amours difficiles : un recueil de nouvelles. Le petit silence quotidien des personnes ordinaires.




lundi 20 octobre 2025

Son cœur se réjouit et il sourit, pensant qu'il allait le retrouver.

 

Mario Rigoni Stern, Les Saisons de Giacomo, parution originale 1995, traduit de l'italien par Laura Brignon, édité en France par Gallmeister.


Dernière étape d'une trilogie dont les volumes peuvent se lire de façon indépendante.
Deux premières pages : les années 50-60, un homme – l'auteur ? – revient dans un hameau quasi abandonné. Et puis le roman démarre. 

Dans plus d'une famille, on mangeait la polenta avec du petit-lait, qui restait dans le chaudron après la coagulation du lait et que la fromagerie coopérative vendait dix centimes la fiasque.

Dans les Alpes italiennes, tout près de la frontière autrichienne, les enfants nés en 1918, durant L'Année de la victoire, ont grandi et deviennent adolescents. Le roman raconte cette enfance dans la montagne, la polenta, les patates, le bétail, la sociabilité. Il raconte aussi la pauvreté d'une terre où il y a peu de travail et où les produits agricoles rapportent peu. Les hommes s'exilent, plus ou moins loin et envoient de l'argent. Mais la grande histoire n'est jamais loin, même de ces milieux les plus modestes. Alors que toute la forêt est encore pleine des restes de la Première guerre mondiale (morts, cartouches, métaux, objets diverses), dont la récupération fait vivre bien des familles, apparaît déjà le hideux fascisme, avec son endoctrinement des jeunes, sa manipulation du travail, son exaltation de la guerre, laquelle reviendra malheureusement bien vite.

Ils portaient tous des chemises, des pantalons, des vestes, des chaussettes rapiécées avec des pièces elles-mêmes raccommodées et renforcées par d'autres pièces. Leurs mains, leurs habits et parfois leur visage étaient jaunes à cause de l'acide picrique et des autres explosifs avec lesquels ils étaient en contact.

C'est un roman, celui de Giacomo, mais c'est aussi un récit quasi autobiographique, une quasi-chronique, au vu de l'absence d'effets de style. Annotation des événements survenus dans une petite communauté humaine (mariage, fiançailles, misère, coup de chance, apprentissage du ski, etc.) d'une guerre à l'autre, évocation d'une enfance, celle du Sergent dans la neige.

Le roman est loin d'être parfait. Le ton me paraît planplan, les personnages ne sont pas affirmés, l'écriture me retient peu – on parlera d'un ton pudique pour raconter les souvenirs d'une famille et d'un village. Ne parlons pas des femmes, personnages secondaires dont l'existence ne retient guère l'attention. Et pourtant, le roman me paraît intéressant pour évoquer sobrement et avec réalisme les années disparues, l'imposition du fascisme sur une communauté et l'acheminement vers les années de guerre.

Dans les étapes du fascisme, je note notamment le combat pour garder les vaches d'une espèce locale alors que le régime impose le recours à des taureaux suisses et la conquête de l'Éthiopie.
Ce volume me paraît donc nettement mieux que le précédent.

Arc des Philhènes en Libye pendant la colonisation Italienne
Photo prise en 1937 à Sabratha (Mucem)

Je suis passé et il n'y avait personne. Silence autour et à l'intérieur des maisons. Un chien aboyait dans le lointain et deux corbeaux croassaient dans le ciel. La neige était tombée bas, jusque sur le Moor, mais malgré le froid, les cheminées ne fumaient pas. Toutes les portes étaient fermées, les volets des fenêtres clos.
C'est le début.

En faisant ce travail de récupération, ils revoyaient leur guerre, non plus depuis le fond d'une tranchée ou d'un abri obscure creusé dans la roche, ainsi qu'ils l'avaient vécue au plus fort des combats ou des bombardements, mais en plein air, d'en haut, debout, et elle prenait un tout autre aspect : ces ossements retrouvés et mis de côté aux abords de la Pozza dell'Agnelizza étaient ceux de leurs compagnons du village engagés dans les bataillons Bassano et Sete Comuni.

Tout commence en 1922, avec l''installation des nouvelles cloches dans le clocher et tout s'achève dans le froid glacé de la steppe russe.


Et c'est une lecture commune. Billet d'Alexandra .
Patrice l'a également lu en 2021.


Rigoni Stern sur le blog.

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Requiem pour un alpiniste : recueil de récits relatifs aux deux guerres mondiales, très bien.
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur



mardi 30 septembre 2025

Même le persil, qui est une herbe populaire, avait son surnom : herbette ; c'est ainsi qu'il était connu.

 

Dolores Prato, Bas la place y'a personne, première édition incomplète en 1980, édition originale complète posthume 1997, traduit de l'italien par Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro, édité en France en 2018 par Verdier.

Juillet 2025, j'attaque cet énorme livre (880 pages quand même), avec le vague espoir d'être déçue et de pouvoir le virer de la bibliothèque après quelques pages. Évidemment, c'est tout le contraire. Il m'a tenue trois semaines et il a bien gagné sa place définitive.

Une énorme corbeille de personnes, de peurs, d'émerveillements, de paroles en mouvement, voilà ce qu'était le village ; je regardais de-ci de-là, parfois je m'enfuyais, parfois je restée bouche bée et ne savais pas que j'étais malheureuse. Seules les maisons ne bougeaient pas, les églises, les rues, et cet homme qui dans les cartes postales s'était aperçu du photographe.

C'est un récit. Dolores Prato raconte son enfance dans la petite ville de Treja, dans les Marches, dans les années 1900. Mais ce n'est pas un récit linéaire et chronologique, c'est un tableau à multiples petites touches, qui prend forme progressivement. Il y a aura heureusement au début quelques indications, que l'on comprend peu à peu. Une petite fille abandonnée par sa mère, recueillie par une tante, dame élégante, et par un oncle prêtre (ils sont frère et sœur). Le lecteur se demande si elle est bien heureuse dans ce qui ne forme pas vraiment une famille.

La petite fille d'alors, et la vieille dame qui écrit, se raccroche au concret de son existence d'alors. L'aménagement de la maison, le moindre objet qui la compose et surtout son utilisation experte, les habitants de la ville, un à un, avec leur métier et leur personnalité, les différentes rues et habitations... L'accent est mis sur ce qui caractérise et sur ce qui différencie : chez les uns on emploie tel mot, on a telle pratique, mais chez les autres on fait comme ça, mais sa tante, elle, procède ainsi. C'est une plongée fascinante dans la vie quotidienne rurale d'alors : les gestes pour faire le pain, la réalité de ce que l'on mange, la diversité des étoffes, les règles qui régissent la façon de se parler, les différentes saisons, avec leurs cérémonies religieuses, leurs aliments et leurs habitudes.

Chaque prénom avait sa couleur et sa physionomie. Bernardo et Pasquale portaient une calotte ; Torquato était forgé sur l'enclume ; Carlotta, un gros beignet pâle ; Andrea, les dents d'une scie ; Natalina, châtaigne sèche ; Nicolina, fil de fer retors ; Luciola, la luciole ; Adelaide, derrière un éventail ouvert ; Dolores, quelque chose de lourd, de lent, un encombre.

Une particularité est que, pour diverses raisons, l'enfant se trompe souvent ou, réduite à l'ignorance, élabore des hypothèses. Contrairement à bien des récits rétrospectifs, aucune correction n'est apportée par l'adulte qui écrit, laissant en l'état les interrogations et les croyances, suspendues comme si elles n'étaient jamais retombées. Cela donne au récit une allure un peu étonnante.

L'ensemble ne suit pas une réelle progression. On sait dès le début que l'enfant sera mise en pension et que ce moment signera la fin de cette existence. Pourtant, le temps avance et au fur et à mesure que le récit accumule les objets, les détails, les portraits, les souvenirs, il ne peut empêcher la survenue de l'événement majeur que constitue le départ de l'oncle en Amérique (à savoir en Argentine). Cet événement, annoncé à de très nombreuses reprises, signifie la fin de l'enfance et le début du chagrin de la tante. Néanmoins l'histoire ne s'arrête pas, les années continuent nombreuses, mais on n'en saura rien. À la fin du livre, le voile n'est pas levé sur ce qu'a ignoré l'enfant et sur tous les événements qui surviennent ensuite.

Dans la rue, toujours près de sa mère qui semblait dire « regardez Teresina, j'étais comme ça quand j'étais jeune ». Teresina ne pensait certainement pas « vieille, je serai comme ma mère ».

Prato dresse un portrait à la fois tendre et sans concession de cet oncle et de cette tante, déjà âgés quand ils la recueillent, peu aptes à s'adapter à une enfant et à prodiguer des marques de tendresse. Ils sont présents du début à la fin, avec leurs particularités de langage et de personnalité. Leur séparation, au moment de ce départ, est déchirante (moi, yeux humides).

Au fond, la distinction était d'avoir ou pas un surnom. Les nobles n'en avaient pas ; la classe moyenne plutôt non que oui. Nous, nous n'en avions pas. Les pauvres toujours. Le vrai nom de la plèbe, qu'elle fût pauvre ou riche, c'était son surnom : essence de l'individu qui s'était révélé aux gens qui le voyaient vivre.

Proust est cité, mais pour dire qu'ici il n'est pas question des villes de la Belle Époque. De fait, on pense pourtant souvent à lui, avec cette reconstitution patiente d'une ville et de ses sociabilités, de la restitution des strates complexes d'une population, avec ces erreurs d'interprétation, avec surtout cette fascination de la petite fille pour le langage : les mots qui se disent entre hommes, entre femmes, entre dames, entre enfants, etc.

Girolami Pini, Étude de botanique, 1615, Paris, Musée des arts déco


Description précise de tel ou tel rituel catholique, de la difficile culture des vers du mûrier pour produire le fil de soie par les femmes pauvres de la ville, l'extraordinaire torréfaction du café dans la cheminée, les différents ustensiles de cuisine, la planche à pétrir pour faire le main ou les pâtes, le détail de la coupe de la soutane et du fil des chaussettes, la distinction sociale subtile entre le châle, le fichu, l'écharpe et les diverses façons de les porter, la fabrique des conserves de tomates et des écorces d'orange confite...

Je suis sensible à cet essai de catalogue, de revue des existences, où les objets racontent les usages et la façon de vivre, à la reconstitution d'une époque et de sa population, dont il reste aujourd'hui des souvenirs et des fragments que l'on ne comprend pas toujours très bien. Par cette étrange accumulation, on comprend que la narratrice se raccroche à son enfance et tente de reculer le plus longtemps possible les événements qui y mirent fin.

Dans les pâtes achetées pour faire en bouillon, il y avait les peperini, toujours assez durs, les ave maria et les pater notsercannolicchi plus petits les ave maria, plus gros les pater noster, exactement comme sur le chapelet ; il y avait les stelline, petites étoiles, les farfalline, petits papillons ; il y eut aussi les lettres de l'alphabet, toutes majuscules.

J'étais assise sur les briquettes du sol. Des miettes durcies s'enfonçaient dans ma peau comme de petits cailloux. Ce premier petit bout de monde emmagasiné par ma mémoire, je le vois comme maintenant je vois ma main qui écrit.

C'est presque le début.

Je vous recommande donc cette belle lecture et je propose d'inscrire Treja sur la carte des villes d'Ingannmic et Athalie.







mardi 22 juillet 2025

Qui a vu le mont Kailas du haut de la cime inviolée de la Montagne de Cristal ?

 

Paolo Cognetti, Sans jamais atteindre le sommet. Voyage dans l’Himalaya, parution originale 2018, traduit de l’italien par Anita Rochedy.

Cognetti est un marcheur, mais pas un alpiniste. Il est costaud, mais résiste mal à l’altitude. En quête de paysage et d’apaisement, il part dans un coin reculé du Népal, le Dolpo, à l’écart de Katmandou, des foules de l’Everest et du Tibet chinois. Il est avec des amis. Ils marchent, ils passent des cols, ils tournent autour des montagnes. Et c’est extrêmement bien.

Je savais qu’en montagne on marche seul même quand on marche avec quelqu’un, mais j’étais heureux de partager ma solitude avec ces compagnons de route.

Un récit de voyage comme on les aime, tout simple. Cognetti s’interroge : à quoi bon partir si loin pour arpenter les chemins ? Mais c’est de la montagne, et tout lui rappelle l’endroit où il vit, même si tout s’en distingue aussi. Il griffonne des petits dessins pour rendre compte du paysage. Il lit et relit Le Léopard des neiges de Petter Matthiessen. Il a 40 ans, il s’interroge et se dit qu’il ne devrait pas tant se questionner. Difficile de ne pas partager l’esprit de cette marche. Déjà dans Le Garçon sauvage, j’avais apprécié cette errance entre la nature, les animaux, les humains, les mots des autres et les inquiétudes intimes. Ces allers-retours me parlent profondément.


Il avait raison de vieux hippie, moi non plus je n’avais jamais rien vu de comparable à la vallée de la Suli. Je marchais seul, croisais de temps à autre un compagnon, m’oubliais dans la contemplation de l’eau. Le long de la rivière, les formes me fascinaient tellement qu’il m’arrivait souvent de m’asseoir pour les dessiner : des cèdres de l’Himalaya, des pins qui ressemblaient à une variété de cembro, des bouleaux aux feuilles jaunies. Un petit pont fait de troncs enfoncés dans les berges et suspendus dans le vide, les piquets de la balustrade travaillés par un menuisier habile.

Il n’empêche, comme c’était beau, comme cela nous était devenu naturel et nécessaire de nous remettre en chemin. Tourner le dos au monde connu et découvrir à chaque pas un pan de monde nouveau. Marcher était notre mission quotidienne, notre mesure du temps et de l’espace. C’était notre façon de penser, d’être ensemble, de traverser le jour, c’était le travail que nos corps faisaient maintenant sans nous.

Cognetti sur le blog :

Le Garçon sauvage. Carnet de montagne (qui est donc extrêmement bien)
Les huit montagnes



mardi 15 juillet 2025

À minuit, le premier convoi de chasseurs alpins partit de la gare d'Aoste pour la Russie.

 

Mario Rigoni Stern, Requiem pour un alpiniste, traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini, recueil édité en France par Les Belles Lettres.

Paru originellement en 2006 et complété en 2018.

Ce court volume rassemble des textes relatifs à la guerre, textes historiques, biographiques ou autobiographiques.
Tout commence par les récits rétrospectifs des combats de la Première guerre mondiale au cœur des Alpes et des Dolomites, quand la frontière a brutalement séparé ceux qui parlaient la même langue, mais dans deux pays différents. Des milliers d'hommes sont morts là, pour quelques mètres de caillou plus hauts que les autres. Il y a aussi le récit des vestiges que l'on trouve dans la montagne, des dizaines d'années après la fin des combats (os, pipes, fils barbelés, etc.). Ces textes complètent très bien le roman L'Année de la victoire.

Ces Dolomites sauvages n'avaient pas de fortifications, de lignes de tranchées, de barrages ; de part et d'autre, on s'efforça d'escalader les sommets les plus hauts – fussent-ils apparemment inaccessibles – afin d'avoir des points d'observation pour contrôler les mouvements de l'adversaire : c'était une guerre d'alpinistes en uniforme au service de l'empereur d'Autriche d'un côté, du roi d'Italie de l'autre.

Viennent ensuite les récits de la Seconde guerre mondiale, où les chasseurs alpins sont envoyés se battre en Russie, au côté de l'Allemagne, avec ces combats et surtout cette interminable retraite à pied, en plein hiver, dans la neige et le froid glacial. D'autres chasseurs alpins ont été envoyés combattre en Albanie et en Grèce. Plusieurs milliers d'hommes sont morts là-bas également, dans une guerre peu connue en Italie. C'est ici Le Sergent dans la neige qui peut servir de guide au lecteur.

Ciao, père Carlo ! Il me semble te revoir sur un monticule de la steppe, seul, isolé, fatigué, couvert de neige durcie, une couverture sur les épaules : tu faisais péniblement un signe de croix sur un longue file de chasseurs alpins en marche et puis, toi aussi, tu reprenais le chemin.

En dépit de quelques légers agacements (tous les soldats semblent de braves types (?) (à l'exception des Allemands – encore que), convaincus malgré eux et embrigadés par la propagande fasciste (??), ne se rendant pas compte qu'ils se battent pour une patrie dévoyée – ce petit côté « eux et nous » qui me fait râler) (et on aimerait un peu plus de recul sur la conduite soviétique de la guerre et sur le siège de Leningrad), j'ai vraiment apprécié cette lecture, où se mêlent étroitement histoire humaine, individuelle et collective, avec ses tragédies et ses douceurs, et attention au paysage et à la nature.

Obus gravé, 1918 Mucem

J'apprécie le soin avec lequel Rigoni liste les noms des hommes qui sont morts, disparus ou revenus, les noms des villages, les noms des montagnes, quelquefois en italien et en allemand. Il est important de ne pas oublier et d'écrire, quelque part, ce qu'il est advenu de tout ce monde.

Arriver là-haut un matin d'été après que, la nuit, un orage a lavé le ciel et la terre, s'arrêter en silence pour regarder, et demeurer sous le charme parce que la beauté est telle que le regard ne sait où se poser, et on en a le souffle coupé.

Au pied d'une grosse pierre, entre les racines sèches d'un mélèze, je ramasse des poignées de balles. En face à quelques centaines de mètres, je vois une meurtrière au milieu du rocher : combien de chasseurs alpins ont dû tomber ici, cibles de la mitrailleuse postée là ? Je traverse le pâturage où se trouvait le cimetière – mais où n'y avait-il pas de morts ?

Une participation aux escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, pour ce mois de juillet, de partir dans les Alpes.

L'occasion de signaler qu'Alexandra (Je lis, je blogue) et moi-même vous proposons de lire Mario Rigoni Stern (encore lui) le 20 octobre. Pour notre part, nous lirons Les Saisons de Giacomo, troisième volume de la trilogie qui complète L'Histoire de Tönle et L'Année de la victoire, mais évidemment vous êtes libres de choisir le titre qui vous plaira.



 Rigoni Stern, Mario  sur le blog :

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur

jeudi 26 juin 2025

« Mais pour la foi de quel Dieu combattez vous ? » insiste l’inquisiteur, mi-accusateur, mi-incrédule.

 

Carlo Ginzburg, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIe sièclespublication originale 1966, traduit de l’italien par Giordana Charuty, édité en France par Flammarion.


J’ai lu, il y a quelques temps, Le Fromage et les vers, de la micro histoire à la recherche d’une mentalité populaire.

Ici, il s’agit du premier ouvrage de Ginzburg. Ce travail ne porte pas sur un individu mais sur le collectif. En compulsant toute une série de dossiers de l’Inquisition de la région du Frioul, près de Venise, aux XVIe et XVIIe siècles, apparaît le peuple des benandanti. Ces hommes disent voyager en esprit, pendant leur sommeil, et se battre contre des sorciers, fenouil contre sorgho, pour garantir de bonnes récoltes. Les inquisiteurs sont un peu interloqués, mais ne trouvent trace ni du diable ni du sabbat là-dedans.

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?

Ginzburg élargit la focale et montre le lien entre ces croyances populaires, anciennes, développées à l’écart du christianisme, et d’autres, où les morts avancent en procession et où une déesse agraire préside à certains rites. C’est que l’on est dans un monde très pauvre et très rural, où le moindre aléas météorologique se traduit en grande misère. Face à ces croyances, qui leur sont totalement inconnues et qui se révèlent, par fragment, dans un procès-verbal, les inquisiteurs sont paumés et tentent de rapprocher les témoignages entendus de ce qu’ils connaissent, à savoir Dieu et Satan, avec un succès qui augmente au fil des années et de la dilution progressive des mythes anciens. 

Le procès contre Gasparutto et Moduco est le premier d'une longue série de procès contre les benandanti, hommes et femmes, qui affirment combattre la nuit contre sorcières et sorciers pour assurer la fertilité des champs et la prospérité des récoltes. Cette croyance, dont nous avons mentionné les origines rituelles possibles, n’est présente, à notre connaissance, en aucun des innombrables procès pour sorcellerie ou pratiques superstitieuses qui eurent lieu hors du Frioul.

Par ailleurs il est intéressant de noter la relative clémence ou négligence de l’Inquisition, d’une part parce qu’elle ne parvient pas à prouver le crime de sorcellerie et d’autre part parce que la République de Venise s’efforce de limiter le pouvoir de cette autorité concurrente.

Cavarozzi, Nature morte, 1614 Vaduz fondation Palatine


Un livre qui montre qu’il est possible d’approcher, même partiellement, des croyances populaires collectives, dont on croit volontiers qu’elles nous sont inaccessibles. Et qui questionne aussi le rôle de l’inquisiteur, qui n’est pas seulement une brute épaisse, mais qui essaie de comprendre (vaguement) des paysans frioulains.

Après l’échec des tentatives pour faire coïncider de force leurs confessions avec les schémas et les divisions des traités de démonologie, une certaine indifférence s’emparait des juges. Par contre, lorsque vers la seconde décennie du XVIIe siècle, les benandanti commencèrent à assumer les traits connus, codifiés, des sorciers participant au sabbat, l’attitude des inquisiteurs changea elle aussi, se durcit (relativement) et plusieurs procès se terminèrent par une condamnation légère.

Une émission récente sur le changement de perception à l'égard des guérisseurs à la fin du Moyen Âge, c'est presque exactement le sujet.