La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 9 avril 2024

Cependant j’aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et en m’entourant d’un mystère inviolable.

 


 

Pierre Loti, Le Roman d’un enfant, 1890.

 

Dans ce livre, Loti raconte ses souvenirs d’enfance depuis son plus jeune âge jusqu’à celui où il décide d’entrer dans la Marine. Le récit est chronologique, mais pas continu. Les fragments et les moments se suivent. Et c’est tout à fait charmant.


Au début de l’existence, mon histoire serait simplement celle d’un enfant très choyé, très ténu,très obéissant et toujours convenable dans ses petits manières, auquel rien n’arrivait, dans son étroite sphère ouatée, qui ne fût prévu, et qu’aucun coup n’atteignait qui ne fût amorti avec une sollicitude tendre.


Il y a l’enfance dans la maison en ville, Rochefort n’étant jamais nommé, les vacances dans l’île (d’Oléron), et surtout les rêveries poétiques d’un garçon imaginatif, qui aime les histoires et les contes. Loti écrit âgé, alors qu’il est un auteur reconnu, et porte un regard volontiers mélancolique sur ces années où il se tenait éloigné du monde réel. Rien n’est dit des épreuves que traversera plus tard la famille, même s’il y est fait allusion. Nous sommes dans une tentative de retrouver ce monde de l’enfance, un roman donc.


Quand je regardais les hommes d’un certain âge qui m’entouraient, et que je me disais : il faudra un jour être comme l’un d’eux, vivre utilement, posément, dans un lieu donné, dans une sphère déterminée, et puis vieillir, et ce sera tout… alors une désespérance sans bornes me prenait ; je n’avais envie de rien de possible ni de raisonnable ; j’aurais voulu plus que jamais rester un enfant, et la pensée que les années fuyaient, qu’il faudrait bientôt, bon gré, mal gré, être un homme, demeurait pour moi angoissante.


Il y a des phrases tendres pour sa mère et pour tous les autres membres de sa famille.

On trouve une famille de marins, avec des marais salants, la piété huguenote, les objets rapportés des lointains mystérieux, et surtout tous les jeux des enfants (celui de la chrysalide notamment).

 

Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir ; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel… Évidemment c’était ça ; pas une minute d’hésitation, ni même d’étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l’épouvante : je reconnaissais et je tremblais. C’était d’un vert obscur presque noir ; ça semblait instable, perfide, engloutissant ; ça remuait et ça se démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre. Au-dessus, s’étendait un ciel tout d’une pièce, d’un gris foncé, comme un manteau lourd.

Très loin, très loin seulement, à d’inappréciables profondeurs d’horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les eaux,une longue fente vide, d’une claire pâleur jaune…

Pour la reconnaître ainsi, la mer, l’avais-je déjà vue ?

 

Goeneutte, Portrait de Jean Buhot à 6 ans, 1891 Cherbourg


 


 


 

 

 

mardi 15 décembre 2020

La voix de certains êtres a des grâces sensuelles, irrésistibles, la saveur des choses exquises à manger.

Guy de Maupassant, L’Inutile beauté, 1890. 

Je commence ma lecture, persuadée d’avoir affaire à un roman. Je note toutes les pages, impressionnée par ce que je lis. Au bout de 20 pages, je réalise que c’est une nouvelle et que cela s’arrête comme ça. Maupassant a dressé des portraits vigoureux et profonds, nous sommes prêts à lire une grande histoire, mais non, la fin brutale nous est assenée d’un coup. Quel talent !

Cette première nouvelle s’intitule L’Inutile beauté. Il campe un couple de nobles parisiens, un homme tendrement épris d’une femme qui le hait, à moins que ce ne soit un homme qui se sente propriétaire d’une femme et de son corps. Elle se vengera.


J’aime mes enfants, entendez-vous ! Ce que vous venez de m’avouer est honteux de la part d’une mère. Mais vous êtes à moi. Je suis le maître… votre maître… je puis exiger de vous ce que je voudrai, quand je voudrai… et j’ai la loi… pour moi.


La deuxième nouvelle, Le Curé de Vilbois, montre également des beaux personnages, notamment une femme dont on s’obstine à nous dire qu’elle est d’une nature basse, alors que tout montre qu’elle fut une compagne dévouée et fidèle. Et un homme vulgaire et malsain.

Les autres nouvelles sont peut-être moins impressionnantes. Peu ici de paysans normands, pas d’histoire de chasseurs. Un homme qui assiste au départ de son mobilier de sa maison (on n’est pas loin du Horla). Une histoire de perroquet très différente de celle de Flaubert (la référence est évidente). Des hommes qui battent leur femme. Un délire sur les orchidées.

Du grand art.

 

C’était par un soir de juillet. Le soleil éblouissant, tout près d’atteindre la crête dentelée de collines lointaines, allongeait en biais sur la route blanche, ensevelie sous un suaire de poussière, l’ombre interminable de l’ecclésiastique dont le tricorne démesuré promenait dans le champ voisin une large tache sombre qui semblait jouer à grimper vivement sur tous les troncs d’oliviers rencontrés, pour retomber aussitôt par terre, où elle rampait entre les arbres.

 

J. Béraud, Le Secret, 1878, Musée des Arts décoratifs


 

jeudi 30 novembre 2017

J’étais ivre d’inanition, la faim m’avait complètement grisé.

Knut Hamsun, La Faim, traduit du norvégien par Georges Sautreau, parution originale en 1890.

Je ne savais pas à quoi m’attendre avec ce roman, mais je ne m’attendais pas à ça (ah les lecteurs !). Le narrateur est un polygraphe qui vivote dans une ville de Norvège. Il n’a pas un centime et a faim. Est-ce tout ?
Il erre dans les rues, met un gilet au clou, cherche un logement. En proie à la faim, il décrit ses symptômes sans spécialement se plaindre. Il est finalement si faible qu’il ne peut plus rien avaler et que la moindre nourriture le fait vomir.
Ce narrateur n’est pas du sympathique. Le lecteur n’a aucune envie de le plaindre ou de partager ses peines. Sautes d’humeur ou caractère instable ? Il distribue l’argent à poignée, refuse les mains tendues, se conduit très étrangement, avec des colères subites ou des cruautés inexpliquées. Il est difficile de faire la part entre une personnalité excentrique et imprévisible et une humeur rendue folle par la faim (par exemple cette longue déraison à propos de ses souliers qu’il considère pendant une heure). Les dialogues peuvent être à la troisième personne. On ne parvient finalement pas à savoir si de vraies paroles sont échangées entre des personnes ou si tout reste à l’intérieur de la tête du narrateur. Est-ce un monde fantasmatique ou le monde de la folie ? Ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes pas dans un drame social.

Cézanne, Nature morte avec des pommes, 1895-98, Moma.

Ses descriptions des affres de la faim, avec la perturbation des sens qu’elle entraîne, sont très dures et réalistes. Pas de rêveries poétiques ici, mais un dur vécu.

Depuis ce jour de mai où avaient commencé mes tribulations, je pouvais constater une faiblesse qui s’accentuait peu à peu ; j’étais devenu en quelque sorte trop las pour me conduire et me diriger où je voulais ; un essaim de petites bêtes malfaisantes avaient pénétré dans mon être intime et l’avaient évidé.


L’avis de Jérôme.

lundi 18 janvier 2016

La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.

Guy de Maupassant, Au soleil suivi de La Vie errante, recueil de textes écrits entre 1884 et 1890 rassemblés chez Folio par Marie-Claire Bancquart.

Ce volume rassemble des articles remaniés que Maupassant a fait paraître dans la presse. Pour l’essentiel, il s’agit de reportages et récits de voyage en Algérie et Tunisie françaises et en Italie (mais il y a aussi un voyage en ballon au-dessus de Paris, une évocation de la Bretagne et du Creusot).
Il est un peu difficile d’émettre un avis sur un ensemble aussi disparate.

Tout d’abord, les reportages en Algérie et Tunisie m’ont un peu déçue, malgré des passages très réussis. Je suis frappée par les préjugés racistes de Maupassant, ce qui ne l’empêche pas de décrire vertement la colonisation (je vous rappelle que les premiers articles de Bel-Ami la critiquaient). Il semble, il est vrai, surtout considérer que la culture des populations arabes relève d’un autre monde que celle des occidentaux et que tout rapprochement, quel qu’il soit, ne peut être qu’illusoire. Maupassant a par ailleurs été apparemment très impressionné par la foi des musulmans, qui contraste sans doute avec le catholicisme tiède ou bigot qu’il connaît.
Et bien sûr, on retrouve notre bon vieil orientalisme. Pour Maupassant, l’Algérie est à la fois l’Afrique et l’Orient. Il est guidé dans son voyage et son écriture par le récit du peintre Fromentin. La chaleur, le soleil et plus généralement le climat le fascinent. Accompagnant l’armée en Algérie, Maupassant a la chance de descendre très au sud, en dehors des villes, il découvre le désert et un lac de sel. Mais ses descriptions de paysage n’ont pas la beauté de celles de Flaubert qui, certes, tenait des notes personnelles non destinées à la publication.

Quelque chose vous passe sur le front : ailleurs ce serait du vent, ici c’est du feu. Quelque chose flotte là-bas sur les crêtes pierreuses : ailleurs ce serait une brume, ici c’est du feu, ou plutôt de la chaleur visible. Si le sol n’était point déjà calciné jusqu’aux os, cette étrange buée rappellerait la petite fumée qui s’élève des chairs vives brûlées au fer rouge. Et tout cela a une couleur étrange, aveuglante et pourtant veloutée, la couleur du sable chaud auquel semble se mêler une nuance un peu violacée, tombée du ciel en fusion.
Ziem, Une maison sur la lagune, Paris, Petit-Palais, RMN.
Le recueil contient aussi des articles sur la Corse (le récit du voyage de noces dans Une vie est inspiré de cette expérience) et sur l’Italie. Tout comme pour Flaubert, il est bon de sortir Maupassant de sa Normandie. Son amour du soleil et de la Méditerranée est profond. Il chante l’Italie, en particulier la Sicile. Les beautés de l’architecture sicilienne donnent lieu à de très bonnes descriptions, ainsi que la découverte de l’Etna dont l’ascension donne lieu à un récit épique. Sa découverte des temples grecs est une révélation. En bon reporter, Maupassant alterne les clichés attendus (les bandits) et les touches personnelles. C’est aussi un homme à la sensibilité à fleur de peau, qui perçoit très vivement les odeurs de la végétation, les parfums des orangers, les sons et que l’on devine fatigué de Paris et des être humains.

Une petite fraîcheur nocturne mouillait la peau d’un imperceptible bain de brume salée. Le frisson savoureux de ce tiède refroidissement de l’air courait sur les membres, entrait dans les poumons, béatifiait le corps et l’esprit en leur immobilité.

La fatigue de Maupassant est aussi celle d’un homme conscient d’arriver à la fin du siècle. Flaubert, Gautier, Dumas et les autres sont passés partout avant lui ; comment faire original à présent ? Comme eux, il affecte de rejeter la civilisation (les routes françaises en Algérie par exemple) qui dénature un pays et de préférer les lieux qui font voyager dans le temps et l’espace. Il prend le temps de décrire les mosquées, l’appel à la prière, les pratiques des musulmans. On ne le sent fasciné par un autre irréductible.

Je note l’efficacité avec laquelle il se sert de ces expériences dans ses romans.

Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.







dimanche 22 novembre 2015

Comme l’araignée d’eau sur l’eau, son esprit va le silence.


W. B. Yeats,  L’île sur le lac, à Innisfree, 1890.

Que je me lève et je parte, que je parte pour Innisfree,
Que je me bâtisse là une hutte, faite d’argile et de joncs.
J’aurai neuf rangs de haricots, j’aurai une ruche
Et dans ma clairière je vivrai seul, devenu le bruit des abeilles.

Et là j’aurai quelque paix car goutte à goutte la paix retombe
Des brumes du matin sur l’herbe où le grillon chante,
Et là minuit n’est qu’une lueur et midi est un rayon rouge
Et d’ailes de passereaux déborde le ciel du soir.

Que je me lève et je parte, car nuit et jour
J’entends clapoter l’eau paisible contre la rive.
Vais-je sur la grand route ou le pavé incolore,
Je l’entends dans l’âme du cœur.

Poème présent dans le recueil Quarante-cinq poèmes, traduit de l'anglais par Yves Bonnefoy. Le point sur Innisfree.

Ingres qui fait des lignes.