La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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lundi 16 mars 2026

Vous savez, quand les quatre pattes doivent pousser toutes à la fois, ça donne pas mal de travail.

 

Karel Čapek, Dachenka ou la vie d’un bébé chien, écrit, dessiné, enduré par l’auteur à l’attention des enfants, parution originale 1933, traduit du tchèque par Anna et Jacques Arnaudiès.

Dachenka ou Dacha pour les intimes est un chiot fox terrier et Čapek nous raconte le début de son existence : téter sa maman, commencer à marcher, vider les premières gamelles, faire ses dents sur tout ce qui passe, creuser des trous dans le jardin… la vraie vie de bébé chien !

C’est avec infiniment d’humour et de tendresse que l’auteur nous raconte tout cela et on devine combien Dacha a occupé le centre de la maison, tout comme l’attachement suscité par cette adorable boule de poils pleine d’énergie.

Dans cet univers, il y a tout plein de choses, de choses dont il faut vérifier l’aptitude à être mordues et, éventuellement, dévorées ; il y a tout plein de lieux mystérieux où l’on peut se livrer à de curieuses expériences, où l’on est le mieux pour faire des petites flaques.

Le texte dialogue avec les dessins de l’auteur, dans une dynamique très réussie. C’est comme si nous étions dans l’album photo de la première année de Dacha. Et d’ailleurs… le texte est complété par de nombreuses photographies.

Quand cela naquit, ce n’était qu’un petit rien blanc, cela tenait dans le creux de la main ; mais, vu que cela avait une paire de mignonnes oreilles et, derrière, un bout de queue, nous fûmes d’accord que c’était un petit chien, et parce que nous souhaitions avoir une petite fille chien, nous lui donnâmes le nom de Dachenka.
C’est le début.

Petit point d’attention. Les Éditions du Sonneur proposent Dachenka (édition de 2013) dans un petit format, ne reprenant ni les photographies ni la mise en page spécifique (il y a bien les dessins, mais ils ne sont pas positionnés de la même façon). Il convient donc de se procurer le grand album des éditions MeMo de 2015, qui reproduit à l’identique l’édition tchèque de 1933, avec sa belle couverture où la niche est aux couleurs du Bauhaus.

Ce monument de la littérature tchèque (oui, il paraît que ce fut un immense succès pour tous les enfants du pays avec plus de 30 rééditions) prend très naturellement sa place dans les escapades européennes de Cléanthe.


Karel Čapek sur le blog (par ailleurs, il semble avoir beaucoup écrit sur les chats et les chiens) :

La Guerre des salamandres : un gros succès de SF mais moi j'ai pas trop aimé
L'Année du jardinier : le jardinage vu avec beaucoup d'humour
Lettres d'Angleterre et Tableaux hollandais : des notes de voyage



mardi 9 décembre 2025

Seuls les gazons et les gentlemen anglais se rasent tous les jours.

 

Karel Čapek, Lettres d'Angleterre, dessins originaux de l'auteur, parution originale 1924, traduit du tchèque par Gustave Aucouturier, publié en France par La Baconnière.

En 1924,  Čapek est invité en Grande-Bretagne. Il voyage dans diverses villes (Londres, Oxford, Cambridge, York, Liverpool, etc.), se rend jusqu'en Écosse, mais ce qui semble le plus le frapper, ce sont les paysages de la campagne anglaise. L'Angleterre est un jardin dit-il, avec les haies, les murets, les moutons, les beaux arbres, les vaches... Sa description de Londres est légère et ironique, il relève toutes les bizarreries (il en fait des tonnes sur le flegme anglais), mais il donne la pleine mesure de son talent une fois rendu dans l'herbe. J'ai pleinement apprécié sa description de l'Écosse, qu'il a visiblement beaucoup aimée.

Il y a certes des moutons partout en Angleterre, mais les Moutons des Lacs sont particulièrement frisés ; ils broutent des herbages soyeux et font penser aux âmes des bienheureux au ciel. Nul ne les garde et ils passent leur temps à brouter, à dormir et à rouler des pensées pieuses.

Son enthousiasme ne l'aveugle pas. La vraie Angleterre, est-ce celle de la country ou celle des faubourgs misérables et crasseux qui abritent des milliers de personnes ? Et à la British Empire Exhibition, où sont les habitants de l'empire ? Pourquoi n'y en a-t-il que pour la métropole ? Et pourquoi donc personne ne parle jamais de l'Irlande ? Et surtout : pourquoi pourquoi pourquoi le dimanche anglais ?

Cela reste une lecture légère.

Le jour où l'on ne fait pas de cuisine, où les voitures ne marchent pas, où l'on ne regarde pas, où l'on ne pense pas. Je me demande pour quelles inexpiables fautes le Seigneur a condamné l'Angleterre au châtiment hebdomadaire du dimanche. (…) Nul ne saurait rayonner et faire des roulades en mâchant du pressed beef assaisoné de moutarde diabolique. Nul ne saurait extérioriser une joie bruyante en décollant de ses dents un tremblotant pudding au tapioca.

Moutons anglais.
Habitants de la Hollande.


Karel Čapek, Tableaux hollandais, 1932, traduit du tchèque par Michel Chasteau, en France aux Éditions La Baconnière.

La Hollande (oui, les Pays-Bas) est un petit pays qui plaît beaucoup à Čapek (qui ne perçoit absolument pas la puissance coloniale bien réelle). Il se plaît à décrire et à dessiner les canaux, les reflets dans les canaux, les maisons en briques et leurs pignons, les rues, les campagnes... Il décrit les polders et les cultures et s'extasie devant les inventions d'un pays bâti en-dessous du niveau de la mer. Tout ce système semble le fasciner.

De fins connaisseurs du contexte local assurent que l'on compte aujourd'hui aux Pays-Bas près de deux millions et demi de bicyclettes, soit une bicyclette pour trois habitants, y compris les nourrissons, les marins, la famille royale et les pensionnaires des hospices. Je ne les ai pas comptées, mais il me semble qu'il y en a un tout petit peu plus.

Par ailleurs, il visite les grands musées et admire la peinture hollandaise, s'interroge sur l'impact du tourisme et réfléchit (avec humour et humanisme) au rôle des petits pays en Europe : on ne sait pas vraiment les situer sur la carte, mais ils ont su conserver leur identité tout en s'intégrant à un empire – il y a là quelque chose qui pourrait inspirer l'avenir... ainsi se conclut le livre.

La Hollande, c'est-à-dire l'eau. La Hollande, c'est-à-dire un parterre de fleurs. La Hollande, c'est-à-dire un pâturage. Un vert polder entouré ce canaux et des vaches noir et blanc au milieu ou, si vous voulez, des vaches noires avec la tête blanche, ou des vaches noires avec une ceinture blanche et un mufle bleu, ou bien tachetées de noir et de blanc comme des haricots secs.


Čapek a aussi écrit des lettres depuis l'Italie, l'Espagne et la Scandinavie. Il n'est pas exclu que je les lise.
Sur le blog, j'ai chroniqué :

jeudi 9 mars 2023

Pour Tommy. Pour son 3e anniversaire à Terezín – 22.I.1944 !


Pour Tommy. 22 janvier 1944, dessins et textes de Bedřich Fritta, traduit du tchèque, édité en France aux éditions du Rocher, 2023.

 

Le 22 janvier 1944, Tommy a trois ans et son père lui dessine un bel album. Sauf que la famille est emprisonnée à Terezín – Theresienstadt.

Pour Tommy. Pour son 3e anniversaire à Terezín – 22.I.1944 !
La valise porte le numéro de prisonnier de l'enfant. Juché sur elle, il regarde le ciel à travers la fenêtre de la forteresse.

Ils vivaient à Prague, ils étaient juifs. Déportés et emprisonnés, ils réussissent à ne pas être séparés. Le père, la mère et Tommy. Le père est peintre et son talent est réquisitionné pour les projets allemands. En secret, en cachette, on dérobe un bout de papier, un peu de couleur et on représente la réalité de la vie à Terezín, bien éloignée du film de propagande et de ce qu’a bien voulu voir la Croix Rouge. Un jour, les Allemands apprennent l’existence de ces peintures et tout le monde est arrêté et torturé. Heureusement, les artistes ont réussi à cacher les témoignages dans les murs ou dans le sol. Après-guerre, les survivants viendront les chercher. Ces peintures ont ainsi réussi à parvenir jusqu’à nous, rappelant l'existence de ces hommes et femmes pleins de courage et de détermination.

Et cet album a survécu.

Ce sont des dessins pour l'anniversaire d'un petit garçon de trois ans. Il mange, il fait pipi, il dort, il rêve, il joue au train. Le petit garçon a un ventre tout rond, une grosse tête et des fesses à l’air. Il crie et agite sa cuillère. Son père imagine pour lui sa vie d’après, avec les voyages, la musique, les fleurs… Ce sont des aquarelles et des mots tout simples. Les dessins sont pleins de poésie et d’humour, pas question ici de pleurer. C’est un espoir, un rayon de soleil, un message de vie parvenu d’au-delà de la mort. Le père lui promet qu'il y aura encore beaucoup d'autres livres.

C’est extrêmement touchant.


    À gauche : À table !! À droite : Ou plutôt en avion ?



Bedřich Fritta (de son vrai nom Fritz Taussig), le père, et Johanna, la mère, sont morts, l’un à Terezín et l’autre à Auschwitz.

Tommy (de son vrai nom Tomáš Fritta-Haas) a survécu. Un ami survivant lui a remis l’album à ses 18 ans.

Vous avez peut-être vu le documentaire passé sur Arte L’Art dans les camps. À la fin apparaît David, fils de Tommy. Il feuillette l’album venu de si loin dans la cellule même de Terezín où sa famille a été enfermée et a vécu. C’est un passage très émouvant.

Ce n’est pas un conte de fées, c’est la vérité !
Avec la nature qui renaît sur les ruines de 
Terezín.
 

Le livre ne comporte aucune indication de langue ou de traduction ( ????). Heureusement, j’ai envoyé un courriel à l’éditeur et on m’a répondu.

Les légendes accompagnant les dessins sont en tchèque, mais du tchèque pour un enfant de trois avec jeux, détournements et approximations. Elles ont été traduites en allemand par Tomáš Fritta-Haas lui-même. Ces légendes mises en allemand et la préface de Tomáš Fritta-Haas ont été traduites en français par Hélios Azoulay, qui est l’auteur d’un texte explicatif placé à la fin du livre.

Merci Joëlle Veron-Durand pour cette réponse détaillée !

 

Deuxième participation pour le mois de mars en Europe de l’Est sur les blogs.









mardi 7 mars 2023

Chaque année apporte davantage de croissance et de beauté.

 

Karel Čapek, L’Année du jardinier, traduit du tchèque par Joseph Gagnaire, illustrations de Josef Čapek, parution originale 1929.

 

Ce n’est ni un almanach ni un joli livre poétique sur l’art du jardin ni un recueil d’observations ou de conseils. C’est la vie du jardinier tout au long de l’année racontée avec beaucoup d’humour et de mauvaise foi.


La température n’est jamais conforme à la normale séculaire ; elle la dépasse toujours de 5 degrés à moins qu’elle ne lui soit inférieure d’autant.


Aucun mois n’est bon pour se reposer. Tailler, transplanter, arroser, étudier la météo, se vanter auprès des voisins, commander des plantes, biner et on recommence, entre les plantes qui s’étiolent et celles qui prennent toute la place, entre celles dont on rêve et celles que l’on possède… Cela n’empêche pas certaines notations très fines (avez-vous déjà vu ces plantes qui sortent de terre en poussant la graine au-dessus de leur tête ?). Il y a de très bonnes pages sur les cactus et sur le mois de septembre, le mois de la seconde floraison. Je note les énumérations interminables de toutes les fleurs, de leurs couleurs et de leurs formes, et des feuillages, et de la variété des tiges. Une diversité de mots qui reflète à peine la diversité infinie des fleurs des jardins.

 

La préparation de la terre à semences est un grand mystère et comporte des cérémonies magiques. Il faut y mêler de la poussière de marbre (mais où la prendre ?), de la bouse de vache de trois ans (ici, on se demande si cette indication d’âge se rapporte à la vache ou à la bouse), une pincée de terre de taupinière fraîche, etc.

 

La terre de jardin ou de culture, appelée aussi humus ou terre meuble, se compose d’une manière générale de certains ingrédients qui sont : la terre, le fumier, les feuilles pourries, la tourbe, les pierres, les tessons de verres à bière, les plats cassés, les clous, les fils de fer, les os, les flèches hussites, le papier d’étain des tablettes de chocolat, etc.

 

Inutile de dire que mon propre jardin a peu à voir avec celui qui est évoqué ici. J’ai emménagé il y a un peu plus d’un an alors j’ai surtout fait des travaux C’est un petit jardin de ville, avec pas mal d’ombre et de béton. C’est un jardin marseillais : pas de pluie pendant 3 mois, puis 10 centimètres d’eau en 24 heures, de la chaleur et du sec. Ici les cactus font des fleurs à tour de bras si je peux dire. Mon travail de jardinière consiste principalement à nourrir les tourterelles, les pies, les petits oiseaux, à empêcher les chats de faire leurs besoins dans les plantes, à ménager des cabanes pour les escargots et les lézards. Pour les fleurs, il faudra encore attendre quelques années.


Et puis, il y a les feuilles encore ; les feuilles d’automne, jaunes et pourpres, roussâtres, orangées, rouges comme des piments, sombres comme du sang ; et les baies rouges, orangées, noires, givrées de bleu et le bois jaune, rougi et clair, des branches nues ; nous n’avons pas encore fini.

 


Un livre chaudement recommandé par Keisha.

Je garde un mauvais souvenir de La Guerre des salamandres, mais Passage à l’Est m’a fait remarquer que mon billet n’est pas si négatif. En réalité, c’est vraiment pas bon et dépourvu de littérature. Na.

 

C’est avec ce billet que j’inaugure le mois de mars à l’Est organisé par Eva et Patrice !






 

jeudi 10 mars 2022

Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

 Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, traduit du tchèque par Milena Braud, édition samizdat 1971, édition légale 1982.

 

Le narrateur est un jeune garçon de restaurant qui raconte les diverses étapes de son apprentissage dans différents établissements de Tchécoslovaquie dans les années 1920. L’ensemble est raconté d’un ton cocasse et alerte. Il est question de clients excentriques et de filles chaleureuses. Un épisode particulièrement burlesque est celui du repas entre le président de la République et l’empereur d’Éthiopie. Le ton devient plus grave – du moins pour le lecteur – quand le héros tombe amoureux d’une Allemande, engagée dans la Wehrmacht, et franchement acquise aux idées nazies. Le jeune continue d’être insouciant, mais de moins en moins, ou plus exactement son insouciance prend progressivement la forme d’un détachement vis-à-vis du monde qui l’entoure. Argent, anciennes amours, pouvoir, ambition… le voici qui choisit progressivement une vie à part dans le pays devenu communiste. Il s’isole de plus en plus, vivant au fond de la forêt avec un petit cheval, une chèvre et une chatte.


Dans le profond silence on entendait seulement le vent fendre doucement les airs, un vent parfumé qu’on aurait pu lécher comme un cornet de glace, comme une chantilly impalpable, on en aurait presque mangé à la petite cuillère de cet air à la saveur lactée.


Le ton léger fait donc place à une mélancolie de plus en plus grande. Cette fantaisie et cette tristesse, alliées dans le récit, me semblent être le propre de la voix de l’auteur, son ton caractéristique. Ici rien ne semble sérieux, pas plus un repas au restaurant que la guerre ou une dictature ou un camp de travail, mais rien n’est vraiment innocent non plus. Ce décalage constant avec ce que le lecteur sait de la réalité du pays produit un sentiment d’étrangeté à la lecture, notamment au début, pour saisir la particularité de ce ton.

On croise un mannequin gonflable pour tailler des costumes sur mesure, un bébé qui enfonce des clous dans un plancher, Steinbeck, une dictature d’opérette. Le ton est volontiers à la fois burlesque et poétique.

Le tout est raconté en de longues phrases, entre lesquelles se succèdent bien souvent des points de suspension. Tout semble s’enchaîner rapidement (280 pages pour couvrir une vie entière) et couler de source, sans événement majeur qui arrêterait le fil de la narration. Ainsi coulent la mélancolie et le lent désenchantement du monde.

Groz, Scène de rue, 1925 Thyssen Bornemisza

Une formule revient en permanence, jusqu’à la fin : « l’inconcevable était devenu réalité ». Nous sommes bien dans un roman, qui frôle le surréalisme.


Je marchais au rythme du petit cheval qui dodelinait de la tête, il sortait peut-être d’un puits de mine car il avait ce beau regard des hommes ou des bêtes travaillant constamment en sous-sol, dans les mines ou les chaufferies, et qui, une fois remontés à la surface, écarquillent les yeux pour admirer le ciel, puisque pour ces yeux-là n’importe quel ciel est admirable.

 

Une édition samizdat ? Il s'agit, je cite Wikipedia, d'un système clandestin de circulation d'écrits dissidents en URSS et dans les pays du bloc de l'Est, manuscrits ou dactylographiés. 


Mon billet sur Une trop bruyante solitude.


Troisième participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.




 

jeudi 11 janvier 2018

Vouloir renouer avec le commencement et la patrie est un piège à monstres.

Michal Ajvaz, L’Autre ville, traduit du tchèque par Benoît Meunier, parution originale 1993, édité en France par Mirobole.

Une aventure peu ordinaire.
Le narrateur découvre un livre écrit dans un alphabet inconnu chez un bouquiniste. Et grâce à cela il commence à parcourir les rues d’une autre ville, installée dans les interstices de Prague, une autre ville à la fois fascinante et menaçante, où il s’aventure dorénavant presque chaque nuit.

Finalement, la sévérité avec laquelle nous limitons les déplacements de notre œil prouve bien que nous sommes conscients que notre regard comprend obscurément les monstres des confins, et que nous craignons qu’il ne croise des créatures connues, n’engage la conversation avec elles, ne se souvienne d’amitiés anciennes et n’oublie au passage la langue commune.

C’est un roman déroutant. Tout d’abord, on ne sait rigoureusement rien du narrateur, un homme de Prague aimant les livres. Il ne mène pas réellement une enquête sur l’autre ville, mais semble plutôt se laisser guider par le hasard de ce qui se présente à lui, approfondissement progressivement sa connaissance. De fait on se rend compte que de nombreux habitants de Prague sont au courant qu’il y a quelque chose, mais préfèrent ne pas le savoir.
Quant à la ville… Elle s’ouvre dans les anomalies de notre monde, derrière une porte au fond d’un couloir, en suivant les rails d’un tramway, au fond d’une écluse, dans un train abandonné sur les voies et à l’intérieur des statues qui ornent les places de Prague. Son dieu est un jeune homme attaqué par un tigre, mais sa mythologie s’appuie sur de nombreux combats contre des animaux. En l’occurrence, le motif de la lutte contre le requin revient à de nombreuses reprises, y compris de façon amusante. L’autre ville fait peur, à la fois dans sa façon d’être présente juste sous nos pas et dans l’épaisseur de nos murs et dans ses pratiques barbares.
 
Léger, Les Fumeurs, 1911 Guggenheim NY.
J’ai ressenti diverses impressions au cours de ma lecture. Bien sûr, la création de cet univers parallèle est réussie. Toutefois je trouve que la quête du narrateur manque de motivation et d’une direction claire. On a la sensation que les nuits aux aventures incompréhensibles se succèdent sans suite et cela manque d’accroche. Mais il faut reconnaître que ce procédé rend les choses d’autant plus mystérieuses, en laissant supposer que l’autre ville coexiste avec Prague en permanence.
Et la langue est très… Il faut s’accrocher un peu. Lorsque les récits concernent l’autre ville, il semble que les morceaux de phrase s’emboîtent les uns aux autres, sans jamais s’arrêter. C’est qu’il s’agit de mimer l’agencement des lieux qui s’ouvrent les uns dans les autres. Le narrateur ne parviendra jamais au centre de la ville, chaque centre étant une nouvelle périphérie. Il faut d’ailleurs reconnaître que certains passages théoriques sont un peu lourds.

Personne n’est étranger, tout le monde finit par rentrer chez soi, même les huîtres qui forment de longues files indiennes pour entrer dans les villes, et dont les troupeaux silencieux traversent nos chambres à coucher en cliquetant. Comme je suis content, chaque fois que j’entends leurs doux petits glissements dans le noir !

Le narrateur n’exprime ni joie ni exaltation face à sa découverte. Il semble plutôt à la fois curieux et triste et même en proie à une véritable obsession, incapable d’oublier ce qu’il a vu.
Le motif très impressionnant de la bibliothèque qui se transforme peu à peu en jungle.
Une lecture déconcertante.

Prague est décidément une ville bien romanesque, puisqu’elle est également habitée par le Golem.

Vous verrez que, touchés par ce souffle, les contours de nos édifices se désagrègent en temples barbares qui rayonnent d’une splendeur immonde et reluisent d’un or vil et oublié. Ce venin ronge jusqu’aux mots dont nous usons et les transforme en antiques sons de forêt vierge chargés d’angoisse, en musique solitaire de statues. La vie se résume alors à un rôle incompréhensible dans la représentation sans fin d’un mythe obscène qui raconte l’agonie d’un jeune dieu dans la jungle.

L’avis d’Imaginelf.





mardi 2 octobre 2012

Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love-story.


Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek, 1e diffusion clandestine à Prague en 1976, Paris, Robert Laffont, 1983.

Un très court et très fort roman. Le narrateur passe ses journées dans une cave à presser des livres. Avec sa machine, il fabrique des blocs de papier qui seront ensuite envoyés à une usine de papier recyclé pour devenir… des journaux, d’autres livres… Mais nous ne sommes pas dans un monde habituel. Car les livres arrivent par tonnes, toujours renouvelées. Pendant la Seconde guerre mondiale, les livres venaient de belles bibliothèques. Mais la guerre a cessé et les livres sont toujours pilonnés et détruits, tous. Le narrateur le fait à sa manière sensible, plaçant au cœur de chaque ballot un livre de philosophie, enveloppant ses bottes de livres de reproductions d’art, volant quelques beaux livres, les redonnant, les lisant en cachette, les sauvegardant chez lui. Il fait mal son travail et n’est pas très efficace, un peu vieux dans cette société jamais décrite mais où la vie se glisse dans des interstices, où les livres ont la valeur de leur papier. Le narrateur a la tête emplie des philosophes qu’il a lus en cachette, des souris qui font leur nid dans les tas de papier et qu’il écrase avec sa presse et de tous ses souvenirs…


H. Hoffman, Autodafé du 10 mai 1933, étudiants et 
membres du S.A. chargent des livres destinés à être 
détruits sur un camion, Munich, 
Bayerische Staatsbibliothek, image RMN.


C’est un livre triste, qui n’est pas sans rappeler Fahrenheit 451 même si le monde représenté nous est beaucoup plus proche. Une écriture très sensible aussi qui rend parfaitement les états d'âmes du narrateur avec ses rêves, vivant dans une société glaciale.

Si je me retourne brusquement, si je crie ou m’agite en dormant, j’entends, épouvanté, le glissement des livres, il suffirait d’un frôlement, d’un cri pour que tout s’abatte du ciel sur moi comme une avalanche, une corne d’abondance qui viderait sur moi ses livres rares et m’aplatirait comme un pou, j’ai souvent l’impression d’un complot tramé par ces livres pour venger les innocentes souris que je mets tous les jours en bouillie.

Un livre prêté par Ysa, merci !
L'avis de L'or des livres,