La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 15 juillet 2026

La confusion et la terreur redoublèrent, tout le monde était en suspens, sans savoir que faire, craignant et espérant le succès que Dieu voudrait leur envoyer.

 

Cervantès, Nouvelles exemplaires, parution originale 1613, traduit de l’espagnol en 1949 par Jean Cassou, édition Folio.


Des nouvelles exemplaires ? Des exempla, des histoires à portée vertueuse, mais avant tout des histoires. Des histoires où tout sépare les amoureux, mais ils se marient à la fin. Des enfants abandonnés qui retrouvent leur père ou leur mère, avec de grandes scènes de reconnaissance à la fin. Ou alors des histoires qui tournent tout cela en dérision ?
À nos yeux d’ailleurs, tout cela ne semble guère exemplaire. Une jeune femme violée dont le mariage avec le violeur fait tout le bonheur, parce qu’elle l’aime, et que cela rachète son honneur. Les femmes attribuées comme épouses un peu comme ça. Les esclaves, omniprésents.
Mais la plongée dans une Espagne d’un autre temps !
Alors ?

Les parents de Léocadie, blessés, affligés et au comble du désespoir, aveugles, sans les yeux de leur fille qui était la lumière des leurs ; seuls et privés de leur plus douce et agréable compagnie ; incertains, sans savoir s’il serait bon de faire de faire part de leur malheur à la justice et craignant de devenir eux-mêmes l’instrument par quoi leur déshonneur serait public.

Je ne vous parle pas de toutes les nouvelles, mais petit aperçu.
Comme son nom l’indique, La Petite Gitane se passe parmi une bande de bohémiens. Ils sont voleurs (naturellement), mais aussi nobles que des gentilhommes.
L’Amant libéral nous plonge parmi les galères des esclaves chrétiens en Sicile aux mains des Turcs. On y croise d’anciens chrétiens devenus musulmans pour pouvoir se libérer et s’enrichir, et même des femmes de vizir secrètement chrétiennes. Chrétiens et musulmans y craignent par-dessus tout les corsaires, et on y essuie des tempêtes et des naufrages. C’est très romanesque.

Ainsi parlait un esclave chrétien ; et il considérait du haut d’une petite éminence les murailles renversées d’une Nicosie à jamais perdue ; il leur adressait la parole ; il comparait ses misères aux leurs, comme si elles eussent été capables de l’entendre. Lorsque nous sommes dans l’affliction, notre imagination nous porte, par un mouvement naturel, à faire et à dire des choses étrangères au bon sens.

Notez une très bonne émission sur l'esclavage en Méditerranée, sachant que Cervantès l'avait lui-même expérimenté durant plusieurs années.

Rinconete et Cortadillo nous fait rencontrer les voleurs de Séville, avec leur chef, leurs coutumes et leur argot, voleurs qui manient un ton grandiloquent, mais plein de fautes, en contraste total avec leur aspect dépenaillé. Ce décalage est très plaisant à lire et Cervantès a dû bien s’amuser à l’écrire.


Et la Escalanta, s’enlevant une pantoufle commença à y donner des coups comme sur un tambour de basque ; la Gananciosa prit un balai de feuilles de palmier, tout neuf, qui se trouva sous sa main, et le raclant produit un son qui, bien qu’âpre et rauque, s’accordait à celui de la pantoufle. Monipodio cassa une assiette et des tessons fit deux castagnettes qui, placées entre ses doigts et agitées avec une extraordinaire vivacité, donnèrent le contrepoint à la pantoufle et au balai. (…)
De musque plus légère, plus divertissante et à meilleur marché, on n’en a pas inventé au monde. J’ai entendu dire l’autre jour à un étudiant que ni l’Orfraie qui tira Orifice de l’enfer (…) n’inventa une musique aussi facile à apprendre ni aussi jolie à jouer.

On rencontre une Espagnole anglaisehéroïne capturée enfant en Espagne par un officier anglais lors de la prise de Cadix (ça se finit bien heureusement) ; 
Des esclaves noirs, souvent ridiculisés ;
Des jeunes gens riches, mais peu recommandables ;
Un Licencié de verre, c’est-à-dire un homme qui a subi un sort et qui est persuadé d’être en verre ;
Une Illustre Laveuse de vaisselle dont il n’y a pas de honte à tomber amoureux ;
Des entourloupes entre bohémiens et paysans ;
Des hommes qui partent de chez eux pour être étudiants à Salamanque ou soldats dans les Flandres ;
Des bergers qui tuent des brebis pour les manger et attribuent le cadavre aux loups ;
Un dialogue entre deux chiens ! L’un des chiens a d’ailleurs été témoin de faits de sorcellerie, et oui !
Une dame bien sous tous rapports qui est proxénète et une sage jeune fille ayant déjà vendu plusieurs fois sa virginité à de riches hommes – cela finira par un mariage d’amour. (Tu parles d’un exemple d’immoralité, l’auteur prend le contrepied de tout ce qui précède) (et d'ailleurs, les spécialistes s'arrachent les cheveux pour savoir si c'est Cervantès ou non qui l'a écrit).
Velázquez, Démocrite, 1627 Rouen BA

Elle est plus épineuse qu’un hérisson ; c’est une mangeuse d’Ave Maria.

Je confesse avoir ressenti à certains moments une certaine lassitude, certains discours sont longs, et les histoires compliquées des belles dames ne m’intéressent guère. J’ai passé des pages. Mais à d’autres moments, j’étais totalement saisie par cette belle inventivité. C’est quand même très riche et parfois totalement inattendu. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Cervantès est un inventeur d’histoire.

Il y a plusieurs années, j’ai lu et aimé le Quichotte, je suis bien décidée à le relire. Un jour, un jour…

En attendant, ceci constitue ma seconde participation à la thématique des Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe.




lundi 13 juillet 2026

On assure qu’il était de bonne souche, et la chose est croyable, à en juger par sa passion pour le vin.

 

Francisco de Quevedo, El Buscón. La Vie de l’aventurier Don Pablos de Ségovie, écrit vers 1603-1608, circulation manuscrite clandestine, première impression en 1626, traduit de l’espagnol par Rétif de la Bretonne (ou presque : traduit par Nicolas Vaquette d’Hermilly, avec la relecture et la fluidité de Rétif), paru en France aux éditions Sillage.

C’est un classique de la littérature picaresque espagnole – car l’Espagne semble avoir eu le goût des romans se passant sur ses routes poussiéreuses.

Le narrateur est un jeune homme de basse extraction (père voleur, mère sorcière, oncle bourreau distribuant les coups de fouet en fonction des pot-de-vin reçus) et il raconte ses aventures et ses efforts (dénués de succès) pour s’enrichir et se faire passer pour gentilhomme. D’auberge en auberge (c’est qu’il s’enfuit assez souvent), il rencontre un moine tricheur aux cartes, un soldat fou, des bandits, un moine poète fou, etc.

L’ensemble se veut comique, farcesque, et très critique envers la société, mais je l’ai trouvé aussi très sombre. Les coups y sont sanglants et les blagues y sont violentes.

C’est aussi un roman à la langue rapide, sans portrait psychologique. J’avoue m’être lassée de passer d’épisode en épisode sans réel suivi. J’ai nettement préféré La Vie de Lazarillo de Tormes, où les déboires du narrateur sont racontés avec davantage d’humour et d’autodérision, et moins de noirceur, où le ton est plus cocasse, et où avec une trajectoire plus positive, la charge contre la société est aussi forte.

Vous connaissez peut-être Pablo sans le savoir puisqu’il est le héros de l’album Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido.

On convainquit mon père que, dans le temps qu’il lavait le visage de ceux à qui il allait faire la barbe, et qu’il leur faisait lever la tête pour cette opération préparatoire, un petit frère que j’avais, âgé de sept ans, leur enlevait adroitement ce qu’ils avaient dans le fond de leurs poches. Aussi ce petit saint est-il mort martyr sous les coups de fouet qu’on lui donna dans la prison.


Dalí au musée de Figueres. Une autre façon de réinventer son identité.

Ceci constitue une première participation à l’étape dans les Espagnes pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, mercredi.


jeudi 9 juillet 2026

J’ai aussi inventé certaines choses, sans nul doute : il est difficile pour un myope de se rappeler les détails.

 

Vicente Luis Mora, Mitteleuropa. Les carnets secrets de Redo, publication originale 2020, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, édité en France en 2025 par Maurice Nadeau.


Un roman espagnol intitulé Centroeuropa ? Tiens, tiens.

Nous lisons le récit rétrospectif d’un certain Redo qui s’est installé sur les rives de l’Oder pour y cultiver la terre à sa trentaine, venant alors de Vienne et transportant le corps de sa femme décédée pendant le trajet – et on est quelque part dans le milieu du 19e siècle. Sauf que Redo écrit tout de suite qu’il doit prendre garde à ne pas se trahir et à adopter un comportement le plus normal possible. Qui est-il ?


Nous traversons des temps nouveaux, ajouta Altmayer, qui resta à me dévisager un instant, comme s’il y avait quelque chose d’étrange en moi, quelque chose de faux, une imposture.
Et, comme c’était le cas, bien qu’il ne pût ni de dût le savoir, je gardai le silence, contrôlant mes nerfs, retenant ma voix, de peur qu’elle ne sortît involontairement de ma gorge, ou proférât des incohérences qui eussent pu me trahir.

Les premières heures, tout se passe bien. Redo s’installe sur sa terre et fait connaissance avec ses voisins. Mais au moment de creuser un trou pour enterrer dignement sa chère et tendre, voilà qu’il tombe sur un cadavre impeccablement congelé de soldat prussien. Bon, cela arrive. Il creuse un peu plus loin et… deux soldats napoléoniens. Un autre trou et… les légions de Varus ! Les derniers soldats découverts seront encore d’une autre époque, bien connue du lecteur.
C’est la cata. Comment cultiver une terre qui est un cimetière ? Que faire de ces corps dont personne ne veut ? Que font-ils là ? Et pour la discrétion, c’est raté.

Les cadavres brillaient. Nous, les vivants, au visage altéré, nous ressemblions, sous nos vêtements sombres, à des ombres.

Le roman est assez court (moins de 200 pages pas serrées), mais il raconte à la fois cette première année et celles qui ont suivi, et ce qui a précédé. On se hasarde à faire des hypothèses sur l’identité de Redo et le fin mot de l’histoire nous sera donné (j’avais trouvé) (mais je regrette un peu que la clé de l’énigme soit livrée). En revanche, on ne saura pas pourquoi les corps de ces soldats congelés pour l'éternité s’accumulent à cet endroit au fil des siècles. Le narrateur y voit pourtant un sens : sur cette terre qui a été le lieu d’innombrables guerres, montrer toute l’horreur de ces jeunes gens tués dans la force de l’âge. Dénoncer la guerre ?


D’abord, je trouve très intéressant qu’un Espagnol d’aujourd’hui (Mora est né en 1970), parfaitement inséré dans le monde littéraire de son temps, souhaite écrire sur ce mythe européen exemplaire, celui du milieu de l’Europe. Toutefois, pas question de rêver sur une hypothétique époque de coexistence pacifique entre les peuples.
Le roman insiste sur le fait que l’on se situe à un moment charnière, celui où des non-nobles comme Redo obtiennent le droit d’acheter des terres et d’être des propriétaires libres. Les vieux pouvoirs se demandent comment se débrouiller de cette nouvelle réalité ; bientôt la fin de l’ancien monde. À cet égard le choix des titres espagnol et français est révélateur : il s’adresse à nous, nous gavés de littérature et susceptibles de nous intéresser aux mythes constructeurs de cette vieille Europe, mais le roman choisit de mettre en avant le thème de l’horreur de la guerre et celui des individus libres de toutes attaches qui se reconstruisent une vie choisie – en dissimulant deux-trois détails.

Je pense que c’était la première fois que quelqu’un m’appelait Monsieur. La vérité, c’est que personne en Prusse ne savait encore comment désigner les paysans libres.

Enfin, c’est un roman qui est écrit d’une plume enlevée et qui se lit avec beaucoup d’entrain. Il y a une scène impressionnante avec les castors, mais il y a surtout la présence fleuve Oder et de ses rives, de ses paysages, champs et bois, cultivés, théâtres de l’histoire des hommes.


Celui qui trouve un corps enseveli dans son champ, sur son propre terrain, suppose que ce ne doit pas être le seul. En quelque sorte, celui qui tombe sur un cadavre craint ou s’imagine que d’autres corps se tiennent peut-être là, immobiles, qui attendent leur tour. Après le premier mort, on ne regarde plus du tout les terres d’une région de la même façon, elles ne ressemblent plus vraiment à de riants paysages, mais plutôt à des cimetières.
C’est presque le début.

P. Krøyer, Taverne, 1886, musée de Philadelphie




jeudi 8 mai 2025

Le pire de tout c'est que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes.

 


Alejo Carpentier, La Harpe et l'ombre, première publication à Mexico en 1979, traduit de l'espagnol par René L.-F. Durand, édité en France par Gallimard.

À la fin du XIXe siècle, le pape Pie IX décide de faire canoniser Christophe Colomb, tout en étant conscient que ce ne sera pas facile.

Le cœur du roman est constitué par la confession de Colomb sur son lit de mort.
La dernière partie se passe sous le pontificat de Léon XIII et une commission est chargée d'examiner si vraiment un marin pourrait être déclaré saint (spoil : non).

C'est ainsi que j'allai d'une cour à une autre, sans qu'il m'importât de savoir pour le compte de qui je naviguerais. Ce dont j'avais besoin, c'était de navires, quelle que fût leur provenance.

Carpentier nous livre donc une interprétation très intéressante du personnage de Colomb, intéressante parce qu'elle donne la parole à plusieurs points de vue contradictoires et parce qu'elle date maintenant de quelques années.

Ici Colomb est à la fois le navigateur génial, héros contre tous, audacieux, mais aussi l'intriguant, le menteur, celui qui profite du savoir des autres. J'aime bien la façon dont l'auteur utilise l'aventure viking en Amérique du Nord dans son récit [Nota bene : contrairement à ce que l'on pense souvent, cet épisode historique n'était complètement oublié au Danemark – un auteur français du XVIIe siècle en parle d'ailleurs dans un de ses livres – mais il était évidemment totalement ignoré dans le reste de l'Occident, surtout au XVe siècle – l'archéologie du XXe siècle a seulement confirmé qu'il était vrai, ce qui est différenten laissant planer le doute sur une hypothèse totalement fausse, mais qui perturbe notre vision du Génois. De même, il fait planer le doute sur une aventure amoureuse et sur des origines familiales, tout en étant très affirmatif sur son goût pour l'or et pour son rôle dans l'esclavage.
Carpentier est à la fois cubain (et quand Colomb dit que l'île est paradisiaque, évidemment que c'est vrai), d'Amérique du Sud (sans sympathie pour l'avidité des Européens et désireux de chanter la vie de son continent) et très empreint de culture européenne. Pour lui, le lien enfin établi entre les terres est un point fort de son identité.

Enfin, la langue de Carpentier est à l'unisson de son sujet. Elle est interminable, volontiers précieuse, voire orientalisante, elle en fait des tonnes (« trop de mots, Alejo, trop de mots ! ») et elle s'accorde parfaitement avec ce Colomb et son imaginaire médiéval, qui voit des sirènes sur les cartes marines et qui part à la rencontre de Marco Polo et du Grand Khan.
Carpentier peint Colomb en bateleur, qui donne le spectacle aux souverains espagnols, à la Cour, aux équipages, aux « Indiens », qui cherche à convaincre de son propre talent et de l'intérêt de sa « découverte », qui prend la pose devant la postérité. Je sens l'auteur plein d’ambiguïté à son égard et c'est loin d'être déplaisant.

Je fus sincère quand j'écrivis que cette terre me sembla la plus belle que des yeux humains aient contemplée. C'était une terre indomptée, avec de hautes montagnes, variée, puissante, comme sculptée en profondeur ; plus riche en verts-verts, plus étendue ; ses palmiers avaient poussé plus haut dans le ciel, ses cours d'eau étaient plus opulents, ses crêtes plus audacieuses et ses ravins plus encaissés que tout ce que j'avais vu jusqu'ici, dans des îles qui me faisaient l'effet, je l'avoue, d'îles folles, errantes, somnambules, étrangères aux cartes et aux notions qui m'avaient nourri.

Îles, îles, îles... Des grandes, des petites, des revêches et des douces ; île chauve, île hirsute, île de sable gris et de lichens morts ; île aux graviers polis, qui montent, qui s'affaissent au rythme de chaque vague ; île brisée – profil en dents de scie –, île ventrue – comme femme enceinte –, île pointue au volcan endormi ; île que chevauche un arc-en-ciel de poissons perroquets...

Je ne doute pas que Carpentier a lu le Journal du navigateur, de façon à nourrir son roman d'éléments historiques, qu'il manipule ensuite à loisir. D'ailleurs l'histoire invraisemblable de la sépulture du navigateur est vraie (même si Carpentier écrit sans connaître le dernier rebondissement en date). 


Bünting, Carte du monde, 1581, gravure sur bois, Musée américain de Bath 


Alejo Carpentier, Concert baroque, parution originale 1974 à Mexico, traduit de l'espagnol par René L. F. Durand, édité en France par Gallimard.

Au début du XVIIIe siècle, le héros, un richissime propriétaire du Mexique, entreprend le voyage vers l'Europe et la terre de ses ancêtres espagnols. Si Madrid lui semble franchement minable, le séjour à Venise est bien plus enchanteur. Ici Carpentier reprend tous les clichés des voyageurs français à Venise (les prostituées, le Carnaval, la déliquescence d'une grande cité), mais en les assortissant d'une sorte de florilège musical. C'est que l'on se retrouve sur la tombe de Stravinsky à boire du vin avec Vivaldi et Haendel, puis à écouter un solo de trompette de Louis Armstrong, avec l'écho des rythmes afro-cubains. Ici le héros prendra conscience de sa mexicanité – le voici prêt à s'affranchir de cette vieille Europe.

En un gris d'eau et de ciels embrumés, malgré la douceur de cet hiver-là ; sous la grisaille de nuages colorés de sépia lorsqu'ils se reflétaient, en bas, sur les larges ondulations, molles et arrondies – alanguies en leurs flux et reflux sans écume, qui s'amplifiaient ou s'entremêlaient quand elles étaient poussées d'une berge à l'autre, parmi les teintes vaporeuses d'aquarelles très délavées qui estompaient le contour des églises et des palais, dans une humidité qui se définissait en tons d'algue sur les perrons et les débarcadères, en reflets de pluie sur le carrelage des places, en taches brumeuses plaquées le long des murs léchés par de courtes vagues silencieuses...

Un très court roman plein d'humour et d'érudition, qui met Venise à l'honneur (et c'est pour cette raison que je l'ai relu). J'ai commis un premier billet.


Alejo Carpentier sur le blog :

Concierto barroco : C'est mon préféré, je l'ai lu en espagnol et en français, lisez-le !
Le Partage des eaux : une histoire de musique et de forêt vierge
Le Siècle des Lumières : la Révolution aux Antilles et en Guyane, magistral 
Chasse à l'homme : une traque à La Havane pendant une symphonie de Beethoven (on peut peut-être commencer par celui-là pour découvrir l'auteur)

Bon pour le mois hispano-américain de Sharon.




mardi 6 mai 2025

Ne perdons pas le nord, je me tue à le dire, c'est la seule solution.

 


Camilo José Cela, La Ruche, première édition à Buenos Aires en 1951, première édition en Espagne en 1955, traduit de l'espagnol par Henri L. P. Austor, première édition française en 1958 chez Gallimard.

Quelques jours à Madrid en 1942.

Tout commence auprès des habitués d'un bistrot de quartier. La patronne, les clients, les serveurs, le vendeur de cigarettes... Le récit passe de l'un à l'autre, raconte leurs espoirs et leurs déceptions, leurs petites victoires minables et leurs affres. Puis, il les suit dans la rue et dans leur immeuble, dans leur famille.

Doña Rosa va et vient entre les tables du café tout en bousculant les clients avec son terrible derrière. Doña Rosa dit fréquemment « foutre » et « on est baisés ». Le monde, pour doña Rosa, c'est son café, et autour de son café il y a tout le reste.
C'est le début.

Les personnages sont nombreux et bien vite le lecteur se perd – c'est sans doute fait exprès – mais il retombe sur ses pattes et retrouve cet intellectuel de gauche désargenté, cette prostituée qui cherche un protecteur durable pour ses vieux jours, ces jeunes femmes qui ont « un ami » pour améliorer l'ordinaire, ces mères de famille pleines d'illusion et celles qui sont froidement réalistes. Le monde est cruel quand on a faim et froid, quand on a un petit métier, que l'on est une femme.
Il y a aussi un homme gonflé de son importance – à l'échelle de son immeuble, un perroquet qui dit des insanités, une femme très heureuse de voir son nom figurer dans la revue « Chérubin Missionnaire ».
Ici le ton est cynique et très humain et les personnages sont irrévérencieux. La religion en prend pour son grade, le conformisme social aussi, avec ce médecin qui s'achète une nuit avec une petite de 13 ans. Il y a un couple d'hommes et une famille qui est solidaire pour protéger l'un des siens contre la police. Une jeune fille de bonne famille qui compte les « performances » de ses amants sur son petit carnet secret.
Rien d'étonnant à ce que la censure franquiste ait eu le hoquet à la lecture.

Le patron est un brave homme, un homme honnête qui fait bien son petit marché noir, comme tout un chacun, mais qui n'a point de fiel.

J'admire la façon dont malgré tout le récit est tracé. Sous couvert de passer d'un personnage à l'autre sans intrigue véritable, l'auteur nous mène où il veut. La fin est impressionnante, puisque le lecteur ne saura finalement pas ce qu'il s'est vraiment passé et ce qui est sur le point de se produire. Je dirais même que Cela joue complètement avec les nerfs du lecteur en lui agitant sous le nez un journal qu'il ne lui montrera pas. C'est une habileté.
Un roman qui nous plonge au plus près de la vie et des préoccupations du peuple de Madrid, dans une langue et une narration très modernes.

Churros et chocolate. Au café à Madrid au mois de février.

Don Ibrahim sourit d'un air triomphant, et demeura quelques instants sans penser à rien. Au fond – et à la surface aussi – don Ibrahim était un homme heureux. On ne faisait pas attention à lui ? Et après ? Et l'Histoire, à quoi servait-elle ?

La rue, à mesure que la nuit s'épaissit, prend un air affamé et mystérieux à la fois, tandis qu'un petit vent qui court comme un loup siffle entre les maisons.

Don José Sierra émit avec sa gorge un son bizarre, un son qui pouvait aussi bien signifier oui, que non, que peut-être, que qui sait. Don José est un homme qui, à force d'être obligé de supporter sa femme, avait réussi à vivre des heures entières, parfois même des jours entiers, sans dire, de loin en loin, autre chose, que hum ! Et puis au bout d'un moment, hum ! Et ainsi de suite. C'était une façon très discrète de laisser entendre à sa femme que c'était une imbécile, mais sans lui dire nettement.

Cela a reçu le prix Nobel de littérature en 1989.

Bon pour le mois espagnol de Sharon.







jeudi 20 mars 2025

Évidemment, je fais allusion à la littérature qui s’écrit avec du sang.


Roberto Bolaño, Le Troisième Reich, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, écrit en 1989, publié de façon posthume en 2010.

 

À la fin des années 80, dans une station balnéaire de Catalogne, le narrateur et sa chérie, allemands tous deux, séjournent là durant le mois d’août. On comprend que le narrateur, Ugo, est venu là, quand il était adolescent, avec ses parents et qu’il est vaguement amoureux de la patronne. Ugo, peu intéressé par la plage et les boîtes de nuit, assez égocentrique, compte écrire des articles sur un jeu de plateau nommé Troisième Reich. Un jeu de guerre où les dés et les pions déplacent des unités militaires sur la carte de l’Europe.


C’est ensuite que j’ai compris qu’Ingeborg avait eu honte de moi, des paroles que je prononçais (corps d’infanterie, groupes blindés, facteurs de combats aériens, facteurs de combats navals, invasion préventive de la Norvège, possibilités d’entreprendre une action offensive contre l’Union soviétique pendant l’hiver 39, possibilité de défaire complètement la France pendant le printemps 40) et ça a été comme si un abîme s’ouvrait sous mes pieds.


Nous suivons le récit de cet été, la rencontre avec un autre couple d’allemands, les scènes d’alcool, un drame, la rencontre avec des locaux nommé le Loup, l’Agneau et surtout le Brûlé. Une partie de Troisième Reich s’engage entre ce mystérieux Brûlé dont on ne sait pas grand-chose et Ugo (qui joue l’Allemagne) et tout le monde avertit ce dernier qu’il risque gros, très gros, même s’il rechigne à comprendre.


Tandis que je prenais le petit déjeuner, un soleil énorme glissait ses tentacules sur tout le Paseo Maritimo et sur toutes les terrasses sans parvenir à rien réchauffer vraiment. Pas même les sièges en plastique.


Un excellent roman, très prenant, mais assez pesant – évitez de le lire en 2025 (mon conseil). D’abord, il y a ce narrateur pas très sympathique, qui ne se préoccupe pas trop ce qui arrive aux gens auprès de lui. Qui ne se préoccupe pas non plus de la portée de son jeu, qui s’enthousiasme sur les stratégies militaires de tel ou tel général allemand sans aller plus loin. Il y a ces personnages qui surgissent, dont on ne sait rien. Libre au lecteur de supputer. Libre au lecteur d’imaginer que le jeu ne va pas en rester là, d’autant que son attention est attirée par des questions que se pose le narrateur sur des sujets qui semblent plutôt anodins. Je note, par exemple, l’habileté de Bolaño à signaler que le Brûlé n’est pas espagnol, mais latino-américain, jouant avec un imaginaire qui est plus ou moins dit (notamment grâce aux rêves d’Ugo). Il y a aussi la façon dont le narrateur établit des hypothèses sur la possible stratégie – en termes militaires – qui se joue sur la plage, entre le bar, la mer et les pédalos. C’est à la fois grotesque et glaçant. Fondamentalement, il ne se passera pourtant pas grand-chose.


Paul Nash, Mer morte, 1940 Tate

 

Rien que tête, épaules, dos des mains, et le plateau et les pions comme une scène où se déroulent des milliers de débuts et de fins, éternellement, un théâtre kaléidoscopique, unique pont entre le joueur et sa mémoire, sa mémoire qui est désir et qui est regard. Les divisions d’infanterie, les affaiblies, les inexpertes, qui ont tenu le front occidental, combien y en a-t-il eu ? Quelles sont celles qui, malgré la trahison, ont freiné l’avancée en Italie ? (…) Quelles divisions d’infanterie ont combattu pour frayer un chemin aux chars en 44, dans les Ardennes ? Et combien de groupes de combat se sont immolés, innombrables, pour retarder l’ennemi sur tous les fronts ? Personne ne se met d’accord. Seule la mémoire qui joue le sait.

 

Été 43. Débarquement anglo-américain à Dieppe et Calais. Je ne m’attendais pas à ce que le Brûlé passe à l’offensive aussi rapidement.

Et oui, c’est un jeu, la réalité est alternative.

 

Sandrine a publié un billet sur ce roman en 2011.


Bolaño sur le blog :

Les Détectives sauvages (et second billet sur ce roman !) : Les poètes réal-viscéralistes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. C'est une errance ou un enlisement. L’écriture est rapide, ironique, bourrée d'humour.
Un petit roman lumpen : un tout petit roman dont je garde peu de souvenirs.
2666 : sur les pas d'un écrivain allemand et la description clinique de 300 meurtres de femmes. "Un grand roman, inépuisable et mystérieux."

La Littérature nazie en Amérique : des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.


Je lis, je blogue nous propose de lire chilien en ce printemps. Ce billet constituera probablement mon unique participation. 




mardi 29 octobre 2024

Je suis ici parce que si je n’y étais pas, il n’y aurait pas de frontière.

 


 

Eduardo Fernando Varela, Roca pelada, parution originale 2023, traduit de l’espagnol par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Un poste frontière perdu tout là-haut dans les montagnes, dans une cordillère de roches, inaccessible, où l’oxygène est rare. Le héros est le lieutenant Costa, un homme qui est en poste depuis sans doute trop longtemps, qui scrute le territoire à la jumelle, voit des rochers se déplacer et semble de moins en moins gérer son détachement.

Un roman où ce qui compte d’abord, c’est l’atmosphère, légèrement décalée et surréaliste, mais pas trop, juste ce qu’il faut de surréel pour que l’on se pose des questions.


Une partie de son esprit glissait comme une ombre entre les abîmes du sommeil, l’autre flottait vigilante dans le silence glacial qui régnait à l’aube sur l’altiplano. Une heure plus tard il sentit dans son dos un fugace tremblement de la cordillère qui parcourut son corps comme un frisson et l’air raréfié des hauteurs finit par le réveiller. Ces brefs séismes provenant de la chaîne des volcans n’étaient perceptibles que dans le silence immobile de la nuit, mais ils se prolongeaient subtilement comme une caresse invisible.


Les roches et les points cardinaux s’affolent et se déplacent. Les séismes font entendre leur grondement. La troupe de Costa est composée de « tropicaux », habitués des marécages et des moustiques, totalement inadaptés à ces confins, non pas des méridionaux, mais des « mésopotamiens ». Les sons remontent ou descendent selon la température. Des hommes attirent l’électricité ou risquent de se couvrir de mousse. Tout cela est-il réel ? Ou les sens sont-ils perturbés par l’usage des feuilles de coca ? Ou par la solitude ? Pendant des pages et des pages, Costa observe à la jumelle le baraquement d’en face, celui de l’ennemi, les différents sommets qui l’entourent, voit des choses ou ne voit rien. Difficile pour le lecteur de se faire une opinion. Serait-il dans un remake du Désert des tartares ? Que nenni. Alors que l’on croit qu’il ne se passera rien (oups ? 300 pages comme cela ?), tout s’emballe dans la montagne. Un nouveau commandant arrive en face, une rousse, des jeunes errent à la recherche d’un vieux sorcier, Costa fait des rêves historico-archéologiques, le train arrive et avec lui le monde extérieur, une puma met bas ses petits… Comme dans la Patagonie, les événements se succèdent et Costa, un temps complètement à la dérive, finit miraculeusement par trouver un sens à sa vie.


Courbet, Panorama des Alpes, 1876, Genève musée d'art et d'histoire de la ville



Une bonne lecture. J’avoue m’être un peu traînée au début, mais il faut dire que j’ai commencé le roman alors que j’étais totalement épuisée par le boulot et déprimée par le contexte français. Ensuite, je me suis plongée dedans, appréciant d’échapper au monde contemporain pour ce récit burlesque.

Les pays frontaliers ne sont jamais nommés, et si nous nous trouvons dans un contexte que l’on qualifiera de latino-américain, les points de côté ne sont pas rares et apportent une petite perturbation à l’ensemble, une fantaisie bien agréable.

L’absurdité administrative d’une frontière tracée à la peinture en pleine montagne s’ajoute à cet univers irréaliste. Les petits hommes en vert sont réduits à regarder passer les fourmis et les rapaces.

 

La ligne de démarcation entre les deux pays était comme un serpent affolé qui glissait et se tordait d’un côté à l’autre en gravissant les parties les plus hautes de la cordillère. Les deux pays avaient ainsi des limites à chaque point cardinal, à certains endroits on se trouvait à l’est du précédent et au suivant c’était l’inverse. La rose des vents n’était plus une certitude inamovible, elle devenait ici un œillet fantastique, une lierre qui grimpait anarchiquement sur les flancs des volcans.

 

De l'auteur j'ai également lu Patagonie route 203.

 

mardi 28 mai 2024

Cesser d’être jeune, belle, riche et attirante pour se transformer en limace visqueuse.

 


Eduardo Mendoza, Sans nouvelle de Gurb, 1991.

 

Deux extraterrestres se posent sur terre, près de Barcelone. L’un d’eux, Gurb, prend l’allure des créatures du coin et disparaît. Et son chef reste sans nouvelle. Il décide donc d’explorer l’endroit à sa recherche. Nous lisons son journal.


Je répète le message. Ceux de la Station de liaison AF, de la constellation de Antares, me disent qu’en réalité ils avaient bien reçu le message la première fois et qu’ils m’avaient fait répéter parce que cela leur plaisait que j’aie récupéré l’accent catalan.


Un prétexte classique, celui de l’étranger qui découvre un lieu, qui se plante et qui commet toutes les bourdes et ne comprend rien, mais qui se crée des habitudes de vie, se goinfre de churros et picole pas mal, se fait malgré tout de vrais amis, prend chaque jour l’allure d’une personne célèbre différente (star de cinéma, pape, noble, homme ou femme)… C’est une farce, mais c’est aussi un portrait doux amer de Barcelone, avec ses riches et ses pauvres, ses rapports sociaux compliqués, etc.


Je mange les dix kilogrammes de churros que j’ai achetés. Je les aime tant que, arrivé au dernier, je mange aussi le papier huileux qui les enveloppait.

 

Il est très probable qu’elle aime les fleurs et les animaux domestiques. Je pourrais lui envoyer une rose et deux douzaines de dobermans.

 

Photographie prise à Ostende. Les collègues de Gurb se posent et se gavent de gaufres et de frites.


Je l’ai lu en espagnol – ce n’est vraiment pas difficile à lire. Les citations sont donc traduites par moi-même.


Troisième participation au mois espagnol de Sharon.

 

Mendoza sur le blog :

Bataille de chats (je n'en garde aucun souvenir)
Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus (très très bon)



jeudi 23 mai 2024

Les choses en étaient là, quand je doublai le cap et disparus.

 


Catalina de Erauso, La Nonne-soldat, publié en 1624 ou en 1894 ou entre les deux, traduit de l’espagnol (ou pas) par José-Maria de Heredia, préface de Sophie Rabau, aux éditions Anacharsis.

 

C’est en Espagne au début du XVIIe siècle. Une jeune fille s’échappe du couvent, se travestit en homme et commence une vie d’aventures. Elle embarque pour le Mexique, se fait soldat, et va de duel en duel. Un récit nerveux, court, sans fioriture, un peu rasoir comme le sont les mémoires de ce temps-là.

Ou pas.

C’est un homme de lettres français, né à Cuba au XIXe siècle, poète, qui nous fait le coup du manuscrit trouvé et traduit, et produit un faux plus vrai que nature…

Ou alors c’est un homme du XVIIIe siècle qui feint d’écrire des mémoires d’une femme se faisant passer pour un homme ?

Ça se complique.

Création d'Alexander McQueen pour Givenchy,
Robe du soir et boléro à l'espagnole, 1997 (Givenchy Patrimoine)


C’est une curiosité, dont tout l’intérêt réside dans le choix que décidera le lecteur. Qu’il choisisse de lire le récit d’un homme ou d’une femme, d’un témoignage authentique ou d’une œuvre de fiction, et il ne lira pas exactement le même texte. Que penser en effet de ces duels et des fuites à répétition ? Et de toutes ces femmes qui tombent amoureuses du soldat, qui s’échauffent et ne se doutent de rien ? De ces moines qui soignent vertueusement le soldat blessé et sont très discrets sur son anatomie ? On n’est pas très loin des romans gothiques et de Lewis, ou des romans invraisemblables du XVIIIe siècle. Une curiosité littéraire.

 

Une nuit, elle m’enferma, me déclara que, malgré que le diantre en eût, il me fallait dormir avec elle, et me serra de si près que je dus jouer des mains pour m’esquiver.



Deuxième participation (ou pas, n'est-ce pas) au mois espagnol de Sharon.





 

mardi 21 mai 2024

Apprends, nigaud, qu’un garçon d’aveugle doit en savoir plus long que le démon.

 


La Vie de Lazarillo de Tormès, publication originale 1554, traduction de Bernard Sesé.

 

Relecture d’un petit chef-d’œuvre anonyme, un de ces textes à qui l’on doit la modernité romanesque.

Le narrateur prétend être ce petit Lazare venu de rien (on ne le croit pas). Issu d’une famille pauvre, il raconte son ascension sociale. D’abord au service d’un aveugle qui le maltraite, mais qui lui apprend à mendier et toutes les ruses de la vie. Puis au service d’un moine avare – le face à face avec le coffre plein de pains est digne d’un vaudeville. Puis un maître honnête et généreux, un écuyer qui ne possède en tout et pour tout qu’une épée et de l’honneur, digne mais ridicule. Quelques autres maîtres avant de trouver le protecteur ecclésiastique qui le mariera à sa maîtresse et lui donnera un bon métier. Le récit s’interrompt là…


Je trouve bon, pour ma part, que des choses si remarquables, et peut-être même jamais vues ni entendues, soient connues de beaucoup de gens et ne demeurent pas ensevelies dans le tombeau de l’oubli, car il se pourrait bien que quelque lecteur y trouve quelque chose à son goût, et que ceux-là même qui n’iraient point aussi profond, y prennent plaisir.

C’est le début.


On se moque des membres du clergé, radins et médiocres, vendeurs de bulles papales, les corrompus étant les plus honnêtes. C’est un maure qui nourrit le héros quand il est enfant et les voisines qui le prennent souvent en pitié. Drôle de société.

J’ai pris grand plaisir à cette relecture. Le texte est enlevé, brillant, 100 pages d’un narrateur qui se tourmente et fait des plans sur la comète et essaie de se débrouiller dans la vie. Les portraits sont rapidement et efficacement tracés, le propos est ironique mais humain. Je recommande !

Francisco de Zurbarán, Fray Jerónimo Pérez, Madrid Academia de las Bellas artes San Fernando
 


Mais je dormais bien mal, et j’attribuais cela au manque de nourriture, et ça devait être vrai, car en ce temps-là ce n’étaient certes pas les tracas du roi de France qui m’ôtaient le sommeil.

 

À la maison, du moins, nous demeurâmes tout ce temps sans manger ; quant à lui, où il allait et comment il mangeait, je l’ignore. Mais il fallait le voir revenir à midi, redescendant la rue, droit comme un i, plus long qu’un lévrier de bonne race ! Et pour tenir ce maudit point d’honneur, comme ils disent, il prenait un brin de paille, dont la maison n’était déjà guère pourvue, et il sortait sur le pas de la porte pour s’y curer les dents où il n’y avait rien à curer.

(ah ! ce lévrier ! quel humour !)

 


Il y a un premier billet. 

Première participation au mois espagnol de Sharon.





jeudi 15 février 2024

Tous considéraient le Bouc comme le sauveur de la patrie.

 


Mario Vargas Llosa, La Fête au Bouc, parution originale 2000, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, édité en France par Gallimard.

 

Urania revient à Saint-Domingue, après 40 ans de silence et d’absence. Son père, ancien pilier du régime de Trujillo, est désormais invalide et Urania plonge dans ses souvenirs d’enfance, pendant l’âge d’or de la dictature, des souvenirs qui la plongent dans la fureur.

Deuxième fil, la dernière journée de Trujillo sur terre. Une journée ordinaire de dictateur, avec les souvenirs des bonnes années, quand il faisait massacrer des milliers de Haïtiens avec le soutien des États-Unis. Désormais il est âgé et le puissant allié commence à le lâcher.

Troisième fil, quatre hommes attendent dans une voiture pour tuer le tyran. Chacun repense à son parcours, de soutien du régime à fervent opposant, ressassant les humiliations et les violences. Ils n’ont pas vraiment d’espoir.


Urania se met à rire. Pas tant pour ce que dit sa cousine que par sa façon de le dire : cette saveur truculente, en parlant avec la bouche, les yeux, les mains et tout le corps à la fois, avec cette joie et piquant du parler dominicain.

Arntz, Douze maisons du temps : la prison, 1927 gravure sur bois 


Ces points de vue alternent avec habileté, ainsi que les retours dans le passé, et nous plongent jusqu’au cou dans les abîmes de la dictature. Le roman fait intervenir une multitude de personnages et montre bien les mécanismes de la terreur, de la soumission et de la complicité. C’est toute la société du pays qui est trujilliste par la force des choses. Un mécanisme d’emprise à grande échelle, minutieusement décrit.

C’est si excellemment rendu que j’ai peu à peu ressenti un dégoût palpable pour ce livre, comme si l’emprise s’étendait au lecteur même. Vargas Llosa établit un parallèle, lourd et pas original, mais d’une expressivité puissante, entre le sexe et le pouvoir, et plus exactement entre le machisme, la culture du viol et de l’appropriation du corps des femmes, et l’exercice du pouvoir et la domination physique et mentale sur les esprits. J’ai passé pas mal de pages. Le roman ne se clôt pas avec la mort de Trujillo, mais se poursuit jusqu’à la fin du régime. Le récit des tortures subies par les conspirateurs est détaillé jusqu’à l’écœurement. Le récit d’un viol m’a semblé complaisant. On se réjouit de revenir à l’air libre.

 

Il ne se rappelait pas comment cela avait commencé, ses premiers doutes, ses conjectures, ses désaccords, qui l’avaient conduit à se demander si vraiment tout allait si bien, ou si, derrière cette façade d’un pays qui, sous la conduite sévère mais inspirée d’un chef d’État hors du commun, progressait à marches forcées, il n’y avait pas un macabre théâtre de gens détruits, maltraités et trompés, l’intronisation par la propagande et la violence d’un gigantesque mensonge. D’inlassables gouttelettes qui, à force de tomber et tomber, avaient sapé son trujillisme.

 

Petit lien vers le billet d'Ingannmic qui a davantage apprécié que moi.

C'était une relecture. C’est un roman très fort, mais je ne pense pas avoir envie de le rerelire.

De l'auteur, j'ai également lu La Tante Julia et le scribouillard, un roman léger et très réussi.

Troisième et dernière participation au mois latino-américain d'Ingannmic.