La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1930. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1930. Afficher tous les articles

mardi 20 janvier 2026

Il ajoutait que la vie était toujours aussi difficile, mais que le pays sortait enfin de la poussière.

 

Sanora Babb, Eux dont les noms sont inconnus, traduit de l'américain par Thierry Beauchamp, édité en France en 2024 aux éditions du Sonneur.


Nous sommes avec la famille Dunne, dans les champs de l’Oklahoma, dans les années 20-30 et la misère règne. Les banques s'approprient progressivement les terres. La sécheresse et la poussière empêchent les récoltes de croître. Il faudrait partir ailleurs, en Californie, pour pouvoir nourrir sa famille.
Cela vous dit peut-être quelque chose.

Le vieil homme avait obtenu une récolte correcte de sorgho à balais cet été-à et le prix de la tonne avait été mailleur que d'habitude, mais une fois que les dettes de l'année eurent été réglées et qu'il eut mis de côté un peu d'argent pour commander par correspondance les provisions de l'hiver, il ne resta plus rien.
C'est le début.

Babb a rédigé plusieurs articles sur un camp fédéral californien destiné aux réfugiés du Dust Bowl. Elle a travaillé pour aider ces réfugiés et a pris de nombreuses notes, à partir desquelles elle a écrit ce roman dans les années 30. Entretemps, elle avait prêté ses notes de terrain à un autre écrivain, John Steinbeck. Il n'y a aucun doute sur le fait que Steinbeck a largement puisé dans ce matériau, mais qu'il n'en a jamais rien dit. En 1939 Steinbeck fait paraître Les Raisins de la colère et c'est immédiatement un succès de librairie et un chef-d'oeuvre. Aucun éditeur n'a voulu du manuscrit de Babb, dont le propos était beaucoup trop proche. Il a fallu attendre 2004 pour que le roman paraisse aux États-Unis.

Münter, Jim Wade nourrissant les porcs, Arkansas 1900

Et alors ?

J'ai lu Les Raisins de la colère en mai 2024 et j'ai énormément aimé. Quelle ampleur ! Quelle vision ! Aucune restriction sur ce point.


J'étais curieuse de lire le roman de Babb. On est ici dans la veine réaliste du roman du 20e siècle, grande attention portée aux pauvres et aux familles, notamment aux femmes, avec une forte dimension sociale collective (en Californie, il y aura une grève et le partage des gains). Nous sommes loin ici des figures allégoriques un peu grandioses de Steinbeck. Nous sommes au ras du sol et tout est très concret. L'écriture me paraît très forte.
La description de la vie en Oklahoma occupe ici les deux tiers du roman et prend toute son importance. D'ailleurs l'espoir d'un retour est infime, mais pas totalement absent.

Les hommes parlaient du blé, ou de la météo dont ils avaient besoin. Une gelée. De la neige pendant l'hiver, qui recouvrirait les champs et s'infiltrerait dans le sol, sous les racines pour que les jeunes plants puissent résister à la sécheresse de l'été. Un peu de pluie au printemps. Pas de grêle. Pas de vents chauds. Aucune année n'était aussi certaine et parfaite que cela mais, chaque saison, les fermiers des terres arides espéraient systématiquement une chose, en craignaient une autre et se remettaient à respirer, soulagés, si la récolte avait tenu le coup.

Et pourtant je n'ai pas réussi à le lire. Sans doute un travers personnel : presque impossible pour moi de lire un livre dont je sais exactement où il va (et pourtant je relis beaucoup, c'est totalement incohérent). J'ai déjà lu cette histoire, je connais le rôle de chacun des personnages et les différentes étapes qu'ils vont franchir. Ma réaction me paraît complètement injuste, mais je n'ai pas réussi à m'intéresser véritablement à eux.

Je vous conseillerai donc, si possible, de le lire avant Les Raisins de la colère. Il serait dommage de ne pas lui donner sa chance.

(J'en ai quand même lu un joli morceau, je vous rassure.)

Les premières ténèbres s'élevaient telle une poussière bleue dans l'air, le ciel courbé semblait s'élancer plus haut et plus bleu encore au-dessus de la troupe. Les lapins bondissaient hors de la route tandis que les petites chouettes et les chiens de prairie se dressaient hardiment ensemble au milieu des monticules. Les hiboux fendaient le crépuscule et se posaient, tels des fleurs au sommet des frêles poteaux téléphoniques de la campagne.


lundi 14 avril 2025

Le soir doux porte des promesses de navires qui seront là demain.

 
Louis Brauquier, poème sans titre, dans le recueil Eau douce pour navires, 1930.


Tu pourrais rester là, prendre des habitudes
Fumer la pipe sur le port et regarder 
Les voiliers repartir pour d’autres latitudes.
Ou te mêler à la douceur des accostages,

Quand ils reviennent à la nuit, bas, écrasés
Par de pleins chargements de coprah et de nacre.
Tu pourrais même encore t’embarquer avec eux
Pour la cueillette ou à la saison de la plonge,

Sous les guitares et les fleurs de frangipaniers ;
L’après-midi faire de la peinture à l’huile,
Baigneuses brunes sur des plages de basalte ;
Prendre l’apéritif au Cercle Bougainville.

Ton cœur est pur, tu n’as pas d’ambitions terrestres.
Le récif de corail arrête les regrets,
Tu aurais un cotre baptisé Belle-Océane,
À la poupe pendent des régimes de bananes ;

Peut-être pourrais-tu vivre et mourir heureux,
Si tu sais oublier que tu es l’homme blanc.

Je reviens bientôt. En attendant, je vous laisse regarder les voiliers partir pour d'autres latitudes.

mardi 11 mars 2025

Elle n’avait rien de la typique épouse de pasteur - encore que, tandis que j’écris ceci, je me demande ce que je peux bien savoir des épouses de pasteurs.

 


Agatha Christie, La Plume empoisonnée, parution originale 1942, traduit de l’anglais par Élise Champon (éditions du Masque).

 

Les habitants d’un village paumé reçoivent des lettres anonymes, particulièrement vulgaires et répugnantes. Jusqu’au jour où la femme du notaire se suicide.

La réussite du roman vient sans doute du fait que le narrateur est un jeune homme, en convalescence après une blessure de guerre (il est aviateur). Il réside là avec sa sœur et en bons Londoniens modernes, ils portent un regard caustique sur les hiérarchies sociales, l’armée de vieilles filles, le voisin pas très viril, etc. Cela ne les empêche pas d’avoir leurs préjugés, mais en étant capables de prendre leurs distances. Ils ont le sentiment de se trouver face à des personnages pittoresques.

Le livre rend bien également le climat de suspicion délétère que peuvent créer des lettres anonymes. Heureusement, miss Marple surgit à la fin pour tout résoudre.

Et heureusement aussi, on ne s’attarde pas trop sur l’invraisemblable rétablissement de la santé du narrateur.

 

Nous vivions à Little Furze depuis une semaine lorsque miss Emily Barton vint en grande cérémonie déposer sa carte de visite. Ce fut ensuite le tour de Mrs Symmington, l’épouse du notaire, puis de miss Griffith, la sœur du médecin, de Mrs Dane Calthrop, la femme du pasteur, et enfin de Mr Pye, de Prior’s End.

Cette porte du château de Harewood House a un décor de bibliothèque.
Quand elle est fermée, elle passe inaperçue.
 


Agatha Christie, Un cadavre dans la bibliothèque, parution originale 1941, traduit de l’anglais par Jean-Michel Alamagny (éditions du Masque).

 

Un beau matin, les Bantry se réveillent avec le cadavre d’une parfaite inconnue dans leur bibliothèque. Et c’est parti.

L’ayant déjà lu, je me souvenais assez bien des deux ressorts principaux du dénouement. C’est un roman assez bien ficelé. Je retiens ce passage, c’est Miss Marple qui parle :

 

Je vous l’ai dit, je suis très méfiante de nature. Mon neveu Raymond me répète – pour rire, bien entendu, et en toute affection – que mon cerveau est une poubelle, un cloaque. C’est, d’après lui, typique des victoriens. Tout ce que je peux dire, c’est que les victoriens en savaient long sur la nature humaine.

 

De fait, tout ce monde-là est très conservateur. Quand on lit le réconfort qu’ils éprouvent tous à ce que la peine de mort soit appliquée…

 


Agatha Christie, L’Affaire Protheroe, parution originale 1930, traduit de l’anglais par Raymonde Coudert (éditions du Masque).

 

Le narrateur est le pasteur de St Mary Mead, qui ne tarde pas à découvrir le cadavre du colonel Protheroe dans son bureau. Heureusement, sa plus proche voisine n’est autre que Jane Marple et elle passe beaucoup de temps dans son jardin.

C’est le premier roman où apparaît la vieille dame. Je dois dire qu’il est très plaisant à lire. Si l’intrigue policière m’a paru compliquée – je ne suis pas sûre que quelqu’un ait compris quelque chose au déroulement des faits – le récit se tient grâce à la qualité de ses personnages : vieilles filles médisantes, flic obtus, pasteur pas si à la ramasse que ça…

 

Je note que Jane Marple est qualifiée de vieille pie-grièche 😂 .







jeudi 11 mai 2023

Le petit jour vient toucher une tête en son sommeil

 


Jules Supervielle, « La malade » dans Le Forçat innocent, 1930.

 

Sur un lit si lointain qu’il en devient tout sombre,

Que je vous touche enfin avec les mains du songe !

 

La fièvre entre chez vous, dérange vos papiers,

Elle ouvre des tiroirs, rougit de vos secrets

Vous percevez des pas, une hâte sans fin

Dans votre corps sans jour comme un long souterrain.

 

Et votre bras rameur, sous le vent des ténèbres,

Pend et cherche la mer.

 

Il frôle le parquet, la vague se refuse,

Il cherche alors l’écume et croit la caresser.

 

Autour de votre lit, sur des barreaux légers,

Les oiseaux de l’amour meurent sans se dédire.

 

On les emporte sans mot dire

Vers de basculants escaliers.


Quelques jours de vacances pour moi et je reviens bientôt...

mardi 27 juillet 2021

La famille mangeait du porridge et croyait à tout, même au bulletin météorologique.

 Saki (de son vrai nom Hector Hugh Munro), L’Omelette byzantine, recueil de nouvelles, traduit de l’anglais par Jean Rosenthal, parution originale 1930.

 

Avec un titre pareil… Nous sommes dans l’humour anglais, un peu acide et piquant, mais doux et parfumé en même temps. Le vrai.


Je vous promets que vous ne serez pas obligé de jouer au croquet, de parler à la femme de l’archidiacre, ni de rien faire qui soit susceptible de vous plonger dans l’abattement. Vous n’aurez qu’à vous habiller un peu, arborer une expression suffisamment aimable et déguster des crèmes au chocolat avec l’appétit d’un perroquet blasé. On n’en exige pas davantage de vous.


Ce sont des histoires de réceptions qui tournent mal, de thés un peu tanguants, de pasteurs et de gentleman et de lady, d’entourloupes et de manigances. Certains récits sont plus cruels et rappellent la dureté de la réalité contre quoi le confort ne protège pas toujours. La mort et la folie ne sont jamais loin.

On croise quelques allusions à Shakespeare, une moquerie bien amusante contre Agatha Christie et sa fameuse disparition, une allusion au vol d’un célèbre tableau au musée du Louvre.

L’ensemble tient du portrait de la haute société anglaise, avec ses habitudes et ses bonnes manières, ses grandes et petites hypocrisies (ah ! les domestiques) et ses délires inattendus (vous êtes-vous déjà réincarné en loutre ?). Il s’agit de se moquer de la comédie sociale, d’être féroce et de sourire.

 

Un bonbon, volontiers acidulé.

(Keisha doit le connaître par cœur)

 

C’était l’automne à Londres, cette saison bénie entre les rigueurs de l’hiver et les mensonges de l’été ; une saison honnête, où l’on achète des oignons de tulipe et où l’on s’occupe de se faire inscrire sur une liste électorale, car on croit perpétuellement au printemps et à un changement de gouvernement.

 

Merci Ysabel pour la lecture !

 

Beardsley, Café noir, 1895 encre, Cambridge Fogg museum

jeudi 10 juin 2021

Commère, on vente pas tous du même vent !

  

Maria Borrély, Sous le vent, 1930, aux éditions Parole.

 

Dans une ferme de la montagne de Lure, Marie est heureuse auprès des siens. Elle est belle, elle est jeune, elle est rayonnante, mais un jour elle croise le chemin d’Olivier. Ils s’embrassent et puis il s’en va. Alors tout va mal.


- Il s’en passe dans le monde.

- Plus que dans une courge.


C’est le roman d’une passion malheureuse, d’une femme qui se meurt d’amour, qui découvre, après une étincelle, qu’elle ne veut pas de cette vie dans le village, ménage et travaux des champs, où les femmes sont assujetties à la maison. C’est aussi le roman d’un pays comme l’on dit, avec sa langue, sa nourriture, ses pierres, ses plantes, un pays disparu. Un village où rien ne va plus, les maisons tombent en ruine, car les habitants sont partis, le sol est sec parce que l’on arrache les arbres pour cultiver la terre.


Une rafale mourait sur les confins de la plaine. L’instant d’après, il l’avait pris sur un autre ton. C’étaient des râles courts, rapprochés, comme ceux d’une horde féroce, carnassière.

On s’amusait de sa façon d’enrager.


C’est un roman beau et tragique, plus sombre que d’autres, poétique et ancré dans le concret et la vie quotidienne d’une ferme (les amandes, les olives, le blé, la céramique de Moustiers…). Le vent est une image des tourments de l’âme, des angoisses qui vous saisissent la nuit, des inquiétudes et des questions sans réponse. C’est le mistral, le vent qui rend fou.

On a des tournures de langage, celles des paysans. Mais la langue n’est pas réaliste. Borrély a fait le travail pour la rendre plus poétique, plus imagé, plus sobre – plus taiseuse – qu’elle n’est en réalité. Elle recrée un monde de poésie qui a sa profondeur et son destin.

 

Seyssaud, Labourage, dépôt de la régie culturelle régionale au musée de Martigues
Elles étaient dans leur bien, mauvais terrain pendant, à la terre blanchâtre, plantée d’une centaine de pieds d’oliviers.

Ce sont de petits arbres ramassés, puissants, et vieux et vieux. Les souches noires en sont cagneuses, crevassées. Les dures racines ondulées, soudées, font éclater la volonté de vivre.

Ils ont l’air de nains difformes gesticulant sous la clarté d’argent du feuillage.

 

Le sommeil n’est pas toujours le bain tiède où on laisse la crasse de sa fatigue et de son souci. Il y a de mauvais sommeils qui fatiguent, encrassent la cervelle et le sang.

Ceux qui sont comme des gouffres où l’on tombe et d’où l’on est rejetée, éperdue, nageant dans sa sueur…

 

Une écrivaine.

Je crois avoir lu tous ses romans (et vous aucun !!!).

Le dernier feu : c'est le premier que j'ai lu, il m'a séduite. Il y a la musique d'une rivière et la renaissance d'un village. C'est peut-être mon préféré avec ce Sous le vent.
Les Mains vides : l'errance tragique de 3 hommes sans travail (ce n'est pas le meilleur)
La Tempête apaisée : un huit-clos dans une ferme.
Les Reculas : quand les gens des Hautes-Alpes découvrent les vraies Alpes. Le récit d'un hiver en montage, avec beaucoup de sensualité.




jeudi 11 mars 2021

Ce pays est dur aux hommes, bien sûr.

 William Faulkner, Tandis que j’agonise, traduit de l’américain par Maurice Edgar Coindreau, parution originale 1930, édité en France par Gallimard.

 

Une farce macabre – très farce, très macabre.

Dans une famille de pauvres paysans blancs du Mississippi, la mère de famille meurt. Tout le monde se prépare à un long voyage en charrette, car elle a exprimé le vœu d’être enterrée auprès de ses parents. On est au mois de juillet et les voici tous – la mère morte, le père, les 4 fils et la fille – partis pour un voyage, avec le pique-nique, les mouches, les asticots et les rapaces (bah oui). Et rien ne se passe comme prévu, du moins pour les enfants, car le père s’en sort toujours très bien.


La respiration de notre père rend un son tranquille et rêche. Il promène sa chique sur ses gencives. « Que la volonté de Dieu soit faite, dit-il, j’vas donc pouvoir maintenant m’acheter ces dents. »


Un Faulkner bien différent de ceux que j’ai lus jusqu’à présent. Ici, place au grotesque, à la farce, à l’humour grinçant, mais c’est noir, très noir et cela vire vite au tragique. Il suffit de quelques lignes pour violer une femme ou pour interner un homme, mais tous les drames se digèrent en des marmonnements calmes, sans cri et sans larme.


Je suis l’élu du Seigneur car celui qu’Il aime, Il sait aussi le châtier. Pourtant, c’est pas pour dire, mais je trouve qu’Il emploie de drôles de moyen pour le prouver.


Le roman est raconté par une alternance des points de vue. Nous passons de personnage en personnage, sans oublier la morte, dans un langage simple et oral. Nous découvrons ainsi les secrets et les préoccupations des uns et des autres. Le père veut de nouvelles dents pour manger des nourritures solides. Un fils veut son cheval. Un autre fils n’a pas les pieds bien sur terre. Ils semblent des étrangers les uns aux autres, mais en réalité se tiennent les coudes et avancent ensemble, avec leur cadavre de plus en plus puant, mais qu’ils ne sentent plus.


Comme la brise soufflait de la grande, nous l’avons mise sous le pommier, là où la lune peut moucheter de reflets de pommier les longues planches dormantes entre lesquelles, de temps en temps, elle parle en petites bulles qui crèvent et suintent, mystérieuses et secrètes.

La Mort en batteuse, 1670 Allemagne, ivoire, V&A

Sur tout cela planent le puritanisme, la parole de Dieu, les discours moraux, les justifications bien ordonnées des comportements, tant de mots manipulés pour justifier un peu tous les comportements, les chances et les malchances et pour nier l’individu. La misère morale est profonde. Ils passeront par l’eau, le feu, les blessures et le mépris de leurs concitoyens, mais, imperturbables, continueront leur route.

C’est le mélange terrible entre le pragmatisme rugueux et la grande folie.

J’ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé ce roman qui est tout simplement fabuleux.

 

La première fois que Lafe et moi on est allés cueillir le coton en suivant le sillon. Notre père n’ose pas suer parce qu’il attraperait la mort comme ça tous ceux qui viennent nous aider. Et à Jewel tout lui est égal pour ce qui est de s’intéresser aux choses il n’est point de la famille. Et Cash aime à scier en planches les longs jours tristes, jaunes et brûlants, pour les clouer à quelque chose. Et notre père pense parce que les voisins se traiteront toujours de cette façon parce qu’il a toujours été trop occupé de laisser les voisins travailler pour lui pour s’apercevoir de quelque chose.

 

Faulkner sur le blog :

Descends, Moïse
Le Bruit et la fureur
Sanctuaire

 

L’avis d’Ingannmic

 

 

lundi 19 octobre 2020

La rose ne cherchait pas l’aurore.

 Federico García Lorca, "L’Aurore", Poète à New York, 1930, traduit par Pierre Darmangeat.

L’aurore de New York

a quatre colonnes de vase

et un ouragan de noires colombes

qui barbotent dans l’eau pourrie.

 

L’aurore de New York gémit

dans les immenses escaliers,

cherchant parmi les angles vifs

les nards de l’angoisse dessinée.

 

L’aurore vient et nul ne la reçoit dans sa bouche

parce qu’il n’y a là ni matin ni possible espérance.

Parfois les pièces de monnaie en essaims furieux

percent et dévorent des enfants abandonnés.

 

Les premiers qui sortent comprennent dans leurs os

qu’il n’y aura ni paradis ni amours effeuillées ;

ils savent qu’ils vont à la fange des nombres et des lois,

aux jeux sans art, aux sueurs sans fruit.

 

La lumière est ensevelie sous les chaînes et les bruits

en un défi impudique de science sans racines.

Il y a par les faubourgs des gens qui titubent d’insomnie

comme s’ils venaient de sortir d’un naufrage de sang.




jeudi 6 août 2020

Et les objets se mirent à sourire.

Jules Supervielle, sans titre dans Le Forçat innocent, 1930.

Ces jours qui sont à nous, si nous les déplions
Pour entendre leur chuchotante rêverie
Ah c’est à peine si nous les reconnaissons.
Quelqu’un nous a changé toute la broderie.

Je suis en vadrouille, dans les musées et monuments. Je prends des milliards de photos et je lis un peu sur ma liseuse. Le blog se repose et j'espère que vous aussi. En attendant, quelques lignes de poésie !

samedi 1 août 2020

Vous parliez, vous parliez, des mots blafards et nus.

Jules Supervielle, extrait de « Le forçat » dans Le Forçat innocent, 1930.

Vous dont les yeux sont restés libres,
Vous que le jour délivre de la nuit,
Vous qui n’avez qu’à m’écouter pour me répondre,
Donnez-moi des nouvelles du monde.
Et les arbres ont-ils toujours 
Ce grand besoin de feuilles, de ramilles,
Et tant de silence aux racines ?
Donnez-moi des nouvelles des rivières,
J’en ai connu de bien jolies,
Ont-elles encor cette façon si personnelle
De descendre dans la vallée,
De retenir l’image de leur voyage,
Sans consentir à s’arrêter.
Donnez-moi des nouvelles des mouettes
De celle-là surtout que je pensai tuer un jour.
Comme elle eut une étrange façon,
Le coup tiré, une bien étrange façon
De repartir !
Donnez-moi des nouvelles des lampes
Et des tables qui les soutiennent
Et de vous aussi tout autour,
Porte-mains et porte-visages.
Les hommes ont-ils encore
Ces yeux brillants qui vous ignorent,
La colère dans leurs sourcils,
Le cœur au milieu des périls ?
Mais vous êtes là sans mot dire.
Me croyez-vous aveugle et sourd ?

Je suis en vadrouille, dans les musées et monuments. Je prends des milliards de photos et je lis un peu sur ma liseuse. Le blog se repose et j'espère que vous aussi. En attendant, quelques lignes de poésie !


jeudi 11 juin 2020

Prends bien soin de ton chagrin, c’est un trésor.

Shigeru Mizuki, NonNonBâ, parution originale 1977, traduit du japonais par Patrick Honnoré et Yukari Maeda, édité en France par Cornélius.

Encore une relecture doudou !
Dans le Japon des années 1930, le héros, un petit garçon, raconte sa vie avec ses parents, ses frères, et une vieille dame, NonNonBâ. Une dame âgée, très pauvre, et très versée dans la science des yokai, ces êtres surnaturels qui hantent les maisons et la nature et qui vivent en interaction étroite avec l’être humain. Il faut dire que le petit garçon est plein d’imagination et compose des belles histoires en dessin (un peu de l’auteur est ici caché).
C’est un album que j’aime beaucoup. Le contexte est bien celui du Japon militarisé, où les enfants ont des chants militaires, un pied dans les temps anciens, où l’on vend les enfants, un autre dans la modernité, avec le cinéma. J’avais gardé le souvenir d’un récit tendre et doux, mais à la relecture, je m’aperçois que c’est bien plus complexe. Les rapports sociaux sont souvent violents, on tient à son rang et à sa réputation, les bons peuvent mourir sans espérer de miracle ou se résigner à leur sort. C’est grâce à ces épreuves et aux connaissances de NonNonBâ, qui enrichit sa personnalité et son imaginaire, que le héros grandit.



D’après Wikipedia, son titre le plus célèbre est Kitaro le repoussant, que je vais donc me procurer.

mercredi 17 juillet 2019

J’ai trop peu fait, se disait-il, trop peu.

Joseph Roth, Job, roman d’un homme simple, parution originale 1930, traduit de l’allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass, paru en France aux Éditions Héros-Limite.

C’est l’histoire de Mendel Singer, un juif simple et pauvre, vivant avec sa famille dans un pauvre village de l’immense empire russe. Sa famille : sa femme Deborah, les deux fils aînés, la fille qui aime peut-être trop les cosaques et le petit Menouchim, malade et attardé.

Et il n’arriva rien. Rien qu’un matin d’été qui commençait, rien que des alouettes qui grisollaient dans l’inaccessible lointain, rien que des rayons de soleil qui forçaient avec une brûlante violence les fentes des volets, et les larges ombres au bord des meubles devenaient de plus en plus minces, et l’horloge tictaquait et s’apprêtait à frapper ses six coups, et l’homme respirait.

Le roman raconte leur vie à eux tous : les affres quand les garçons doivent effectuer leur service militaire, les combines de la mère pour qu’un des deux puisse y échapper, l’émigration en Amérique, l’abandon d’un enfant, la Première guerre mondiale, les malheurs et au milieu de tout cela, la confiance et la révolte envers Dieu. Tout cela est raconté dans une langue simple, touchante, délicate, rapide, sans s’attarder plus qu’il n’est nécessaire – c’est que la vie avance vite.
Le roman est une fable. Il ne vise pas la force percutante, mais une douce poésie s’en dégage. Je retiens notamment le récit des réveils de Mendel et des différents personnages, quand les autres dorment encore, quand il se lève et commence ses prières, chaque jour avec des gestes qui relèvent autant du rituel que de la routine. Il y a aussi les longues marches dans la campagne, la neige et la boue.
C’est la vie simple, les espoirs et les chagrins des petites gens, qui, à un moment, peuvent dire à Dieu : « ça suffit. »

G. Vogels, La neige soir, 1883, Musées royaux des beaux-arts de Bruxelles
Ils se resserrèrent en un groupe compact, ouvrirent leurs livres de prières – blanches luisaient les pages, noirs se hérissaient les caractères anguleux sous leurs yeux dans la clarté bleutée de la nuit –, et ils commencèrent de murmurer leur salut à la lune et de balancer leurs bustes d’avant en arrière, et ils semblaient comme secoués par une invincible tempête. Toujours plus vite ils se balançaient, d’une voix toujours plus forte ils priaient, avec une ferveur guerrière ils lançaient vers le ciel lointain leurs paroles ancestrales.

Il chantait les psaumes dans les bons moments et dans les mauvais. Il les chantait quand il remerciait le Ciel et quand il le craignait. Les balancements de Mendel étaient toujours les mêmes. Et ce n’est qu’à sa voix qu’un auditeur attentif aurait peut-être pu percevoir si Mendel, le juste, était reconnaissant ou empli d’angoisses.

Merci Magali pour la lecture !
Une étape dans mon programme de lecture d’été.


samedi 16 février 2019

Une nuit de vitres et de menottes glacées.

Federico García Lorca, Poète à New York, traduit par Pierre Darmangeat, écrit vers 1930.

1910

Ces yeux, les miens, de mil neuf cent dix
n’avaient pas vu enterrer les morts
ni la foire de cendre de qui pleure au petit jour,
ni le cœur qui tremble, traqué comme un petit cheval de mer.

Ces yeux, les miens, de mil neuf cent dix
avaient vu le mur blanc où urinaient les petites filles,
le mufle du taureau, le champignon vénéneux
et une lune incompréhensible qui éclairaient les coins
les morceaux de citron sec sous le noir dur des bouteilles.

Ces yeux, les miens, sur le cou du poney,
sur le sein transpercé de sainte Rose endormie,
sur les toits de l’amour, pleins de gémissements et de mains fraîches,
dans un jardin où les chats mangeaient les grenouilles.

Grenier où la vieille poussière agglutine statues et mousses,
boîtes qui gardent le silence de crabes dévorés
à l’endroit où le rêve se heurtait à leur réalité.
Là s’ouvrirent mes yeux d’enfants.

Ne me demandez rien. J’ai vu que les choses 
quand elles cherchent leur cours ne trouvent que leur vide.
Il y a une douleur de creux dans l’air inhabité
et dans mes yeux des créatures vêtues, sans nudité !

vendredi 7 septembre 2018

Je suis assez fou pour croire que la vie doit être un roman.

Leslie Charteris, Le Saint. L’héroïque aventure, adapté (sic) de l’anglais par E. Michel-Tyl, parution originale 1930, édité en France par Fayard puis le Livre de Poche.

Le Saint fait partie de ces héros de feuilleton d’aventures dont on lit les aventures dans de vieux volumes jaunis (et c’est bien agréable). Simon Templar, aventurier justicier, bel homme, la parole joyeuse, plein de ressources, n’hésite pas à tuer, très élégant, travaille non pas avec une bande, mais avec un ou deux comparses avec qui il discute de ses affaires de cœur. En l’occurrence, une jeune fille très riche est enlevée. Ce rapt est un élément d’un complot plus vaste, visant à ce que la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne (oui, c’est crédible, bande de grincheux). L’Allemagne joue clairement le mauvais rôle et Templar combat du côté de la civilisation (comme Arsène Lupin).
Un roman qui se lit avec grand plaisir, sans temps mort, très bien fichu. Il y a une voiture, un train, un avion, un bateau, des déguisements, des bagarres. Un seul personnage féminin, mais à la psychologie plutôt bien construite et n’hésitant pas à tenir les armes. L’ensemble exprime légèreté, insouciance et joie de vivre.

Après tout, si un aventurier n’avait plus le droit de plaisanter, autant valait se retirer des affaires, engager l’artillerie au mont-de-piété et se faire faire, avec la somme ainsi obtenue, une belle « indéfrisable ».


Cette lecture faisait partie du défi Destination PAL auquel j’ai participé tout l’été. Bilan largement positif pour ma part. J’ai profité de l’été pour poursuivre ma découverte de certains auteurs (Calvino, Carpentier, Buzzati...). Je suis surtout ravie d’avoir lu des livres de tout petits éditeurs pas connus : Le Maquilleur de cadavres de Jaime Casas édité à l’Atelier du Tilde et Le dernier feu de Maria Borrély aux éditions Parole. Ça fait du bien aussi ! 
Merci Capitaine Lili pour la conduite de la croisière.
Et maintenant, continuons à lire et surtout à relire.
  

Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes, 2001, édité au Seuil.

J’avais envie de relire ce livre à la frontière entre l’histoire et l’anthropologie (premier billet ici). Wachtel se penche sur l’œuvre terrible de l’Inquisition dans les possessions espagnoles et portugaises du continent américain. Décortiquant avec attention les procès-verbaux du Saint Office, il retrace les parcours de vie de ceux qui sont « nouveaux chrétiens » (en opposition aux vieux chrétiens), descendants de juifs convertis au catholicisme, souvent originaire du Portugal, errant entre le vieux et le nouveau monde, qui ont péri sur les bûchers à Lima. Il y est beaucoup question d’identité. Ces gens sont chrétiens et juifs, tout à la fois, ou vaguement déistes. C’est quoi être juif quand on est marrane, que l’on ignore l’hébreu, que l’on n’a jamais vu une synagogue, que l’on ne connaît le judaïsme que par les textes de loi qui l’interdisent ? Ce sont les quelques rites communs à une famille ou à une parenté, des rites secrets, sans que l’on sache à quoi ils correspondent. L’ouvrage court jusqu’au XXesiècle. Wachtel a rencontré des Brésiliens qui ont découvert, un jour, qu’ils étaient juifs. Jusqu’alors ils l’ignoraient, ne sachant à quoi renvoyait cette bougie du vendredi soir.
C’est une lecture passionnante.

jeudi 29 novembre 2012

Ma manière de procéder consiste à jeter dans les roues une barre de fer violente et imprévisible.


Dashiell Hammett, Le Faucon maltais, traduit de l’américain par Pierre Bondil et Natalie Beunat, 1e éd. 1930, Paris, Gallimard, 2009.

J’ai relu pour vous Le Faucon maltais, le roman de Dashiell Hammett où son fameux privé reçoit son nom. Encore une fois l’histoire est invraisemblable, une chasse à l’oiseau noir pas vraiment crédible, dans le San Francisco des années 30. Tout commence quand Sam Spade, le détective aux yeux jaunes, reçoit la visite d’une belle jeune femme éplorée et apeurée recherchant sa sœur. Spade envoie son associé sur l’affaire, lequel se fait descendre dans la nuit. Ensuite, tout se complique, la jeune femme est plus habile qu’elle en a l’air, arrive une petite frappe, des flics, des armes, une drogue et une histoire de faucon à dormir debout. Les détails ne sont pas très importants.
La narration est saisissante, rapide et précise, sans une once de psychologie. On suit Sam Spade de bout en bout mais on n’aura jamais accès à ses pensées. Il est impossible de savoir s’il ment, s’il est sincère, s’il croit ou non ses interlocuteurs. Bien souvent, c’est seulement à la fin d’un chapitre que l’on découvre que les trois pages qui précèdent sont une manipulation. Il faut se montrer attentif aux modifications des traits du visage de chacun.
Je l’ai relu très vite, c’est un des meilleurs Hammett. Loin d’être aussi sanglant que Moisson rouge, la belle fatale est là mais bien différente de celle de Sang maudit, la narration met l’accent sur des face à face entre ennemis et alliés provisoires, le rapport de force se fait beaucoup grâce au langage et à la capacité de Spade de retourner la situation par les mots. Un petit chef d’œuvre.

Dashiell Hammett. Image Wiki.

Mes deux lectures ont été identiques : persuadée que j’avais vu le film, j’ai réalisé au bout d’un moment que non, que je confondais avec Le grand sommeil, et j’ai vu à la place des deux personnages Humphrey Bogart et Ingrid Bergmann, ce qui est perturbant.

Spade avait désormais le visage jaunâtre, presque blanc. Sa bouche sourit, et il y avait des petits plis autour de ses yeux qui brillaient. D’une voix douce, agréable, il lui dit : « Je vais te dénoncer à la police. Il y a toutes les chances que tu écopes de la perpétuité. Ce qui veut dire que tu sortiras dans vingt ans. Tu es un ange. Je t’attendrai. » Il s’éclaircit la gorge. « S’ils te pendent, je ne t’oublierai jamais. »

Nouvelle participation au Thursday Next Challenge d'Alice.




lundi 12 décembre 2011

Respiration


Entamons ce lundi matin avec cet appel vibrant au sommeil (ne m’en voulez pas) grâce à la poésie de Supervielle :

Saisir quand tout me quitte,
Et avec quelles mains
Saisir cette pensée,
Et avec quelles mains
Saisir enfin le jour
Par la peau de son cou,
Le tenir remuant
Comme un lièvre vivant ?
Viens, sommeil, aide-moi,
Tu saisiras pour moi
Ce que je n’ai pu prendre,
Sommeil aux mains plus grandes.


Édouard Vuillard, Nu couché vu de dos, Paris, musée d'Orsay, RMN.

Jules Supervielle, extrait de « Saisir », recueil Le Forçat innocent, Paris, Gallimard, 1930.

mardi 12 juillet 2011

Repos !

Je vais être pour quelques jours sans internet – pour le dire autrement je vais dans ma famille, dans une grande tournée dans l’Ouest de la France.


Ces jours qui sont à nous, si nous les déplions
Pour entendre leur chuchotante rêverie
Ah c’est à peine si nous les reconnaissons.
Quelqu’un nous a changé toute la broderie.


Carl Olof Larsson, Jeune femme allongée sur un banc, 1913, aquarelle, encre noire, gouache, mine de plomb, Paris, musée d'Orsay, conservé au musée du Louvre, image RMN

Jules Supervielle, dans Le Forçat innocent, 1930.