La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 17 juin 2025

Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

 

J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, parution originale 1955, traduit de l'anglais par Francis Ledoux pour l'édition de Christian Bourgois.

Vous connaissez l'histoire : celle d'une quête, qui est aussi un roman de découverte, d'apprentissage et d'aventure, où différentes espèces humaines s'unissent (ou pas) pour lutter contre un mal noir. Frodon le Hobbit doit détruire l'anneau de pouvoir synonyme d'asservissement et de destruction, dans une terre dévastée par la guerre, mais où les alliés surgissent – on est il y a très longtemps.

Nous allons effectuer une chasse qui fera l'étonnement des Trois Races apparentées : Elfes, Nains et Hommes. Sus, les Trois Chasseurs !

C'était une relecture, que j'envisageais depuis longtemps. Les longues heures de train jusqu'à Venise ont constitué la bonne occasion (un roman de voyage et de découverte, après tout). La visite de l'exposition Tolkien à la BNF en 2019 et la lecture du catalogue d'exposition m'en avaient donné envie. Mieux que la première fois, j'ai pu mesuré certains aspects que j'avais un peu négligés.

Tolkien raconte une histoire tout en présentant un monde, une double contrainte à laquelle font face d'inégale façon les auteurs de SF et de fantasy. Raconter une histoire, c'est-à-dire des péripéties, des personnages, des retournements de situation. Il y parvient notamment par l'alternance des points de vue, entre celui de la guerre contre Sauron et celui des Hobbits gravissant la montagne. Présenter un monde, c'est-à-dire les légendes et généalogies des uns et des autres, avec une abondance de noms propres, que l'on aura tendance à passer ou survoler comme non nécessaires à l'action. Le double défi est plus ou moins réussi selon les passages (coucou, ma grande sœur, qui n'a jamais réussi à sortir de la forêt, je crois). Il faut accepter de se prendre au jeu de ce qui mime une épopée à l'ancienne.

Quelque chose d'étrange est à l'oeuvre dans ce pays. Je me méfie du silence. Je me méfie même de la Lune pâle. Les étoiles sont faibles, et je suis fatigué comme je l'ai rarement été, fatigué comme aucun Rôdeur ne devrait l'être avec une piste claire à suivre.

Le début, consacré aux us et coutumes des Hobbits, ainsi qu'à une présentation des archives ayant servi à l'élaboration du roman, peut être particulièrement déroutant – mais Tolkien s'inspire de son travail d'érudit et d'éditeur de manuscrits anciens. C'est en tout cas une originalité et une audace, qui suggère combien l'auteur en a encore sous le coude.

- Toujours après une défaite et un répit, l'Ombre prend une autre forme et croît de nouveau.

- J'aurais bien voulu que cela n'eût pas à se passer de mon temps, dit Frodon.
- Moi aussi, dit Gandalf, comme tous ceux qui vivent pour voir de tels temps. Mais la décision ne leur appartient pas. Tout ce que nous avons à décider, c'est ce que nous devons faire du temps qui nous est donné. Et déjà, Frodon, notre temps commence à paraître noir.
Est-il utile de préciser que Tolkien écrit principalement pendant les années 1930-40 ?

Il y a aussi les poèmes et les chansons que récitent les personnages, qu'ils soient transmis par la tradition ou improvisés. Je me souviens les avoir passés en soupirant à ma première lecture, mais là, j'y ai été plus attentive. Je suis frappée par le thème de la nostalgie qui est omniprésent : regret du passé, de ceux qui sont partis en exil, de ceux qui savent qu'un jour ils partiront en exil... De fait, les héros sont destinés à se séparer et à ne plus se revoir. De même, après la disparition du mal, ils ne retrouveront pas leur terre telle qu'ils l'avaient laissée ; elle aura, elle aussi, souffert et subi les épreuves du temps. Cette nostalgie omniprésente donne à cette grande aventure toute sa poésie.

Où sont maintenant le cheval et le cavalier ? Où est le cor qui sonnait ?

Où sont le heaume et le haubert, et les brillants cheveux flottants ?
Où sont la main sur la corde de la harpe, et le grand feu rougeoyant ?
Où sont le printemps et la moisson et le blé haut croissant ?
Ils ont passé comme la pluie sur la montagne, comme un vent dans les prairies.
Les jours sont descendus à l'ouest dans l'ombre derrière les collines.

Cela reste un roman viril. Les hommes chevauchent, se battent, gouvernent et se retrouvent dans les auberges – il faut vraiment être une femme exceptionnelle pour y avoir droit.

Je dois dire que l'imaginaire de Tolkien est assez kitsch, avec des rois nobles et beaux, et leurs pierres magiques, et leurs épées scintillantes, et tout leur costume chamarré (je pense à la peinture préraphaélite et à son goût pour le joli Moyen Âge). Cela peut nous faire sourire. Il y a ainsi un navire en forme de cygne ou une couronne avec des ailes faites de perles.
Rossetti, Leg de Saint George, verre 1862 V&A



Mais ce n'est pas votre propre Comté, dit Gidor. D'autres ont résidé ici avant que les Hobbits n'existassent ; et d'autres y résideront de nouveau quand les Hobbits ne seront plus. Le vaste monde vous entoure de tous côtés : vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures.
De fait, si l'on a souvent en tête l'image d'une Comté idyllique, avec ses petits cottages bien cultivés, il s'agit d'une illusion et les Hobbits risquent d'être violemment réveillés s'ils n'y prennent pas gare. Chacun doit avoir vaguement conscience que rien n'est éternel.

Les Hobbits entendirent parler des Grands Galgals et des tertres verts, des cercles de pierres sur les collines et dans les creux parmi les hauteurs. Les moutons bêlaient en troupeaux. Des murs verts et des murs blancs se dressaient. Il y avait des forteresses sur les Hauts. Des rois de petits royaumes se battaient entre eux, et le jeune soleil brillait comme du feu sur le métal rouge de leurs neuves et avides épées. Il y avait des victoires et des défaites ; et des tours tombaient, des forteresses étaient incendiées et des flammes montaient dans le ciel. De l'or était entassé sur les catafalques des reines et des rois morts ; et des tertres les recouvraient et les portes de pierre étaient closes ; et l'herbe poussait sur le tout. Des moutons s'avancèrent un moment, mais bientôt les collines furent de nouveau vides.
Si ce n'est pas une esthétique des ruines, ça ! S'agit-il du lointain passé et des ruines des civilisations ou de l'avenir ou d'une vision poétique ? Les moutons reviennent sur les champs de bataille et les nuages viennent obscurcir le soleil, comme les arbres repousseront sur les champs de bataille de la Somme.

Son esprit se libéra de toute sa politique et de ses trames de peur et de perfidie, de tous ses stratagèmes et de ses guerres, un frémissement parcourut tout son royaume, ses esclaves fléchirent, ses armées s'arrêtèrent, et ses capitaines, soudain sans direction, hésitèrent et désespérèrent. Car ils étaient oubliés.
Le point fort d'avoir un méchant non-incarné. Il apparaît et disparaît, suivant ceux qui lui obéissent sans le connaître. Impossible à combattre frontalement, le lecteur se dit qu'il ne disparaîtra jamais réellement de la Terre du Milieu.

J'ai évidemment relu le catalogue de l'exposition.

Tolkien, J. R. R. sur le blog :


jeudi 24 juin 2021

C’était une idée trop radicale pour la plupart des gens.

 Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, parution originale 2009, traduit de l’américain par Anouk Neuhoff.

 

En 1810, sur la côte anglaise, une vieille fille croise le chemin d’une jeune fille pauvre, qui cherche et trouve des fossiles au pied de la falaise. De curieux objets, serpents, dragons, ammonites, vendus aux touristes, aux collectionneurs et puis bientôt aux institutions scientifiques, car c’est alors qu’apparaissent des créatures étranges, qui n’existent plus et qui n’ont jamais existé selon la Bible.


Ils voulaient découvrir des trésors sur la plage, ils voulaient voir des monstres, mais ils ne voulaient pas réfléchir à la façon dont ces monstres avaient vécu ni à quelle époque. Ça allait trop à l’encontre de l’idée qu’ils se faisaient du monde.


Le roman retrace la jeunesse de Mary Anning, qui invente l’ichtyosaure et le plésiosaure, femme parmi les hommes, pauvre parmi ces honorables universitaires, et sa relation avec Elizabeth Philpot, qui la soutient et la défend mordicus, et qui collectionne les fossiles de poissons.

Un roman historique plutôt fidèle à l’histoire si j’en crois Wikipedia, puisque Chevalier ne semble avoir brodé que sur le côté sentimental. Nous découvrons les débuts de cette nouvelle science, la paléontologie, à une époque où de moins en moins de monde croit à la chronologie de la Bible, mais sans la remettre en cause officiellement, une époque située entre Cuvier et Darwin. D’où sortent ces créatures ? Quand ont-elles vécu ? Elles sont mystérieuses et révèlent un monde enfoui.

Météorite d'Ahumada, Mexique, 4,6 milliards d'année, Museum
C’est aussi l’Angleterre du début du XIXe siècle, où une femme ne sort pas seule dans la rue à Londres, sous peine d’être harcelée, où les femmes ne mettent pas le pied dans les institutions scientifiques, et où les fossiles qu’elles trouvent sont attribués aux hommes. Anning et Philpot s’attirent le mépris et le commérage par leur comportement extravagant (gratter les cailloux au lieu de se marier, pensez donc), leur curiosité, leur intelligence. Tout cela est bien rendu et rend le roman intéressant.

Heureusement, car la narration est aussi plate que la plaine de la Beauce. N’empêche que cela donne envie de se rendre à Lyme Regis !

 

On ne saurait nier que les fossiles constituent un plaisir insolite. Tout le monde ne les apprécie pas, car ce sont les restes de créatures défuntes. À bien y réfléchir, il peut sembler étranger de tenir dans ses mains un corps qui a cessé de vivre depuis si longtemps. Et puis, les fossiles ne sont pas de ce monde, mais proviennent d’un âge lointain très difficile à concevoir.

 

Une autrice.


samedi 4 juillet 2020

Les guerriers celtes

Place à un peu de statuaire celte. Oui, celte et même pas gallo-romaine.

À Roquepertuse et à Entremont (dans les Bouches-du-Rhône), on trouve de grandes statues en ronde bosse de guerriers ou de ce que l’on suppose être des membres de l’élite locale. Ils sont plus ou moins grandeur nature, assis en tailleurs. Les sculptures étaient peintes et sans doute installées sur des grands portiques. En hauteur, visibles de loin.

Par exemple, à Roquepertuse : sur un plateau au-dessus de la vallée de l’Arc, on a trouvé les traces d’un sanctuaire et d’un village, occupés du VIIe au IIe siècle av.J.-C. Il y avait un oppidum et un habitat en terrasse le long de la pente. Le site était occupé par des Celtes : Celto-Ligures ou Saliens ?
On y a retrouvé une abondante sculpture
Les archéologues font l’hypothèse d’un imposant monument à portique. Les linteaux et les poutres contenaient des creux destinés à accueillir des crânes. De vrais crânes qui étaient présentés, surmodelés en argile ou embaumés ou décharnés. Et des sculptures de crânes. La forme d’un emplacement suggère qu’un crâne de cheval ou de bovidé était également accroché. Le portique était peint (avec des oiseaux, des serpents). Il y aurait eu en tout au moins 4 sculptures de personnage assis. Les détails des visages étaient certainement peints.
Les sculptures dateraient des Ve ou IVe ou IIIe siècles av.J.-C.

Le très beau Hermès Bicéphale, trouvé à l'oppidum de Roquepertuse (musée d'histoire de Marseille).  Aujourd'hui, il nous impressionne par sa stylisation et sa sobriété, mais il était certainement peint.
Gravure sur un linteau: des chevaux. Provient de l'oppidum de Roquepertuse (musée d'histoire de Marseille)
Les fragments de Roquepertuse sont conservés par le Musée d’archéologie méditerranéenne mais sont visibles au musée d’histoire de Marseille.

Il y a aussi Entremont, un oppidum près d’Aix-en-Provence, qui aurait été une capitale Celto-Ligure, habité à partir de 180 av.J.-C. À ce moment-là, on réutilise dans les constructions les pierres d’un sanctuaire plus ancien, datant lui aussi des environs de l’an 500 av.J.-C.
Des linteaux, des piliers, des pierres, décorés de peintures et de gravures, avec des trous en forme de crânes. Les trous « céphaliformes » comme disent les archéologues étaient peut-être plus destinés à recevoir les crânes (ou les morceaux de crâne) des héros de la cité, à qui on rendait un hommage collectif et sous la protection desquels on se plaçait, qu’à exposer les crânes des ennemis.
N’empêche que ce devait être impressionnant.
Entremont a été ensuite abandonné, car les Romains ont créé, en contrebas, une nouvelle ville : Aquae Sextae.
 Les guerriers accroupis d'Entremont.
Les fragments d’Entremont se trouvent pour la plupart au musée Granet d’Aix-en-Provence.

On imagine bien que ce genre d’installation a contribué à donner aux Gaulois une réputation de férocité et de barbarie, auprès des légionnaires romains qui ont été à traverser la région plus tardivement.

Je vous ai déjà montré une magnifique statue celte espagnole !
Pour cette mini série antique, je vous ai montré la semaine dernière une mosaïque avec une course de chars. La semaine prochaine, une statue gallo-romaine.

jeudi 9 avril 2020

Ces événements n’eurent jamais lieu, mais ils existent toujours.

Anne-Marie Lecoq, Le Bouclier d’Achille, 2010, Gallimard.

Une envie d’Antiquité grecque et de me replonger dans ce très beau livre d’histoire.
Au commencement, il y a la longue, très longue, invraisemblable description du bouclier d’Achille dans L’Iliade. Bouclier où le forgeron, Héphaïstos, rassemble une ville en guerre, une ville en paix, des moissons, l’Océan, la lune, une danse et encore beaucoup d’autres choses. Et depuis, tout le monde se demande bien ce que cette description fait là, au milieu d’un récit de guerre.

Il est essentiellement produit par le caractère énigmatique de l’objet forgé par Héphaïstos, énigme qui s’épaissit au fur et à mesure de la fabrication et que rien, jusqu’à la fin du poème, ne permettra de résoudre. D’abord, il s’agit évidemment de quelque chose de plus qu’un simple bouclier, si extraordinaire soit-il : c’est une image du monde. (…) Ensuite, les habitants de ce monde, hommes et bêtes, sont présents, et leur image est donnée comme vivante. Et pour expliquer ces deux traits remarquables : Le bouclier représente le monde et ce monde est vivant, nous ne disposons d’aucun élément.

Lecoq consacre une première partie à la façon dont les poètes se sont intéressés à ce morceau de bravoure. Ici Homère est comparé à Virgile et il est notamment question de la querelle des Anciens et des Modernes, et plus généralement de la place d’Homère dans les belles-lettres.
Une deuxième partie nous présente les tentatives pour essayer de savoir à quoi ressemblait ce fameux bouclier et les essais de reconstitution. Nous abordons une série de querelles archéologiques : qui a inventé la sculpture ? Et la peinture ? Quel était l’état de la métallurgie à l’époque d’Homère ? D’ailleurs, c’est quand Homère ? Et que sont ces temps primitifs ? Nous remontons aux origines. Bien sûr, nous croisons Winckelmann et les grands chantiers de fouilles archéologiques en Grèce au XIXe siècle.
Puis, nous passons aux interrogations sur ce qu’a voulu faire Homère et aux différentes interprétations possibles. Car ce bouclier est avant tout un objet poétique ! Il y a ici de très belles pages écrites par ceux qui ont rêvé l’épopée homérique à l’aune de leur expérience et de leur vie. Le bouclier serait un monument à la paix, à la douceur de la vie quotidienne, à la fragilité de la vie… mais pourquoi le confier à Achille ?
Enfin, Lecoq en vient au créateur du bouclier, non pas Homère, mais Héphaïstos. Elle développe les différentes facettes de ce personnage : forgeron, sorcier, voyant, capable d’insuffler la vie à un objet, mais aussi de lier la vie dans un piège… Héphaïstos est aussi le fabricant de Pandora et d’autres objets vivants, le possible ancêtre de Dédale… un dieu aux pouvoirs étendus. 
Lecoq conclut en revenant à sa spécialité, l’histoire de l’art : le bouclier d’Achille dans la définition de l’artiste à partir de la Renaissance et l’artiste vu comme un magicien.
Je suis toujours aussi enthousiaste à l’égard de ce livre, qui traite aussi bien d’archéologie, d’histoire, d’histoire de l’art, de poésie, d’histoire des idées, d’anthropologie, qui parcourt quelques siècles et nous propose les réflexions de plusieurs auteurs, tous très intéressants. Lecoq livre l'histoire des différentes hypothèses et interprétations, en toute honnêteté, sans imposer une lecture unique. À la fin du livre, nous avons envie de retenir ensemble tous ces hommes de lettres et ces artistes, aux idées si stimulantes. Parler de L'Iliade, c'est parler d'une vision du monde. Je trouve le livre très bien écrit, simplement, mais avec une certaine grandeur. En plus, il donne envie d’archéologie antique ! 
Ça donnerait presque envie de relire L’Iliade.
Hypothèse de reconstitution 1715 par Vleughels et Boivin. Image Wikipedia.

Voici donc le bouclier d’Achille : un ultime talisman procuré au héros pour tenter d’infléchir l’inflexible Destin qui le voue à une mort prochaine, un rempart fait de la vie même, substance introduite dans des corps de métal et d’or incorruptible et retenue par un dieu sorcier dans un cercle magique.
L’effet est immédiat et quasi électrique : tandis que ses compagnons sont saisis d’une terreur sacrée,
Achille aussitôt
Sentit le courroux submerger son cœur et dans ses yeux
Une lueur terrible, pareille à la flamme, s’alluma sous ses paupières…

C’est ce livre qui m’a donné envie de lire le grand poète W. H. Auden, lui qui a proposé un bouclier comme un monde stérile et vide, ravagé par la guerre.

Mon premier billet qui cite longuement Auden. 
Une autrice.

dimanche 10 novembre 2019

Le Grand Nord canadien : la culture dorsétienne.

J’en ai fini des billets consacrés à mes vacances de l’été 2019. Aujourd’hui et la semaine prochaine, je piocherai dans mes photos de vacances de l’été 2018 ! J’étais alors partie au Canada, en Colombie-Britannique (un voyage absolument fabuleux). J’ai décidé de vous montrer quelques photos centrées sur les artefacts produits par ceux qui habitent au Nord, tout là-haut, dans le très grand Nord.
Petit masque en ivoire, -500/+200, Musée canadien de l'histoire.
Nous avons entendu parler des Inuits, mais l’année dernière, grâce au musée canadien de l’histoire (situé à Hull, quasiment à Ottawa), j’ai découvert une autre culture du grand Nord : la culture dorsétienne.
Ère géographique : ouest du Groenland, Terre-Neuve, Saint-Pierre-et-Miquelon. 
Chronologie : entre – 500 et 1500, avec peut-être un apogée entre 500 et 1000 après J.-C.
Cette culture est connue par l’archéologie, mais aussi par les récits anciens des Inuits. Elle a disparu il y a fort longtemps. Les Dorsétiens ont certainement été en contact avec les Vikings.
Ils chassent le phoque, le caribou et le boeuf musqué. Ils portent des vêtements de peau et logent dans des maisons longues.
Les Inuits se sont installés dans l'Arctique canadien vers 1200. Ils provenaient alors de l'Alaska.
Lièvre arctique en ivoire, 500-1300, Musée canadien de l'histoire.
Il y a d’abord cette découverte, ou plutôt ce rappel d’une évidence : le grand Nord, ce n’est pas un gros machin compact, homogène et intemporel. Il y a des peuples qui apparaissent, se développent et disparaissent, avec des pratiques et des conceptions du monde bien distinctes (un peu comme chez nous donc). Il ne faut donc pas flanquer tous les gens du Grand Nord dans le vocable « Inuit ». En l’occurrence, c’est l’archéologie, menée dans des conditions extrêmes, qui peut nous les faire connaître.
Ours polaire volant/plongeant, ivoire, -200/+700, Musée canadien de l'histoire.
Et la seconde chose, c’est la découverte d’une pratique artistique remarquable. Des objets minuscules en forme d’êtres humains ou d’animaux, en os ou en corne. Ne vous fiez pas aux photos, ces figurines mesurent tout au plus quelques centimètres. Je les trouve extraordinaire, pleins d’une vie disparue, d’une beauté particulière et unique.
Une baguette ornée de visages, sculptée dans un bois de cervidé. 900 ap JC. Musée canadien de l'histoire.
Baguette ornée de visages, bois de cervidé, 500-1300, Musée canadien de l'histoire.
Deux masques (un peu plus grand que les figurines), auquel étaient certainement attachés des cheveux ou  de la fourrure. Bois. 500-1300. Musée canadien de l'histoire.
Tube en ivoire, représentant peut-être un chaman, 500 av.JC, Musée canadien de l'histoire.

Voilà. J'espère que vous êtes aussi enthousiastes que moi ! C'est beau non ?
La semaine prochaine, ce sera au tour des Inuits.

samedi 14 septembre 2019

Avebury

Avebury hier et aujourd'hui (image Wikipedia et image extraite du guide du National Trust)

Au Néolithique il n’y avait pas que Stonehenge.
À Avebury (village situé à environ 40 kilomètres de Stonehenge) aussi, vers 2600 ans avant notre ère, les humains ont bâti un henge (fossé + talus) pour délimiter une zone sur laquelle on ne savait pas très bien ce qu’ils faisaient : pas d’habitations, peu d’inhumations, des dépôts supposément votifs, des os de gibier et de bétail. Plus tard, deux cercles ont été délimités par plusieurs dizaines d’immenses pierres dressées.
Ici le henge est visible à l'oeil nu, plusieurs siècles après sa construction.

Là encore, le site n’est pas isolé puisqu’on trouve plusieurs « choses » à proximité.
Une grande avenue était délimitée sur plusieurs dizaines de mètres par des pierres dressées. Cela devait être monumental. 
Il reste quelques dizaines de pierres, la majorité ayant été remise en place par un archéologue au début du XXe siècle. Des blocs de béton indiquent l'emplacement de certaines pierres.

Plusieurs siècles après, on reste confondu en se promenant parmi ces mastodontes de pierre.

Un magnifique et très grand tumulus : Silbury Hill. Avec presque 40 mètres de hauteur, c’est le plus haut tumulus d’Europe. Son édification aurait débuté à partir de 2400 ans avant J.-C. pour s’achever vers moins 2000. Aucune sépulture n’a été trouvée à l’intérieur - mais alors pourquoi remuer tant de terre ? ! À l’origine, le tumulus était entouré d’un fossé d’eau.

Un tumulus mais en longueur, West Kennet Long Barrow, où une quarantaine de personnes a été inhumée, utilisé de 3600 à 2500 avant J.-C.

Un sanctuaire de poteaux de bois dressées, peut-être avec des linteaux, comme à Stonehenge.
Plusieurs sépultures à proximité.

Au total les humains ont installé entre 300 et 400 pierres dans le coin ! À noter qu’un grand nombre d’entre elles a été enterré vers 1300. Comme on ne sait pas pourquoi, on suppose que l’Église a voulu faire disparaître toutes traces de ces cultes païens. D’autres pierres ont servi à construire les maisons du village. Ce qui reste en place (quelques dizaines) est tout de même impressionnant. Il faut quand même se dire qu’enterrer ces énormes pierres a dû exiger autant d’énergie que les dresser. Il fallait une solide détermination ! Et les deux actions semblent aussi mystérieuses l’une que l’autre.

Là encore, comme à Stonehenge, un complexe funéraire, religieux, culturel important, mais on ne sait pas pour autant très bien ce que les gens du Néolithique venaient chercher là. En tout cas, aujourd’hui le lieu est très agréable. Il n’y a pas trop de monde et on peut bien se rendre compte de ce qu’est ce henge, cet énorme fossé et ce talus. À l’origine, les profils du fossé étaient plus abrupts et profonds et les parois de craie se détachaient avec un fort contraste. Plusieurs siècles d’actions collectives coordonnées pour modeler le paysage et transformer le monde ! 

Et comment on y va ? Le bus 49 (Swindon-Devizes) dessert le site toutes les heures. Il y a un petit musée, mais les zones en plein air sont accessibles librement grâce au National Trust. C’est très agréable de se promener dans le coin. J'ai vraiment apprécié cette journée.

La balade  anglo-normande : présentation générale ; Stonehenge.
La semaine prochaine, les Romains débarquent en Angleterre.

P. S. Si vous décidez de pique-niquer à Silbury, faites attention à ne pas y laisser traîner vos os de poulet.

dimanche 8 septembre 2019

Stonehenge


Comme annoncé dans mon billet de retour de vacances, je me suis rendue à Stonehenge, sur la trace des extra-terrestres et des hippies new age (il en reste encore ?) et des complotistes. Je suis une fan des documentaires archéologiques et j’étais curieuse de voir ce truc mondialement connu (1 million de visiteurs par an). C’est vrai, les visiteurs restent à bonne distance des pierres, tournent avec leur audio guide (qui est très bien fait, ne le dédaignez pas) et sont toujours trop nombreux. Il est peut-être difficile de ressentir la magie du lieu, mais faites l’effort de prendre votre temps, de vous asseoir dans l’herbe, et de regarder ces fantastiques pierres dressées par des êtres humains entre 2000 et 3000 ans avant notre ère.
Si vous voulez la notice historique complète, voyez Wikipedia. Il y a tout ce qu’il faut sur qui, comment, quand, etc.
Pour ma part, je retiens que si Stonehenge est un site unique, il s’inscrit dans une échelle plus large sur le plan géographique et historique.
Historique. Bien avant les pierres il y a eu un fossé et un talus (c’est ça le henge) qui délimitaient un espace circulaire où se trouvaient des sépultures et des poteaux de bois. Le monument a été édifié progressivement, pendant plus de 1000 ans, et a connu différentes configurations avant de prendre l’allure que nous lui connaissons.
Et géographique, parce qu’il n’y a pas qu'un simple cercle de pierres. D’autres henges se trouvent à proximité, notamment un de forme ovale et absolument gigantesque, appelé cursus. 500 ans avant le premier fossé de Stonehenge, des tombes ont été installées à proximité. Il y a également un village, Durrington Wall, où les archéologues ont identifié une structure en bois presque identique à celle de pierre. L’étude des restes de bétail trouvé dans la zone a montré que des gens venaient de très loin, y compris depuis l’Écosse ou les Orcades. Mais que venaient-ils chercher ici ?
Photo aérienne (extraite du guide publié par English Heritage) qui montre ce grand cursus, ce fossé ovale ou rectangulaire, assez difficile à percevoir quand on marche dans le paysage.
Photo extraite du guide publié par English Heritage montrant une possible reconstitution de la mystérieuse structure de bois, Woodhenge, située à proximité de Stonehenge. Les archéologues ont trouvé les trous des poteaux et une sépulture.

Et quand Stonehenge a été abandonné le site a continué à constituer un point de repère culturel et spirituel. En effet, pendant plusieurs siècles, les gens se faisaient enterrer à proximité de ce lieu hautement symbolique. Plus de 300 tumuli entourent Stonehenge et sont nettement visibles dans le paysage.
Mes photos et une photo aérienne (extraite du guide publié par English Heritage).

Tout ceci est très succinct. Je vous épargne les subtilités entre sépultures primaires et secondaires, inhumation et crémation, et pourtant, tout ceci est tellement important en archéologie ! Stonehenge devait posséder une signification vraiment essentielle pour que des centaines d’êtres humains accomplissent cet effort renouvelé année après année d’édifier un tel monument.
Trouvailles archéologiques remarquables à Stonehenge.

Nous avons donc : un grand nombre de sépultures sur plusieurs centaines d’années, des voyageurs venus de loin, sans doute des pèlerins. Ils devaient régler également des questions collectives au sens large (matrimoniales, familiales, politiques, commerciales). Un lieu qui a constitué pendant des siècles un repère essentiel pour les êtres humains et qui l’est redevenu, grâce au tourisme.
Les pierres se dressent et ne parlent pas. Elles pèsent des tonnes, des dizaines de tonnes pour certaines. Elles sont fascinantes à la fois dans leur isolement et dans leur rôle comme centre des pérégrinations touristiques. Leur place dans le paysage est évidente.
Le flot de visiteurs comme autant de fourmis autour des immenses pierres.

Aujourd'hui les habitants du site prennent fièrement la pose.

Et comment on y va ? En bus depuis Salisbury ! Pour les pierres elles-mêmes, il faut un billet (devenez membre du English Heritage, ce sera la classe). Toute la zone alentour est accessible gratuitement grâce au National Trust. Les objets archéologiques sont exposés au musée de Salisbury, mais surtout au musée du Wiltshire de Devizes.

La semaine prochaine, nous partons à Avebury.


Avouez que c'est beau quand même !