La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 8 mai 2025

Le pire de tout c'est que je n'ai pas la moindre idée de l'endroit où nous sommes.

 


Alejo Carpentier, La Harpe et l'ombre, première publication à Mexico en 1979, traduit de l'espagnol par René L.-F. Durand, édité en France par Gallimard.

À la fin du XIXe siècle, le pape Pie IX décide de faire canoniser Christophe Colomb, tout en étant conscient que ce ne sera pas facile.

Le cœur du roman est constitué par la confession de Colomb sur son lit de mort.
La dernière partie se passe sous le pontificat de Léon XIII et une commission est chargée d'examiner si vraiment un marin pourrait être déclaré saint (spoil : non).

C'est ainsi que j'allai d'une cour à une autre, sans qu'il m'importât de savoir pour le compte de qui je naviguerais. Ce dont j'avais besoin, c'était de navires, quelle que fût leur provenance.

Carpentier nous livre donc une interprétation très intéressante du personnage de Colomb, intéressante parce qu'elle donne la parole à plusieurs points de vue contradictoires et parce qu'elle date maintenant de quelques années.

Ici Colomb est à la fois le navigateur génial, héros contre tous, audacieux, mais aussi l'intriguant, le menteur, celui qui profite du savoir des autres. J'aime bien la façon dont l'auteur utilise l'aventure viking en Amérique du Nord dans son récit [Nota bene : contrairement à ce que l'on pense souvent, cet épisode historique n'était complètement oublié au Danemark – un auteur français du XVIIe siècle en parle d'ailleurs dans un de ses livres – mais il était évidemment totalement ignoré dans le reste de l'Occident, surtout au XVe siècle – l'archéologie du XXe siècle a seulement confirmé qu'il était vrai, ce qui est différenten laissant planer le doute sur une hypothèse totalement fausse, mais qui perturbe notre vision du Génois. De même, il fait planer le doute sur une aventure amoureuse et sur des origines familiales, tout en étant très affirmatif sur son goût pour l'or et pour son rôle dans l'esclavage.
Carpentier est à la fois cubain (et quand Colomb dit que l'île est paradisiaque, évidemment que c'est vrai), d'Amérique du Sud (sans sympathie pour l'avidité des Européens et désireux de chanter la vie de son continent) et très empreint de culture européenne. Pour lui, le lien enfin établi entre les terres est un point fort de son identité.

Enfin, la langue de Carpentier est à l'unisson de son sujet. Elle est interminable, volontiers précieuse, voire orientalisante, elle en fait des tonnes (« trop de mots, Alejo, trop de mots ! ») et elle s'accorde parfaitement avec ce Colomb et son imaginaire médiéval, qui voit des sirènes sur les cartes marines et qui part à la rencontre de Marco Polo et du Grand Khan.
Carpentier peint Colomb en bateleur, qui donne le spectacle aux souverains espagnols, à la Cour, aux équipages, aux « Indiens », qui cherche à convaincre de son propre talent et de l'intérêt de sa « découverte », qui prend la pose devant la postérité. Je sens l'auteur plein d’ambiguïté à son égard et c'est loin d'être déplaisant.

Je fus sincère quand j'écrivis que cette terre me sembla la plus belle que des yeux humains aient contemplée. C'était une terre indomptée, avec de hautes montagnes, variée, puissante, comme sculptée en profondeur ; plus riche en verts-verts, plus étendue ; ses palmiers avaient poussé plus haut dans le ciel, ses cours d'eau étaient plus opulents, ses crêtes plus audacieuses et ses ravins plus encaissés que tout ce que j'avais vu jusqu'ici, dans des îles qui me faisaient l'effet, je l'avoue, d'îles folles, errantes, somnambules, étrangères aux cartes et aux notions qui m'avaient nourri.

Îles, îles, îles... Des grandes, des petites, des revêches et des douces ; île chauve, île hirsute, île de sable gris et de lichens morts ; île aux graviers polis, qui montent, qui s'affaissent au rythme de chaque vague ; île brisée – profil en dents de scie –, île ventrue – comme femme enceinte –, île pointue au volcan endormi ; île que chevauche un arc-en-ciel de poissons perroquets...

Je ne doute pas que Carpentier a lu le Journal du navigateur, de façon à nourrir son roman d'éléments historiques, qu'il manipule ensuite à loisir. D'ailleurs l'histoire invraisemblable de la sépulture du navigateur est vraie (même si Carpentier écrit sans connaître le dernier rebondissement en date). 


Bünting, Carte du monde, 1581, gravure sur bois, Musée américain de Bath 


Alejo Carpentier, Concert baroque, parution originale 1974 à Mexico, traduit de l'espagnol par René L. F. Durand, édité en France par Gallimard.

Au début du XVIIIe siècle, le héros, un richissime propriétaire du Mexique, entreprend le voyage vers l'Europe et la terre de ses ancêtres espagnols. Si Madrid lui semble franchement minable, le séjour à Venise est bien plus enchanteur. Ici Carpentier reprend tous les clichés des voyageurs français à Venise (les prostituées, le Carnaval, la déliquescence d'une grande cité), mais en les assortissant d'une sorte de florilège musical. C'est que l'on se retrouve sur la tombe de Stravinsky à boire du vin avec Vivaldi et Haendel, puis à écouter un solo de trompette de Louis Armstrong, avec l'écho des rythmes afro-cubains. Ici le héros prendra conscience de sa mexicanité – le voici prêt à s'affranchir de cette vieille Europe.

En un gris d'eau et de ciels embrumés, malgré la douceur de cet hiver-là ; sous la grisaille de nuages colorés de sépia lorsqu'ils se reflétaient, en bas, sur les larges ondulations, molles et arrondies – alanguies en leurs flux et reflux sans écume, qui s'amplifiaient ou s'entremêlaient quand elles étaient poussées d'une berge à l'autre, parmi les teintes vaporeuses d'aquarelles très délavées qui estompaient le contour des églises et des palais, dans une humidité qui se définissait en tons d'algue sur les perrons et les débarcadères, en reflets de pluie sur le carrelage des places, en taches brumeuses plaquées le long des murs léchés par de courtes vagues silencieuses...

Un très court roman plein d'humour et d'érudition, qui met Venise à l'honneur (et c'est pour cette raison que je l'ai relu). J'ai commis un premier billet.


Alejo Carpentier sur le blog :

Concierto barroco : C'est mon préféré, je l'ai lu en espagnol et en français, lisez-le !
Le Partage des eaux : une histoire de musique et de forêt vierge
Le Siècle des Lumières : la Révolution aux Antilles et en Guyane, magistral 
Chasse à l'homme : une traque à La Havane pendant une symphonie de Beethoven (on peut peut-être commencer par celui-là pour découvrir l'auteur)

Bon pour le mois hispano-américain de Sharon.




jeudi 9 février 2023

Mario Conde, tu es le putain de maître-chanteur le plus retors de toute cette île de merde.

 Leonardo Padura, La Transparence du temps, parution originale 2018, édité en France chez Métailié.

 

Mario Conde, notre ex-flic, approche des 60 ans. Il se sent vieux. Cette existence lui semble bien vaine. Et voici que débarque Bobby, ancien ami, perdu de vue depuis longtemps, qui lui demande de partir à la recherche d’une statue de Vierge noire, très ancienne, qui lui a été volée. Cette enquête mènera le héros aussi bien dans les bas-fonds de la Havane, dans ces quartiers où vivent dans la misère tous ceux qui rejoignent la ville de façon illégale, que dans les demeures et les restaurants les plus huppés, là où on est éternellement jeune, beau et riche.

Il y a aussi des aperçus historiques sur l’histoire de la statue, qui nous emmènent à l’époque lointaine des croisades.

Et Conde reste fidèle à lui-même. Il boit et il fume, trop, il est macho, il est perspicace, il peut compter sur ses amis.


Le panorama ne paraissait pas tellement nouveau, mais pas trop lamentable non plus : travail, amitié, amour, tout cela un peu usé, et vieilli, mais encore solide et réel.

Ferron, Retour d'Italie numéro 2, 1954, MNBAQ

Comme à chaque fois chez Padura, le titre est nul et le roman est trop long. Ça se traîne, ça se traîne. Je l’ai quand même lu avec plaisir, portée par les personnages d’abord, et puis par les descriptions de repas, qui donnent envie de se mettre à la cuisine cubaine, totalement inconnue pour moi.

C’est un roman marqué par la mélancolie liée au passage du temps et à la perte prévisible des amis, qui donne un portrait triste de l’île, d’où les jeunes partent inexorablement, où les familles sont séparées par les années et les distances, même si les voyages sont dorénavant autorisés, et où les inégalités restent criantes. Il y a aussi l’évocation de la vie des homosexuels à Cuba, obligés de cacher leurs préférences durant une vie entière, et découvrant enfin la liberté, malgré les préjugés.

 

Savez-vous que le meilleur café du monde est celui que l’on boit en Italie et que le meilleur café cubain est celui que l’on fait à Miami ?

 

Lu en VO. Les traductions des citations sont de moi. Padura n’est pas très compliqué à lire en espagnol.

J’ai quand même préféré Les Brumes du passé.

L’avis d’Eimelle et de Keisha.

Première participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





mardi 14 juin 2022

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait.

 Leonardo Padura, Poussière dans le vent, traduit de l’espagnol par René Solis, parution originale 2020, édité en France par Métailié.

 

C’est l’histoire d’un petit groupe d’exilés cubains, leur jeunesse à Cuba, la façon dont ils sont partis, leur point de chute, leur façon de vivre après l’arrachement, les liens qu’ils conservent entre eux ou pas, les souffrances endurées. Et c’est très bien.

J’ai conscience que le roman a été présenté de la façon suivante sur les blogs : un jour Adela découvre, via une photo postée sur FB par la mère de son petit ami, qu’elle ignore tout de la vie réelle de sa propre mère, avec qui par ailleurs… etc. etc. Bon oui, mais pour moi, l’intérêt du roman, c’est de suivre ce groupe d’amis au fil des années et des générations.


Une seconde évaluation du milieu ambiant, plus transcendantale ou métaphysique, lui avait révélé que l’essence de Hialeah résidait dans le fait qu’il était possible d’y vivre un pied dans un territoire colonisé à l’intérieur des États-Unis et l’autre à Cuba, et que la ville était un refuge parfait pour des réfugiés farouchement déterminés à la rester.


Il y a Clara et ses fils, Dario, Bernardo et Elsa, Horacio, Irving et Joël, ils ont la trentaine, ils vivent à La Havane et on est dans les années 89-90. Des rumeurs inquiétantes arrivent des alliés soviétiques et tout d’un coup tout s’écroule. Les salaires ne sont plus payés, les prix explosent, c’est la faim, il ne reste plus que l’alcool et le tabac et peu à peu tout le monde s’en va, d’autant que certains vivent dans la peur et la parano.

Certains choisissent les États-Unis parce que là-bas le visa de séjour est automatique pour les Cubains (et ce n’est pas le cas des Haïtiens qui les regardent passer), même si le diplôme n’est pas reconnu, mais enfin, on peut vivre. Certains coupent les ponts avec tout ce qui est cubain tandis que d’autres plongent dans Miami, sa nourriture cubaine, sa musique cubaine et ses plages presque caribéennes. Un autre choisit Porto Rico où le diplôme universitaire cubain est valide. D’autres se retrouvent en Europe. Ils entretiennent des relations compliquées avec leur île, avec l’assouplissement des années Obama, avec les discours identitaires divers. Et c’est passionnant de suivre tous ces parcours.

En plus, on est dans un roman de Padura, malgré les gros mots, il y a beaucoup de tendresse et de douceur pour les personnages, qui sont heureux en amour et ont des enfants, et peuvent ressentir un certain apaisement malgré les vicissitudes de la vie (c’est bien la douceur dans les romans).

Il y a le poids de la nostalgie et le sentiment de n’être jamais chez soi.

Il y a aussi tous les récits des combines improbables : importation de pièces détachées depuis la Russie, l’argent nécessaire pour effectuer les analyses de sang et les soins médicaux, un pays privé de nourriture, de pétrole et d’électricité, les travaux obligatoires aux champs, les files d’attente en permanence.

Un livre pour qui s’intéresse à Cuba et à l’exil !

 

Et il avait pleuré presque toute la nuit, honteux de tenir autant à son petit confort, accablé par le poids d’une sidérante impuissance qui le faisait se sentir égoïste et ingrat, une souffrance qui lui faisait horreur et rendait sinistre la nuit du retour du fils prodigue dans sa patrie. (…) Il s’enfuit de chez lui comme s’il tentait de s’enfuir de lui-même pour se perdre dans la ville, familière et lointaine tout à la fois, le territoire de ses meilleurs et pires souvenirs. La terre qui avait nourri son autre vie, une vie à jamais morte et enterrée, comme d’autres vies, littéralement mortes et enterrées.

 

Padura sur le blog :

Spilliaert, Les Habits blancs, 1912, Ostende Mu.ZEE


 

mardi 23 février 2021

C’est comme une fascination de vivre cette époque si étrange dans les souvenirs des autres.

 Leonardo Padura, La Neblina del ayer (Les Brumes du passé), parution originale 2005.

 

Mario Conde a quitté la police depuis plusieurs années. Il vit à présent en achetant et vendant des livres d’occasion. Il tombe par hasard sur une merveilleuse et ancienne bibliothèque, un trésor faramineux. Mais entre les pages d’un livre il trouve une coupure de journal à propos d’une chanteuse des années 50… Le mystère commence. Un cadavre suivra.


Ils étaient des milliers, la musique était dans l’air, on pouvait la couper au couteau, il fallait la pousser pour pouvoir passer.


Un roman qui nous plonge d’abord dans les merveilles des éditions anciennes cubaines, livres d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, de cuisine, publiés au XIXe siècle et surgis intacts du passé. Il y a aussi le milieu des chanteuses de boleros des années 50-60 quand le monde entier se retrouvait à La Havane pour danser et boire dans les cabarets durant des nuits entières. Des silhouettes qui furent célèbres et qui s’évanouissent peu à peu, dont il ne reste qu’un disque à deux chansons et presque rien. Enfin, il y a la ville misérable des années 2000, avec la crise et la pénurie généralisée, des gens qui ont faim et qui errent dans des pièces vides, des trafiquants de drogue, des taudis qui s’entassent là.

Tout cela est très nostalgique et mélancolique (un poil ringard aussi), mais agréable à lire, malgré (il m’a semblé) quelques longueurs un peu convenues. J’ai apprécié les deux thématiques, bibliophiliques et musicales, qui se croisent sans cesse, les personnages qui gravitent autour de Conde (surtout Yoyi) (le beau gosse a une Chevrolet Bel Air) et l’ambiance qui fait alterner les verres de rhum, les cafés et les cigares.

Je l’ai lu en VO, progressivement, en plusieurs semaines. Je n’ai pas tout compris (loin de là) mais le vocabulaire est rarement bloquant. C’est un espagnol assez simple. On y apprend plein de gros mots aussi (j’espère que les profs le font lire au lycée), d’expressions familières et imagées. Il y a un très bon sens du dialogue.

Un hommage au roman noir, au roman d’atmosphère (Chandler est cité), avec une femme mystérieuse et peut-être fatale, une voix ensorcelante.


P. Colin, Joséphine Baker, Mucem


Tú eres el personage más loco y más comemierda que conzoco, pero me gusta andar contigo. ¿Sabes qué, men ? Tú eres el único tipo legal con quien trato en este y en estos mis negocios. Eres como un cabrón marciano. Como si fuera de mentira, vaya.

 

Tu es le gars le plus fou et le plus mange-merde que je connaisse, mais j’aime bien être avec toi. Tu sais quoi, mec ? Tu es le seul type fidèle à la loi avec qui je fais des affaires. Tu es comme un enfoiré de martien. Comme si tu étais faux.

 

Traduction personnelle.

Bizarrement, "comemierda" n’est pas dans mon Diccionario Salamanca. J’ai traduit les men qui scandent les phrases de Yoyi par « mec », mais bon... sacré Yoyi.

 

Le billet de Claudia Lucia sur le roman.

 De Padura, j'ai aussi lu Adios Hemingway.

Bon pour le mois latino américain de Goran et Ingannmic.


mardi 16 février 2021

Oh ! m’étendre à plat ventre sur le pavé froid, avec ce poids de pierre que je traîne.

 Alejo Carpentier, Chasse à l’homme, traduit de l’espagnol par René L.-F. Durand, publication originale 1956, édité en France par Gallimard.

 

Un concert est sur le point de commencer. La Symphonie héroïque de Beethoven. Les élégants se pressent sur les marches, en ignorant le petit caissier miteux. À peine les lumières éteintes, un homme entre en courant et s’assied au fond de la salle. Un homme qui se cache de la police.

Retour en arrière sur les jours et sur les heures qui ont précédé. Le roman ne comporte pas d’indications très précises, mais nous comprenons que nous sommes en tyrannie, que les étudiants ont tenté une révolution, que le militantisme devient règlement de comptes et assassinats, que l’on trahit et que l’on veut s’enfuir.

Le personnage principal de ce court roman est cet homme traqué, qui fuit la police et ses anciens amis, qui cherche à s’abriter et à manger, perdu dans ses remords de conscience. Nous le suivons dans les rues, évitant les lumières, revenant sur sa vie passée, pressé de toute part par la musique de Beethoven. Il croise une jeune prostituée, le caissier de la salle de concert, sa vieille nourrice. Il erre dans la ville.


Les musiciens entraient en scène, reprenant les instruments qu’ils avaient laissés sur leurs chaises ; les trombones allaient à leurs sièges élevés tandis que les bassons prenaient place au beau milieu d’un grouillement d’arpèges et d’accords dominés par un trille aigu ; les haut-bois, dont les languettes étaient essayées avec des grimaces goulues, s’attardaient en des points d’orgue d’une sonorité pastorale.


C’est un roman très prenant. Un climat d’angoisse saisit peu à peu le lecteur à la gorge. La chasse est en réalité une traque, un piège. Nous voudrions que la symphonie ne s’achève jamais, car nous savons bien que le silence apportera seulement la mort.

C’est le règne de la violence absurde. La grandeur de la musique plane sur eux tous, mais chacun est si minable, ou si prisonnier des contraintes de sa propre existence, qu’elle ne pourra sauver personne.

On retrouve la langue pleine de méandres de Carpentier, assez chargée, pas immédiatement transparente, pleine d’un contenu lourd, charriant les références à la religion chrétienne, aux religions polythéistes, à la tragédie grecque, à la musique. Cette langue peint une ville inquiétante, La Havane, un labyrinthe d’architecture, reflet du labyrinthe des pensées.

 

À noter qu’une courte introduction de l’auteur donne le contexte.


Oh ! ces instruments qui frappent mes entrailles, maintenant que je vais mieux ; celui qui tape sur ses chaudrons, me donnant chaque fois des coups dans la poitrine ; ceux d’en haut, qui retentissent si fort vers moi, avec des voix qui sortent de trous noirs ; ces violons, qui semblent scier les cordes, déchirant, faisant grincer mes nerfs ; ça grandit, ça grandit, ça me fait mal ; deux coups de mailloche retentissent.


S. Nikritine, Le Tribunal du peuple, 1934, Moscou Galerie nationale Tretiakov

Alejo Carpentier sur le blog :

Concierto barroco (C'est mon préféré, je l'ai lu en espagnol et en français, lisez-le !)
Le Partage des eaux
Le Siècle des Lumières (la Révolution aux Antilles et en Guyane, magistral et Claudia Lucia en a parlé la semaine dernière)


Bon pour le mois latino-américain de Goran et Ingannmic.


lundi 3 septembre 2018

Avec la liberté, la première guillotine arrivait au Nouveau Monde.

Alejo Carpentier, Le Siècle des Lumières, traduit du cubain par René L.-F. Durand, parution originale 1962, édité en France par Folio.

Tout commence dans une mystérieuse maison (plus tard nous saurons que nous sommes à La Havane à la fin du XVIIIsiècle) où le père vient de mourir. Carlos, Sofia et Esteban se retrouvent livrés à eux-mêmes, pour une année en dehors du temps et des règles de la société. Une nuit, des coups retentissent à la porte, un homme entre : il s’appelle Victor Hugues, c’est un négociant de Port-au-Prince. À partir de là nos héros se trouvent pris dans le souffle de la Révolution française.

« Que c’est intéressant ! » murmura la jeune fille faisant semblant d’écouter le discours d’Ogé. « Plaît-il ? » demanda l’autre. Une feuille de palmier tomba au milieu du patio avec un bruit de rideau déchiré. Le vent apportait une odeur de mer - d’une mer si proche qu’elle semblait envahir toutes les rues de la ville.

La censure espagnole empêche bien sûr les terribles écrits français de répandre leur propagande. Mais à La Havane on fait la chasse aux francs-maçons. À Port-au-Prince les noirs se révoltent. Dans les Antilles les colons blancs soutiennent la monarchie anglaise par crainte des idées nouvelles. Bientôt Victor Hugues, terrible commissaire de la Convention, apporte la Révolution en Guadeloupe, la guillotine et le décret de libération des esclaves. Esteban est le témoin des événements : la Terreur, l’hypocrisie des blancs, l’incertitude dans laquelle se situent les îles où les nouvelles de métropole parviennent avec un immense retard, la Guyane utilisée comme bagne de relégation, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon... l’émancipation ne gagnera pas les colonies espagnoles, et si peu les colonies françaises.

Tout était empaqueté, enrubanné, paré avec des couleurs de bonbon, de Montgolfière, de soldat de plomb, d’image pour illustrer Malbrough. Plus qu’en une révolution, on eût dit qu’on était dans une gigantesque allégorie de la révolution ; dans une métaphore de révolution faite ailleurs, centrée sur des pôles cachés, élaborée en des conciles occultes, invisibles pour ceux qui étaient anxieux de tout savoir. Esteban, peu familiarisé avec les noms nouveaux, hier ignorés, que l’on mêlait tous les jours dans les conversations, n’arrivait pas à voir clairement qui faisait la révolution.

Dans ce roman historique, peu de dates et de mots d’esprit. Carpentier s’attache davantage à rendre l’atmosphère du temps : le sexisme et le racisme qui imprègnent toutes les relations humaines, la nature luxuriante, la violence, le chaos, l’apparition des passeports et des sauf-conduits qui clouent les individus sur place, le choc des idéaux sur la réalité économique et politique. Victor Hugues apparaît comme un chef de guerre, le gouverneur craint de la Guadeloupe puis celui de la Guyane, révolutionnaire devenu administrateur, planteur et propriétaire d’esclaves.
Mais Carpentier a d’abord écrit un roman. Carlos, musicien et négociant, ouvre et ferme le roman. Esteban connaît un véritable apprentissage, peut-être plus fait pour l’observation des plantes et des animaux que pour l’activisme politique. Sofia, élevée au couvent, se libère de sa famille et de sa société et choisit une vie de femme libre, à la consternation des hommes qui l’entourent. Chacun d’eux évolue dans ce monde révolutionné, tentant de se comprendre mutuellement.

Les temps étaient devenus si hasardeux que le voyageur s’attendait généralement au pire en se mettant en route, comme à l’époque lointaine du moyen âge. Et Esteban savait tout l’ennui que renfermait le mot aventure.

F. Biard, Deux indiens en pirogue, 1860, musée du quai Branly.
Tout cela ne se lit pas si facilement. Carpentier affectionne une langue riche, chargée, imagée, et le traducteur a laissé de nombreux mots espagnols. Ce roman est idéal pour nous plonger dans un monde qui nous est somme toute assez étranger, celui des Caraïbes durant le fracas de la Révolution. Nous y rencontrons les cyclones, qui sont normaux dans cette région, la joie des colons qui récupèrent leurs esclaves grâce à Napoléon, les mystères des francs-maçons comme un nouveau mysticisme qui fait une macédoine des différentes cultes anciens, les uniformes à plumes multicolores de la Convention et le travail forcé des noirs soi-disant libérés de l’esclavage.

J’ai eu l’impression d’un roman assez triste, plein de désillusion et de mélancolie, alors que le ton est en réalité plus partagé. Les jeunes gens ne restent pas soudés. La Révolution est incomplète. Les noirs sont toujours en esclavage malgré le récit de toutes les fuites et luttes des noirs pour échapper à leurs maîtres, comme un souffle de liberté qui ne s’éteindra jamais. À la fin, un nouveau tyran s’est installé en France. La famille est éclatée et voici que chacun est contraint de vivre loin des siens, loin de chez soi, dans un lieu situé aux confins du monde. Pourtant l’aspiration à la liberté reste intacte et enverra balayer tous les despotes et tous les individus.

Parfois Esteban était surpris dans ses voyages à travers le feuillage par quelque averse, et alors le jeune homme comparait, dans sa mémoire auditive, la différence qu’il y avait entre les pluies des Tropiques et les bruines monotones du vieux monde. Ici, une puissante et vaste rumeur, sur un temps maestoso, aussi prolongé qu’un prélude de symphonie, annonçait au loin l’avance d’une tornade, tandis que les vautours teigneux volant bas en cercles de plus en plus serrés abandonnaient le paysage.

Alejo Carpentier sur ce blog : Concierto barroco (mon chouchou ! lisez-le !) et Le Partage des eaux.



dimanche 3 septembre 2017

J'aurais voulu faire taire les voix qui s'exprimaient derrière moi, pour trouver le diapason des grenouilles.

Alejo Carpentier, Le Partage des eaux, parution originale 1953, traduit de l'espagnol par René L. F. Durand.

Une tentative de fuite musicale.
Le narrateur est compositeur pour l'industrie des loisirs et de la publicité. Un peu par hasard le voici parti dans une forêt vierge d'Amérique du Sud à la recherche d'instruments de musique anciens. Ce sera pour lui une quête, vers son enfance, vers l'histoire de la musique et de l'humanité, vers l'amour, vers l'art.
Le narrateur est de ces êtres très cultivés, heureux et charmés de retrouver pleinement vivants les grands mythes universels dans le quotidien des habitants de la forêt, Indiens, chercheurs d'or ou descendants de colons, alors même que les Occidentaux de sa classe ne voient plus que des mots et des histoires vides de sens. Les habitants des grandes villes occidentales ont perdu leur liberté, au profit du travail et de leurs loisirs vides. Au début du roman, le narrateur en vacances ne sait même plus ce qu’il doit faire à présent que son emploi du temps n'est plus prescrit. La forêt vierge devient alors le lieu d'une plus grande vérité humaine et d’une liberté réelle, loin des compromissions et des renoncements de tous les jours. Pour cela, il faut se rapprocher des personnages les plus simples, car les intellectuels sud-américains sont fascinés par les cafés parisiens et rejettent violemment le monde de la forêt.

Et ce fut, dans un déchirement d'ombres chargées d'orages, le premier thème de la Neuvième Symphonie. Je crus respirer, soulagé en entendant s'affirmer une tonalité, mais un rapide assoupissement des cordes, magique écroulement de l'édifice construit, me rendit à mon impatience devant la phrase en gestation. Si longtemps après avoir voulu ignorer son existence, l'ode musicale me revenait avec la masse des souvenirs que j'essayais vainement d'écarter du crescendo commencé à présent, hésitant encore et comme incertain de sa route.

Rousseau, Le Rêve, 1910, MoMa, M&M.
Comme dans Concert baroque la musique tient une grande importance. Le narrateur maîtrise aussi bien le chant grégorien que Bach ou surtout Beethoven, dont la Neuvième symphonie donne lieu à une évocation éblouissante. La musique constitue un langage vrai et sincère, porteur des grands sentiments humains. Dans ce roman paradoxal, on va dans la forêt vierge pour se rapprocher des mythes grecs et médiévaux, mais aussi de la légende de l'Eldorado – les récits d’explorateurs sont très présents. Proust, Don Quichotte, l’Odyssée, le roman est surchargé de références, notamment musicales. Et pourtant, le narrateur vit un véritable retour aux origines, quasi aux temps de la Genèse. C’est que la forêt est le lieu d’un temps mythique, échappant aux règles de l’Occident.

La majorité des lieux n'est pas nettement identifiée, ce qui fait de ce grand roman un conte sur la destinée humaine. Une note précise toutefois que l’auteur s’est inspiré précisément de certains paysages du Venezuela.

Un roman porté par une très belle langue, que j'ai beaucoup aimé, mais moins que Concert baroque que je vous encourage à lire.

Des claquements inattendus, des ondulations soudaines, des giflés sur l'eau, révélaient la fuite d'êtres invisibles qui laissaient derrière eux un sillage de pourriture trouble, tourbillons grisâtres soulevés au pied de noires écorces tachetées d'insectes.


Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.