La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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vendredi 1 septembre 2017

Ce livre est un drame dont le premier personnage est l’infini. L’homme est le second.

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

J’ai donc relu Les Misérables, tout au long de deux semaines de vacances. Et j’ai adoré.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

Il s’agit du roman de Jean Valjean. Quand il apparaît, il vient d’être libéré du bagne de Toulon où il a passé 19 ans pour avoir volé un pain. C’est un être désespéré qui découvre l’humanité grâce à l’évêque de Digne, dont le magnifique portrait ouvre le roman. Jean Valjean décide alors d’avoir l’existence la plus discrète possible, tout en étant du côté de la bonté et de la justice. C’est ainsi qu’il croise sur sa route la pauvre Fantine, puis sa fille Cosette, les terribles Thénardier, l’inspecteur de police Javert et bien d’autres, dont le petit Gavroche. Le roman se clôt peu après les émeutes parisiennes de 1832.

Qu’est-ce qui est bon marché à présent ? tout est cher. Il n’y a que la peine du monde qui est bon marché ; elle est pour rien, la peine du monde !

C’est un roman immense, dont je tairai le nombre de pages par pudeur, avec de très nombreux personnages qui se croisent et se recroisent, ce qui en fait toute la réussite. Les portraits sont nombreux et complexes et Hugo porte de l’intérêt à toutes ces figures, même les plus noires, ce qui permet au lecteur, à chaque nouvelle apparition, de se demander si celui-ci sera ou non un héros. Javert est un policier impressionnant, honnête, efficace et sans illusion, mais la pègre n’est pas moins toute puissante. Gavroche n’est pas si petit que cela et agit comme ces figures de fou ou d’innocent capables de renverser le destin et qui abondent chez Hugo (le voleur de Mille francs de récompense, le fou errant de Mangeront-ils ?). Du côté des figures féminines, ce n’est pas tout à fait cela, même si les Thénardier femelles et Fantine ont nettement plus d’épaisseur que Cosette. Il y a aussi un magnifique grand-père avec monsieur Gillenormand. Et très beaux portraits d’enfants, avec des accents poignants pour décrire ces enfants pauvres, qui travaillent tout petits, qui vivent dans la rue, à la merci de la police et des plus forts, maigres et affamés. Il y a de nombreux retournements et coups du sort, ce qui fait que l’on reste en haleine jusqu’à la fin : ce pauvre Jean Valjean va-t-il enfin trouver la paix ?
Daumier, La Voiture de 3e classe, vers 1863-5, Ottawa, musée des beaux-arts, M&M.
Toutes les choses de la vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et les clartés s’entremêlent : après un éblouissement, une éclipse ; on regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui se passe ; chaque événement est un tournant de la route ; et tout à coup on est vieux. On sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s’arrête, et l’on voit quelqu’un de voilé et d’inconnu qui le dételle dans les ténèbres.

Le roman donne une vision de la société centrée sur ceux d’en bas : un ancien forçat, des pauvres, des très pauvres, des voleurs, des étudiants. Il est question de la colère sociale dans le Paris d’après la Révolution et d’après Napoléon, qui sont très présents dans les imaginaires de plusieurs personnages ou familles et qui donnent lieu à des analyses contrastées. Mais la geste impériale, les élans révolutionnaires, l’espoir dans un monde meilleur portent les rêves de nombre d’entre eux, loin des divers régimes politiques du XIXe siècle qui semblent bien raplaplas. C’est aussi une critique de la justice, des galères et de la peine de mort, une dénonciation déchirante de la misère physique, sociale et spirituelle. Le roman se présente avec un ancrage solide, puisque divers lieux de l’action sont réels ou du moins l’étaient récemment – c’est du moins ce que nous dit le narrateur qui prétend avoir eu accès aux souvenirs et aux lettres de plusieurs personnages. C’est une histoire vraie ou réelle, ou du moins qui pourrait l’être, celle du petit peuple dont les misères font les soubresauts de la grande histoire, dont les renoncements ou les actes de courage sont dignes de l’épopée et dont les petits égoïsmes tuent tout aussi bien que les grands crimes. L’auteur proclame ici son amitié pour les révolutionnaires, les insurgés, les émeutiers, avec leurs violences et leurs erreurs, plutôt que pour les conservateurs de salon. On est en pleine veine romantique.

Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte.
La crainte était répandue sur elle ; elle en était pour ainsi dire couverte ; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait ses talons sous ses jupes, ne luis laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu’on pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que d’augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était la terreur.

Notons quand même que Hugo a une propension au placard qui arrête l’action et qui assomme le lecteur. Ce défaut, très sensible dans L’Homme qui rit, l’est moins ici, mais quand même commencer le tome 3 par Waterloo et le tome 4 par la Monarchie de Juillet, c’est un peu dur !
Ce roman adresse de nombreux clins d’œil aux autres romans de Hugo, à Eugène Sue, à Balzac et à ses Splendeurs et misères des courtisanes et note des particularités de la langue française chez l’aristocratie que l’on retrouvera chez les Guermantes de Proust.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.
Une participation de belle taille au défi hugolien de Claudia Lucia.



jeudi 15 mai 2014

Les pierres doivent frémir sous ses sandales et les étoiles se pencher pour la voir !


Gustave Flaubert, Salammbô, 1862.

Relu ce roman exotique bien connu.

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

L’histoire se déroule à Carthage et prend place dans la lutte que se livre Carthage et les Mercenaires qui lui ont apporté la victoire mais qui n’ont pas été payés. Une guerre terrible s’engage. C’est aussi l’histoire du lien – de l’amour ?- entre Mâtho, un chef mercenaire, et Salammbô, prêtresse de la Lune, fille d’Hamilcar, l’homme de Carthage.

Quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient ; on sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait cependant, et puis elle s’est arrêtée.

Autant le dire, ce n’est pas le roman le plus réussi de Flaubert selon moi. Les descriptions des mouvements de troupes m’ont lassée. Et Flaubert s’est livré au plaisir de l’ultra documentation archéologique sur les lieux. On aboutit à un roman avec beaucoup de références plus ou moins ésotériques, avec des énumérations tout aussi lassantes. Il s’est régalé en employant les mots rares pour désigner les armes, les tortures, les animaux, les matériaux, les pierres précieuses, des objets inconnus et exotiques pour les bourgeois du XIXe siècle. À vrai dire, j’ai pensé à Huysmans et à des Esseintes, dans ce goût pour les raretés de toutes sortes.
Gérôme, La Plaine de Thèbes en Haute-Égypte, 1857,
Nantes, musée des Beaux-arts, image RMN.

Au loin, des troupeaux réveillés bêlaient, et quelque chose d’une douceur infinie semblait s’abattre sur la terre.

C’est un roman antique et africain, oriental et exotique, plein de violence barbare, de mystères et de démesure. Les personnages ne sont guère humains et Salammbô est une sorte d’idole plus précieuse et rare que les autres. C’est une grande fresque haute en couleurs, dépaysante, mais qui, à mon goût, manque de relief.

Quel est ce peuple, pensaient-ils, qui s’amuse à crucifier les lions !

On se situe dans une période lointaine, dans un Orient fantasmé, où tout est magique. Mais le charme de la langue opère malgré tout, je m’aperçois en rédigeant ce billet, que j’ai marqué de nombreux passages.

Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.

Ce que j’ai préféré, ce sont les descriptions des jardins, de la mer et de l’air. C’est là que Flaubert est le plus poète en campant une atmosphère si évocatrice. Mais les détails de la narration ne m’ont pas trop intéressée.

La nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots ; et des ombres peu à peu s’évanouissaient comme si elles eussent passé à travers les murs.

Mes billets sur L'Éducation sentimentale et Madame BovaryMon préféré reste quand même le récit de voyage en Bretagne.


mercredi 9 avril 2014

Il bat des ailes, mais il ne vole pas.


Émile Gaboriau, Les Gens de bureau, 1862, édité aux Éditions de Londres.

Un récit plaisant comme une satire de l’administration. À travers le parcours d’un jeune homme, Romain Caldas, Gaboriau réalise le portrait de différents types d’employés et de leurs misères. Tout y passe : les stratégies pour avancer dans la carrière sans rien faire, la nécessité d’augmenter son traitement, l’importance du rapport avec les collègues, la multiplication des échelons hiérarchiques, le gaspillage, les reformes sans rime ni raison. Nous croisons quelques types : l’employé fort de ses droits, l’employé malade, l’employé qui reçoit mal le public, etc. C’est habilement fait, plaisant à lire et pas ennuyeux ou répétitif.

Diminuer les traitements et accroître le nombre des employés, c’est l’essence même de l’administration. Restreindre les places, malheureux ! Que feriez-vous des nullités, des déclassés, et des cousins des grands personnages ?


H. Daumier, L'Amateur de café, 1841
Paris, BnF, image RMN
Je sais que la raillerie des fonctionnaires est à la mode, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Disons que Gaboriau a beaucoup plus de talent que certains contemporains et boxe nettement au-dessus. Les formules sont ciselées, le rythme est tenu pendant 200 pages. Si les portraits sont féroces, les notes affectueuses ne sont pas absentes. Disons que l’auteur en a plus après l’administration, aveugle et abstraite en son système, qu’après les individus, petits malins tentant de faire leur chemin.

On lui reprochait un jour de voler l’Administration en ne travaillant pas :
-       On me paye, je donne mon temps, répondit-il fièrement, on n’a rien à exiger de plus.


On pense naturellement à Gogol et à ses descriptions de la bureaucratie russe, ainsi qu’à l’évocation de l’étude de droit au début du Colonel Chabert.