La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Chili. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chili. Afficher tous les articles

jeudi 20 mars 2025

Évidemment, je fais allusion à la littérature qui s’écrit avec du sang.


Roberto Bolaño, Le Troisième Reich, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, écrit en 1989, publié de façon posthume en 2010.

 

À la fin des années 80, dans une station balnéaire de Catalogne, le narrateur et sa chérie, allemands tous deux, séjournent là durant le mois d’août. On comprend que le narrateur, Ugo, est venu là, quand il était adolescent, avec ses parents et qu’il est vaguement amoureux de la patronne. Ugo, peu intéressé par la plage et les boîtes de nuit, assez égocentrique, compte écrire des articles sur un jeu de plateau nommé Troisième Reich. Un jeu de guerre où les dés et les pions déplacent des unités militaires sur la carte de l’Europe.


C’est ensuite que j’ai compris qu’Ingeborg avait eu honte de moi, des paroles que je prononçais (corps d’infanterie, groupes blindés, facteurs de combats aériens, facteurs de combats navals, invasion préventive de la Norvège, possibilités d’entreprendre une action offensive contre l’Union soviétique pendant l’hiver 39, possibilité de défaire complètement la France pendant le printemps 40) et ça a été comme si un abîme s’ouvrait sous mes pieds.


Nous suivons le récit de cet été, la rencontre avec un autre couple d’allemands, les scènes d’alcool, un drame, la rencontre avec des locaux nommé le Loup, l’Agneau et surtout le Brûlé. Une partie de Troisième Reich s’engage entre ce mystérieux Brûlé dont on ne sait pas grand-chose et Ugo (qui joue l’Allemagne) et tout le monde avertit ce dernier qu’il risque gros, très gros, même s’il rechigne à comprendre.


Tandis que je prenais le petit déjeuner, un soleil énorme glissait ses tentacules sur tout le Paseo Maritimo et sur toutes les terrasses sans parvenir à rien réchauffer vraiment. Pas même les sièges en plastique.


Un excellent roman, très prenant, mais assez pesant – évitez de le lire en 2025 (mon conseil). D’abord, il y a ce narrateur pas très sympathique, qui ne se préoccupe pas trop ce qui arrive aux gens auprès de lui. Qui ne se préoccupe pas non plus de la portée de son jeu, qui s’enthousiasme sur les stratégies militaires de tel ou tel général allemand sans aller plus loin. Il y a ces personnages qui surgissent, dont on ne sait rien. Libre au lecteur de supputer. Libre au lecteur d’imaginer que le jeu ne va pas en rester là, d’autant que son attention est attirée par des questions que se pose le narrateur sur des sujets qui semblent plutôt anodins. Je note, par exemple, l’habileté de Bolaño à signaler que le Brûlé n’est pas espagnol, mais latino-américain, jouant avec un imaginaire qui est plus ou moins dit (notamment grâce aux rêves d’Ugo). Il y a aussi la façon dont le narrateur établit des hypothèses sur la possible stratégie – en termes militaires – qui se joue sur la plage, entre le bar, la mer et les pédalos. C’est à la fois grotesque et glaçant. Fondamentalement, il ne se passera pourtant pas grand-chose.


Paul Nash, Mer morte, 1940 Tate

 

Rien que tête, épaules, dos des mains, et le plateau et les pions comme une scène où se déroulent des milliers de débuts et de fins, éternellement, un théâtre kaléidoscopique, unique pont entre le joueur et sa mémoire, sa mémoire qui est désir et qui est regard. Les divisions d’infanterie, les affaiblies, les inexpertes, qui ont tenu le front occidental, combien y en a-t-il eu ? Quelles sont celles qui, malgré la trahison, ont freiné l’avancée en Italie ? (…) Quelles divisions d’infanterie ont combattu pour frayer un chemin aux chars en 44, dans les Ardennes ? Et combien de groupes de combat se sont immolés, innombrables, pour retarder l’ennemi sur tous les fronts ? Personne ne se met d’accord. Seule la mémoire qui joue le sait.

 

Été 43. Débarquement anglo-américain à Dieppe et Calais. Je ne m’attendais pas à ce que le Brûlé passe à l’offensive aussi rapidement.

Et oui, c’est un jeu, la réalité est alternative.

 

Sandrine a publié un billet sur ce roman en 2011.


Bolaño sur le blog :

Les Détectives sauvages (et second billet sur ce roman !) : Les poètes réal-viscéralistes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. C'est une errance ou un enlisement. L’écriture est rapide, ironique, bourrée d'humour.
Un petit roman lumpen : un tout petit roman dont je garde peu de souvenirs.
2666 : sur les pas d'un écrivain allemand et la description clinique de 300 meurtres de femmes. "Un grand roman, inépuisable et mystérieux."

La Littérature nazie en Amérique : des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.


Je lis, je blogue nous propose de lire chilien en ce printemps. Ce billet constituera probablement mon unique participation. 




jeudi 8 février 2024

L’Uruguay n’est pas un fleuve, c’est un ciel bleu qui passe.

 


Luis Sepúlveda (texte) et Daniel Mordzinski (photographies), Dernières nouvelles du Sud, parution originale 2011, traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg.

 

Sur les routes de Patagonie. Un livre pour prendre l’air et la poussière.

Deux compères descendent la Patagonie du nord au sud en 1996. Sepúlveda a traînassé et a rédigé le texte 15 ans plus tard et le voilà.

Le voyage n’est pas raconté de A à Z, mais en suivant quelques étapes. Des villes ou des lieux au milieu de nulle part, prétexte à s’entretenir avec les habitants, chez eux, en toute simplicité. Il est beaucoup question des Mapuches et de la spoliation des terres. Les Européens sont à la fois ceux qui ont colonisé un monde et l’ont détruit, ce sont aussi d’anciens nazis, mais ce sont eux aussi qui ont créé une société originale, avec des cultures et des cuisines venues de partout. On est loin de Buenos Aires et de ceux qui s’achètent des milliers d’hectares, et pourtant on les croise.




Le vent courbait les gigantesques peupliers entourant le cimetière et l’immense coupole formée par leur feuillage protégeait la paix de ceux qui reposaient là, des gens arrivés un jour dans le sud du monde, pleins de rêves, d’ambition, d’espoirs, de projets, d’amours, de haines, ces matériaux élémentaires qui façonnent notre bref passage sur terre.


Le texte est un peu lent à démarrer, Sepúlveda se plaisant un peu trop à mon goût à se présenter en recalé de la modernité. Une fois que l’on est dans la voiture, ouf, c’est bon. Les personnages rencontrés sont des hommes et de très vieilles femmes, il y a beaucoup de bière et de viande, mais malgré tout, j’ai apprécié cette échappée au bout du monde.

Il y a la rencontre improbable avec un luthier, avec l’arrière-petit-fils de Davy Crockett, avec des gens qui parlent de Butch Cassidy et un cinéma au bord du détroit de Magellan.

 

Avec ou sans nuages, le ciel patagon semble toujours bas, il cesse d’être l’immense voûte céleste des autres latitudes et écrase le voyageur. Au cours d’un précédent voyage, alors que je chevauchais aux alentours de Río Mayo, j’ai croisé un gaucho venant en sens inverse. À vrai dire, on ne peut pas parler de rencontrer car le cavalier dormait, mais les chevaux se sont arrêtés face à face pour nous rappeler les coutumes humaines. L’immobilité l’a réveillé en sursaut, il a ouvert les yeux et m’a salué :

- Comment ça va, l’ami ?

- Bien et vous ?

- Comme vous voyez, entre le ciel et la terre, m’a-t-il dit avant d’éperonner son cheval.

 

À El Maitén, comme dans tant d’autres agglomérations des lointaines provinces du Sud, les gens venaient régulièrement s’asseoir dans les gares pour regarder passer le train. Cette habitude corroborait l’existence du temps et de l’univers : si le train passait c’est qu’il venait d’un endroit pour se rendre dans un autre.


La Patagonie sur le blog :

Jorge González, Chère Patagonie un album de BD

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203, un roman argentin


On cherche toujours à s’accaparer les terres de Patagonie, comme le montre malheureusement l’actualité.

 

Ce billet constitue une première participation al mes della america latina de Ingannmic.






mardi 14 février 2023

Paléonazi, taré, rimailleur aux intentions crétinisantes, prophète de pacotille, violeur de la langue espagnole, etc.

 Roberto Bolaño, La Littérature nazie en Amérique, parution originale 1996, traduit par Robert Amutio.

 

Comme une encyclopédie, le livre rassemble des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.

Bolaño invente des noms d’auteurs, des titres de livres, des titres de revue, des histoires, des écoles littéraires, des noms de critiques littéraires, etc. et tout ce qu’il faut pour reconstituer une vie littéraire complète. Pérec et Borges ne sont pas loin.

Aux notices biographiques, il ajoute quelques annexes indispensables : bibliographie sélective et notices sur les maisons d’éditions et les revues.


Arthur Crane, Nouvelle-Orléans, 1947 – Los Angeles, 1989. Auteur de plusieurs livres intéressants, mais lesquels Le Ciel des homosexuels et La Discipline des enfants. Il fréquentait les bas-fonds et les personnes de mauvaise vie comme une forme de suicide. D’autres fument trois paquets de cigarettes par jour.


Et à lire, me direz-vous ? C’est un peu étrange. Bien sûr, aligner les notices, même fausses, d’écrivains, c’est fastidieux et aride. Un jeu littéraire. Un jeu brillant et plein d’humour, car on ne tarde pas à repérer des points d’accroche. Tous ces auteurs sont avant tout médiocres, vains et snobs. Poètes hermétiques, goût pour le bizarre et pour la violence, rapport compliqué aux autres auteurs et à l’Europe, aucun n’est parvenu à la reconnaissance internationale dont peuvent se prévaloir plusieurs écrivains que nous avons l’habitude de lire. Je craignais un roman à clés, mais ce n’est pas du tout le cas, même si nous sommes naturellement enclins à trouver des échos ici ou là.

Après un passage à vide dans le milieu, je me suis accrochée. Tout semble prendre sens dans la dernière notice. Cet Hoffman dont la trace se perd en Europe et à Barcelone rappelle les écrivains évanescents des Détectives sauvages et de 2666Et puis apparaissent un « nous » et un « je » et Bolaño lui-même. Le voici qui participe à… on ne sait quoi, à cette recherche de l’écrivain fantomatique ou à son effacement final. Et voilà.


Là, Andrés Cepeda vit ses éphémères moments de gloire : ses articles, aussi variés que ceux du docteur Johnson, soulèvent des haines et des rancunes durables. Il donne son opinion sur tous les sujets, croit avoir des solutions pour tout. Il commet des erreurs, est traîné en justice avec le journal, et perd, l’un après l’autre, tous ses procès.

Lawrence, La Bibliothèque, 1967 PAFA

Il y a évidemment beaucoup d’humour et d’inventivité (Edgar Allan Poe en guide d’art décoratif, c’est surprenant). Il y a surtout tous les petits tics des écrivains, grands ou petits, de droite, de gauche ou du milieu, qui sont malicieusement montrés du doigt. Bolaño n’oublie pas les auteurs de SF, mais les poètes cryptiques sont les plus nombreux. Les voici ordinaires, nos écrivains violents, machos, arrogants, racistes...

Je note que dans ses romans Bolaño s’intéresse particulièrement à tout ce qui compose la vie littéraire : les auteurs bien sûr, mais aussi leurs débats enflammés et stériles, leur positionnement, leur médiocrité, leur postérité, leurs fervents disciples… plus qu’aux textes eux-mêmes. Comme si tout cela n’était pas uniquement fumée, mais avait une consistance. Le blabla de la littérature, c’est du réel, ce n’est pas la fiction.


Couto écrivit un livre de nouvelles qu’aucune maison d’édition n’accepta. La livre se perdit. Ensuite il entra dans les Escadrons de la mort, enleva et aida à torturer et vit comment on tuait certains individus mais il continuait à penser à la littérature et plus précisément à ce dont manquait la littérature brésilienne. D’avant-garde, c’est ce dont elle manquait, de littérature expérimentale, de dynamite, mais pas comme chez les frères Campos qui lui paraissaient ennuyeux, au contraire quelque chose de moderne mais plutôt dans son genre, quelque chose de policier (mais brésilien, pas nord-américain), un continuateur de Rubem Fonseca, pour bien nous faire comprendre. Ce dernier écrivait bien, même si on disait que c’était un fils de pute, ça n’avait pas d’importance.

 

Voilà. Le billet d'Ingannmic. Une lecture déroutante et déroutée, et je suis tout à fait ravie de continuer à découvrir l’œuvre de Bolaño. Bolaño sur le blog :

 

Deuxième participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





jeudi 3 février 2022

Avec des mots simples, comme si tu étais en train de raconter une histoire dans un bar.

 Roberto Bolaño, 2666, parution originale 2004, traduit de l’espagnol par Robert Amutio.

 

Au premier chapitre, quatre universitaires européens découvrent les romans d’un écrivain allemand nommé Archimboldi, écrivain dont on ne connaît rien de la vie. Après plusieurs années, ils apprennent que l’écrivain serait parti dans le nord du Mexique, à Santa Teresa. Ils s’y rendent, ne trouvent pas l’écrivain, mais apprennent que dans cette ville de très nombreuses femmes ont été assassinées et que le ou les coupables n’ont pas été identifiés.

Et là ma sœur me demande, dubitative devant cet énOOOrme pavé : « Mais il y a un rapport entre les meurtres et l’écrivain ? » À quoi j’ai répondu : « Ah je commence juste » (j’en avait lu seulement 300 pages).

Donc, oui, il y a un rapport.


Elle avait deux enfants en bas âge et vivait avec sa mère, qu’elle avait fait venir de Oaxaca, d’où elle était originaire. Elle n’était pas mariée, mais, une fois tous les deux mois, elle sortait en boîte de nuit dans le centre, en compagnie d’amies du travail, où elle avait l’habitude de boire et s’en aller avec un homme. À moitié pute, dirent les policiers.


Il y a un climat. Le cœur du roman est constitué par la description, presque cadavre par cadavre, des meurtres de femmes de Santa Teresa. Environ 200 femmes, majoritairement violées et étranglées, dont le corps a été jeté dans les décharges ou au bord des routes. Tous les meurtres ne sont pas identiques et pour certains le coupable est arrêté, mais c’est rare. Elles sont majoritairement ouvrières. Elles vivent et meurent dans un territoire pourri et corrompu, où le chômage est faible, où les narcotrafiquants sont puissants, où l’on passe vers les États-Unis et où les femmes comptent peu. C’est le cœur de l’histoire et cela imprègne l’ensemble du roman. Les personnages qui y sont le plus étrangers se voient brutalement rattrapés par cette menace et ce climat glauque. C’est une atmosphère qui est campée. Le lecteur en vient à suspecter un peu tout ce qui lui est raconté (cet homme dont la femme meurt sans être enterrée nulle part, hein ?).


L’université de Santa Teresa avait l’air d’un cimetière qui à l’improviste se serait mis vainement à réfléchir. Elle avait l’air aussi d’une boîte de nuit vide.


Ce roman de 1350 pages se compose de 5 parties distinctes, qui peuvent se lire de façon indépendante mais qui entretiennent des liens étroits. Il contient de nombreux récits enchâssés. Il y a des relations d’amour, un homme qui profane les églises, la Seconde guerre mondiale et le désastre européen. Il se lit extrêmement bien, 3 semaines pour ma part, sans y passer des journées entières, sans jamais la sensation de lassitude ou de longueur. Il y a Arcimboldo, mais aussi Marcel Duchamp. Des noirs américains. De la boxe. L’incompétence de la police, qui s’en fout, qui s’en fout. Des énumérations folles. La Russie soviétique.

Autour se tissent d’autres fils, plus ou moins lâches, plus ou moins présents dans l’œuvre de Bolaño. Par exemple, les universitaires qui dissertent sur un écrivain fantôme, entre colloques et articles savants, dans un chapitre qui n’est pas sans évoquer Pérec ou Borges et qui est très ironique. Leurs histoires sentimentales et sexuelles sont aussi un peu compliquées. Est-ce qu’ils ne finissent pas par errer, abandonnés d’une femme, conscients qu’ils ne rencontreront jamais l’écrivain, dans une ville perdue et malsaine ? Il y a aussi les asiles psychiatriques où l’on se rend pour visiter tel peintre ou tel écrivain oublié. D’ailleurs, ils sont nombreux à exprimer leur vision de la littérature, de la poésie, de l’écriture.


Coogan, Feu, 2016 privé céramique
À la fin des Détectives sauvages, quand les personnages s’égarent dans les sables du désert, tout au Nord du Mexique, à la recherche d’une poétesse disparue, il est écrit : « Cependant Cesárea avait parlé des temps qui allaient venir et l’institutrice, pour changer de sujet, lui avait demandé de quels temps il s’agissait et quand ils viendraient. Et Cesárea avait indiqué une date : aux environs de l’an 2600. Deux mille six cents et quelques. Puis, face au rire qu’avait suscité chez l’institutrice une date aussi saugrenue, un petit rire étouffé qu’on avait à peine entendu, Cesárea avait ri de nouveau. »


Une femme qui, malgré les années, conservait intacte sa détermination, qui ne s’agrippait pas aux bords de l’abîme mais qui y tombait avec curiosité et élégance. Une femme qui tombait dans l’abîme assise.


La date 2666 ne figure jamais dans 2666 – il est pourtant question d’un auteur de science-fiction – mais elle apparaît aux yeux du lecteur comme une perspective à la fois lointaine et inatteignable, aussi perdue dans le désert que la vérité sur les assassins et sur l’écrivain allemand.

Un grand roman, inépuisable et mystérieux. Un chef d’œuvre.

 

Ces idées ou ces sensations ou ces délires, sous un autre angle, avaient leur côté satisfaisant. Cela transformait la douleur des autres en la mémoire d’un seul. Cela transformait la douleur, qui est longue et naturelle et qui remporte toujours la victoire, en mémoire particulière, qui est humaine et brève et qui fausse toujours compagnie. Cela transformait un récit barbare d’injustices et d’abus, un ululement incohérent sans début ni fin, en une histoire bien structurée où il y avait toujours la possibilité de se suicider. Cela transformait la fuite en liberté, même si la liberté ne servait qu’à continuer à fuir.

 

Les meurtres de Santa Teresa s'inspirent des centaines de meurtres de femmes non élucidés de Ciudad Juárez.

 

Un extrait de l'avis d'Ingannmic :

"Roberto Bolaño, qui, une anecdote en amenant une autre, semble parfois s'écarter de l'itinéraire initialement emprunté, jusqu'à ce que l'on se rende compte que les chemins de traverse ont pour lui autant d'importance que la route principale, qu'ils composent à eux tous cette vaste fresque qu'est la vie, avec ses vicissitudes, ses grandes catastrophes et ses petits malheurs, et -mais dans une moindre mesure- ses joies et ses bonheurs... Malgré tout, comme il nous lance sur des pistes souvent sans suite, nous promet parfois l'imminence de drames qui ne surviennent pas, alors qu'à d'autres moments il nous surprend par une horreur que l'on n'a pas senti venir."

Elle parle aussi d’un auteur qui « palpe » le monde. Oui, il tourne autour, plus qu’il ne décortique.


Cette lecture constitue une entrée en matière de poids pour le mois des lectures de l'Amérique latine d'Ingannmic.


Petite pause du blog parce que je suis partie me promener loin de l’ordinateur. Reprise mi février.


 


 

mardi 9 février 2021

Qui allait dire quoi que ce soit à l’André Breton du tiers-monde.

 Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, parution originale 1998.

 

Dans une courte première partie se déroulant en 1975, un jeune étudiant raconte comment il a fait la rencontre des poètes réal-viscéralistes à Mexico, mais il se préoccupe surtout beaucoup de son apprentissage sexuel. La looongue deuxième partie est constituée par le recueil de témoignages sur les deux chefs du mouvement réal-viscéraliste, Arturo Belano et Ulises Lima. On ne sait pas qui mène l’enquête, mais on suit la vie des deux poètes au Mexique, à Paris, à Barcelone, en Israël, au Liberia. On comprend aussi que Belano et Lima ne sont que la seconde vague réal-viscéraliste, puisqu’il existe une mystérieuse Cesareana poétesse des années 1920 qui aurait été la première. La courte troisième partie raconte la suite immédiate de la première : un petit groupe fuit un criminel tout en se perdant sur les traces de Cesareana, dans les sables du désert mexicain.


Il y a un temps pour réciter des poèmes et un temps pour boxer. Pour moi c’était c’était le moment de boxer. J’ai fermé les yeux, comme je l’ai déjà dit, et j’ai entendu Lima tousser. J’ai entendu le silence (si la chose est possible, ce dont je doute) un peu gêné qui s’est fait peu à peu autour de lui. Et finalement j’ai entendu sa voix qui lisait le meilleur poème que j’aie jamais entendu.


Sont-ce de vrais poètes ? Il y a des débats théoriques sur la poésie, des disputes sur l’appartenance de tel ou tel et même une mystérieuse anthologie, mais aucun poème. Poètes d’opérette ou satire des mouvements littéraires bien réels, les deux sont envisageables. Ce Belano rappelle furieusement Bolaño alors que Lima est plus ectoplasmique. Et puis il y a la figure titulaire de Cesareana, découverte par hasard dans une soirée tequila, dont un seul poème nous est parvenu (il ressemble autant à une blague qu’au Chef d’œuvre inconnu) et qui disparaît dans les bleds poussiéreux du Mexique.


Pendant que je passe mon temps au lit avec Rosario, ai-je pensé, la poésie mexicaine d’avant-garde présente ses premières fissures.

Toute la journée déprimé, mais écrivant et lisant comme une locomotive.


Picabia, Portrait d'André Breton, 1919, coll. privée
La deuxième partie s’éparpille, touffue, et difficile à suivre, noyant Belano et Lima dans l’accumulation de mots. Plein de gens sont invités à raconter ce qu’ils savent d’eux. Quelquefois ce n’est pas grand-chose, presque rien, quelquefois c’est plusieurs mois de vie. Belano apparaît mystérieusement en gardien de camping en Espagne ou en photographe de guerre en Afrique. Lima est difficile à suivre, entre Paris et Israël. Qui cherche à recueillir ces témoignages ? Et pourquoi, dans quel but ? Cette quête s’autonomise.

Un roman comme une longue errance, une divagation qui s’égare entre l’histoire tragique et la farce grotesque. Qui sont les détectives ? Et sur quoi enquêtent-t-ils ? Est-ce bien important de le savoir ? Ce qui compte, n’est-ce pas l’histoire ? Mais il n’y a pas d’histoire. Une suite d’anecdotes désaccordées, entre lesquelles le lecteur se perd – qui sont tous ces gens – et se retrouve, et navigue à vue. Il reste un long discours, avec des clins d’œil et des références.


Le Mexicain égrenait dans un anglais parfois incompréhensible une histoire que j’avais du mal à comprendre, une histoire de poètes perdus, de revues perdues et d’œuvres sur l’existence desquelles personne ne savait un traître mot, au milieu d’un paysage qui était peut-être celui de la Californie ou de l’Arizona ou d’une région mexicaine limitrophe de ces États, une région imaginaire ou réelle, mais décolorée par le soleil et à une époque ancienne, oubliée ou qui du moins ici à Paris, dans les années soixante-dix, n’avait plus la moindre importance. Une histoire dans les extra-muros de la civilisation, lui ai-je dit.


On a aussi une satire des mouvements littéraires en -isme, une litanie de poètes, réels ou inventés, à la Prévert, comme une farce, un long défilé d’inconnus et de gens qui refont le monde en buvant de la bière et du café au lait. Il y a beaucoup d’allusions, aux surréalistes bien sûr, mais aussi à Rimbaud, à 1984, à Octavio Paz, aux écrivains espagnols et sud-américains, à la situation politique au Mexique et en Amérique du Sud en arrière-plan.

Les poètes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. Le roman fait du sur place malgré une grande boucle temporelle et des incursions dans divers pays du monde. L’écriture est rapide, ironique, plaisante, bourrée d'humour.

Il est fait allusion à 2666, un autre roman de Bolaño, encore plus gros, que je viens d’acheter et que je lirai donc prochainement !


Avec une voix d’outre-tombe don Pancracio a mentionné la foule de ses admirateurs. Ensuite la petite légion de ses plagiaires. Et pour finir l’équipe de basket de ses détracteurs.


Mon premier billet (je crois qu’il est meilleur que celui-ci).

 

 Bon pour le mois latino-américain d'Ingannmic et de Goran.




samedi 28 juillet 2018

On voit qu’un dieu a eu le soleil entre ses mains.

Jaime Casas, Le Maquilleur de cadavres, traduit du chilien par Julie Sanchez, parution originale 2007, édité en France par L’Atelier du Tilde.

Tout commence dans un village du Chili, au bord d’un lac. Arrive un couple, décidé à s’installer sur place. Le début d’une histoire ? Non, hélas, car il meurt dans la nuit. Mais presque en même temps un enfant naît, Pancho. C’est lui, le héros.
Pancho est le fils du croque-mort. Il est différent, un peu lent, il a un monde intérieur. Envoyé dans une petite ville pour aller au lycée, le voici pris entre Simon qui est un vieux vautour, Julián, tueur aux abattoirs, qui l’aime comme un fils, un médecin qui le prend en affection et une certaine Rosita. Pancho a des mains magiques. Avec elles, il sent, il devine, il forme. Elles sont parfaites pour l’amour. Mais ce qui intéresse Pancho, c’est l’âme des morts. À l’aide du médecin, il étudiera tous les muscles du corps, notamment ceux du visage, pour maîtriser les expressions. Il pourra alors redonner une seconde vie aux cadavres.

Il n’y avait pas d’images dans mon cerveau pour accompagner l’émotion que je ressentais en étant sur le point de toucher une preuve défunte de la plus noble de toutes les matières : la chair humaine. Pas de dépouilles, pas de boue ni de charogne mais une masse noble, qui avait d’abord été volonté, entente, excitation, plaisir, souffrance ; qui avait grandi petit à petit, se modelant dans le frôlement d’un siècle pour finir les yeux posés sur mon visage.

Ce roman frôle sans cesse le fantastique, avec cette omniprésence des morts. Pancho réalise des dissections, injecte du formol, étudie la putréfaction des corps. Par ses mains, lui parviennent des informations mystérieuses, du plus profond de l’intimité. Et pourtant, rien de surnaturel là-dedans. On vit et on meurt, il y a l’Église, il y a l’armée, les rumeurs, les accusations, les adultères. Le récit alterne les passages à la troisième personne et ceux à la première, du point de vue de Pancho, ce qui donne beaucoup de vie au roman et nous permet tour à tour de passer du héros aux autres personnages, et de connaître tout ce petit monde. Le tout avec beaucoup d’ironie.
Picabia, Le Baiser, 1923, GAM Turin.

Un roman qui vaut pour son atmosphère poétique et sa langue. L’auteur remercie en ouverture les personnes qui l’ont aidé à se familiariser avec les noms des muscles et des produits chimiques. Les termes très précis renforcent l’impression d’étrangeté. Une autre réalité s’impose au bout des doigts de Pancho, une réalité cachée sous la peau, celle des muscles qui contractent le visage et celle du plaisir aussi. La langue est tour à tour précise, technique, imagée et poétique. 
Un roman d'apprentissage très agréable à lire, avec des trouvailles surprenantes.

J’ai parcouru son corps en le frôlant du bout des doigts, millimètre par millimètre, soupir après soupir. Des papillons ont voleté sur ses mamelons rosés, des lapins se sont baladés sur ses fesses, des serpents ont rampé sur son dos et Velosito a appuyé, modestement, sur son pubis.
Rosita riait, plantait ses ongles sur la tête de lit, contractait tous ses muscles, serrait les dents, écartait les orteils et moi, je la volais à son orgasme à l’aide d’un petit pincement pour recommencer encore et encore.

Destination PAL. La liste de lectures d'été.

jeudi 5 janvier 2017

La vie moderne est ainsi. On vit et on meurt à la vitesse du son.

Luis Sepúlveda,  trois nouvelles lues en VO.

Diario de un killer sentimental1996 (Journal d'un tueur sentimental).
Le narrateur de Diario de un killer sentimental est un tueur à gages professionnel, qui connaît toutes les règles de la profession, mais qui est perturbé par un chagrin d’amour. Nous le suivons au cours de sa dernière mission, sur les traces d’un jeune homme brillant dont nous découvrons peu à peu la personnalité. L’attrait principal du récit provient du contraste entre le professionnalisme froid du tueur et ses affres intimes qui le contraignent à se parler devant le miroir pour se donner de bons conseils. Le récit est également marqué par un certain comique de répétition grâce aux scènes avec les chauffeurs de taxi – que le tueur déteste tous.

Yacaré, 1996.
Dans Yacaré, nous suivons un détective au service d’une compagnie d’assurance suisse enquêtant à Milan sur la mort suspecte des dirigeants d’une entreprise de maroquinerie trafiquant les peaux d’un petit crocodile d’Amérique du Sud. Où l’on voit Sepúlveda amener les habitants d’une forêt tropicale au milieu de l’hiver glacé d’une ville européenne.
Ces deux textes ne présentent pas de difficulté majeure à lire et  permettent de découvrir plein de mots vulgaires ou familiers, la langue semble plutôt couler de source.

Y así, pasé la noche de aquel mal día sin abrir la botella, aunque sentía unas ganas terribles de emborracharme, hablando con la foto del tipo que tendría eliminar, porque, por muy corrnudo que sea, une profesional siempre es un profesional.

C’est ainsi que je passai la nuit qui suivit ce jour exécrable sans ouvrir la bouteille, même si j’avais une envie terrible de me saouler, parlant avec la photo du type que je devais éliminer, parce que, tout cocu qu’il soit, un professionnel reste toujours un professionnel. 



Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar, 1996 (Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler)
 Ce court récit pour enfant est très connu. Il raconte comment une mouette se tue en se prenant dans une marée noire et parvient avant de mourir à confier son œuf à un gros chat d’Hambourg qui va devoir se démener, avec ses amis, pour assurer la survie du poussin (et lui apprendre à voler). C’est une histoire pour enfant, ce qui fait qu’elle est très facile à lire en espagnol. C’est surtout une belle histoire d’amitié entre des chats et un poussin mouette. Les humains ont naturellement le mauvais rôle, excepté quelques-uns, pour leur passion à détruire la planète. Chaque chat a sa personnalité (le vieux loup de mer jurant comme le capitaine Haddock m’a particulièrement plu). Une belle histoire.

Pero una promesa es une promesa y así, calentado por lors rayos del sol, se fue adormeciendo con el huevo blanco con pintitas azules muy pegado a su vientre negro.


Mais une promesse est une promesse et donc, chauffé par les rayons du soleil, il s’endormit avec l’œuf blanc moucheté de bleu collé à son ventre noir.

vendredi 4 décembre 2015

La peur est un immeuble : on la voit de loin.

Diego Vargas Gaete, L’Extinction des coléoptères, traduit de l’espagnol (Chili) par Julia Cultien, édition originale 2014, édité en France à L’Atelier du Tilde.

Petit roman très original qui raconte l’histoire étrange du Chili.

Au début du roman, Silvana Kunz est à la laverie et s’énerve contre la machine qui fonctionne mal. Un court-circuit électrique et hop, c’est fini. Mais en réalité tout commence. Nous allons en effet parcourir l’histoire de la famille Kunz, depuis l’arrivée du grand-père d’Allemagne jusqu’à la vie de la fille de Silvana (oui), alors même que celle-ci voyage à travers l’univers flottant de la mort. L’argent venu d’Allemagne, lui aussi, un sous-sol mystérieux, une fortune agricole, les affres d’une famille et d’un pays. Puis nous passons à la famille de l’agent d’entretien de la propriété des Kunz, qui ne semble guère mieux. On croise beaucoup d’insectes, avec leurs noms latins, qui se posent ici ou là, et une mystérieuse collection de pénis en plâtre.

- Les plantes émettent une aura, une vapeur qui les enveloppe, signala Ferdinand.
Silvana pensa que son père avait une fois de plus bu un peu trop et elle lui proposa de retourner à la maison.
- Tu ne comprends pas, murmura l’agriculteur. Papa Harald m’a appris à reconnaître quand c’est la bonne graine ou quand il vaut mieux repartir de zéro.
- Papa, il est tard, rentrons.
Chaque chose en son temps. Bientôt tu sauras voir cette vapeur laiteuse que dégagent les bonnes graines, dit-il en fixant son regard sur le ciel noir.
César, Compression de cageots, 1976, MAC Marseille.
En dépit de l’entrecroisement des personnages et des périodes, le livre se lit très facilement. C’est autant le portrait d’individus et de familles ravagés que celui d’un pays dont on se demande ce qu’il peut être, ainsi constitué. J’ai notamment apprécié le fait que de nombreux mystères ne sont pas éclaircis et que les éléments les plus improbables prennent peu à peu l’allure d’évidences incontournables. Le fantastique ou la simple fantaisie s’imposent avec leur clarté propre, c'est un grand plaisir à la lecture.

Ses pas s’enfoncent dans la boue tandis qu’elle marche en direction d’une plaine semée de blé. Les épis se meuvent dans l’effet du vent qui porte avec lui le parfum des cerises et de l’écume. Silvana ignore pourquoi, mais elle pense à son père et pleure sans pouvoir s’arrêter. Quand elle rouvre les yeux, pour la première fois et pour la seule fois de sa vie, elle perçoit l’aura qui flotte sur le blé. C’est une sorte de vapeur orangée, un œuf lumineux qui entoure les épis.

Merci Catherine pour cette lecture. Si vous aimez la littérature de langue espagnole, les éditions de l'Atelier du Tilde sont faites pour vous.