La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 17 juin 2025

Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

 

J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, parution originale 1955, traduit de l'anglais par Francis Ledoux pour l'édition de Christian Bourgois.

Vous connaissez l'histoire : celle d'une quête, qui est aussi un roman de découverte, d'apprentissage et d'aventure, où différentes espèces humaines s'unissent (ou pas) pour lutter contre un mal noir. Frodon le Hobbit doit détruire l'anneau de pouvoir synonyme d'asservissement et de destruction, dans une terre dévastée par la guerre, mais où les alliés surgissent – on est il y a très longtemps.

Nous allons effectuer une chasse qui fera l'étonnement des Trois Races apparentées : Elfes, Nains et Hommes. Sus, les Trois Chasseurs !

C'était une relecture, que j'envisageais depuis longtemps. Les longues heures de train jusqu'à Venise ont constitué la bonne occasion (un roman de voyage et de découverte, après tout). La visite de l'exposition Tolkien à la BNF en 2019 et la lecture du catalogue d'exposition m'en avaient donné envie. Mieux que la première fois, j'ai pu mesuré certains aspects que j'avais un peu négligés.

Tolkien raconte une histoire tout en présentant un monde, une double contrainte à laquelle font face d'inégale façon les auteurs de SF et de fantasy. Raconter une histoire, c'est-à-dire des péripéties, des personnages, des retournements de situation. Il y parvient notamment par l'alternance des points de vue, entre celui de la guerre contre Sauron et celui des Hobbits gravissant la montagne. Présenter un monde, c'est-à-dire les légendes et généalogies des uns et des autres, avec une abondance de noms propres, que l'on aura tendance à passer ou survoler comme non nécessaires à l'action. Le double défi est plus ou moins réussi selon les passages (coucou, ma grande sœur, qui n'a jamais réussi à sortir de la forêt, je crois). Il faut accepter de se prendre au jeu de ce qui mime une épopée à l'ancienne.

Quelque chose d'étrange est à l'oeuvre dans ce pays. Je me méfie du silence. Je me méfie même de la Lune pâle. Les étoiles sont faibles, et je suis fatigué comme je l'ai rarement été, fatigué comme aucun Rôdeur ne devrait l'être avec une piste claire à suivre.

Le début, consacré aux us et coutumes des Hobbits, ainsi qu'à une présentation des archives ayant servi à l'élaboration du roman, peut être particulièrement déroutant – mais Tolkien s'inspire de son travail d'érudit et d'éditeur de manuscrits anciens. C'est en tout cas une originalité et une audace, qui suggère combien l'auteur en a encore sous le coude.

- Toujours après une défaite et un répit, l'Ombre prend une autre forme et croît de nouveau.

- J'aurais bien voulu que cela n'eût pas à se passer de mon temps, dit Frodon.
- Moi aussi, dit Gandalf, comme tous ceux qui vivent pour voir de tels temps. Mais la décision ne leur appartient pas. Tout ce que nous avons à décider, c'est ce que nous devons faire du temps qui nous est donné. Et déjà, Frodon, notre temps commence à paraître noir.
Est-il utile de préciser que Tolkien écrit principalement pendant les années 1930-40 ?

Il y a aussi les poèmes et les chansons que récitent les personnages, qu'ils soient transmis par la tradition ou improvisés. Je me souviens les avoir passés en soupirant à ma première lecture, mais là, j'y ai été plus attentive. Je suis frappée par le thème de la nostalgie qui est omniprésent : regret du passé, de ceux qui sont partis en exil, de ceux qui savent qu'un jour ils partiront en exil... De fait, les héros sont destinés à se séparer et à ne plus se revoir. De même, après la disparition du mal, ils ne retrouveront pas leur terre telle qu'ils l'avaient laissée ; elle aura, elle aussi, souffert et subi les épreuves du temps. Cette nostalgie omniprésente donne à cette grande aventure toute sa poésie.

Où sont maintenant le cheval et le cavalier ? Où est le cor qui sonnait ?

Où sont le heaume et le haubert, et les brillants cheveux flottants ?
Où sont la main sur la corde de la harpe, et le grand feu rougeoyant ?
Où sont le printemps et la moisson et le blé haut croissant ?
Ils ont passé comme la pluie sur la montagne, comme un vent dans les prairies.
Les jours sont descendus à l'ouest dans l'ombre derrière les collines.

Cela reste un roman viril. Les hommes chevauchent, se battent, gouvernent et se retrouvent dans les auberges – il faut vraiment être une femme exceptionnelle pour y avoir droit.

Je dois dire que l'imaginaire de Tolkien est assez kitsch, avec des rois nobles et beaux, et leurs pierres magiques, et leurs épées scintillantes, et tout leur costume chamarré (je pense à la peinture préraphaélite et à son goût pour le joli Moyen Âge). Cela peut nous faire sourire. Il y a ainsi un navire en forme de cygne ou une couronne avec des ailes faites de perles.
Rossetti, Leg de Saint George, verre 1862 V&A



Mais ce n'est pas votre propre Comté, dit Gidor. D'autres ont résidé ici avant que les Hobbits n'existassent ; et d'autres y résideront de nouveau quand les Hobbits ne seront plus. Le vaste monde vous entoure de tous côtés : vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures.
De fait, si l'on a souvent en tête l'image d'une Comté idyllique, avec ses petits cottages bien cultivés, il s'agit d'une illusion et les Hobbits risquent d'être violemment réveillés s'ils n'y prennent pas gare. Chacun doit avoir vaguement conscience que rien n'est éternel.

Les Hobbits entendirent parler des Grands Galgals et des tertres verts, des cercles de pierres sur les collines et dans les creux parmi les hauteurs. Les moutons bêlaient en troupeaux. Des murs verts et des murs blancs se dressaient. Il y avait des forteresses sur les Hauts. Des rois de petits royaumes se battaient entre eux, et le jeune soleil brillait comme du feu sur le métal rouge de leurs neuves et avides épées. Il y avait des victoires et des défaites ; et des tours tombaient, des forteresses étaient incendiées et des flammes montaient dans le ciel. De l'or était entassé sur les catafalques des reines et des rois morts ; et des tertres les recouvraient et les portes de pierre étaient closes ; et l'herbe poussait sur le tout. Des moutons s'avancèrent un moment, mais bientôt les collines furent de nouveau vides.
Si ce n'est pas une esthétique des ruines, ça ! S'agit-il du lointain passé et des ruines des civilisations ou de l'avenir ou d'une vision poétique ? Les moutons reviennent sur les champs de bataille et les nuages viennent obscurcir le soleil, comme les arbres repousseront sur les champs de bataille de la Somme.

Son esprit se libéra de toute sa politique et de ses trames de peur et de perfidie, de tous ses stratagèmes et de ses guerres, un frémissement parcourut tout son royaume, ses esclaves fléchirent, ses armées s'arrêtèrent, et ses capitaines, soudain sans direction, hésitèrent et désespérèrent. Car ils étaient oubliés.
Le point fort d'avoir un méchant non-incarné. Il apparaît et disparaît, suivant ceux qui lui obéissent sans le connaître. Impossible à combattre frontalement, le lecteur se dit qu'il ne disparaîtra jamais réellement de la Terre du Milieu.

J'ai évidemment relu le catalogue de l'exposition.

Tolkien, J. R. R. sur le blog :


jeudi 12 juin 2025

Des fois nous n'avons rien de plus qu'un œuf et un thé fait avec de l'eau minérale.

 

Un voyage Marseille-Rio 1941, textes et photographies de Germaine Krull et de Jacques Rémy, introduction d'Olivier Assayas, 2019, paru chez Stock (qui aurait pu se payer une correctrice).

Partir de Marseille en 1941 et fuir, fuir...

Nous sommes nombreux à avoir vaguement entendu parler de ce bateau – rafiot mythique – qui emmena, en pleine Seconde guerre mondiale, quelques intellectuels français – et beaucoup d'autres gens – de Marseille à la Martinique. Par exemple, sur le site de RFI, la rencontre entre André Breton et Aimé Césaire. Il y a quelques livres là-dessus.

Il y a un très grand poète français à bord, un écrivain politique de renommée mondiale, des peintres, des écrivains de cinéma et de théâtre.

Mais ce volume est un objet disparate. En introduction, Olivier Assayas raconte le fatras de papiers et de photographies retrouvés chez son père, Jacques Rémy, et ses tentatives pour comprendre qui a pris les photos et où et quand. Une quête compliquée, faite d'oublis et de découvertes fortuites.

Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, les cuisines sur le pont.

Le volume rassemble ensuite plusieurs textes.

« Sur un cargo » de Jacques Rémy évoquant le voyage sur le Capitaine-Paul-Lemerle. Le bateau est surchargé, 300 personnes. Des cabanes d'un côté pour les sanitaires hommes et des cabanes de l'autres pour les sanitaires femmes. Les cuisines sur le pont, on mange par groupe de 8 ou 10. La promiscuité. La présence d'une drôle de société. Les fêtes du passage de l'Équateur, étonnantes.
« Camps de concentration à la Martinique » de Germaine Krull (photographe allemande, mais le texte est en français), qui raconte également le voyage sur le bateau, mais aussi le séjour, si l'on peut dire, au lazaret à la Martinique. Pas d'eau, peu de nourriture, la misère, les gardes. Fort-de-France, c'est encore Vichy, mais ce sont aussi les colonies.
« La Guyane française – le bagne de France » de Germaine Krull. Elle a réussi à partir de la Martinique vers le Brésil, sur un petit bateau qui fait escale à Saint-Laurent-du-Maroni. Ce sont les dernières années du bagne et de l'indignité. Le portrait des ceux qui sont condamnés, de ceux qui ont purgé leur peine et qui sont obligés de rester là, de la police française des colonies. Rien n'a bougé depuis le passage d'Albert Londres.
« Mes amis les forçats » de Jacques Rémy, qui s'est retrouvé sur le même bateau et a fait la même escale.
Quelques mots conclusifs d'Olivier Assayas évoquant l'arrivée à Rio de Janeiro de Jacques Rémy et de Germaine Krull, ainsi que la tournée de la troupe de Louis Jouvet.
Quelques pages d'Adrien Bosc (qui a par ailleurs commis un Capitaine sur ce fameux voyage) qui ajoute des informations supplémentaires.
Le tout est illustré par les photographies de Germaine Krull – quelle photographe ! Il faut dire qu'elle a eu une de ces vies ! – et par quelques dessins de Vlady Serge (fils de Victor Serge) et par des photos de la famille Assayas.
La file d'attente au lazaret de la Martinique.

On s'y perd un peu. C'est que l'histoire s'éparpille entre les personnes et leurs valises. Mais c'est passionnant. Les récits racontent à la fois l'horreur, ceux qui fuient le nazisme et qui ont tout perdu, ceux qui sont maltraités par l'administration française, et l'espoir, ceux qui ont réussi à échapper, qui espèrent reprendre une autre vie et retrouver leurs proches. Au milieu de tout ça, en Guyane, les détenus et les anciens détenus sont échoués sans aucun espoir de sortie.

Oui, ces pauvres émigrants entassés dans un cargo, naviguant vers une lointaine Amérique, repérsentent une somme de force, de courage, d'énergie et de chance exceptionnelle.

Maintenant ils se reposent. Ils ont soutenu une rude bataille. Pour partir. Ils vont en soutenir une autre, plus rude encore. Pour vivre. Maintenant ils sont en entracte. Malgré la mauvaise nourriture et l'inconfort, ils sont en vacances. Ils ont le droit de se reposer.

Assayas raconte aussi ses efforts pour démêler le qui du quoi, ses erreurs, notamment dues au fait que les documents qu'il trouve sont tous faux (faux contrat de travail, faux certificat de baptême, etc.). C'est qu'il faut se débrouiller et se cacher.

Les photos ne sont pas spectaculaires, montrant un quotidien sans éclat, un voyage en bateau dont il est difficile de comprendre les enjeux : des hommes torse nu sur un bateau, des marins, l'embarquement du bétail lors d'une escale à Casablanca, la mer, la fête de Neptune comme un étonnant moment de Carnaval.

Harassée de fatigue, les nerfs absolument à bout, prise dans cette nuit où tout semble fantastique, où les arbres prennent des formes gigantesques, je m'assois quelque part en face de la mer sans espoir et en réalisant à peine notre grande désillusion.

C'est ici que débarquent tous ceux que la justice de France a condamnés à mourir doucement et jour par jour.


Le bagne en Guyane : habitation d'un bagnard libéré et un buffle dans le cimetière.

J'ai acheté ce livre aux Rencontres photographiques d'Arles où les photos de Krull étaient exposées.
Après cette lecture, j'ai ouvert les premières pages de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955) (un livre que j'apprécie peu), où il est également brièvement question de ce voyage et de ce lazaret.

L'équipage avait construit deux paires de baraques de planches, sans air ni lumière ; l'une contenait quelques pommes de douche alimentées seulement le matin ; l'autre, meublée d'une longue rigole de bois grossièrement doublée de zinc à l'intérieur et débouchant sur l'océan, servait à l'usage qu'on devine ; les ennemis d'une promiscuité trop grande et qui répugnaient à l'accroupissement collectif, rendu d'ailleurs instable par le roulis, n'avaient d'autre ressource que de s'éveiller fort tôt.

C'était un peu comme si, en permettant notre embarquement à destination de la Martinique, les autorités de Vichy n'avaient fait qu'adresser à ces messieurs une cargaison de boucs émissaires pour soulager leur bile.

Le saviez-vous ? Une émission de France Culture résume tout cela en seulement une heure ! Il y a des passages très intéressants sur Césaire. Cela m'a donné envie de le lire.

Plaque visible aux Invalides, Musée de l'armée.

Je pense avoir épuisé ma bibliothèque sur le sujet. Récapitulatif :

 










mardi 25 mars 2025

Là où il n’y avait rien, la tempête se déchaînait en vain.

 

Albert Cossery, Mendiants et orgueilleux, 1955 (réédité il y a quelques années par Joelle Losfeld).

 

Dans une ville qui n’est pas nommée, mais que l’on peut supposer être Le Caire du tout début des années 50, et dans son quartier populaire, tout commence avec Gohar, ancien professeur de philosophie de l’université, qui a renoncé à tout – sauf au hashish. La journée débute sous l’angle du grotesque et du tragique, mais cela n’a pas d’importance, et Gohar se met en quête de ses amis, El Kordi, un jeune fonctionnaire plein de hautes idées romantiques et Yéghen. Gohar et Yéghen sont mendiants et détachés de tout. Sauf qu’un crime est commis (je n’en dis rien, mais le roman en dit tout). Entre alors en scène Nour El Dine, officier de police, homosexuel honteux, qui se prend tout de suite de sympathie pour ses interlocuteurs pourtant suspects.


Il détestait s’entourait d’objets ; les objets recelaient les germes latents de la misère, la pire de toutes, la misère inanimée ; celle qui engendre fatalement la mélancolie par sa présence sans issue. (…) Le dénuement de cette chambre avait pour Gohar la beauté de l’insaisissable, il y respirait un air d’optimisme et de liberté.


J’ai beaucoup aimé cette plongée dans un monde de ruelles et de cafés. Le détachement de nos mendiants peut agacer, car empreint de supériorité et d’égoïsme, mais il en impose et produit des scènes réjouissantes. J’ai aimé le personnage de Nour El Dine, en proie à toutes les contradictions humaines, autoritaire et fermé, sensible et curieux, mais également celui de Yéghen, vendeur de hashish, poète, tourment de sa mère, capable de sacrifice et d’abnégation.

Il y a beaucoup d’humour, notamment une scène à l’hôtel où il n’y a pas assez d’édredons pour toutes les chambres.

Le petit bémol, c’est qu’évidemment, c’est un roman des années 50, un roman de mecs, mais bon, on en a vu d’autres. Les femmes y sont peu nombreuses et servent de décor.

Le cœur du roman est constitué par l’évocation des rues du Caire, celles de la ville européenne, fausse et maussade, à l’opposé des ruelles boueuses pleines de vie.

Drack-oub, pseudonyme de François Bouchard, Le café maure (Narbonne, Palais Musée des Archevêques)

 


À une table voisine, deux vieux cheiks atteints de cécité totale discutaient les mérites artistiques d’une mosquée célèbre. L’un d’eux finit par traiter l’autre de faux aveugle. Cet outrage manifeste rompit net leur entretien.

 

Nour El Dine rêva à ce que serait la douceur d’être un mendiant, libre et orgueilleux, n’ayant rien à perdre. Il pourrait enfin s’adonner à son vice, sans crainte et sans honte. Il serait même. Fier de ce vice qui avait été durant des années sa pire torture. Samir lui reviendrait. Sa haine tomberait d’elle-même, lorsqu’il se présenterait à lui dépossédé de ses emblèmes d’autorité, lavé de ses préjugés et de sa morale visqueuse.

 

N’empêche que l’on aimerait bien se poser, un soir, au Café des Miroirs, et écouter les conversations.



jeudi 30 mai 2019

J’aime l’Amérique plus que tout autre pays au monde et, pour cette raison précise, je revendique le droit de la critiquer constamment.

James Baldwin, Chronique d’un pays natal, traduit de l’américain par J. A. Tournaire, recueil d’articles, parution originale en livre en 1955, édité en France par Gallimard.

Recueil d’articles et de petits essais, à l’approche un peu plus ardue que dans Retour dans l’œil du cyclone, mais avec néanmoins plein de choses passionnantes.
Tout d’abord, trois articles qui tournent autour de la littérature et du cinéma, des noirs dans le roman américain, des auteurs noirs, du cinéma noir, avec La Case de l’oncle Tom et Richard Wright. Quelquefois un peu théorique, surtout si on n’est pas familier de ces sujets comme moi, mais Baldwin propose des réflexions étendues qui remettent ces différentes œuvres dans le contexte plus large des États-Unis. On y retrouve ce ton implacable, à la fois ironique, plein de rage contenue et de distanciation critique. Baldwin possède cette capacité d’alterner entre ses propres impressions et souvenirs et une pensée théorique globale, à l’échelle du pays. Cette solidité argumentative est assez impressionnante, j’avoue !

Le plus dur dans tout cela était que je me trouvais forcé d’admettre quelque chose que je m’étais toujours caché à moi-même (une chose que le Noir américain a dû se cacher à lui-même parce qu’elle conditionnait sa condition sociale) : ma haine et ma peur des Blancs. Ceci ne signifiait pas que j’aimais les Noirs ; au contraire, je les méprisais, peut-être parce qu’ils n’avaient pas su produire Rembrandt. En fait, c’est le monde entier que je redoutais et haïssais. Et cela signifiait, non seulement que je lui conférais par là un véritable pouvoir de vie ou de mort sur moi-même, mais encore que dans ces limbes autodestructeurs je ne pouvais espérer arriver un jour à écrire.

Puis, trois articles sur Harlem et le moment de la mort de son père, en 1943. Ici les thématiques politiques s’entrecroisent avec les notes autobiographiques et avec le portrait de la famille. Le ton se fait ici plus personnel et touchant. Il y a aussi le portrait du quartier de Harlem, de sa population, de son climat explosif, de sa pauvreté.
Enfin, trois articles écrit depuis Paris et la Suisse. Ces séjours prolongés en Europe amènent Baldwin à réfléchir sur son identité, celle des noirs américains, celle des noirs africains (à l’époque, la décolonisation commence tout juste), celle des blancs américains et celle des blancs européens. Là encore, je suis plus sensible au témoignage qu’à la théorie, mais que cette lecture est enrichissante ! Sous l’écriture de Baldwin, les évidences et les a priori, parce qu’on est trop faignant pour réfléchir, se fissurent tandis que des réalités brutales sont mises en lumière sous nos yeux.

C’est donc une erreur sentimentale de croire que le passé est mort ; cela ne signifie rien de dire que tout est oublié, que le Noir lui-même a tout oublié. Ce n’est pas une question de mémoire. Œdipe ne se souvenait pas de ses fers et pourtant les marques qu’ils avaient laissées attestaient le destin vers lequel ses pieds le conduisaient. L’homme ne se rappelle pas la main qui l’a frappé, les ténèbres qui l’ont terrorisé lorsqu’il était enfant, et pourtant cette main et ces ténèbres demeurent en lui, inséparables de lui à jamais, elles font partie de l’égarement qui l’agite chaque fois qu’il songe à s’enfuir.
Paul Colin, Joséphine Baker, crayons, Mucem.
De façon générale, Baldwin montre très bien comment la situation des États-Unis (la traite, l’esclavage, la ségrégation, le racisme) engendre de violents conflits d’identité à la fois chez les blancs et chez les noirs, et donc une fatigue mentale permanente, pour l’individu face à son miroir, mais aussi dans le cadre des relations sociales. En même temps, en tant que noir américain de New York, il a l’habitude du fonctionnement mental des blancs new yorkais, mais se trouve désarçonné par les blancs du Sud des États-Unis (où il est gravement en danger) et par les blancs européens. Il montre aussi comment aux États-Unis les blancs et les noirs vivent ensemble, bon gré mal gré, et comment leur destin est désormais inextricablement lié. La présence ancienne des noirs sur le sol des États-Unis a contribué à façonner l’identité même des américains, blancs et noirs, contrairement à l’Europe. Oui, c’est aussi une façon de réfléchir sur l’Europe. Encore une fois, il est aussi exigeant envers les blancs qu’envers les noirs.
Je note l’état de vétusté des immeubles parisiens immédiatement après la guerre (avec des pages proches de celles lues chez Michel Tremblay).

Il en résulte que deux Américains, un Noir et un Blanc, ne discutent pas du passé, sauf par allusions prudentes et rapides. Ils sont par contre tout à fait disposés l’un et l’autre – faisant ainsi preuve de beaucoup de bon sens – à remarquer que l’on a considérablement exagéré l’importance de la tour Eiffel.

Joyce a raison de dire que l’histoire est un cauchemar – mais c’est peut-être le cauchemar dont personne jamais ne peut vraiment s’éveiller. Les hommes ne peuvent échapper au piège de l’histoire pas plus que l’histoire ne peut échapper au leur.

 Baldwin sur le blog :
La Conversion - Un roman que je vous conseille extrêmement vivement.
Retour dans l'oeil du cyclone


jeudi 14 décembre 2017

La vie, c’est quelque chose d’acharné, de furieux, et Maggie l’a dans le ventre.


Tennessee Williams, La Chatte sur un toit brûlant, texte adapté par André Obey, création 1955.

Une relecture ravie.
Cette pièce de théâtre est un huis-clos familial. C’est l’anniversaire de Grand-père sur lequel plane la menace d’un cancer foudroyant. Et il est très riche. Autour de lui, deux fils et deux brus. D’un côté un gars sérieux à cinq (bientôt six) enfants et de l’autre Margaret et Brick, qui se font la guerre. Et Brick boit, boit, boit.

Nous boirons tous les deux, dans cette chambre que la mort a traversée.

Tout t’abord, un mot sur le titre, qui est tout de même bien intriguant (sacrée trouvaille !). C’est Margaret elle-même qui se qualifie ainsi. La voici, belle, guerrière, armée de toutes ses griffes, dansant sur le toit brûlant une partie endiablée pour reconquérir son mari et ne pas laisser la fortune lui échapper. Pas question de se reposer, elle est à l’attaque. Et autour d’elle se déploie une famille qui lui est plutôt hostile dans l’ensemble.

Tu as toujours, maintenant, la voix d’une femme qui court en criant : « Au feu ! »

Difficile également de faire abstraction de l’arrière-plan social de la pièce. Nous sommes dans le Mississippi, sur une immense plantation de coton. Tous les maîtres sont blancs, tous les serviteurs sont noirs. Les hommes se doivent d’être virils et les femmes fécondes.
Je pense que j’avais été assez décontenancée à ma première lecture, car les rapports de force entre personnages peuvent être inattendus. Depuis, j’ai eu la chance d’assister à une extraordinaire représentation de Soudain l’été dernier et j’ai pris plaisir à tracer des liens entre les deux pièces. La Chatte fait la part belle aux rapports de force entre personnages : Grand-père déteste Grand-mère et son fils aîné, Grand-mère essaie d’aimer tout le monde, mais ne cache pas ses préférences, le frère et sa femme semblent odieux et parfaits – quant à Brick et Margaret… Encore une fois la sexualité, la question de la virilité, de l’homosexualité masculine, de la femme objet est au cœur des souffrances des personnages. Mais encore une fois, la vérité et la vérité au sein de la famille est le sujet principal de la pièce. Il est sans cesse question de mensonges et de dissimulations, que ce soit aux autres, ou à soi-même. Et encore une fois, on a un sacré rôle féminin. Et on retrouve les mêmes enfants pauvres qui regardent les riches.
Une pièce très réussie, même si l'intrigue est plus classique et la tension dramatique moins forte que dans Soudain, l'été dernier.

Quelle fête c’était de coucher avec toi ! Au lit aussi, ton charme était l’indifférence, un charme lent, lointain, tranquille, si naturel ! Tu faisais ça nonchalamment, avec une sorte de courtoisie : « Après vous, madame, je vous en prie !... » Quelle merveilleuse indifférence !


 Oui, parce que la dernière tirage de la pièce correspondent aux paroles dites par Nathalie Baye avant la chanson.