La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 3 juillet 2025

C'est à cause de ses bavardages qu'il est ici.

 

Ivo Andrić, La Cour maudite, publication 1954, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, édité en France par Noir sur blanc.

Un petit livre ; une agréable lecture.

Au début du roman, dans un coin paumé de Bosnie, un moine vient de mourir et ses frères font l'inventaire de ses affaires. L'un d'eux se remémore les histoires qu'il racontait, souvenirs d'un lointain séjour dans une prison de Constantinople.

Avec une telle façon de raconter, il restait évidemment des vides et des éléments inexpliqués, mais le jeune homme n'osait pas interrompre le récit pour revenir à eux et poser des questions. Chacun a en effet le droit de raconter à sa guise.

On est à une époque pas très bien définie, quelque part au XVIIIe ou au XIXe siècle. Fra Petar, le moine, passe deux mois dans cette cour fermée, avec un gardien-chef grotesque qui fait régner la terreur, et il se lie d'amitié avec d'autres hommes, échoués là comme lui. C'est que Fra Petar sait écouter. Certains ne disent pourtant rien. D'autres racontent des histoires de femmes. Un homme égaré parle, parle, parle à n'en plus finir, racontant le vrai et le faux. Un jeune homme cultivé de Smyrne raconte l'histoire extraordinaire d'un frère de calife exilé.

Y arrive et y transite tout ce qui est quotidiennement arrêté dans cette ville étendue et surpeuplée, pour cause de délit ou suspicion de délit ; des délits, il y en a beaucoup et de toutes sortes, et la suspicion, elle, se diffuse activement, en long, en large et en profondeur.

En environ 120 pages, Andrić dresse le paysage de cet empire autoritaire et paranoïaque, mais où les hommes semblent s'enfuir eux-mêmes dans leur propre monde de mots, chacun campant un personnage. De Constantinople Fra Petar aura seulement une vision fugitive et nocturne, empreinte de mélancolie.

Grosz, Trois prisonniers jouant aux cartes, 1928, Stiftung Stadtmuseum Berlin

C'est l'hiver, la neige a tout recouvert jusqu'aux portes des maisons, enlevant aux choses leur forme réelle et ne laissant partout qu'une seule couleur et une seule apparence. Dans cette blancheur, le petit cimetière a lui aussi disparu, et seuls les sommets des plus hautes croix émergent de la neige profonde.

C'est le début.

Mais il parlait avec la même vivacité et le même sens du détail de la vie à la Cour en général et des individus intéressants, ridicules, pitoyables, dérangés qui y vivaient ; ils lui étaient plus proches et il les connaissait mieux que les bandits, les assassins et les sinistres criminels qu'il avait évités autant qu'il avait pu.

J'aime bien la petite confusion possible entre la Cour (maudite, celle de la prison) et la Cour (royale, celle du sultan). On a une microsociété avec ses personnages phares et ses figurants de l'arrière-plan, ses lois secrètes et ses préceptes.


Ivo Andrič  sur le blog (tous les livres sont traduits par la même traductrice) :
Le Pont sur la Drina qui m'a laissée sur ma faim.
La Chronique de Travnik qui m'a beaucoup plu.
J'ai essayé de lire Les Contes de la solitude, mais je n'ai pas accroché. Je sais pourtant que le recueil a rencontré un certain succès.


mardi 25 juin 2024

La jeune fille se laissa tomber, défaillante, dans les bras du héros, qui l’emporta dans sa barque.

 


August Šenoa, Prends garde à la main de Senj, parution originale 1876, traduit du croate par Chloé Billon, édité en France en 2023 par Faustine.

 

Au commencement, en 1600, une belle jeune fille échappe à un riche vénitien qui veut s’emparer d’elle et elle s’enfuit auprès d’un courageux jeune homme.

Ensuite, nous entrons dans la grande histoire : celle de la forteresse de Senj (actuelle côte croate) où vivent les Uscoques qui sont qualifiés aussi bien de guerriers que de pirates, mais qui sont censés être payés par les Habsbourg contre les Ottomans et surtout contre Venise. Sauf que la Sérénissime est décidée à se débarrasser de cette engeance par un blocus maritime, la trahison, la tromperie, tout ça… Est-ce que Senj réussira à être libre et notre jeune fille à garder son beau fiancé ?


Un homme grand, large, au torse puissant, entra dans la pièce. Il avait le visage long et pâle, mais beau, ses yeux noirs dansaient comme la foudre sur la mer, sa barbe noire lui tombait jusqu’à la ceinture, ses cheveux étaient coupés court. Ce corps robuste et harmonieux était vêtu d’une robe de toile bleue, d’étroits pantalons noirs, et sa tête était coiffée d’un bonnet rouge.


C’est un grand roman de cape et d’épée (Alexandre Dumas n’est pas si loin), d’amour et de férocité, à la sauce du XIXesiècle – très divertissant. En 230 pages, nous parcourons aussi bien les rues et la forteresse de Senj, les palais vénitiens, la cour des Habsbourg, que les petites maisons où les Uscoques souffrent la violence de la guerre.


La mer étale se déroulait comme de la soie verte, et le jeune soleil de mai dardait son or sur les vagues de la mer croate, par-delà les îles de Krk, Rab et Prvić ; le soleil de mai se dressait au-dessus des remparts et de la tour de la ville de Senj qui, ceinte d’une épaisse forêt de chênes, se pressait, ombrageuse, à l’abri des sommets des monts Vratnik, Orlovo gnijezdo et Trbušnjak.


Écrit sans prétention, la seule difficulté provient peut-être de l’abondance de noms propres et de personnages, entre lesquels il peut être difficile de se repérer, mais cela campe une atmosphère de passion. Les personnages sont taillés au sabre, avec un certain pittoresque. J’ai apprécié les évocations du paysage avec la bora – le vent – qui souffle sans cesse et tient peut-être la première place sur cette mer Adriatique, la lune et l’écume des vagues.

La petite touche XIXe siècle, c’est aussi que les Uscoques du roman se définissent sans cesse comme croates. On est à l’époque des grandes épopées littéraires historiques pour tous les peuples d’Europe.

Casque de parade en acier XVIe siècle, Palais Royal de Turin 


Ici les méchants sont méchants, les jeunes filles pures, les héros à la large poitrine, les traîtres punis. Je l’ai lu en partie dans le bus, sur l’autoroute, pour aller travailler, et c’était une lecture agréable, distrayante et dépaysante, un plaisir. 

 

Un jour trouble s’étendait sur la ville, des nuages gris se pourchassaient dans le ciel, la mer clapotait dans le port vide, léchant la plage comme un serpent qui traque sa proie, et des hauteurs sifflait la bora, étouffant le triste gémissant des cloches de l’église, les coups sourds des tambours ; par instant seulement, on entendant les pas lourds des sombres arquebusiers, qui patrouillaient en petits groupes pour fouiller toutes les maisons uscoques, pour y prendre toutes les richesses qu’ils y trouvaient.

 

Si vous avez besoin d’un pense-bête sur les Uscoques, voici le lien Wikipedia. À noter que George Sand leur a consacré une nouvelle, qui n’a pas l’air folichonne, et que le roman de Šenoa a été adapté en BD par Andrija Maurović.

 

Grand merci à Vincent Didelot des éditions Faustine pour sa confiance et à Passage à l’Est pour avoir servi d’intermédiaire.



 

lundi 9 octobre 2023

En un mot, l’époque ne promettait rien de bon.

 


Ivo Andrić, La Chronique de Travnik, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, parution originale 1942.

 

En 1806, la rumeur se répand : Napoléon va nommer un consul à Travnik, c’est-à-dire une petite ville de Bosnie où réside le vizir turc. Qui dit consul français, dit consul autrichien, forcément. C’est ainsi que débute l’ère des consuls, qui s’achèvera en 1814.


Les événements éclataient de tous côtés, se bousculaient et se heurtaient les uns aux autres dans toute l’Europe et dans le grand empire Ottoman, parvenant même jusqu’à cette vallée encaissée où ils s’arrêtaient comme des torrents ou des alluvions.


Ce bon gros roman historique (670 pages quand même) se lit étonnamment bien. Nous suivons la difficile vie de Daville, le consul français, dans cet endroit hostile, à l’hivers interminable, à la population incompréhensible, à une époque incertaine et angoissante. C’est que Daville a traversé la fin de l’Ancien régime, la Révolution, la Constituante et la Terreur, les débuts de Bonaparte. Il est sans cesse fatigué de ces nouvelles guerres qui ne semblent jamais devoir s’arrêter. D’autant que les sultans et vizirs ottomans se succèdent, accompagnés de leurs mamelouks ou de leurs janissaires, qu’ils ne sont guère aimés des Turcs locaux, mais encore moins des bosniaques, sans oublier les catholiques (qui détestent les jacobins) et les orthodoxes (qui attendent la Russie), ni les fous, ni les ivrognes, et cet étrange homologue autrichien.


Lorsque après neuf milles de route il s’arrêta dans le défilé rocheux qui domine la Misa et qu’il embrassa du regard le désert de pierre qui s’ouvrait devant lui ainsi que les rochers abrupts couleur de plomb, éclaboussés de rares touffes de végétation grisâtre, il fut assailli par un souffle, venant du côté bosniaque, le silence inconnu d’un monde nouveau.


C’est le bout extrême de l’Empire sur ces routes de montagne, c’est la fin de l’Occident (en plein empire ottoman, il est légitime de parler de l’Orient pour désigner la Bosnie, mais c’est un peu décalé pour notre époque). Les consuls, français et autrichiens, le vizir, ne sont-ils pas tous un peu en exil dans ce pays hostile ? Ils finiront par s’en aller, par poursuivre leur carrière ou être relégués dans un coin de steppe, et la petite ville reprendra son cours.

A. Flandrin, Portrait d'homme,1834 privé

Ce roman m’a paru plus réussi que Le Pont sur la Drina. Si l’on y retrouve la même mélancolie et la même tristesse devant l’inexorable délitement des vies et des sociétés, le texte est moins répétitif. Plusieurs personnages sont dignes d’intérêt et nous suivons leur destinée avec plaisir.

Andrić écrit en 1942. Il laisse la parole de la fin à un long monologue prononcé par un juif, dont la famille a fui l’Andalousie il y a longtemps et qui a échoué là, sous la coupe des vizirs, des gens qui parlent mal toutes les langues de la région, mais parviennent à s’accrocher à la montagne, des exilés qui aideront la France jacobine en déroute.

 

L’on ne pouvait s’abriter nulle part du vacarme et du bruissement de ces eaux, ni se protéger du froid et de l’humidité qi s’en dégageaient, car ils pénétraient dans les pièces et se glissaient dans les lits. Chaque être vivant ne se défendait plus que par sa propre chaleur, la pierre dans le mur suait d’une sueur froide, le bois devenait glissant et cassant. Devant cet assaut mortel de l’humidité, tout se contractait, se rétractait et prenait la forme offrant la meilleure résistance ; la bête se blottissait contre la bête, la graine se taisait dans la pierre, les arbres trempés et transis cachaient leur souffle retenu dans leur sève et leurs chaudes racines.

 

Daville regardait avec admiration ce monument de douleur qui mentait si tranquillement et si dignement. Ce que le vizir disait allait totalement à l’encontre de la réalité, mais le calme et la dignité avec lesquels il le disait constituaient en eux-mêmes une puissante et provocante réalité.

 

Ayant déjà lu Le Pont sur la Dina, je vais pouvoir à mon tour me tourner vers les récits beaucoup plus courts d’Andrić, qui ont déjà été lus sur d’autres blogs.

Ce billet est une lecture commune avec Passage à l'Est qui a lu les Contes de la solitude. La LC marque l'anniversaire de l'auteur.

 


jeudi 23 mars 2023

Être tout simplement un homme, c’était déjà impossible.

 

Slobodan Šnajder, La Réparation du monde, traduit du croate par Harita Wybrands, parution originale 2016, édité en France par Liana Levi.

 

Au début du roman, en 1770, dans des campagnes misérables de l’empire austro-hongrois, il n’y a rien à manger et il est facile de se laisser séduire par des idées guerrières. Le jeune Kempf se décide à partir, avec d’autres paysans, vers les terres fertiles de la Transylvanie. C’est ainsi qu’il devient le vieux Kempf, l’ancêtre d’une ligne allemande, mais en Slavonie ( ?).

Le personnage du livre est son descendant, Kempf, jeune homme de culture allemande et slavonne dans cette région amenée à devenir un bout de la Croatie. Mais avant, il y a la Seconde guerre mondiale et ses idées nauséabondes. Voici Kempf, en tant qu’allemand vivant à l’extérieur du Reich, volontaire-forcé de la Waffen-SS. Il ne veut pas tuer de civils, il déserte, est tenté par l’armée polonaise, mais il y a aussi l’armée soviétique, et après-guerre tant d’horreurs à supporter et à réparer. Il y a aussi Vera, combattante croate, fidèle de Tito. Et le narrateur qui n’est pas encore né, loin de là, mais qui commente le destin de ses futurs parents.


La langue se réjouit peut-être de ce genre de non-sens, du moins elle n’a rien contre. Les hommes eux les apprécient moyennement, fussent-ils des « Volksdeutsche », des « Allemands du peuple », cette sous-espèce d’Allemands qui n’est pas née dans le Reich.


C’est un drôle de livre. Je m’attendais vaguement à un genre de vaste fresque qui traverse le centre de l’Europe et le XXesiècle, comme nous en lisons quelquefois. Mais c’est un peu différent. D’abord, il y a des passages presque philosophiques, car Kempf ne manque pas de s’interroger sur le sens de la vie, sur l’existence de Dieu, et ce que signifie la fidélité aux siens, le hasard d’être du bon ou du mauvais côté, etc. Et puis, il n’y a jamais très loin le récit d’un rêve, le souvenir d’un conte, l’espoir d’un peu de surnaturel, l’impression de voir passer le messager du Mal. La thématique multiforme et récurrente des rats et des fourmis contribue aussi à créer cette atmosphère d’étrangeté.


Il n’y a plus d’enfants. À la question de savoir où sont les enfants, personne ne sait répondre. Est-ce la montagne qui les a avalés ? Quelle flûte ces enfants ont-ils suivie ? Combien y a-t-il au monde de ces attrapeurs de rats, de ces joueurs de flûte qui reviennent toujours, presque identiques, en adaptant le son de leur flûte à l’esprit du temps ?


J’avoue avoir eu un peu de mal à m’intéresser à Kempf, pas très sympathique. Il est pris dans un écheveau d’événements où il ne décide pas grand-chose et il semble se laisser porter. Plutôt qu’agir, il louvoie souvent, trouvant des astuces pour éviter de se trouver face à son destin, résigné à n’être pas grand-chose. C’est peut-être d’ailleurs le mieux à faire dans un monde où chaque individu se trouve pris dans une histoire qui le dépasse. Kempf croise des partisans juifs, des Polonais installés dans les maisons juives, des Polonais cachant des juifs, car ils ont besoin de leur main d’œuvre, des Ukrainiens, des Allemands, des communistes soviétiques, des communistes yougoslaves, etc. Vera affronte de son côté les camps pour femmes, puis les camps des partisans. Pour ces deux-là, le retour à la vie civile est brutal et presque impossible.


La guerre avait dispersé ces résidus humains dans tout le pays, de tous les côtés de la rose des vents : pareils à des graines de pissenlit, les hommes étaient disséminés au gré du vent. Nombreux étaient ceux qui commençait à comprendre, seulement maintenant, que vivre était en soi une valeur : planter un cadavre ne donne pas de fruit.

Homme accoudé, vers 1470, bois polychrome, Musée de l'Oeuvre Notre-Dame, Strasbourg


Il y a aussi des passages loufoques ou de l’humour noir, comme ce guide Baedeker qui précise qu’il y a un hôtel de bon standing dans la petite ville d’Auschwitz.

Il est beaucoup question de l’absurdité de la guerre et du découpage des frontières, et plus tard des règles du régime de Tito. Un grand vide semble contaminer inexorablement tout à la fois la vie des personnages et l’Europe tout entière. Il est aussi souvent question de la perte des amis d’enfance, déportés, exilés, tués à la guerre dans un camp ou dans un autre. Et à la fin de la vie de Kempf, la République fédérale allemande se préoccupe d’apporter un secours financier à ses anciens soldats de la Waffen-SS.

Je trouve quand même que certaines formules sont répétées un peu trop souvent à mon goût.

Les irruptions dans le récit du narrateur sont déstabilisantes et amusantes. Le voici qui se lamente, car ses parents ne semblent pas près de se rencontrer, ou qui se réjouit, car c’est bon, ils sont sur la bonne voie. Le livre se clôt au moment d’une autre guerre, en 1991.

 

Alors seulement Kempf avait compris qu’il y aurait toujours des circonstances de sa vie qui ne pourraient être racontées. Avec le temps il avait perfectionné la technique des demi-vérités. Par exemple, après la Libération, il lui arrivait de dire ou d’écrire dans une biographie officielle : « J’ai passé la guerre dans des camps. » Cela, si on ne prenait en considération que les mots, était la vérité. En allemand le mot utilisé pour « bivouac militaire » et « camp de concentration » est le même : Lagner. Ou encore, en Yougoslavie, Kempf écrirait : « Par un concours de circonstances j’ai combattu dans une unité de partisans soviéto-polonais. » Quel avait été cet étrange concours de circonstances, personne ne le lui avait demandé.

 

C’est une lecture commune, organisée dans le cadre du mois consacré à lire les pays de l’Est de l’Europe (sixième participation déjà !). Le billet de Keisha et celui de Lire & Merveilles (elle en a parle vachement bien), qui sont toutes les deux plus enthousiastes que moi. Et celui de Patrice, assez proche du mien (je le rejoins : la partie sur le front polonais est vraiment intéressante). Et le Bar aux lettres n’a pas du tout aimé.





vendredi 10 juin 2022

Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes lorsqu’il était beau et puissant.

 Ivo Andrić, Le Pont sur la Drina, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, parution originale 1945.

 

Le livre raconte simplement l’histoire du pont sur la Drina : décidé par un vizir de l’empire ottoman originaire de là, construit, permettant à la ville de Višegrad de naître et de se développer, situé à diverses frontières (empire turc, empire austro-hongrois, serbes, chrétiens, musulmans, etc.), son existence au rythme des turbulences de l’histoire et sa destruction (au moins partielle).


Dans le même temps, la masse informe de planches et de poutres enchevêtrées au-dessus de la rivière commença elle aussi à se réduire et à s’affiner, et l’on apercevait maintenant de mieux en mieux à travers elle le véritable pont, taillé dans la belle pierre de Banja. Des ouvriers, seuls ou en équipe, s’appliquaient encore à des travaux qui, aux yeux des gens, paraissaient insensés et sans rapport avec le reste, mais il était maintenant évident même pour le plus sceptique des habitants de la ville qu’ils travaillaient tous ensemble à édifier un pont, selon un seul et même plan et des calculs infaillibles qui justifiaient chacune de ces actions isolées.


C’est un livre qui ne m’a pas emportée, mais qui m’a vraiment intéressée. Il mêle personnages historiques et fictionnels, les décisionnaires politiques et militaires se mêlent aux petits habitants du lieu, la grande et la petite histoire et la légende. On ne sait pas bien si certaines anecdotes sont transmises par la mémoire populaire ou simplement inventées par l’auteur. L’ensemble forme un tout, l’histoire d’un pont et d’une ville.

J’apprécie aussi le fait qu’il soit difficile de tracer une trajectoire nette. Même si la fin du livre est particulièrement sombre (le récit s’achève en 1915, mais a été écrit pendant la Seconde guerre mondiale) et que l’on a le sentiment que les peuples se divisent de plus en plus entre nationalités et entre religions, il est sans cesse rappelé que les temps anciens n’étaient pas faciles (il y a le récit d’un homme qui meurt empalé) et que la prospérité moderne apporte un confort appréciable, notamment en mettant fin aux crues dévastatrices.

À travers cette histoire mouvementée, violente, voire fracassée, à travers le mouvement d’évolution des mœurs, qui transforment les hommes et les femmes, le pont apparaît comme un don de Dieu (et pourtant sa construction est bien décrite), une arche de pierre blanche au-dessus de la rivière, échappant aux vicissitudes humaines, lumineux et gage de lumière et d’éternité.

 

Image Wikipedia du fameux pont.

Personne n’avait le temps de réfléchir à ce que représentait et signifiait le pont victorieux, mais en vaquant à leurs affaires, dans cette ville infortunée où l’eau avait tout abîmé, ou du moins transformé, tous savaient qu’il y avait dans leur vie quelque chose qui résistait aux éléments et qui, grâce à l’insaisissable harmonie de ses formes et à la force invisible et sage de ses fondations, sortait de chaque épreuve intact et inchangé.

 

Ainsi, sur la kapia, entre le ciel, la rivière et les collines, on apprenait de génération en génération à ne pas regretter outre mesure ce que les eaux troubles emportaient. C’est là que l’on s’imprégnait de la philosophie innée des habitants de Višegrad : que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, « comme le pont sur la Drina ».


Le pont a été construit à la fin du XVIe siècle. Le dynamitage de 1915 ne l'a pas détruit totalement  heureusement. Il a été réparé et il est toujours là.

Même si je ne suis d’un enthousiasme mesuré, j’ai assez envie de lire La Chronique de Travnik.

Une lecture initiée par Passage à l'Est.


 

 

mardi 15 mars 2022

Tout nom cache une histoire.

 Daša Drndić, Sonnenschein, traduit du croate par Gojko Lukić, parution originale 2007, édité en France par Gallimard.

 

« Un roman documentaire » d’après le sous-titre.

Nous sommes à Gorizia avec une vieille femme, Haya, qui attend. Autour d’elle, des centaines, des milliers de papiers, d’articles, de photos, de tableaux, de listes qui racontent une histoire, la sienne, celle de sa famille, de sa ville, de ses territoires à la fois slovènes et italiens et de la Seconde guerre mondiale.

C’est un roman par fragments. Au début, on s’y perd un peu, parce que l’histoire ne nous est pas racontée d’un trait bien droit. On nous parle aussi de la famille d’à côté. Et puis il y a beaucoup de personnages entre lesquels on s’emmêle un peu. On ne sait pas lesquels sont importants. Peu à peu des noms bien réels font irruption parmi les noms de fiction, un peu comme l’histoire flanque une grande baffe aux petites histoires.


Elle a été et est toujours légère, en quelque sorte, elle se sent affranchie de la lourde charge d’une langue maternelle, d’une histoire nationale, d’un pays natal, d’une patrie, des mythes que bien des gens autour d’elle portent à leur cou comme un sac de pierres brûlantes.


Donc plongeons dans l’histoire de la famille Tedeschi, un nom très allemand pour les Italiens, un nom très juif pour les Allemands. Des juifs convertis au catholicisme qui vivent à Gorizia. Un territoire rattaché à l’Italie après la Première guerre, on fuit les bombardements, on fuit les descentes antisémites, on s’installe en Albanie, territoire conquis par l’Italie de Mussolini, puis on s’enfuit… Haya est jeune et jolie, elle flirte avec un bel officier allemand. Elle est amoureuse, elle ne veut rien voir et elle a un enfant. Et puis il y a l’histoire, la liste de 9 000 juifs italiens déportés qui interrompt brutalement le cours de la narration – elle est là, la baffe – , les portraits des officiers SS nommés dans la région adriatique, les témoignages recueillis après-guerre, les récits insoutenables.

Ensuite on plonge dans un autre volet, celui de la fabrique du nouvel homme aryen, des enfants conçus pour la pureté de la race, volés, adoptés, dotés d’une nouvelle identité, avec la lente, très lente ouverture des archives et la mauvaise volonté évidente de tous les régimes à vouloir s’attaquer au dossier. Il est plus simple d’attendre que les responsables nazis meurent de leur belle mort. Sauf que la culpabilité suinte irrésistiblement de génération en génération. Les enfants et petits-enfants découvrent de vieilles photos oubliées et s’interrogent et cessent de dormir. Avec tout cela, nous sommes dans un roman et à la fin, il y a une promesse d’apaisement et de lumière pour Haya.


Qu’il y ait si peu de hasards et tant de ressentiments refoulés n’est pas fortuit. Les gens se lavent, se soignent comme ils le peuvent, trouvent des fissures dans lesquelles ils se glissent, en silence, sur la pointe des pieds, pour éviter de se rencontrer eux-mêmes. 


Pieter II Brueghel, Le Massacre des innocents (détail) Musées royaux Bruxelles
Il y a le silence, les questions que l’on ne préfère pas poser, pour pouvoir dire ensuite « je ne savais pas », l’aveuglement volontaire, l’enfouissement et puis les affres, ensuite. Les affres ou la dénégation, ne parlons pas de la culpabilité. La guerre ne s’est pas arrêtée en 1945, non plus qu’avec les procès vides, avec les accusés acquittés. Son récit mortifère continue, inexorablement, à ronger les consciences. C’est ce que raconte le livre.

C’est le récit d’une prise de conscience personnelle et peut-être collective, de l’espoir de réunir ou du moins de rapprocher des fils brisés, de comment les événements ont été enfouis et de comment Haya s’efforce de les redécouvrir.


Et Sonnenschein ? Le mot allemand n’est jamais traduit, mais on le croise à plusieurs reprises dans le texte. Enfin, c’est ce que j’ai cru. Le livre mentionne en réalité Sonnenstein, le camp d’extermination nazi, voué à l’assassinat de milliers de personnes handicapées entre 1941 et 1942. Quelques lettres séparent ce lieu horrible de la luminosité du soleil.


Mes souvenirs ne sont pas une illusion. Mes souvenirs ne sont pas du passé. Mes souvenirs sont mon présent.

 

Cet entremêlement entre l'histoire et la fiction est remarquable. La fiction constitue comme un fil, un fil ténu porteur d'espoir, qui nous permet de prendre connaissance de l'insoutenable réalité.



Encore une lecture commune avec Ingannmic. L’avis de Passage à l’Est et celui de Dominique.

Une autriceNouvelle participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs, organisé par Et si on bouquinait.

Pour ce mois, j'ai également lu :

Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (République tchèque)

Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux (Russie)

Théodora Dimova, Les Dévastés (Bulgarie)



jeudi 10 septembre 2015

La réalité n’est que de la fantaisie trop bien coiffée.

Goran Petrović, Atlas des reflets célestes, traduit du serbe par Gojko Lukić, publication originale 1993.

Un livre curieux qui se révèle une agréable surprise.

Dans une ville inconnue, une bande de jeunes gens enlèvent le toit de leur maison pour vivre sous le ciel (et il ne pleut pas dans la maison). Le livre raconte leur vie, empreinte de magie et de merveilleux.

Nous n’entendons même pas le silence quand il se pelotonne et soupire d’aise.

J'ai commencé le roman avec une certaine prévention car le texte est accompagné de tout un appareil nous faisant croire à un truc ésotérique (et ça m'agace). Les chapitres courts sont suivis de morceaux de légendes donnant en quelque sorte une profondeur à l'imaginaire qui est développé ici. En réalité, j'ai trouvé que la narration manquait de structure et de fil conducteur, mais j'ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir. 
J'ai finalement été charmée par cet univers plein d'une douce magie où la vie quotidienne est pleine de petites fantaisies : les oiseaux brodés sur les tissus fuguent et reviennent prendre leur place, les esprits voyagent comme des truites dans un ruisseau, les souvenirs sont rangés précieusement dans des boîtes et l’hiver on tricote des chandails avec la neige.
 
Bâton magique, Égypte, XXIe-XVIIe siècle av.JC, Genève, fondation Gandur
Conscients que toute ville court le risque de devenir un labyrinthe dans lequel les gens se perdent, ils harmonisèrent leurs nombreuses cités avec des chants. Pendant des années, au long des rues, aux carrefours et sur les places à travers tout le continent, les musiciens semèrent des graines de musique. Les mélodies, en poussant, empêchèrent les innombrables murs des villes de s’enchevêtrer en un fouillis de bâtiments inextricable. Car seule la musique ne se laisse pas réduire en paquets de nœuds, si bien que les chemins plantés de chants ne peuvent finir en pelotes de déroute.


Merci à Babelio et aux éditions Noir sur Blanc pour cette lecture.

dimanche 28 août 2011

Il est des gens dont la vie n’est qu’un rond dans l’eau.


Borislav Pekić, L’Homme qui mangeait la mort, traduit du serbo-croate par Mireille Robin, 1e éd. 1988, Marseille, Agone, 2005.

Un court récit, oscillant entre l’histoire et le roman, qui prend place dans les interstices de la Révolution française. L’homme qui occupe les pensées de l’auteur s’appelle Jean-Louis Poppier, greffier du Tribunal révolutionnaire, un des rouages de la machine qui emmène à la guillotine quelques dizaines d’individus chaque jour. Il ne fait rien d’autre que porter les sentences de condamnation à mort sur le registre et de les transmettre à un autre fonctionnaire qui n’a plus qu’à se rendre à la Conciergerie faire l’appel. Quelqu’un d’insignifiant qui n’a rien de remarquable. Mais qui un jour, sans le faire exprès, fait quelque chose de complètement inattendu et mange la mort… mange une condamnation à mort, sauvant par là même une femme inconnue. Les dilemmes moraux commencent ensuite.

Il était, semble-t-il, de taille moyene, ni grand ni petit au point d’attirer sur lui d’attention ; il devait être plutôt maigre que gros, sans doute pas davantage que les gens autour de lui en ces temps de disette. Il était certainement pâle aussi, mais c’était le teint habituel en cette période de terreur, et sans doute taciturne, mais qui se montrait alors volubile, hormis les puissants et les naïfs ?
Ne cherchons pas chez lui de signes particuliers. S’il en avait eu, il aurait été sur la paille de la Conciergerie et non assis derrière un bureau du greffe du Tribunal révolutionnaire.

Anonyme, Les Girondins devant le tribunal révolutionnaire, octobre 1793,
dessin, Paris, musée image RMN

Le narrateur, Borislav Pekić, proclame à plusieurs reprises son désir de retrouver la vérité des faits sous la légende, mais il le fait de telle façon que l’on est plutôt tenter de croire qu’il a tout inventé : les archives ont disparu et seule la « tradition orale » peut être suivie. Il se moque des hagiographes contre-révolutionnaires et des historiens qui ignorent superbement les sans grades mais son écriture ironique fait porter le doute sur son récit. Il s’intéresse surtout à la tempête sous le crâne de Popier, incapable de repérer les lignes claires du bien et du mal, baignant dans la sueur et l’urine. 

Depuis lors, Jean-Louis Popier soustrayait chaque jour une tête à la guillotine. Il ne réfléchissait plus que pour écarter les condamnés qu'il ne pouvait pas prendre en considération, soit parce qu'ils étaient trop connus, soit parce que ce qu'on leur reprochait était trop grave. Pour le reste il se fiait à sa clairvoyance et mangeait la condamnation que son inspiration du moment lui désignait.

Si j’en crois cet article de Philippe Zard, le modèle de Popier est La Buissière, comédien ayant réellement existé, qui a d'abord inspiré le dramaturge Victorien Sardou avec sa pièce Thermidor (1891) et plus tard un personnage du Napoléon d'Abel Gance. 
ADDENDUM : pas "La Buissière" mais "Labussière".