La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 12 septembre 2026

Isle of Thanet : Ramsgate et Margate

 L’Isle of Thanet n’est pas une île, ou plus exactement n’est plus une île. Elle se situait à la pointe orientale du Kent et était séparée du reste de l'Angleterre par le détroit de Wantsumdétroit qui s’est progressivement comblé, mais qui reste inondable selon la météo (je prédis des années difficiles aux habitants du coin).

Je m’y suis rendue un mercredi de grande chaleur, pour une balade culturelle de bord de mer.

Étape 1. Je prends le train afin de me rendre à l’endroit où Saint Augustin (pas celui-là, l’autre) a débarqué à la fin du 6e siècle pour prêcher et convertir les païens. Une croix a été érigée au 19e siècle pour marquer le lieu et le moment, avec les motifs celtiques associés aux Saxons.


Ensuite, petite marche le long du rivage, sur le Viking Coast Trail, parce qu’il n’y avait pas que les moines qui débarquaient ici. C’est ainsi que je rejoins Ramsgate, une ville qui existe depuis les Romains et les Vikings, mais qui a pris son essor en tant que station balnéaire au 18e siècle. 

J'arrive par les falaises (que vous voyez sur la photo de paysage), en hauteur. La ligne de côte descend progressivement jusqu'au port et à la plage, mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a du relief. Cela donne une belle arrivée.

Je déambule dans Ramsgate, station balnéaire avec une jolie architecture du 19e siècle. Des édifices de style néogothique, ou d’autres avec d’élégants bow-window à qui je trouve une petite allure orientale avec leurs ferronneries de différentes couleurs et leurs auvents. La ville est agréable. Je trempe un peu mes pieds dans la mer, mais la pente est très faible : même à plusieurs mètres du bord les gens ont de l’eau seulement jusqu’aux genoux.

The Granville Hotel bâti par Edward Pugin en 1868. En réalité, celui-ci bâtit une rangée de maisons trop élaborées pour trouver preneur. Il transforme l'ensemble en un hôtel de luxe, avec des bains turcs et tout le tralala. Malgré tout, l'architecte fait faillite en 1872. Le bâtiment a été abîmé par la guerre, mais une partie de la façade a été rebâtie. Aujourd'hui c'est une résidence de luxe. Et le nom est en l'honneur d'un comte de Granville.

On est là face à la mer, en hauteur, le long d'une grande promenade au-dessus de la plage,.

Trois corps de bâtiment en brique dont la cour est face à la mer, très esprit campagne je trouve.

Je note aussi que les Anglais n’ont pas encore compris le concept de soleil. Je suis la seule à rechercher de l’ombre pour manger mon sandwich (ça tombe bien, il y en a peu). Nous sommes peu nombreux à porter des lunettes de soleil et encore moins à avoir un chapeau. Je songe à toutes ces maisons, y compris récentes, sans volets extérieurs. Ils ne sont pas prêts du tout.


Minuscule et charmant kiosque en style néogothique datant des années 1870 (photo pas de moi).


Étape suivante : je prends le bus pour Margate, station balnéaire la plus connue du secteur. Les familles y sont nombreuses et joyeuses, les goélands y guettent les sandwichs et les chips. Margate, avec sa belle plage de sable, a un côté fête foraine, avec sa grande roue, ses magasin, ses jeux, ses parcs d’attraction, sa foule bon enfant. J’ai particulièrement apprécié les escaliers descendant vers la mer, parfaits pour déambuler les pieds dans l’eau.

J’aime bien l’ambiance, même si ce n’est pas trop mon truc, tout ce bruit, toute cette foule.

The Clock Tower construite pour marquer le Golden Jubilee de la reine Victoria.


Je visite la Shell Grotto, la grotte de coquillages (une cave dont les murs et les plafonds sont couverts de milliers de coquillages). Un endroit terriblement kitsch… mais souterrain et donc plutôt frais.

Cette grotte est citée dans la presse pour la première fois en 1835 et elle se visite comme une curiosité depuis 1837. Aucune archive ne permet de savoir qui l’a fabriquée, à quelle date ni dans quel but. Des analyses et examens suggèrent qu’elle aurait été créée au 18e siècle, époque où l’on aime avoir dans les jardins des grottes et fontaines ornées de coquillages, des labyrinthes, des fausses chapelles et autres lieux de rêverie.

C'est totalement de mauvais goût.


Les affiches du 19e siècle ne craignent jamais d'en faire des tonnes.

Je précise que la page Wikipedia française de Margate confond la Shell Grotto avec une autre attraction, les caves, elles aussi souterraines, elles aussi du 19e siècle.

Bref. Je passe devant le cinéma (marquant l'entrée d'un ancien parc d'attraction Dreamland - photo Wikipedia) et je reprends le train pour Canterbury, en appréciant la climatisation qui me permet de reprendre des forces. J’ai pris de sacrés coups de soleil ce jour-là, ce qui n'a rien d'étonnant avec 34 degrés.

La semaine prochaine, nous restons à Ramsgate pour un peu d’architecture.


Il s'agit de ma deuxième participation pour "Sous les pavés, les pages" d'Ingannmic et Athalie.






mardi 1 septembre 2026

Le balancier va et vient en ronronnant, découpe en douceur de fines tranches de temps dans le jambon de l’éternité.

 

Terry Pratchett, Le Faucheur, traduit de l’anglais par Patrick Couton, parution originale 1991.


Les entités qui régissent le monde ont décidé que La Mort devait prendre sa retraite, parce qu’il* est devenue une personnalité, au lieu de rester un simple opérateur technique, ce qui est totalement regrettable et contraire à sa fonction. Voici La Mort devenu donc mortel, comme tout le monde, mais conservant sa forme de grand squelette et sa curiosité. Il découvre le temps qui passe, le sommeil et les rêves.
Or, donc, La Mort trouve un emploi d’ouvrier à la ferme. C’est la saison des moissons, il faut faucher et rassembler la récolte ; il sait faire.

Il se demandait s’il avait déjà éprouvé des sensations de vent de rayons de soleil par le passé. Oui, il les avait éprouvées, sûrement. Mais jamais de cette façon-là ; la sensation du vent qui vous poussait, la sensation du soleil qui vous donnait chaud. La sensation du temps qui passait.
Qui vous emportait.

Toutefois, du fait de cette absence de mort et en attente du remplaçant, le mage Pounze qui devait mourir devient un zombie. En plus le monde connaît un afflux de fluide vital qui ne sait par où s’épancher et qui finit par prendre la forme la plus décatie de la vie, à savoir… les caddies et un immense centre commercial. Un parasite en plastique et en métal, un prédateur, un monstre froid contre lequel se liguent des mages, notre zombie, un vampire, une louve-garrou et quelques autres créatures. Si vous n’avez jamais eu peur d’une armée de caddies...
Évidemment tout finira bien.

Madame Cake pouvait lire l’avenir dans un bol de porridge. Avoir une révélation dans une poêlée de bacon frit. Elle avait passé son existence à mettre son nez dans le monde des esprits, sauf que l’expression « mettre son nez » ne s’appliquait guère au cas d’Evadne Cake. Elle n’était pas du genre à mettre son nez dans le monde des esprits. Plutôt à mettre les pieds dans le plat et à demander à voir le patron.

Si ce livre est aussi réussi, c’est d’abord parce qu’il a pour personnage principal La Mort, qui observe les humains sans les juger, qui sait que le bien et le mal n’existent pas, mais qui sait aussi que tout bon faucheur doit s’intéresser à sa moisson. On fauche, mais on regarde chaque tige de blé.
Et puis les mages sont réussis, avec leur chef dont les gros mots s’incarnent dans un essaim de petites créatures volantes, et leur doyen qui lance des « yo ! » guerriers. Et puis il y a un zombie qui aimerait bien mourir pour de bon.
Il y a aussi Cyril, un coq dyslexique, et un tas de compost qui est assez vivant pour dévorer son jardinier, et l’adorable Mort aux Rats qui fait couiiii.

* Par convention, La Mort est un personnage masculin s’exprimant en petites capitales d’imprimerie.

Des tables sur tréteaux croulaient sous des plats qu’on associe traditionnellement aux banquets : pâtés en croûte à l’air de fortifications militaires vernissées, jarres d’oignons démoniaques au vinaigre, pommes de terre en robe des champs baignant dans des océans cholestéroliques de beurre fondu.

T. Pratchett et Stephen Briggs, Carte du Disque Monde, 1995 BNF

Des volumes des Annales du Disque-Monde, je vous en ai parlé de certains d’entre eux, mais pas de tous, en fonction de mes préférences. Jusqu’ici ceux que je mets en avant sont La Huitième couleur (c’est le premier, on y découvre tout l’univers du Disque, avec son inénarrable touriste) les Trois sœurcières (au programme : château hanté, sorcières et théâtre shakespearien) et Au guet ! (si vous voulez tout savoir sur le métabolisme du dragon). Aujourd’hui, un nouveau titre à conseiller à ceux qui veulent découvrir sans tout lire : Le Faucheur.

Je lis Pratchett rituellement dans le TGV du retour de vacances. C’est une lecture bonne apaisante et distrayante, pleine d’affection pour les êtres humains et les êtres vivants en général, elle permet de ne pas voir passer les heures.

Détail de la carte




samedi 29 août 2026

Retour de vacances, retour d’Angleterre

 

Retour de vacances, retour d’Angleterre. Ce n’est pas la première fois. Je suis désormais incapable de compter mes voyages outre-Manche ; je sais en revanche que j’y retournerai en janvier.

Envie de verdure et de fraîcheur – ça a totalement foiré.

Envie, 10 ans après, de revenir dans le Kent et d’y passer plus de temps.

Le Kent ? Le Kent, Garden of England. Il s’agit de la région située au sud-est de Londres. En 2016, c’était mon premier voyage en dehors de Londres et d’Oxford, en dehors des villes donc. Je voulais voir des jardins anglais. À l’époque, je ne connaissais pas grand-chose de l’Angleterre, je m’étais organisée surtout en fonction du Guide vert : deux nuits à Canterbury, trois nuits à Royal Tunbridge Wells et deux nuits à Douvres. Je n’étais pas très au point sur les transports en commun et sur ma capacité à trouver les châteaux dans la campagne.

Ce fut un émerveillement, une découverte enchantée. Le National Trust, les possibilités de circuler dans les champs et dans les prés via des footpaths reliant une gare à un village, les incroyables jardins… les transports en commun avec des toilettes gratuites et propres dans les gares et dans les trains, les mûres que l’on peut cueillir tous les jours. J’étais conquise. Et j’ai nourri depuis l’envie d’y revenir, d’y passer plus de temps, pour mieux profiter et visiter ce que j’avais alors négligé.

J’ai attendu car je savais que la région est chère, très touristique, et assez chaude – pas facile de rivaliser avec le Yorkshire.

Je me suis décidée pour cet été 2026.

Dans les rues de Canterbury

Sauf que cette année, j’avais envie de villégiature, de me poser 10 jours sans faire, défaire et refaire la valise. J’ai donc naturellement choisi Canterbury.

Sauf que… un point de géographie s’impose. Le Kent est la région de la pointe Est de l’Angleterre, celle qui est entourée par la mer de trois côtés. Les châteaux et les incroyables jardins ne se trouvent pas là, mais plutôt dans le Sussex, voire l’Essex – le centre du pays, comme m’a dit un local – ce qui explique qu’ils soient plus accessibles depuis Tunbridge Wells que depuis Canterbury.

Sauf que cela n’aurait pas été aussi gênant sans l’irruption d’une invitée totalement malvenue, j’ai nommé la chaleur. À cause d’elle, je suis arrivée épuisée comme jamais, l’herbe était rase et jaune pâle, les pommiers perdaient leurs fruits du fait de la sécheresse, se promener dans la campagne était un enfer et attendre le bus une corvée. La chaleur a complètement gâché ces vacances et pesé sur mon moral, parce qu’on ne parle pas de chaleur, mais de changement climatique et je ne vois aucune mesure prise pour enrayer le mouvement. À vrai dire, j’en sors assez déprimée.

Ce qui ne m’a pas empêchée de voir de belles choses et de découvrir des paysages. Mais il y aura un seul jardin.

Les beaux murs en silex

Concrètement ?

Le voyage aller s’est déroulé sans problème. Un premier TGV jusqu’à Paris, puis l’Eurostar avec mon Tupperware et ma petite salade. Arrivée à Londres, je prends le temps d’acheter le thé que je boirai pendant mes vacances et je me dirige vers le train suivant. Canterbury est desservi depuis plusieurs gares londoniennes (au moins 4), mais depuis Saint-Pancras ce sont des trains express, qui mettent seulement une heure (et moi, je n’ai pas eu besoin de reprendre le métro pour changer de gare, c’est moins fatiguant). Vendredi 16h, tous les londoniens qui s’apprêtent à passer le week-end à la campagne ou au bord de la mer sont à bord. C’est le foutoir, mais tout le monde fait preuve de patience, sans crier.

À Canterbury je gagne mon logement. Excellente surprise cette année. La location touristique ne prend pas la place d’un logement pour un habitant puisqu’il s’agit d’un ancien wagon, situé au fond d’un jardin, et aménagé en studio cosy. Il y a un petit jardin fréquenté par un rouge-gorge et des merles, des écureuils et un renard ( je leur ai mis de l’eau dans un plat pour qu’ils puissent boire). Idéal pour une villégiature bourgeoise.

Début des visites la semaine prochaine sur le blog !

Gâteau noix et café ; soda chimique à la rhubarbe


jeudi 23 juillet 2026

Mère est merveilleuse, mais que va-t-on faire d’elle ?

 

Vita Sackville-West, Toute passion abolie, parution originale 1931, traduit de l’anglais par Micha Venaille, édité en France par Autrement/Le Livre de Poche.


Au début du roman, Lord Slane (ancien Vice-roi des Indes) vient de mourir et ses enfants sont réunis dans le salon et parlent de la future vie de leur mère. Sans la consulter, puisque de toute façon elle n’a jamais émis son avis.
Justement. Lady Slane, 88 ans, décide qu’elle se passera de voir ses enfants, même si deux d’entre eux lui sont plus sympathiques, et qu’elle ira vivre, avec sa bonne, dans une petite maison de Hampstead.

Mais ce drame récent leur avait fourni le prétexte d’une nouvelle phrase : « Mère est merveilleuse. » C’était exactement ce qu’on attendait d’eux.

La voici libre de vivre sa vie à son rythme et selon son coeur, se plongeant dans ses souvenirs, sa jeunesse, ses fiançailles, ses rêves…
N’allez pas croire pas à une « vieille fournelle » ou à des révélations fracassantes sur le tard. Non. C’est seulement qu’on a bien le droit de déposer les conventions sociales et les sentiments indispensables et de se contenter d’une petite marche à pied.

Un roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir, car il manie de façon équilibrée l’ironie un peu vache et la tendresse, la nostalgie et l’apaisement.
Il m’a semblé aussi que Lady Slane faisait écho à une autre héroïne aimant à se plonger dans ses souvenirs, mais moins âgée et n’ayant pas encore abdiqué toute participation au monde, j’ai nommé Clarissa Dalloway.

Mais elle avait également connu des moments d’existence pure.

Elle réfléchit sur le destin des jeunes femmes, qui ne peuvent pas parcourir le monde à l’égal des jeunes hommes, qui ne peuvent pas se consacrer à la peinture (ou autre passion), qui sont vouées uniquement au mariage. Elle réfléchit sur ce que l’on peut transmettre à ses (arrières)(petits)enfants : pas toujours grand-chose, mais quelquefois plus que ce que l’on ne pense. Le roman est autant un hymne à vieillesse qu’à la jeunesse, en réalité à la vie et au temps qui passe si vite, aux moments éphémères dont on se souvient toujours et à ceux que l’on oublie, mais qui peuvent revenir si le hasard le veut bien.

Elle se demandait parfois quelle alors la vie de ces jeunes hommes, les imaginant en train de s’amuser, de rire, allant ici et là, en toute liberté, pressant le pas pour rentrer à la maison au petit matin, ou bien hélant un fiacre pour s’en aller à Richmond. Ils parlaient à des étrangers, ils entraient dans les boutiques, ils fréquentaient les théâtres. Ils allaient au club, dans plusieurs clubs même. Sorties de l’ombre, d’étranges femmes les accostaient, qu’ils possédaient pour une nuit, dans une étreinte sans avenir. Ils étaient désinvoltes avec grâce, libres avec élégance. Et quand ils revenaient à la maison, ils n’avaient de compte à rendre à personne.

D’ailleurs ses rêveries n’étaient-elles pas encore vivantes, même si le temps les avait enfouies au plus profond d’elle-même, même si elles étaient atténuées, moins vivaces qu’autrefois, même si ses perceptions étaient devenues plus floues, comme embuées ? Elle vivait désormais dans un monde de sensations, où la raison pure n’avait plus guère sa place.


Sickert, Easter magasin à Londres, 1928 National museum Northern Ireland



mardi 21 juillet 2026

Et qu’est-ce que cela fait, qu’elle soit méthodiste ? Ce n’est qu’une fleur de souci dans la soupe.

 

George Eliot, Adam Bede, parution originale 1859, traduction de l’anglais par François d’Albert-Durade, revue par Dominique Jean, édité en France par Archipoche.


Au début du roman, dans un petit village d’Angleterre, en 1799, nous faisons connaissance avec Adam Bede, jeune menuisier, costaud, bon et honnête, et aux idées bien arrêtées. Mais aussi avec son frère, beaucoup plus doux. Le soir, par curiosité, tout le monde se rend aux prés communaux écouter Dinah, jeune prédicatrice méthodiste, qui prêche le soir après sa journée.
C’est le premier personnage de prédicatrice que je croise dans un roman !
Ce début va donner le ton, l’ambiance, quelque chose où la culture de l’Ancien et du Nouveau Testament est très présente. J’ai même pensé vaguement à ces romans américains de Harlem, mais plus encore à ceux de Marilynne Robinson.

Bien sûr, avant de lire George Eliot, je n’avais pas mesuré à quel point les querelles religieuses avaient pu être féroces en Angleterre au 19e siècle, entre église établie et méthodistes. J’avoue que cela me passe un peu par-dessus la tête, mais quelle découverte intéressante ! Le sujet est au coeur de ses premières parutions, mais beaucoup moins des suivantes.

C’était un de ces après-midi où le destin cache son horrible visage froid derrière un voile de brume lumineuse, nous enveloppe de ses chaudes ailes veloutées et nous enivre du parfum de violette que répand son souffle. (…) Ses regards se dirigeaient malgré lui sur une courbe éloignée du chemin où devait nécessairement apparaître d’ici peu une silhouette légère.

Bref, nous partons donc pour un roman de 770 pages, avec pour personnage principal cet Adam Bede, ses amours heureuses et malheureuses, son établissement en tant qu’homme, c’est-à-dire en tant que mari, père et travailleur sage et reconnu par ses concitoyens. Toutefois, au coeur du livre, il y a une autre histoire, celle de la jolie Hetty, de ses amours à elle et de son destin tragique. Oui tragique, car malgré le propos majoritairement conservateur, l’envers des romans sentimentaux austéniens, ce sont bien ces jeunes femmes sacrifiées avec une violence qu’on a peine à imaginer.

Mais comme dans tous les romans d’Eliot, c’est tout un monde qui nous est dépeint. Du frère d’Adam au jeune et beau gentilhomme, au pasteur qui est un brave homme même s’il est un peu léger en théologie, un couple de fermier et leurs enfants, d’innombrables chiens, des propriétaires et leurs tenanciers… Le roman raconte extrêmement bien la vie des campagnes anglaises, ses relations sociales, sa hiérarchie, ses saisons avec le chant des moissonneurs… Les ouvriers des fermes y restent à l’arrière-plan, car ce sont les fermiers qui comptent et le ton est empreint de nostalgie : encore un roman de ce qu’on appelle la Révolution industrielle qui chante les charmes disparus de l’honnête vie rurale. Ah, Eliot n’est pas une romancière des villes.


Cela fut dit à voix plus basse que d’habitude, tandis que son mari parlait à Adam, car Mrs Poyser se conformait très strictement aux règles des convenances, et pensait qu’une jeune fille ne devait point être grondée trop vivement devant un homme respectable qui lui faisait la cour. Ce n’aurait point été franc jeu ; chaque femme est jeune à son tour, et a ses chances de mariage qu’il est un point d’honneur chez les autres femmes de ne pas contrarier.

C’est son premier grand roman et cela se sent. Soit qu’elle ne fasse pas confiance à sa plume, soit qu’elle ne fasse pas confiance au lecteur, elle dissèque beaucoup trop les sentiments et les émotions. J’avoue avoir passé un bon paquet de pages. Cela manque un peu de rythme, tout cela, et ne laisse pas suffisamment de liberté à l’esprit du lecteur.
Il n’empêche qu’il y a des tas de merveilles d’écriture, impossible de les relever toutes. C’est quand même brillant !

Constable, La Charrette de foin, 1821 NG Londres


Avec une seule goutte d’encre pour miroir, le sorcier égyptien entreprend de révéler au passant de hasard des visions d’un passé reculé. C’est ce que j’entreprends de faire pour vous, lecteur.

C’est le début et il faut dire que les allusions à l’Égypte ancienne sont innombrables dans le roman. Au-delà des thèmes vétérotestamentaires attendus (Moïse et Joseph et autres), je me demande si elle n’a pas fait un pari avec Lewes.

Peut-être se retournera-t-il dans un instant et, en attendant, nous pouvons regarder cette imposante vieille dame, sa mère, une belle brune âgée, dont la riche carnation est rehaussée par cette enveloppe compliquée de batiste blanche et de dentelles qui encadre sa tête et son cou.

Mais quel portrait !

Elle savait bien aussi que Mr Craig, le jardinier du domaine, était fou d’amour pour elle. Il lui avait fait dernièrement des aveux auxquels on ne pouvait se méprendre, qui avait pris la forme de succulentes fraises et de petits pois emphatiques.

Et quelle ironie ! Moi aussi, je veux qu’on me fasse la cour à coup de petits pois emphatiques.

Adam Bede ayant eu l’honneur d’être inscrit au programme du Capes et de l’agrég, sa fiche Wikipedia française est extraordinairement complète.

Avec ça, j’ai assez envie de relire Daniel Deronda – va falloir beaucoup prendre le train pour ça.

Une participation au défi des Deux George de la Littérature de Miriam et Claudia LuciaL’avis de Miriam sur ce roman et celui de Claudia Lucia.


George Eliot sur le blog :

Scènes de la vie du clergé : Le Roman d'amour de Mr Gilfil ; Les Tribulations du révérend Amos Barton ; La Repentance de Janet (1857) : la cabale contre un nouveau pasteur et l'alcoolisme d'une jeune femme

Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.



jeudi 25 juin 2026

La vague impression générale que Montréal était constituée de banques et d’églises.

 

Rupert Brooke, Lettres d’Amérique, textes parus en 1913-1914 dans la Westminster Gazette et en volume en 1916 avec une préface d’Henry James, traduit de l’anglais par Jean Pavans, édité en France par Payot Rivages en 1998.


1913, un jeune poète anglais, beau, cultivé et prometteur, découvre les États-Unis et le Canada et en rend compte par lettres.

Voilà un livre que j’ai pris plaisir à lire, le soir, à titre de détente. Ce n’est pas un grand texte, mais cela m’intéresse toujours de voir un endroit que je connais un peu (le Canada) via des yeux étrangers et lointains. C’est que le voyage de Brooke est original, puisqu’après New York et Boston, il se rend en train à Montréal. De là, croisière sur le Saint-Laurent jusqu’au Saguenay, puis voyage via les grands lacs jusqu’à Winnipeg (c’est au milieu du pays), puis train à travers les grandes plaines.

Cependant, c’est en se promenant dans les rues de Québec, ces artères médiévales, étroites, tortueuses, escarpées et revêches, qu’on prend pleinement conscience de son charme. Elle mérite presque d’être taxée de pittoresque – qualité abominable ! Mais même le pittoresque devient séduisant dans ce pays. On se sent vraiment en terre étrangère, car les gens ont une langue à eux, des mouvements vifs, décidés, cinématographiques, et une gaieté inexplicable, qui frappe le visiteur. On se croirait presque à Sienne ou dans un vieux bourg allemand, sauf que Québec a des tramways et des silos à grains pour montrer à quel point elle est vivante.

Le recueil me laisse un peu sur ma faim dans la mesure où il n’y a pas la côte ouest (Vancouver ? San Francisco ?) alors même que l’auteur a dû s’y embarquer pour les îles des mers du Sud, comme l’on disait alors, puisque un chapitre porte sur Samoa.

Ensuite ? C’est la déclaration de guerre, et un texte très émouvant où Brooke affirme avec force qu’il n’a rien contre l’Allemagne et les Allemands, mais qu’il aime son pays. Il s’engage pour le défendre et il meurt en 1915. John Lewis-Stemple pense certainement à lui quand il parle des jeunes hommes tués au front pour défendre un bout de prairie, leur patrie.

On trouve dans le recueil les écueils attendus des auteurs du temps : rêverie romantique sur un pays soi-disant vide et inhabité, rêverie romantique sur l’Indien en voie de disparition, rien sur les noirs aux USA, les bienfaits de la colonisation des Samoa, les propos sur l’immigration non contrôlée.

Mais je note : la belle description de Manhattan, l’humour – par exemple pour décrire la liberté d’attitude permise par le port de la ceinture américaine versus les bretelles anglaises, l’enthousiasme (incompréhensible à mes yeux) pour la ville d’Ottawa sous prétexte qu’il s’y trouve un Parlement (!), l’excursion à Niagara, la belle description des rivières et des lacs et des paysages en général, l’évocation d’un pays en train de se construire avec des villes nouvelles et des institutions toutes neuves.

Le lac Louise est un tout autre univers. Imaginez un petit lac circulaire de un ou deux kilomètres de diamètre, situé à deux mille mètres d’altitude, entre de grandes falaises de roches brunes, couvertes d’un manteau de pins dense et sombre. À une extrémité, les eaux sont nourries par les fontes laiteuses d’un vaste glacier qui s’élève au milieu des champs de neige d’un des sommets les plus hauts et les plus admirables des Rocheuses, montant la garde sur l’ensemble.

R. Whale (att.), Le Train du Canada Southern Railway à Niagara ,1870, Ottawa


Brooke fait partie des poètes cités par Dan Simmons dans Le Grand amant.



mardi 26 mai 2026

Tous les enfants grandissent, sauf un.

 

James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.

À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.

Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.

John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?

Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.

Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?

Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.

Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle se trouvait face à une tragédie.

Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.

Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.

Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.

Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.

Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022
Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais.



Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).

Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.

- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.

- Je suis la jeunesse, je suis la joie, hasarda Peter. Je suis un petit oiseau tout juste sorti de l’oeuf.
Il disait évidemment n’importe quoi, mais c’était bien la preuve pour ce malheureux Hook que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était, ce qui était le comble de la distinction.


Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.

Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.

Jeudi, un autre livre pour enfants.