La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 29 octobre 2024

Je suis ici parce que si je n’y étais pas, il n’y aurait pas de frontière.

 


 

Eduardo Fernando Varela, Roca pelada, parution originale 2023, traduit de l’espagnol par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Un poste frontière perdu tout là-haut dans les montagnes, dans une cordillère de roches, inaccessible, où l’oxygène est rare. Le héros est le lieutenant Costa, un homme qui est en poste depuis sans doute trop longtemps, qui scrute le territoire à la jumelle, voit des rochers se déplacer et semble de moins en moins gérer son détachement.

Un roman où ce qui compte d’abord, c’est l’atmosphère, légèrement décalée et surréaliste, mais pas trop, juste ce qu’il faut de surréel pour que l’on se pose des questions.


Une partie de son esprit glissait comme une ombre entre les abîmes du sommeil, l’autre flottait vigilante dans le silence glacial qui régnait à l’aube sur l’altiplano. Une heure plus tard il sentit dans son dos un fugace tremblement de la cordillère qui parcourut son corps comme un frisson et l’air raréfié des hauteurs finit par le réveiller. Ces brefs séismes provenant de la chaîne des volcans n’étaient perceptibles que dans le silence immobile de la nuit, mais ils se prolongeaient subtilement comme une caresse invisible.


Les roches et les points cardinaux s’affolent et se déplacent. Les séismes font entendre leur grondement. La troupe de Costa est composée de « tropicaux », habitués des marécages et des moustiques, totalement inadaptés à ces confins, non pas des méridionaux, mais des « mésopotamiens ». Les sons remontent ou descendent selon la température. Des hommes attirent l’électricité ou risquent de se couvrir de mousse. Tout cela est-il réel ? Ou les sens sont-ils perturbés par l’usage des feuilles de coca ? Ou par la solitude ? Pendant des pages et des pages, Costa observe à la jumelle le baraquement d’en face, celui de l’ennemi, les différents sommets qui l’entourent, voit des choses ou ne voit rien. Difficile pour le lecteur de se faire une opinion. Serait-il dans un remake du Désert des tartares ? Que nenni. Alors que l’on croit qu’il ne se passera rien (oups ? 300 pages comme cela ?), tout s’emballe dans la montagne. Un nouveau commandant arrive en face, une rousse, des jeunes errent à la recherche d’un vieux sorcier, Costa fait des rêves historico-archéologiques, le train arrive et avec lui le monde extérieur, une puma met bas ses petits… Comme dans la Patagonie, les événements se succèdent et Costa, un temps complètement à la dérive, finit miraculeusement par trouver un sens à sa vie.


Courbet, Panorama des Alpes, 1876, Genève musée d'art et d'histoire de la ville



Une bonne lecture. J’avoue m’être un peu traînée au début, mais il faut dire que j’ai commencé le roman alors que j’étais totalement épuisée par le boulot et déprimée par le contexte français. Ensuite, je me suis plongée dedans, appréciant d’échapper au monde contemporain pour ce récit burlesque.

Les pays frontaliers ne sont jamais nommés, et si nous nous trouvons dans un contexte que l’on qualifiera de latino-américain, les points de côté ne sont pas rares et apportent une petite perturbation à l’ensemble, une fantaisie bien agréable.

L’absurdité administrative d’une frontière tracée à la peinture en pleine montagne s’ajoute à cet univers irréaliste. Les petits hommes en vert sont réduits à regarder passer les fourmis et les rapaces.

 

La ligne de démarcation entre les deux pays était comme un serpent affolé qui glissait et se tordait d’un côté à l’autre en gravissant les parties les plus hautes de la cordillère. Les deux pays avaient ainsi des limites à chaque point cardinal, à certains endroits on se trouvait à l’est du précédent et au suivant c’était l’inverse. La rose des vents n’était plus une certitude inamovible, elle devenait ici un œillet fantastique, une lierre qui grimpait anarchiquement sur les flancs des volcans.

 

De l'auteur j'ai également lu Patagonie route 203.

 

jeudi 8 février 2024

L’Uruguay n’est pas un fleuve, c’est un ciel bleu qui passe.

 


Luis Sepúlveda (texte) et Daniel Mordzinski (photographies), Dernières nouvelles du Sud, parution originale 2011, traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg.

 

Sur les routes de Patagonie. Un livre pour prendre l’air et la poussière.

Deux compères descendent la Patagonie du nord au sud en 1996. Sepúlveda a traînassé et a rédigé le texte 15 ans plus tard et le voilà.

Le voyage n’est pas raconté de A à Z, mais en suivant quelques étapes. Des villes ou des lieux au milieu de nulle part, prétexte à s’entretenir avec les habitants, chez eux, en toute simplicité. Il est beaucoup question des Mapuches et de la spoliation des terres. Les Européens sont à la fois ceux qui ont colonisé un monde et l’ont détruit, ce sont aussi d’anciens nazis, mais ce sont eux aussi qui ont créé une société originale, avec des cultures et des cuisines venues de partout. On est loin de Buenos Aires et de ceux qui s’achètent des milliers d’hectares, et pourtant on les croise.




Le vent courbait les gigantesques peupliers entourant le cimetière et l’immense coupole formée par leur feuillage protégeait la paix de ceux qui reposaient là, des gens arrivés un jour dans le sud du monde, pleins de rêves, d’ambition, d’espoirs, de projets, d’amours, de haines, ces matériaux élémentaires qui façonnent notre bref passage sur terre.


Le texte est un peu lent à démarrer, Sepúlveda se plaisant un peu trop à mon goût à se présenter en recalé de la modernité. Une fois que l’on est dans la voiture, ouf, c’est bon. Les personnages rencontrés sont des hommes et de très vieilles femmes, il y a beaucoup de bière et de viande, mais malgré tout, j’ai apprécié cette échappée au bout du monde.

Il y a la rencontre improbable avec un luthier, avec l’arrière-petit-fils de Davy Crockett, avec des gens qui parlent de Butch Cassidy et un cinéma au bord du détroit de Magellan.

 

Avec ou sans nuages, le ciel patagon semble toujours bas, il cesse d’être l’immense voûte céleste des autres latitudes et écrase le voyageur. Au cours d’un précédent voyage, alors que je chevauchais aux alentours de Río Mayo, j’ai croisé un gaucho venant en sens inverse. À vrai dire, on ne peut pas parler de rencontrer car le cavalier dormait, mais les chevaux se sont arrêtés face à face pour nous rappeler les coutumes humaines. L’immobilité l’a réveillé en sursaut, il a ouvert les yeux et m’a salué :

- Comment ça va, l’ami ?

- Bien et vous ?

- Comme vous voyez, entre le ciel et la terre, m’a-t-il dit avant d’éperonner son cheval.

 

À El Maitén, comme dans tant d’autres agglomérations des lointaines provinces du Sud, les gens venaient régulièrement s’asseoir dans les gares pour regarder passer le train. Cette habitude corroborait l’existence du temps et de l’univers : si le train passait c’est qu’il venait d’un endroit pour se rendre dans un autre.


La Patagonie sur le blog :

Jorge González, Chère Patagonie un album de BD

Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203, un roman argentin


On cherche toujours à s’accaparer les terres de Patagonie, comme le montre malheureusement l’actualité.

 

Ce billet constitue une première participation al mes della america latina de Ingannmic.






mardi 28 février 2023

Je meurs de n’avoir pas de tes nouvelles.

 Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur, 2019.

 

À Buenos Aires, en 1940, Vicente semble avoir tout réussi. Il est élégant, il travaille, il a une femme qui l’adore et des enfants. Mais Vicente est un juif polonais et s’il vit depuis des années en Argentine, sa mère et son frère sont restés à Varsovie. Et les nouvelles qu’il reçoit sont de plus en plus rares et inquiétantes. Et puis, il n’y a plus aucune nouvelle.


Il aspirait à un silence si fort, si continu, si insistant, si acharné, que tout deviendrait lointain, invisible, inaudible – un silence si tenace que tout se perdrait dans un brouillard de neige.


Alors le livre raconte ses affres de conscience et la façon dont Vicente sombre dans l’angoisse, le remords, la douleur, le silence, le néant. Dans le récit s’intercalent des rappels historiques sur ce qui se passe à Varsovie et à Berlin au fur et à mesure que la guerre avance. Mais Vicente en est réduit à la lecture de la presse, qui dit beaucoup, qui ne dit rien, qui laisse supposer. Les références aux articles sont précises. Vicente est si loin, il est si impuissant.

C’est le récit d’un homme qui sombre parce qu’il se sent coupable de ne pas avoir poussé sa mère à fuir quand il était encore temps, alors même qu’il a tout fait pour s’éloigner de cette mère envahissante, qui imagine et ne veut pas imaginer quelle a pu être sa fin, à Auschwitz. C’est l’histoire du grand-père de l’auteur.

Je retiens notamment la difficulté à nommer l’événement. L’auteur parle de la façon dont certains mots se sont imposés plutôt que d’autres.


Au début, ça ne s’appelait ni shoah ni holocaust. Ni en français ni en anglais, ni avec une minuscule ni avec une majuscule. Au début, ça ne s’appelait pas. On parlait d’« évènement », de « catastrophe », de « cataclysme », de « désastre », puis on a parlé d’« hécatombe », d’« apocalypse ». Mais au tout début, ça n’avait pas vraiment de nom.


Un petit livre très étouffant. Ou alors j’ai eu particulièrement du mal à le lire après la semaine des blogs consacrée à l’Holocauste. Je pense aussi qu’il est facile de s’identifier à Vicente, à ses affres, que l’on partage particulièrement sa volonté de savoir, sa préférence de ne pas savoir, son errance intérieure, son sentiment de culpabilité.

Marseille, place de l'Opéra
 

Mais Vicente, lui, rêvait d’un autre horizon, d’un horizon plus lointain et plus vaste que celui qu’offrait ce vieux continent que menaçait déjà le malheur. Et puis, lui qui aimait tant plaisanter sur les Juifs restés dans les shtetlech, bien que parfois il se sentît lui-même antisémite, supportait mal l’antisémitisme de ses compatriotes polonais.

  

Pendant les années sombres où, à Buenos Aires, accablé de culpabilité, Vicente avait chaque jour espéré et craint à la fois de recevoir des nouvelles de sa mère, ne trouvant aucune réponse aux mille questions qui agitaient son cœur, il s’était dit souvent qu’il y avait bien des choses qui n’avaient pas de pourquoi.

 

L'avis d'Ingannmic.

Auteur né en Argentine, naturalisé français. Le livre me semble très bien pour constituer ma cinquième et dernière participation au mois latino de ladite Ingannmic.






 

jeudi 16 février 2023

Quelle tristesse, quel goût de trahison sur la langue, quelle gueule de patron avec sa secrétaire.

 Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, parution originale 1962, traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon, édité en France par Gallimard.

 

Il s’agit d’un recueil de très courts textes, dont le maître mot serait… l’absurde ? Influencée par la biographie de l’auteur, je situe l’esprit entre le surréalisme belge et la logique intenable de Borges.


Comme un taureau rétif pousser de la tête contre la masse transparente au cœur de laquelle nous prenons notre café au lait et ouvrons le journal pour savoir ce qui se passe aux quatre coins de la brique de verre. Refuser que l’acte délicat de tourner un bouton de porte, cet acte par lequel tout pourrait être transformé, soit accompli avec la froide efficacité d’un geste quotidien. À tout à l’heure, chérie, bonne journée.


Il y a des scènes de bureau dignes des années 60 et de Tati. Et des gens qui s’amusent à démonter leurs canalisations pour trouver un cheveu. Et des interprétations délirantes de peintures de la Renaissance italienne.


Afin de lutter contre le pragmatisme et l’horrible tendance à la poursuite des fins utiles, l’aîné de mes cousins préconise le procédé suivant : s’arracher un beau cheveu, faire un nœud en son milieu et le laisser tomber délicatement dans le trou du lavabo. (…) Sans perdre un instant, il faut se mettre à l’œuvre pour récupérer le cheveu.


J’aime bien les instructions pour monter un escalier, c’est-à-dire la description méthodique, précise jusqu’à l’absurde, d’une action ordinaire. J’aime assez la famille (il s’agit souvent de délire familial) qui installe un échafaud dans son jardin sous les regards choqués des voisins ou la famille qui s’accapare les funérailles des autres (c’est assez amusant). Est-ce la même famille qui s’efforce de poster un tigre dans son salon ?

J’aime bien aussi l’ours qui habite les tuyauteries du chauffage et qui nous regarde dormir, la nuit. Il y a aussi le portrait du casoar. Et deux paragraphes très poétiques sur les gouttes d’eau qui glissent sur la vite. Il y a aussi une pendule-artichaut et un homme qui impose le roumain comme langue à la radio argentine.

Un esprit de fantaisie.

Di Rosa, Sans titre, 2001 faïence (Roubaix Piscine )

Les mots, par exemple, il ne se passe pas de jour qu’elle ne les brosse, les lustre, les range à leur place sur l’étagère, ne les prépare et ne les pare pour leur tâche journalière. S’il me vient aux lèvres quelque adjectif un peu inutile – parce qu’ils naissent tous hors de l’orbite de ma secrétaire et en quelque sorte hors de la mienne – la voilà crayon en main qui l’attrape et le tue sans lui donner le temps de se joindre au reste de la phrase et de survivre par mégarde ou par habitude.

 

J’ai conscience de ne pas du tout vous donner envie de vous plonger dans l’œuvre de Cortázar. Ce genre de texte n’est pas du tout vendeur sur les blogs. Il faut bien avouer qu’ils ont suscité un intérêt assez divers de ma part (entre grand sourire et pages tournées rapidement). Pour ma part, j’ai assez envie de me procurer Marelle et Les Autonautes de la cosmoroute.

 

Troisième et étonnante participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





jeudi 24 février 2022

Elle aussi folle que nous, mais elle est plus vivre, et elle, elle l’a fait.

 Claudia Piñeiro, Bétibou, traduit de l’argentin par Romain Magras, parution originale 2011, édité en France par Actes Sud.

 

Au début du livre, une domestique découvre un cadavre dans la maison d’un quartier fermé ultra chic de Buenos Aires. Ensuite nous suivons la résolution de l’affaire par l’intermédiaire de 3 personnages : Nurit Iscar, romancière, que l’on appelle Bétibou car ses boucles noires rappellent Betty Boob, un ancien journaliste des faits divers et un petit jeune journaliste qui prend la relève.


Nurit Iscar, Bétibou, se refuse à croire que le fait que l’on voit Betty Boop partout ne soit rien d’autre que du business. Elle croit toujours à la force que peut insuffler cette icône, même si ce n’est qu’à l’inconscient de ceux qui la choisissent, quatre-vingts ans après.


Image Wikipedia.
Et c’est une lecture très agréable. C’est ce genre de roman policier où la solution de l’énigme est complètement tirée par les cheveux, mais où l’important est de suivre les personnages au long de leur vie et de leur réflexion. En l’occurrence, le récit est particulièrement bien fichu, car il entrecroise presque en temps réel les 3 fils et le lecteur prend un grand plaisir à suivre la progression de l’action.

Je note la description des exigences surréalistes pour entrer dans le quartier protégé (ah le vol d’un demi-fromage et la marque de courtoisie !).

 

Alors, il lui passe une main derrière le dos, la prend par l’épaule et l’approche de lui. Elle préfère pense : « À ces mots, il lui passe la main derrière le dos, il la prend par l’épaule et l’approche de lui. » C’est ainsi qu’elle tournerait les choses si elle les écrivait dans un de ses romans. Car, si elle écrivait « Jaime Brena l’enlace », le personnage enlacé, c’est-à-dire Bétibou, elle-même, frissonnerait encore plus.

 

Une autrice. Quatrième et dernière participation au mois latino-américain d'Ingannmic (je n'ai pas du tout l'impression d'avoir vidé mes étagères !).




 

mardi 22 février 2022

Avec la géographie on ne plaisante pas.

 Eduardo Fernando Varela, Patagonie route 203, parution originale 2019, traduit de l’argentin par François Gaudry, édité en France par Métailié.

 

Une longue errance au milieu de nulle part.

Le héros, Parker, conduit un camion, chargeant et déchargeant d’un port à l’autre. Il vit aussi dans son camion et cette errance sans fin semble lui convenir. Un jour, il croise le chemin d’une fête foraine et d’une femme magnifique nommée Maytén.


Parker comprit qu’elle était vraiment de la région, c’est-à-dire d’un point quelconque dans un rayon de deux ou trois mille kilomètres.


C’est une lecture envoutante.

D’abord, il y a le décor. La route au milieu de la steppe et des herbes, les barbelés et de drôles d’animaux, des stations-services miteuses, des villages aux noms grotesques qui se ressemblent tous. Et surtout le vent. Le vent qui souffle le matin dans un sens, l’après-midi dans un autre. Si vous voulez avancer, il faut apprendre à le maîtriser. Les personnages se perdent et se retrouvent, se croisant à un carrefour et disparaissant dans un nuage de poussière.


Prenez la nationale tout droit, après-demain tournez à gauche, lundi vous tournez à droite et vous continuez jusqu’à l’Atlantique. C’est le seul océan, vous ne pouvez pas vous perdre.


 Masques Yamana (Terre de feu vers 1910) NY Musée des Indiens américains
Il y a un peu de mythologie aussi. Patagonie, terre de légendes, qu’elles soient indiennes ou nazies. Les histoires circulent et si vous tentez de les mettre par écrit, tout s’envole. N’empêche qu’un jour ou l’autre, vous pouvez croiser l’improbable.

Il y a aussi le grotesque. L’onomastique absurdement désolée. La fête foraine et son train fantôme où l’on se donne rendez-vous, le mari jaloux qui circule à moto avec la faux de la Mort, le catch, un vent de cendres et de poussières et des pluies dévastatrices, les néo-nazis paumés et une fête annuelle du sous-marin dans le Ravin des Singes. C’est un univers absurde où les repères habituels s’écroulent. 

Et c’est une belle histoire d’amour entre Parker et Maytén. Parker est un grognon un peu pénible à supporter, mais parfaitement adapté à cet univers perdu.

Cela n’empêche pas la poésie, entre tous ces êtres un peu perdus.

 

Quand cette sensation de vide l’enveloppait, il avait l’impression que les roues décollaient doucement de l’asphalte et qu’il s’élevait au-dessus des reliefs ocrés du désert patagonien. L’air devenait plus dense, le poids se dissolvait dans l’atmosphère et la route n’était plus qu’une ligne incertaine qui se perdait au loin.

 

Troisième participation au mois latino-américain d'Ingannmic.

La Patagonie était déjà présente sur le blog grâce à cette BD : Chère Patagonie de Jorge González.





mardi 8 octobre 2019

Je me couchais rageur, me réveillais taciturne.

Roberto Arlt, Le Jouet enragé, parution originale 1926, traduit de l’argentin par Isabelle et Antoine Berman, édité en France par les Éditions cent pages.

En quatre chapitres, le narrateur, Silvio, un adolescent, raconte ses débuts dans la vie et sa lutte pour gagner un peu d’argent. Le vol avec les copains du quartier (et le goût immodéré pour les romans d’aventure et Baudelaire), la nécessité de gagner sa vie auprès d’un commerçant avare, l’espoir d’être mécanicien (notre héros est inventeur), le travail comme courtier en papier et la tentation de se créer un destin.

Ainsi vivions-nous des jours d’émotion sans pareille, jouissant de l’argent de nos larcins, de cet argent qui avait pour nous une valeur spéciale et paraissait même nous parler dans un langage expressif. (…) Ce n’était pas l’argent vil et odieux que l’on abhorre parce qu’il faut le gagner avec des travaux pénibles, mais un argent agilissime, une sphère brillante avec deux jambes de gnome et une barbe de nain, un argent truandesque et dansant dont l’arôme, tel un vin généreux, nous poussait vers de divines ripailles.

Il est question ici de la petite vie des petites gens de la ville, de ceux qui triment pour pas grand-chose et qui savent que leur vie entière se passera ainsi, avec des chaussures trouées, de la mauvaise nourriture, des murs sales, des insultes et peu ou pas de beauté. Silvio est tour à tour rebelle et résigné, donnant des coups de pied au sort, inventif et plein d’ardeur. Le jouet enragé, c’est peut-être lui, l’adolescent furieux, à moins que ce ne soit tout simplement cette envie de vivre qui le pousse en avant et l’empêche de ne jamais s’arrêter. En travers de cette lutte quotidienne, il y a beaucoup d’humour, humour noir compris, et des échappées lyriques. Et aussi des portraits savoureux.
Lu avec beaucoup de plaisir.
Il s’agit du premier roman publié par Arlt. Il a publié de très nombreuses chroniques dans la presse. J'ai lu les Eaux-fortes de Buenos Aires.

Une sensation de dégoût commença à emplir ma vie de rage dans cet antre, entouré de ces gens qui ne vomissaient que de paroles de profit ou de férocité. Ils me transmirent la haine qui crispait leurs gueules, et il y eut des moments où je perçus dans la boîte de mon crâne une nuée rouge qui se mouvait avec lenteur.

Ce qu’il y a, c’est que ces choses, on ne peut pas les dire aux gens. Ils vous prendraient pour un fou. Et moi je me dis : que fais-je de cette vie qu’il y a en moi ? Et j’aimerais la donner… l’offrir… m’approcher des gens et leur dire : « Vous devez être gais, vous savez ? Vous devez jouer aux pirates… bâtir des cités de marbre… rire… lancer des feux d’artifices. »

E. Zernova, Usine de conserves de poisson, 1927, Moscou Galerie nationale Tretiakov.

vendredi 26 juillet 2019

Du fond lointain du couloir le miroir nous guettait.

Jorge Luis Borges, Fictions, traduit de l’espagnol par Paul Verdevoye, Nestor Ibarra et Roger Caillois, parution originale 1944, édité en France par Gallimard.

Deux ensembles de nouvelles sont réunis sous ce titre.
DansTlön Uqbar Orbis Tertius, les références bibliographiques s’accumulent autour d’une ville à l’existence… incertaine. On croise Pierre Ménard, auteur du Quichotte : un texte plein de malice, avec un soupçon de mauvaise foi, où le narrateur nous explique qu’il est tout de même bien plus audacieux d’écrire une épopée en espagnol archaïque quand on est un Français du XXsiècle que quand on est Cervantès. Il y a une loterie qui règle la vie et la mort dans une Babylone mythique. Il y a la fameuse bibliothèque de Babel, infinie, qui rassemble tous les livres. Une histoire dans un jardin anglais (ou chinois) qui n’est qu’un assassinat et une histoire d’espionnage. Des Argentins qui se défient au couteau. Et d’autres choses.

Parler, c’est tomber dans la tautologie.

L’ensemble a plutôt des teintes fantastiques. Plusieurs textes rappellent irrésistiblement George Perec (W et le souvenir d’enfance ou Le Voyage d’hiver) ou Calvino (Les Villes invisibles par exemple). Si l’on croit à la possibilité du plagiat par anticipation, on s’embrouille un peu pour savoir qui a influencé qui.
La plupart de ces textes ont été écrits pendant la Seconde guerre mondiale, ce qui n’est peut-être pas un hasard. Les jeux de masque, d’espionnage, le trouble des identités et les renversements de fortune étaient alors devenus le quotidien de la planète ainsi que les spéculations les plus extraordinaires.
Ces nouvelles n’ont pas, pour moi, le charme d’un bon gros roman, mais constituent un indéniable plaisir de lecture. Je me suis demandé à chaque fois où allait m’emmener l’auteur. À lire en picorant de soir en soir.
Je regrette quand même qu’aucune femme n’anime ces récits - un peu étriqués du coup.

À l’hôtel d’Adrogué, parmi les chèvrefeuilles débordants et dans le fond illusoire des miroirs, persiste quelque souvenir limité et décroissant d’herbert Ashe, ingénieur des Chemins de fer du Sud. Sa vie durant, il souffrit d’irréalité, comme tant d’Anglais ; mort, il n’est même plus le fantôme qu’il était déjà alors. Il était grand et dégoûté, sa barbe rectangulaire fatiguée avait été rousse.

M. Tansey, L'oeil innocent, 1981 Metropolitan.



vendredi 14 juillet 2017

Il voyait les serres des religieuses accrochées au rebord des fenêtres béantes.

Leandro Ávalos Blacha, Malicia, traduit de l’argentin par Hélène Serrano, parution originale 2016, édité en France chez Asphalte.

Juan Carlos, un pauvre type, et Perla, insipide, sont en lune de miel dans une station balnéaire, en compagnie de Mauricio. Mais une starlette meurt avec d’étranges brûlures. Puis une autre. Nos amis se rendent quand même au grand spectacle ayant pour thème Batman, le Joker et les filles à moitié nues. Là, ça déraille complètement. En un ou deux jours, la ville est totalement désorganisée. Une petite fille prend le contrôle de tous les postes de télévision et parle avec la voix du Diable. Et puis il y a des trucs bizarres avec beaucoup de sang. Bref, c’est un peu le grand n’importe quoi.
Un roman pour se détendre à lire en une journée. Je me demande si je n’avais pas préféré Berazachussetts avec ses sympathiques zombies. Ce qui est plaisant ici, c’est que le voyage de noce le plus mortel qu’on puisse imaginer tourne peu à peu au cauchemar grandiloquent, tout en conservant ses personnages médiocres. Deux motifs me semblent particulièrement réussi. D’abord celui de la petite fille possédée apparaissant sur tous les écrans de télévision, même ceux qui sont débranchés, est tout à fait terrifiant. Ensuite, le récit du show Batman, avec les danseuses maquillées en Joker et en coiffe à plumes, accompagne très bien les meurtres. Paillettes, culte des apparences, argent, va très bien avec des choses… euh… plus carnassières.
Cosplay du Joker, Wikipedia.
Vers la fin du morceau, les faux Jokers se volatilisent, et c’est comme si les miroirs se brisaient. Il ne reste sur scène que celui incarné par Vilma Menta. « On n’est pas obligés de se tuer », dit Batman à genoux, d’une voix lasse. Un revolver apparaît comme par enchantement dans la main du Joker, qui le braque sur le héros en éclatant de rire.

Mon conseil : si j’en crois la lecture de Basse saison évitez les stations balnéaires argentines.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.