La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 4 août 2026

On ne voyait pas plus d’ours que de loups à la frontière ! On ne voyait que la fin du monde !

 

Joseph Roth, La Marche de Radetzky, parution originale 1932, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni pour les éditions Garnier/Flammarion.


Au début du livre, nous sommes à Solférino en 1859, et un soldat sauve la vie de l’empereur d’Autriche. Ensuite, il devient un héros et il lui est impossible de quitter la vie militaire, malgré ses préférences. Au deuxième chapitre nous faisons la connaissance avec son fils, devenu fonctionnaire de l’empire, et son petit-fils, devenu militaire. Aucun n’a vraiment choisi sa voie, mais par une sorte de fatalité, les voici liés au destin de l’empereur et de l’Autriche.
Le roman raconte donc leur existence. Celle du père, bien réglée, aux paroles sobres, ce qui n’empêche pas l’attachement inexprimé pour ce fils qu’il pressent un peu trop faible. Celle du fils, médiocre militaire, sans avoir mauvais fond, désireux de pouvoir un jour vivre de façon différente, plus libre qu’à l’armée. Le tout s’achève en 1916, en pleine guerre mondiale.

Le roman raconte surtout la fin de l’empire. Un empire où l’armée occupe la première place, dans les petites villes et à la frontière, où l’éducation est militaire, avec ses « Tout à fait papa » caricaturaux. Les costumes chamarrés des officiers ont quelque chose de l’opérette, avec leurs couleurs et leurs plumeaux – cette armée-là n’a rien de moderne. Ces graves hommes à favoris sont sérieux et ridicules, avec leur code d’honneur relevant d’une autre époque. Pendant ce temps, les peuples expriment leur désir de nationalisme et les ouvriers se mettent en grève – mais tout ce monde-là constitue la terreur de la belle Vienne bourgeoise.
Je confesse avoir connu un passage difficile, parce que j’ai toujours autant de mal avec les récits d’une décadence annoncée ; j’ai passé quelques pages avant de me remettre dedans.

Le grand soleil doré des Habsbourg déclinait devant lui, se fracassait sur les tréfonds du monde, se scindait en plusieurs petites boules solaires qui, devenues des astres autonomes, devraient à leur tour éclairer des nations autonomes.

Roth excelle à représenter des personnages un peu paumés dans leur époque, attachés à un souverain qu’ils devinent vieux et d’une époque passée ; pas un personnage qui ignore que l’empire est finissant. À cet égard, l’épisode où le régiment campé à la frontière finit par apprendre l’assassinat à Sarajevo de l’héritier au trône constitue un véritable basculement.


Il y a aussi une sincère émotion qui se dégage du roman, les personnages ayant parfaitement conscience de vivre la fin d’un monde et le père apprenant avec un immense chagrin ce qui est arrivé à son fils.
Il y a une belle évocation de la frontière – celle avec la Russie – où vivent des paysans, des marchands, des Juifs, des cosaques. Et les oies sauvages qui quittent le pays au début de la guerre.

Tous sentirent qu’il avait invoqué la mort. Elle planait au-dessus d’eux et elle ne leur été nullement familière. Ils étaient nés en temps de paix, ils étaient devenus officiers en se livrant à des manœuvres et à des exercices pacifiques. Ils ne savaient pas encore à l’époque que chacun d’entre eux, sans exception, rencontreraient la mort quelques années plus tard. Aucun n’avait l’ouïe assez fine pour entendre déjà le grand rouage des hauts moulins cachés qui commençaient à meuler la Grande Guerre.

De Joseph Roth j'ai aussi lu :

Job, roman d'un homme simple : un très beau roman sur les tracas des gens simples
Perlefter, histoire d'un bourgeois : un roman inachevé et des nouvelles, un monde disparu et dispersé

Franz Marc, École d'équitation, 1913, Gemeentemuseum La Haye


Bon. Et la musique ?

Joseph Radetzky était un maréchal autrichien qui s’est tristement fait connaître par sa mise au pas de l’Italie au moment du printemps des peuples en 1848 (il a tenté de bombarder Venise par montgolfière et c’est seulement grâce au vent que ça a pas marché – tu parles d’un titre de gloire). C’est en son honneur que Johann Strauss compose une fameuse marche, qui tient autant du cirque que de la parade militaire. Dès le début, il semble que les officiers aient pris l’habitude de la scander en tapant dans leurs mains.

Dans le roman, La Marche de Radetzkyretentit à plusieurs reprises, le dimanche midi sur la place ou le soir quand les officiers vont au bordel. Autant dire qu’elle relève plus de la familiarité que de la solennité. À vrai dire, elle m’a fait penser à la musique de Nino Rota pour La Dolce vita, avec cet aspect de farce mélancolique.

Son chef comptait encore au nombre de ces musiciens militaires autrichiens auxquels une mémoire précise et un besoin toujours vif de nouvelles variations sur d’anciennes mélodies permettaient de composer une nouvelle marche chaque mois. Elles se ressemblaient toutes comme des soldats. La plupart commençaient par un roulement de tambour, reprenaient l’air du couvre-feu en accéléré pour être au rythme de la marche, envoyaient les fières cymbales lâcher un rire retentissant et s’achevaient avec un grondement de tonnerre de la grosse caisse, joyeux et bref orage de la musique militaire.

En 1946 La Marche de Radetzky est incorporée au programme du Concert du Nouvel An du Philharmonique de Vienne (1e édition du Concert en 1939 dans la Vienne nazie).

J’ai choisi la version du Concert du Nouvel an 2026, avec le chef Yannick Nézet-Séguin qui la dirige au milieu du public.


Ceci constitue donc une très belle participation au défi Sing me a song de Sunalee.

C'est aussi le dernier billet avant le départ en vacances ; on se retrouve à la fin du mois ! Portez-vous bien.



mardi 23 juin 2026

Alors je me dis que si j’écris, c’est pour trouver le repos.

 

S. J. Agnon, À la fleur de l’âge, parution originale 1923, traduit de l’hébreu par Laurent Schuman, édité en France par Gallimard.

Un très court roman qui prend place dans l’empire Austro-Hongrois. L’héroïne en est Tirtza, une jeune fille dont la mère vient de mourir, la laissant, ainsi que son père, en proie à un grand chagrin et à un immense vide. D’autant plus que Tirtza découvre l’amour que sa mère a eu, avant de se marier, pour un jeune intellectuel viennois. La voici en proie à la douleur, aux questions et à la colère.

Un roman pourvu de beaucoup de charme. D’abord j’ai apprécié la façon dont Agnon a réussi à peindre les sentiments compliqués et contradictoires d’une jeune fille qui peut d’ailleurs ressentir des émotions qu’elle comprend mal. À cet égard, Tirtza apparaît comme libre, soucieuse de son bonheur et de son amour, mais sans rupture avec sa famille, et c’est un beau portrait. En revanche, gros point rouge quant à cette histoire d’amour aux accents clairement incestueux (même si le caractère compliqué de ces sentiments est particulièrement bien traité).

J’ai enfin aimé la peinture de cette vie dans une petite ville, une vie juive ordinaire, sans shtetl, sans pogrom, mais avec le marché, les cérémonies religieuses, les études, les affaires, les soirées dans le jardin, etc. Je comprends qu’Appelfeld ait pu ressentir un grand plaisir et une véritable nostalgie à la lecture de ce monde – qui, au moment de l'écriture roman, s’était transformé, mais existait encore.

Ma mère mourut à la fleur de l’âge. À la trente et unième année d’une vie amère et éphémère. Ses jours, elle les avait passés recluse. De la maison, elle ne sortait pas. Amies et voisines ne la visitaient guère, et mon père n’invitait personne. Notre maison, triste et silencieuse, restait fermée aux gens. Et ma mère, alitée, parlait peu. Mais au moindre mot, c’était comme si des ailes immaculées se déployaient et m’entraînaient vers des sphères célestes.

C’est le début.

Chagall, Lune visage, 1968, gouache, coll. privée


S. J. Agnon, Au cœur des mers, parution originale 1926, traduit de l'hébreu par Emmanuel Moses, édité en France par Gallimard.


C'est un conte. Dans un pays qui n'est pas nommé, mais qui est quelque part dans l'Empire d'Autriche-Hongrie, les Juifs se réunissent pour partir en Terre d'Israël.
Tout cela est raconté comme un conte, c'est-à-dire que le ton est à la fois simple et allégorique. Tous les aléas qui ralentissent le voyage sont des interventions du Malin et c'est d'ailleurs à cause de lui que beaucoup hésitent à entreprendre ce très long périple. En parallèle, les événements merveilleux parsèment le récit. Tous les personnages semblent positifs, qu'ils soient juifs ou non, au service d'un même dénouement.

Même si je comprends cette volonté de créer un conte de commencement pour Israël, afin de le faire exister (si le roman se déroule au 19e siècle, Agnon écrit au début du 20e), j'avoue que cette forme m'a paru un peu faible. Elle ne met pas en valeur les personnages (et surtout pas les femmes, le paternalisme là, pffff).
Je note quand même la façon dont nos juifs de Galicie découvrent, éberlués, la vie des juifs de Constantinople. Autre langue, autres rites, autre cuisine.

Le ton n'est pas dépourvu d'humour discret, à la façon des contes populaires. J’ai eu l’impression que le projet d’Agnon était d’écrire le beau mythe de l’exil, à opposer aux histoires réelles de fuite, d’errances, de pogroms, de violence qui ont vraisemblablement constitué la réalité de nombreux arrivants, comme pour créer un nouvel imaginaire.

Les voitures cahotaient et avançaient, les chevaux enfonçaient dans toutes sortes d'herbes, grandes et petites. Un bon vent soufflait et égayait le cœur. Les brins d'herbe étaient sortis se promener dans les champs et déroulaient leur conversation devant le Saint béni soit-Il.

Istanbul est assurément la plus grande cité du monde. (…) Un roi musulman y exerce le pouvoir. Il est étendu sur un lit en ivoire aux vertus soporifiques. Parfois il dort six moi et d'autres fois une année entière. Une tabatière est posée devant lui, surmontée par un oiseau d'or.

Chagall, détail du vitrail de l'auditorium du musée Chagall de Nice


Samuel Joseph Czaczkes alias Shmuel Yosef Agnon est né en Ukraine en 1887. Il s'est établi en Palestine sous mandat britannique en 1924. Il écrit en hébreu plusieurs années avant la naissance officielle de l'État d’Israël, mais il a aussi écrit en yiddish. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1966 - à ce moment-là, le monde qu'il évoque a totalement disparu.

Je ne suis pas totalement convaincue par ses romans, mais je comprends le charme qu'ils ont pu avoir pour les survivants. Je note aussi qu'Agnon permet cette transition entre le monde du yiddish et celui de l'hébreu, en effectuant une sorte de transposition d'un imaginaire dans une autre langue.

J'ai récemment relu Histoire d'une vie d'Aharon Appelfeld pour retrouver ce qu'il disait à propos d'Agnon.

C’est auprès de Dov Sadan que je découvris quelque chose dont on parlait peu en ce temps-là : la plupart des écrivains israéliens étaient bilingues, et ils écrivaient simultanément dans les deux langues. Cette découverte me fit l’effet d’un tremblement de terre. Cela signifiait que « ici » et « là-bas » n’étaient pas déconnectés comme le clamaient les slogans.

Je sais qu’Agnon me racontait la légende de la vie de mes parents, et des parents de mes parents. Je me souvenais un peu de la tranquillité et de la sérénité datant de l’Empire austro-hongrois qui étaient demeurées dans les villages et les petites bourgades où nous nous rendions en été, et je compris de quoi il parlait.

(…) De lui, j’appris qu’un homme pouvait emporter sa ville natale partout et y vivre pleinement. Une ville natale n’est pas assujettie à la géographie statique. Plus encore : on peut élargir ses limites ou l’élever vers les hauteurs. Agnon peuplait sa vie de tout ce que le peuple juif avait produit depuis deux cents ans.


mardi 18 novembre 2025

Ceux qui manqueront l'occasion la manqueront pour toujours.

 

Kafka, Amerika, traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre, édité en France par Gallimard (Folio).

Roman laissé inachevé par la mort de l'auteur et par l'auteur lui-même. Titre voulu par Kafka : Le Disparu. Amerika est le titre donné par Max Brod lors de son édition de 1927, mais le premier chapitre a été publié à part en 1913 et l'ensemble du texte entre 1912 et 1914.

Le héros, Karl Rossman, a 17 ans (ou 16), quand ses parents le chassent de la maison (une histoire de bonne qui se saisit de son corps) et l'envoient en Amérique faire sa vie. Au premier chapitre, après un épisode invraisemblable, Karl rencontre son riche oncle Jakob qui le prend sous son aile. Au deuxième, l'oncle le chasse. Au troisième, Karl trouve du travail dans un hôtel. Mais cette pause ne dure pas et le pauvre Karl se retrouve bientôt dans une situation encore plus difficile. Après une interruption du manuscrit, on retrouve Karl parti dans un train, ayant perdu son nom, avec une mystérieuse troupe de théâtre. Tout va bien mais difficile de ne pas se dire qu'un piège se referme sur lui. Le manuscrit s'interrompt encore, cette fois définitivement.

C'est tout l'inverse d'un roman d'apprentissage. Karl est peut-être un peu naïf et mal dégrossi, mais il ne se débrouille pas si mal. Pourtant, la maladresse et les coups du sort l'empêchent sans cesse de tracer son chemin. Au contraire, d'improbables événements, qui apparaissent comme autant de manipulations, se coordonnent pour l'enfoncer dans une situation progressivement plus difficile. À cet égard, la description de l'hôtel est à proprement parler kafkaïenne avec ses innombrables ascenseurs, son armée de liftiers, son équipe de portier et de sous-portiers, le restaurant qui semble une foire d'empoigne – impossible pour un individu sensible de trouver sa place dans cet univers.

Karl n'écoutait pratiquement plus ce genre de discours, chacun abusait de son pouvoir et insultait ses inférieurs. Quand on y était habitué, ça ne sonnait pas autrement que le tic-tac régulier d'uen pendule.

J'ai toujours du mal à lire les romans dont la progression semble inéluctable. Ce fut encore le cas ici, avec un gros coup de mou dans le milieu. J'ai arrêté quelques pages et j'ai repris avec ce dernier chapitre sur le théâtre d’Oklahoma, gigantesque barnum usine, avec ses 200 bureaux de recrutements et son champ de courses, qui embarque toute une population de miséreux dans un destin inconnu, mais certainement très contrôlé.


Le roman met en scène toute une gamme de personnages : hommes puissants et inquiétants, chômeurs sur les routes avec leurs vêtements en guenilles, femmes protectrices prenant Karl sous leur aile, jeunes femmes agressives ou timides, bureaucrates de divers métiers...
Il s'agit en somme du roman d'un migrant à l'assaut des États-Unis, sauf que tout se referme. Le voici peu à peu exclu de New York, exclu de la ville, envoyé à Oklahoma... le rêve d'Amérique entraperçu disparaît, tout comme Karl. La modernité américaine sera tout juste effleurée par le garçon.

Une affiche de l'ancêtre de l'INRS ? Oui, lors de sa courte carrière d'agent d'assurance, Kafka a surtout travaillé sur la sécurité dans les usines et constaté que les ouvriers n'étaient pas protégés contre les accidents.

Lorsque à l'âge de dix-sept ans Karl Rossmann, qui avait été envoyé en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York sur le bateau déjà passé à la petite vitesse, il aperçut la statue de la déesse de la Liberté, qu'il observait depuis un bon moment, comme nimbée d'une lumière solaire devenue soudain plus forte. On aurait dit que son bras armé de l'épée venait tout juste d'être brandi tandis qu'autour d'elle les brises tournoyaient sans entrave.

C'est le début. (oui, une épée)

Deuxième participation aux feuilles allemandes de Patrice et Eva. Jeudi ce sera encore Kafka, qui a d'ailleurs déjà donné lieu à deux billets sur le blog :





jeudi 14 novembre 2024

J’en suis au point où je ne veux plus d’une certitude.

 


Franz Kafka, Un jeûneur et autres nouvelles, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, édition GF.

 

Un recueil constitué de façon posthume qui rassemble des textes en raison de leur thématique.

 

Grand bruit, 1912. Une page presque autobiographique qui décrit l’impossibilité pour l’écrivain de s’isoler. C’est comme un théâtre de cris et de portes qui claquent. Un texte très vivant, on a quasiment les personnages sous les yeux.

 

Assis dans ma chambre, je suis installé dans le quartier général du bruit de tout l’appartement. Toutes les portes, je les entends claquer, leur bruit m’épargne seulement les pas de ceux qui courent de l’une à l’autre, j’entends jusqu’au claquement de la porte du fourneau qu’on referme dans la cuisine.

C’est le début.

 

La Chevauchée du seau à charbon, 1917. Une évocation tout à la fois réaliste et fantastique d’un homme chevauchant son seau à charbon et demandant du charbon. Mais, étrangement, impossible d’être entendu quand on n’a pas d’argent.

 

Consommé, tout le charbon ; vide, le seau ; inepte, la pelle ; soufflant le froid, le poêle ; la chambre, balayée d’un vent glacé ; devant la fenêtre, des arbres raides sous la gelée blanche ; e ciel, un bouclier d’argent opposé à qui veut son aide. Il faut que j’aie du charbon ; il n’est tout de même pas admissible que je meure de froid ; derrière moi, le poêle impitoyable, devant le ciel qui ne l’est pas moins, par conséquent il faut que sur ma monture je passe exactement entre les deux pour quérir, au milieu, de l’aide auprès du marchand de charbon.

C’est le début.


Birkle, Kurfürstendamm, 1924 Sigmaringen
 

Un recueil Un jeûneur composé par Kafka et comprenant :

·      Un petit bout de femme, 1923. Le récit parfait de la paranoïa. Des mots et des phrases simples pour décrire les méandres psychiatriques d’un individu.

·      Première peine, 1922. Un trapéziste qui ne vit pleinement que sur son trapèze, mais qui montre sa première fêlure annonciatrice d’un déclin irrémédiable.

·      Un jeûneur, 1922. Un homme dont le métier consiste à jeûner en public, comme une bête de foire, que l’on exhibe (et cela a réellement existé). Mais la mode passe. Un jeûneur sans public est-il encore un artiste ? Ce qu’il fait est-il encore remarquable si personne ne s’en rend compte ?

·      Joséphine, la cantatrice, 1924. Le seul texte dont je me souvenais réellement. Chez un peuple dont on ignore l’espèce, il existe une cantatrice nommée Joséphine. Mais quel est son art ? Faire la même chose que les autres, et peut-être un peu moins bien, et demander de l’attention, n’être jamais satisfaite de l’attention donnée, toujours insuffisante, être seule, en être fière et triste à la fois. Ce peuple ingrat ou aveugle se rendra-t-il compte de sa disparition ?

 

Si donc il était vrai que Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler, voire peut-être, comme j’en ai du moins l’impression moi-même, ne dépasse guère les limites du sifflement banal – peut-être même que sa force suffit à peine à ce banal sifflement, tandis qu’un vulgaire terrassier le produit sans effort du matin au soir tout en travaillant –, si tout cela était vrai, alors cela dénierait certes à Joséphine son prétendu statut d’artiste, mais alors il faudrait pour le coup résoudre l’énigme de l’immense effet qu’elle produit.


Feininger, L'Homme blanc, 1907 Thyssen Bornemisza

Le Terrier, 1924, laissé inachevé par la mort de l’auteur. Le narrateur, là encore d’une espèce inconnue, vit sous terre et chante la réussite de son terrier. Il peut y soutenir un siège. L’entrée est invisible pour les prédateurs. Mais est-ce si sûr ? Là encore, le langage déroule sa logique paranoïaque et le narrateur grossit à l’envie tous les défauts et risques potentiels et détaille tout ce qui pourrait y remédier, mais ne conduirait qu’à la destruction du terrier. D’ailleurs les prédateurs existent-ils vraiment ? Quelle imagination folle a conduit à concevoir ce terrier adapté exactement au corps du narrateur, à la fois refuge et piège ?  Au fil des pages, la solitude grandit, ainsi que le climat de folie et de violence. Pourtant « tout est resté inchangé… »

 

Alors je me précipite, je vole, je n’ai pas le temps de me livrer à des calculs ; moi qui entends exécuter un nouveau plan tout à fait précis, voici que je saisis au petit bonheur ce qui tombe sous les dents, je traîne, je porte, je gémis, je râle, je trébuche, et je me satisfais de n’importe quelle modification arbitraire de cet état présent qui me paraît si dangereux. Jusqu’à ce que peu à peu, me réveillant tout à fait, je reprenne mes esprits, ayant peine à comprendre ma précipitation.

 

On est tenté de voir dans plusieurs de ces textes des métaphores ou paraboles de la condition d’écrivain dans le monde moderne, encore qu’il pourrait s’agit d’autoportraits, ou d’évocation imagée de l’existence des juifs dans un monde de plus en plus antisémites. À moins qu’il ne s’agisse que des méandres ordinaires du cerveau humain… 

Toujours est-il que ces fils narratifs se déploient avec tous leurs nœuds et retours en arrière et piétinement dans une langue simple et sans fard, avec un maximum d’efficacité. Tout cela est aussi très vivant, avec cette place centrale de la première personne, qui place le lecteur au plus près de ces mystérieuses voix.

 

Cinq émissions pour (re)découvrir Kafka et vous donner envie de (re)lire.


Mon billet sur Le Château. Prochaine étape, Le Procès.


Deuxième participation aux "Feuilles allemandes", mois thématique organisé par Eva et Patrice.









 

mardi 12 novembre 2024

Et même si Perlefter était un individu très ordinaire, il était aussi un individu fort singulier. En effet, il ne voulait pas être ordinaire.

 


Joseph Roth, Perlefter, histoire d’un bourgeois, volume de divers textes, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, édité en France par Robert Laffont.

 

Le volume comprend Perlefter, un roman commencé en 1929 et laissé inachevé après 150 pages, ainsi que plusieurs nouvelles.

 

Perlefter

Le narrateur de ce début de roman est recueilli enfant par un oncle, Perlefter, portrait type du bourgeois tiède de Vienne, conformiste, bon viveur pour lui, mais minable pour les autres. L’essentiel du roman consiste dans son portrait, ainsi que celui de sa famille, sur quelques années. Le roman s’interrompt au moment où Perlefter s’apprête à rencontrer un cousin d’un caractère très différent.

Le texte n’est pas abouti, ce qui explique sans doute quelques répétitions et aussi un sentiment de lenteur. Il ne se passe pas grand-chose puisque tout réside dans le portrait de ces individus, à la fois pittoresques et tristement communs, mais tracés d’une plume rapide et d’une ironie froide.

J’avoue que cela renforce mon envie de lire les titres plus connus de l’auteur.

 

Il avait l’air totalement ingénu quand il était joyeux, comme un enfant joufflu. Et pourtant l’amertume était déjà tapie au fond de cette joie. Et de la même façon qu’il n’aimait pas les actions catégoriques, il n’avait pas d’impressions catégoriques. Quand il était content, il se faisait en même temps du mauvais sang. Quand il était très préoccupé, il nourrissait déjà des espoirs. Il était incapable d’aimer et de haïr. Il aimait bien quelqu’un ou ne l’aimait guère.


P. Alma, Huit portraits : le banquier (1929 linogravure, coll. Merrill C Berman)
 

Les nouvelles

Carrière : un comptable qui n’a qu’une manie, aimer l’encre violette.

À propos de l’endroit dont je veux parler maintenant : après l’évocation d’un ancien cimetière, le portrait d’un homme à la vie originale.

Humanité malade : un homme traumatisé par les combats de la Première guerre mondiale.

Elles sont de plus en plus rares en ce monde : un texte inachevé sur un homme qui doit s’adapter au nouveau monde créé par la Première guerre.

Le Cartel : un récit qui prend place à Boston et qui est empreint d’humour et de légèreté.

Ce matin est arrivée une lettre : Une lettre à l’occasion de laquelle on prend des nouvelles de la diaspora, éparpillée entre l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Asie, diaspora composée des personnages romanesques imaginés par l’auteur. C’est un très beau texte.

 

Ce matin est arrivée une lettre de mon ami Naphtali Kroj de Buenos Aires. Ça lui plaît, la vie dans cette grande ville très loin d’ici et sans doute très étrange aussi. Il a rencontré des gens qu’il connaissait, des gens de chez nous. Ils font du négoce de tabac ou d’autres choses et me passent le bonjour. Ils ne m’ont pas oublié, même si j’étais encore un petit garçon lorsque je me suis séparé d’eux pour partir à l’Ouest, dans la famille de mon père, à Vienne. Les gens de mon pays ont une bonne mémoire, car ils se souviennent avec le cœur. Mais moi, je les aurais presque oubliés, parce que j’ai vécu dans les pays de l’Europe de l’Ouest et que j’y vis encore, là où le cœur n’est rien, la tête pas grand-chose et où le poing qui cogne est tout.

C’est le début de la nouvelle.

 

Maintenant je ne suis né nulle part et je ne suis chez moi nulle part. C’est étrange et terrible et j’ai l’impression d’être un rêve sans racines et sans but, sans commencement ni fin, un rêve qui vient et qui s’en va et ne même pas d’où il vient ni où il va. C’est ainsi que sont tous mes concitoyens. Ils vivent éparpillés dans le grand et vaste monde, ils s’accrochent avec leurs petites racines à un morceau de terre étrangère, ils gisent ensevelis dans une terre étrangère, ils font des enfants qui ne savent pas où est né leur père et pour qui leur grand-père est déjà une légende. J’entends parfois parler d’Untel ou d’Untel.

 

Dans ses fictions et grâces à ses personnages, Roth parle de lui et des siens, d’un monde disparu et éclaté, de personnages faibles et touchants, grandioses et cocasses.

 

De Roth j’ai également lu  Job, roman d'un homme simple que je vous conseille vivement.


Première participation au mois sur la littérature allemande organisé par Patrice et Eva.







mardi 28 novembre 2023

Vos actions vont peut-être laisser de profondes traces dehors dans la neige de la cour mais pas davantage.

 


Franz Kafka, Le Château, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, rédigé en 1922, laissé inachevé, publication posthume en 1926.

 

K., arpenteur, arrive un soir au village. Mais il apprend très vite que si le château a bien fait appel à un arpenteur, on n’a absolument pas besoin de lui, mais qu’il peut quand même rester. Il passera le reste du livre non pas tant à essayer d’éclaircir sa situation auprès de ces messieurs du château qu’à essayer de prouver aux villageois qu’il est capable d’obtenir une certitude de la part de l’administration.

Car c’est un monde absurde. Si le château est inaccessible et si d’ailleurs le château s’avère être un ensemble de bureaux, les fonctionnaires apparaissent une fois, par hasard, la nuit, sans qu’il soit possible de remettre la main dessus, remplacés par des secrétaires, des sous-secrétaires ou des aides. Invisibles, inexistants, ils exercent une fascination illimitée sur les villageois qui leur attribuent volontairement une autorité sans bornes, alors même que l’absence de police ou d’autorité permettrait à chacun de vaquer à ses occupations.


Lorsque ce regard tomba sur K. il lui sembla que ce regard avait déjà réglé des affaires qui le concernaient dont il ne savait pas même encore qu’elles existaient mais dont il lui révélait l’existence.


Dans ce cadre, K. ne comprend rien, interprète, manipule, prétend tout comprendre, fait du surplace, ce qui n’est pas si pire que les autres qui affirment, eux, savoir comment procéder. K. est libre de partir, mais il préfère s’obstiner à se débattre en vain.


Il n’existe que des administrations de contrôle. Certes, elles ne sont pas destinées à repérer les erreurs au sens grossier de ce mot, car des erreurs, il ne s’en produit pas et même si une erreur devait se produire, comme dans votre cas, qui est en droit de dire, une fois pour toutes, que c’est une erreur ?


Et les femmes ? Elles occupent une place particulière. Les fonctionnaires du château, qui sont tous des hommes, se les attribuent et elles passent d’un homme un autre sans aucune expression de jugement moral. D’ailleurs les personnages ne possèdent pas d’intériorité psychologique ou affective, sinon dans le regard de celui qui propose une interprétation de leur comportement, dont on ne sait ce qu’elle vaut, chacun mentant et manipulant à loisir. Pourtant ce sont les femmes qui prennent les initiatives et semblent seules capables de faire évoluer leur situation, choisissant K. ou le repoussant selon leur pari sur l’avenir. Il est un étranger qui refuse de se plier aux coutumes locales et s’il ne parvient pas à faire avancer sa propre situation, il est celui par qui des événements imprévisibles et inédits peuvent enfin advenir.

Un château en Provence.


Ce n’est pas forcément un roman agréable à lire, car cet univers est bouché et les personnages s’enferment dans des explications interminables qui ne font rien avancer du tout. Il y a de la neige et il fait froid et on préférerait prendre la route. Mais la création de cet univers est fascinante.

 

Il se peut que le prétendu Klamm n’ait rigoureusement rien de commun avec le véritable ; la similitude n’existe peut-être que pour les yeux de Barnabas, aveugle d’énervement ; il se peut que ce soit le plus subalterne des fonctionnaires, peut-être n’est-il pas même fonctionnaire, mais il a une fonction à son pupitre, il lit bien quelque chose dans son grand livre, il marmonne bien quelque chose au secrétaire, il pense bien quelque chose, quand son regard tombe sur Barnabas et même si tout cela n’est pas vrai et que lui-même et ce qu’il fait ne représente rien du tout, quelqu’un tout de même l’y a mis et l’a bien fait avec une intention quelconque.

(On croirait une réflexion à la Descartes : on est sûr de rien, mais quand même, il y a quelque chose, qui est incertain et qui est peut-être faux, donc j’existe.)


Cinquième et avant-dernière participation aux Feuilles allemandes de Livr'escapades et de Et si on bouquinait un peu.





 

mardi 2 mai 2023

C’est l’état dans lequel on se trouve, quand les passions ne sont plus douloureuses. C’est Vienne en hiver !

 

Sándor Márai, Les Braises, parution originale 1942, traduit du hongrois par Marcelle et Georges Régnier.

 

(mais pour moi, il pourrait s’appeler Les Cendres)

Au début du livre, un vieux général dans son grand château reçoit une lettre qui l’avertit de la visite de Conrad, un homme qu’il n’a pas vu depuis 41 ans et une certaine soirée de 1899 (au lecteur d’effectuer le calcul…). Quand Conrad arrive, la conversation commence, à partir de leur enfance et jeunesse sous l’empire austro-hongrois. Il est question de fidélité, de trahison et de vengeance.


Remis de sa première surprise, il ressentait une grande fatigue. On se prépare parfois, la vie durant, à quelque chose. On commence par être blessé et on veut se venger. Puis, on attend. Le général attendait depuis fort longtemps et ne savait même plus à quel moment l’offense et le désir de vengeance s’étaient transformés en attente.


Disons-le, le cœur du secret est tout ce qu’il y a de plus banal. L’originalité de ce petit roman provient donc de la façon dont le récit est mené. Car plus qu’une conversation, devant amener au dévoilement progressif de la vérité, c’est un quasi-monologue, le général faisant les questions et les réponses, ayant tout juste besoin d’un vis-à-vis pour confirmer son raisonnement. Le fil n’est pas linéaire, sa réflexion fait des sauts dans le temps et le lecteur ne peut s’empêcher de se demander : « Mais à quoi bon toutes ces paroles ? Pourquoi attendre 41 ans pour les prononcer ? Il aurait pu dire la même chose à son miroir. » Cette façon de procéder, que l’on pourrait qualifier de déceptive, constitue en réalité tout l’intérêt du livre.

Un général que l’on pourrait qualifier d’ailleurs de plusieurs adjectifs, mais « insupportable » me semble en dire assez.


Il renfermait aussi le silence qui, tel un fidèle emprisonné à cause de sa profession de foi, dépérit sur de la paille pourrie au fond d’une cave.


Il est beaucoup question de musique et du pouvoir de celle-ci, sans que l’auteur n’en fasse grand-chose.

Le palais est romain, mais ne chipotez pas.

Je reviens sur cette date. Le roman se tient dans un grand château aristocratique, dans un milieu militaire et cultivé, dans les ruines de l’empire. Les personnages ignorent ce qu’il se passera et d’ailleurs ils estiment être trop vieux pour être réellement atteints par cette guerre qui commence – ce en quoi ils se trompent lourdement, à mon sens. Ce n’est pas le cas du lecteur qui lit le roman en attendant quelque chose en rapport avec ce moment particulier, qui ne vient pas vraiment, ou qui attend le récit d’un monde en voie de disparition, ce qui est assez peu le cas également. C’est que tout est tourné vers un passé à la fois lointain et omniprésent. Cette sensation est assez perturbante. Elle s’accroît une fois que l’on sait que le roman date de 1942. Le monde contemporain sera pourtant tout juste effleuré. Le monde passé est évoqué constamment, mais rien ne sera dit sur la façon dont il s’est disloqué. Il est passé, simplement.

Pour moi, le monde d’autrefois reste vivant, même si en apparence il a disparu. Il vit, parce que je lui ai prêté serment de fidélité. Pour moi, c’est tout ce qu’il y a à dire à ce sujet.

 

Je me demande si ce prénom de Conrad, pour un homme originaire de Galicie, ayant vécu sous les Tropiques et s’étant installé à Londres est vraiment un hasard (en littérature, le hasard n'existe pas).


C’est avec ce titre que je découvre Márai. J’ai lu le roman avec intérêt, sans être totalement conquise, mais je compte bien continuer à lire l’auteur.

Une lecture commune est programmée prochainement autour de Márai, mais comme je serai en vacances, j’ai décrété que la semaine serait hongroise. Le billet de Passage à l’Est.




vendredi 10 juin 2022

Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes lorsqu’il était beau et puissant.

 Ivo Andrić, Le Pont sur la Drina, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, parution originale 1945.

 

Le livre raconte simplement l’histoire du pont sur la Drina : décidé par un vizir de l’empire ottoman originaire de là, construit, permettant à la ville de Višegrad de naître et de se développer, situé à diverses frontières (empire turc, empire austro-hongrois, serbes, chrétiens, musulmans, etc.), son existence au rythme des turbulences de l’histoire et sa destruction (au moins partielle).


Dans le même temps, la masse informe de planches et de poutres enchevêtrées au-dessus de la rivière commença elle aussi à se réduire et à s’affiner, et l’on apercevait maintenant de mieux en mieux à travers elle le véritable pont, taillé dans la belle pierre de Banja. Des ouvriers, seuls ou en équipe, s’appliquaient encore à des travaux qui, aux yeux des gens, paraissaient insensés et sans rapport avec le reste, mais il était maintenant évident même pour le plus sceptique des habitants de la ville qu’ils travaillaient tous ensemble à édifier un pont, selon un seul et même plan et des calculs infaillibles qui justifiaient chacune de ces actions isolées.


C’est un livre qui ne m’a pas emportée, mais qui m’a vraiment intéressée. Il mêle personnages historiques et fictionnels, les décisionnaires politiques et militaires se mêlent aux petits habitants du lieu, la grande et la petite histoire et la légende. On ne sait pas bien si certaines anecdotes sont transmises par la mémoire populaire ou simplement inventées par l’auteur. L’ensemble forme un tout, l’histoire d’un pont et d’une ville.

J’apprécie aussi le fait qu’il soit difficile de tracer une trajectoire nette. Même si la fin du livre est particulièrement sombre (le récit s’achève en 1915, mais a été écrit pendant la Seconde guerre mondiale) et que l’on a le sentiment que les peuples se divisent de plus en plus entre nationalités et entre religions, il est sans cesse rappelé que les temps anciens n’étaient pas faciles (il y a le récit d’un homme qui meurt empalé) et que la prospérité moderne apporte un confort appréciable, notamment en mettant fin aux crues dévastatrices.

À travers cette histoire mouvementée, violente, voire fracassée, à travers le mouvement d’évolution des mœurs, qui transforment les hommes et les femmes, le pont apparaît comme un don de Dieu (et pourtant sa construction est bien décrite), une arche de pierre blanche au-dessus de la rivière, échappant aux vicissitudes humaines, lumineux et gage de lumière et d’éternité.

 

Image Wikipedia du fameux pont.

Personne n’avait le temps de réfléchir à ce que représentait et signifiait le pont victorieux, mais en vaquant à leurs affaires, dans cette ville infortunée où l’eau avait tout abîmé, ou du moins transformé, tous savaient qu’il y avait dans leur vie quelque chose qui résistait aux éléments et qui, grâce à l’insaisissable harmonie de ses formes et à la force invisible et sage de ses fondations, sortait de chaque épreuve intact et inchangé.

 

Ainsi, sur la kapia, entre le ciel, la rivière et les collines, on apprenait de génération en génération à ne pas regretter outre mesure ce que les eaux troubles emportaient. C’est là que l’on s’imprégnait de la philosophie innée des habitants de Višegrad : que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, « comme le pont sur la Drina ».


Le pont a été construit à la fin du XVIe siècle. Le dynamitage de 1915 ne l'a pas détruit totalement  heureusement. Il a été réparé et il est toujours là.

Même si je ne suis d’un enthousiasme mesuré, j’ai assez envie de lire La Chronique de Travnik.

Une lecture initiée par Passage à l'Est.


 

 

jeudi 17 mars 2022

C’est à peu près pareil. Nous sommes toujours heureux.

 Jan Morris, Trieste ou le sens de nulle part, parution originale 2001, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, édité en France chez Payot.

 

Une balade pour découvrir Trieste, cette ville d’Italie, à moins que ce ne soit d’Autriche ou peut-être de Yougoslavie ? Tout est là, dans cette situation géographique et historique particulière. Trieste a été le grand port sur la Méditerranée de l’empire austro-hongrois. Tout s’est écroulé lors de la Première guerre mondiale et depuis la ville est italienne, mais ce n’est pas si simple.

Morris nous brosse un parcours plus thématique que géographique ou historique. La situation commerciale, l’activité du port, les grandes demeures bourgeoises, les écrivains célèbres qui ont séjourné là, le sort des juifs…


Je suis incapable de toujours voir Trieste en esprit. Qui le pourrait ? Il ne s’agit pas d’une de ces villes typiques, instantanément visibles dans le souvenir ou l’imagination. Elle ne propose aucun repère inoubliable, pas de mélodie universellement familière, pas de cuisine unique, pour ainsi dire pas de nom original connu de tous.


Il y a d’abord le jeu complexe des identités et des nationalités. À Trieste, on est autant slave qu’italien. Les identités s’entrecroisent et s’interpénètrent, sans contradiction. Voire. Lors de la Seconde guerre mondiale, les juifs ont été tués ou déportés – Trieste compte sur son sol le seul camp de concentration italien ainsi que le raconte Sonnenschein. Le régime de Mussolini a tenté d’ « italianiser » la ville en fermant des écoles slovaques. Chaque cahot de l’histoire européenne a ici une résonnance particulière. Mais aujourd’hui, la province de Trieste est officiellement bilingue (italien et slovène).

Dans cette ville où la définition de soi est un peu contournée, Morris projette discrètement sa propre histoire. Venu la première fois à Trieste en homme, en soldat de l’Empire britannique, à la fin de la Seconde guerre, elle y revient en femme journaliste, un peu méfiante vis-à-vis de cette notion d’empire et de cette nostalgie du passé. C’est pourquoi sans doute, si le livre est empreint de mélancolie, il s’ouvre sur l’avenir en annonçant de possibles évolutions de la ville (c’est un chapitre qui est bienvenu).

Et si un jour je monte dans le train, j'arriverai à la gare centrale de Trieste.
Photo Wikipedia.

Le savez-vous ? Winckelmann y a été assassiné, tandis que le café Illy y est né.

Une douce ironie toute britannique se fait sentir dans les commentaires, notamment dans les citations du très correct Baedeker.

 

C’est une belle balade qui donne envie de monter dans le train et de partir. En attendant, elle me donne envie de (re)lire Italo Svevo et de me tourner vers Claudio Magris.

 

Ah, quelle vie, quelle vie on mène au café ici ! On s’étire et l’on prend un autre café – « le café de Trieste est le café suprême ici-bas » nous assure le serveur d’un air approbateur, comme pour nous complimenter de notre bon goût. Et une fois l’addition payée, alors que nous vagabondons à nouveau, nous nous retrouvons au bord de l’eau en une demi-minute.

 

Une autriceMon billet sur La Conscience de Zeno de Svevo.

Une lecture qui fait écho à celle de Sonnenschein qui se déroule à Gorizia, juste à côté, et dont je vous parlais mardi.