La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1989. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1989. Afficher tous les articles

vendredi 20 février 2026

Le processus irréversible de destruction, de chaos et de désintégration se poursuivait normalement selon ses propres lois intangibles.

 

László Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance, parution originale 1989, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, édité en France par Folio/Gallimard.


Au début du roman, Mme Pflaum rentre en train chez elle, mais la circulaire ferroviaire est perturbée, elle manque de se faire agresser par un homme, et à son arrivée, l'éclairage public est éteint et elle croise une étrange caravane foraine exhibant une baleine. Elle se réfugie dans son petit appartement coquet. Ensuite tout déraille.

C'est donc sans mode d’instruction et sans explications qu'il posa les yeux sur le gigantesque animal et contempla, en grommelant son nom si mystérieux, bouche bée, avec un mélange de fascination et de crainte, ce montre pour le moins peu ordinaire.

Nous suivons principalement Valuska, le fils de Mme Pflaum, simple d'esprit, mais en réalité très sensible, dans une ville où tout s'est détraqué. Les détritus couvrent le sol des rues, une foule d'hommes menaçants s'assemblent autour de la baleine, Mme Eszter multiplie les espoirs et les messages... En une nuit tout sera détruit. Ah non, pardon, en une nuit, c'est une nouvelle poigne qui restaure l'ordre.

Toute stupeur, toute envie, si infime fût-elle, de s'enfuir l'avait déserté, car le vide qui l'avait envahi venait d'un seul coup de l'éteindre, ce qu'il était s'était disloqué, consumé désagrégé, il ne ressentait plus que le goût amer, épicé de la lucidité sur son palais, et une douleur dans les jambes, la gauche particulièrement.

Une nouvelle fois, je suis surprise de la facilité avec laquelle se lit cet auteur. On plonge dans les phrases et dans les existences des personnages, aucun n'étant véritablement détestable, en proie à la mécanisme inexorable du chaos (hormis quelques passages), mais avec une capacité plus ou moins à se saisir des opportunités. Certains coulent, d'autres surnagent, quelques-uns décollent. Krasznahorkai a une vraie capacité à représenter des personnages, dans leurs espoirs, leurs terreurs et leur solitude.

Bosch, Triptyque de la tentation de Saint-Antoine, Musées royaux Bruxelles, détail


Il y a aussi les gambades de trois rats dans une chambre, la représentation animée d'une éclipse de soleil et un enterrement grotesque.

Je note l'abondance de propos entre guillemets, dont on se demande bien à qui les attribuer. Qui les personnages citent-ils donc ? Leurs relations, la rumeur publique certainement, les racontars des voisins aussi, mais peut-être aussi une autre autorité jamais nommée...

Où l'on découvre que la ville a une avenue du Baron Wenckheim.

Le cours des habitudes était devenu aléatoire, un indomptable chaos avait bouleversé les mécanismes quotidiens, l'avenir était insidieux, le passé révolu, le fonctionnement de la vie courante imprévisible, quand bien même le blé aurait poussé à l'envers ou les portes auraient refusé de s'ouvrir, s'étonner de rien, car seules les manifestations de cette désintégration étaient perceptibles, les causes, elles demeuraient insaisissables et indéfinissables, aussi ne restait-il qu'à s'agripper solidement à tout ce qui offrait une prise...

(c'est la deuxième page)

Bref, c'est vachement bien. Aujourd'hui est jour de lecture commune. Keisha lit Seiobo est descendue sur terre. Ingannmic a lu Le Dernier loup. Aifelle a tenté de lire Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau mais ça n'a pas trop marché et La Petite liste a lu Petits travaux pour un palais. Cléanthe a lu et aimé Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau (quel titre !).


László Krasznahorkai sur le blog :

Guerre et guerre : la guerre qui marche sur les traces de quatre hommes, peut-être quatre anges
Le Baron Wenckheim est de retour : un excellent roman comme une symphonie
Petits travaux pour un palais : Une étrange déambulation new-yorkaise
Seiobo est descendue sur terre : la paix et la beauté descendent sur le monde


jeudi 20 mars 2025

Évidemment, je fais allusion à la littérature qui s’écrit avec du sang.


Roberto Bolaño, Le Troisième Reich, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, écrit en 1989, publié de façon posthume en 2010.

 

À la fin des années 80, dans une station balnéaire de Catalogne, le narrateur et sa chérie, allemands tous deux, séjournent là durant le mois d’août. On comprend que le narrateur, Ugo, est venu là, quand il était adolescent, avec ses parents et qu’il est vaguement amoureux de la patronne. Ugo, peu intéressé par la plage et les boîtes de nuit, assez égocentrique, compte écrire des articles sur un jeu de plateau nommé Troisième Reich. Un jeu de guerre où les dés et les pions déplacent des unités militaires sur la carte de l’Europe.


C’est ensuite que j’ai compris qu’Ingeborg avait eu honte de moi, des paroles que je prononçais (corps d’infanterie, groupes blindés, facteurs de combats aériens, facteurs de combats navals, invasion préventive de la Norvège, possibilités d’entreprendre une action offensive contre l’Union soviétique pendant l’hiver 39, possibilité de défaire complètement la France pendant le printemps 40) et ça a été comme si un abîme s’ouvrait sous mes pieds.


Nous suivons le récit de cet été, la rencontre avec un autre couple d’allemands, les scènes d’alcool, un drame, la rencontre avec des locaux nommé le Loup, l’Agneau et surtout le Brûlé. Une partie de Troisième Reich s’engage entre ce mystérieux Brûlé dont on ne sait pas grand-chose et Ugo (qui joue l’Allemagne) et tout le monde avertit ce dernier qu’il risque gros, très gros, même s’il rechigne à comprendre.


Tandis que je prenais le petit déjeuner, un soleil énorme glissait ses tentacules sur tout le Paseo Maritimo et sur toutes les terrasses sans parvenir à rien réchauffer vraiment. Pas même les sièges en plastique.


Un excellent roman, très prenant, mais assez pesant – évitez de le lire en 2025 (mon conseil). D’abord, il y a ce narrateur pas très sympathique, qui ne se préoccupe pas trop ce qui arrive aux gens auprès de lui. Qui ne se préoccupe pas non plus de la portée de son jeu, qui s’enthousiasme sur les stratégies militaires de tel ou tel général allemand sans aller plus loin. Il y a ces personnages qui surgissent, dont on ne sait rien. Libre au lecteur de supputer. Libre au lecteur d’imaginer que le jeu ne va pas en rester là, d’autant que son attention est attirée par des questions que se pose le narrateur sur des sujets qui semblent plutôt anodins. Je note, par exemple, l’habileté de Bolaño à signaler que le Brûlé n’est pas espagnol, mais latino-américain, jouant avec un imaginaire qui est plus ou moins dit (notamment grâce aux rêves d’Ugo). Il y a aussi la façon dont le narrateur établit des hypothèses sur la possible stratégie – en termes militaires – qui se joue sur la plage, entre le bar, la mer et les pédalos. C’est à la fois grotesque et glaçant. Fondamentalement, il ne se passera pourtant pas grand-chose.


Paul Nash, Mer morte, 1940 Tate

 

Rien que tête, épaules, dos des mains, et le plateau et les pions comme une scène où se déroulent des milliers de débuts et de fins, éternellement, un théâtre kaléidoscopique, unique pont entre le joueur et sa mémoire, sa mémoire qui est désir et qui est regard. Les divisions d’infanterie, les affaiblies, les inexpertes, qui ont tenu le front occidental, combien y en a-t-il eu ? Quelles sont celles qui, malgré la trahison, ont freiné l’avancée en Italie ? (…) Quelles divisions d’infanterie ont combattu pour frayer un chemin aux chars en 44, dans les Ardennes ? Et combien de groupes de combat se sont immolés, innombrables, pour retarder l’ennemi sur tous les fronts ? Personne ne se met d’accord. Seule la mémoire qui joue le sait.

 

Été 43. Débarquement anglo-américain à Dieppe et Calais. Je ne m’attendais pas à ce que le Brûlé passe à l’offensive aussi rapidement.

Et oui, c’est un jeu, la réalité est alternative.

 

Sandrine a publié un billet sur ce roman en 2011.


Bolaño sur le blog :

Les Détectives sauvages (et second billet sur ce roman !) : Les poètes réal-viscéralistes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. C'est une errance ou un enlisement. L’écriture est rapide, ironique, bourrée d'humour.
Un petit roman lumpen : un tout petit roman dont je garde peu de souvenirs.
2666 : sur les pas d'un écrivain allemand et la description clinique de 300 meurtres de femmes. "Un grand roman, inépuisable et mystérieux."

La Littérature nazie en Amérique : des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.


Je lis, je blogue nous propose de lire chilien en ce printemps. Ce billet constituera probablement mon unique participation. 




mardi 12 décembre 2023

Le soleil couchant s’étala sur l’horizon comme un œuf légèrement poché.

 


Terry Pratchett, Au Guet !, parution originale 1989, traduit de l’anglais par Patrick Couton, édité en France à l’Atalante.


Dans la ville d’Ankh-Morpork nous suivons les aventures des hommes du Guet, des minables qui prennent soin de ne pas énerver les membres de la Guilde des voleurs et de la Guilde des assassins. Sauf que le nouveau venu, le jeune Carotte, d’une force peu commune, applique la loi et les ordres à la lettre. Pendant ce temps, une société secrète, un peu miteuse elle aussi, décide d’invoquer un dragon, afin de faire venir un roi.

Évidemment, tout ne se passe pas comme prévu. Les minables seront des héros et le dragon s’avèrera être… je vous laisse lire.


Vimaire sentit l’atmosphère s’épaissir, comme si l’histoire se resserrait autour du point présent, mais il ne voyait absolument pas pourquoi. C’était un de ces points où le pantalon du Temps bifurque, et si on ne faisait pas gaffe on risquait d’enfiler la mauvaise jambe…


Le livre permet d’apprendre plein de trucs palpitants sur le système digestif des dragons – pas facile d’alimenter ce feu interne à volonté, sans exploser. Il y a aussi le fameux bibliothécaire orang-outan et un disciple de Machiaval. 

Un excellent volume des Annales du Disque-monde qui peut être lu de façon indépendante du reste, à titre de petit bonbon, comme ça, pour découvrir et se détendre. Pour moi, c’est d’ailleurs le meilleur de la série pour le moment, avec les Soeurcières.

 

Pas étonnant si les dragons étaient toujours malades. Leur approvisionnement en combustible dépendait de maux d’estomac continuels. La majeure partie de leur puissance cérébrale s’employait à surmonter les difficultés de leur digestion, laquelle pouvait distiller des combustibles producteurs de flammes à partir des ingrédients les plus invraisemblables. Ils vivaient en permanence sur un fil de rasoir chimique.

 

Comme vous le voyez, il y a moult jeux de mot et d’allusions à des romans ultra connus.

 

Tissu brodé par Caterina Cantoni, 1600 Palais madame Turin

Avant cela, j’avais lu Pyramides. Ce volume est centré sur la religion, au travers d’une aventure du petit royaume de Jolhimôme, sorte d’Égypte fossilisée dans le passé et un éternel recommencement. C’est satirique, mais ce volume m’a un peu déçue, peut-être que certains gags sont prévisibles. Pourtant la relecture des mythes du cheval de Troie (ou de la vache ?) et de la traversée de la mer Rouge s’avère bien réjouissante, tout comme es chameaux mathématiciens experts et les momies qui se réveillent et sortent de leurs tombeaux.

 

- À mon avis, c’est un d’ces phénomènes inexplicables.

- Oh. Hé bé, alors, ça va.


Les Annales du Disque-monde sur le blog : La Huitième couleur ; Le Huitième sortilège ; La Huitième fille ; Mortimer * ; Sourcellerie ; Trois soeurcières **

Les petites étoiles pour vous aider à repérer les meilleurs volumes, qui peuvent se lire de façon indépendante. Pour le Guet, ce sera ****.


mardi 30 mai 2023

Je ne suis pas capable de vivre ici.


Svetlana Alexievitch, Les Cercueils de zinc, parution originale 1989, traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, édité en France par Actes Sud.

 

Le livre commence par le témoignage d’une mère de soldat soviétique. Il est revenu d’Afghanistan, il n’était plus celui d’avant. Et il a tué quelqu’un avec le hachoir de la cuisine.

C’est une alternance de témoignages, ceux des mères de soldats, ceux des veuves de soldats et ceux des soldats et du personnel médical et administratif. La guerre de l’URSS en Afghanistan. Une guerre dont on ne sait pas grand-chose et on a l’impression que dans les années 1980 en Russie on n’en savait pas grand-chose non plus.


La mort, c’est quelque chose de terrible, mais il y a pire. Ne dites pas en ma présence que nous sommes des victimes et que ça a été une erreur. Ne prononcez pas ces mots devant moi, je vous l’interdis.


Ce n’est pas facile à lire. Comme tous les livres d’Alexievitch, me direz-vous. Peut-être plus que d’autres. Parce que cette guerre-là est si proche et que l’on devine que l’on pourra écrire presque le même livre à propos de la guerre en Ukraine. Parce qu’il y a des témoignages très bruts de soldats. C’est à peine soutenable. Ils racontent ce qu’ils ont subi, ce qu’ils ont fait, le manque de matériel, le mensonge des hauts gradés et du personnel politique, ils ne veulent pas être considérés comme des héros ni comme des victimes ni comme des monstres ni comme des criminels. Ils ne veulent pas que l’on oublie cette guerre. Ils demandent à tout le monde – et en premier à Alexievitch : « Et vous ? Vous étiez où ? Qu’avez-vous fait pour empêcher cela ? »


Ils mouraient pour trois roubles par mois : nos soldats touchaient huit bons par mois chacun. Trois roubles… Ils mangeaient de la viande véreuse, du poisson pas frais… Nous avions tous le scorbut, j’ai perdu toutes mes incisives.


Ici encore la force du travail de l’autrice vient de la juxtaposition de témoignages longs, complexes et contradictoires. J’en veux pour preuve ces mères qui n’ont plus rien qu’un fils mort, ou un fils devenu étranger, et qui demandent des comptes, se sentent coupables, accusent, s’affirment, se taisent, ne veulent pas se taire. Ici la simplicité n’a pas droit de cité.

À la fin du volume sont rassemblés des textes relatifs à un procès tenu à Minsk contre la publication d’Alexievitch en pleine tradition soviétique. Ces divers textes font ressortir la difficulté de ce travail documentaire : recueillir des témoignages, les retranscrire, mais aussi les choisir, les sélectionner, les couper, ou les laisser dans leur intégralité. Il y a là un travail éditorial et une construction.


Qu’est-ce que c’est que vivre avec la guerre, se souvenir ? Cela veut dire qu’on n’est jamais seul. On est toujours deux, soi et la guerre. On n’a pas beaucoup de choix : oublier et se taire ou devenir fou et crier. Mais ça, personne n’en a besoin.

Blais, Demi-homme demi-main, 1985 Antibes Musée Picasso

Il y a la mémoire des récits de la Grande guerre patriotique qui forgent l’imaginaire des soldats. C’est leur modèle, ce qu’ils auraient voulu être. Mais il est finalement question des pillages de soldats, qui ramènent aussi bien des manteaux que des magnétoscopes ou des slips de bain.

La comparaison revient souvent avec les soldats américains au Viêt-Nam, eux aussi pris dans une guerre d’occupation contre un peuple sous-équipé, eux aussi pris dans la drogue et dans les actes monstrueux, eux aussi dans cet impossible retour. Mais eux avec des prothèses légères et fonctionnelles, des films et des livres qui parlent d’eux, sans avoir été engloutis dans la même chape d’oubli. C’est que cette guerre survient à la fin de l’URSS, quand tout commence à se défaire. C’est la fin du soviétisme.

Il n’est pas vraiment question de l’Afghanistan, sinon de ses magnifiques montagnes et de ses paysages. On en a beaucoup entendu parler depuis.

 

Plus tard nous avons appris que des cercueils arrivaient dans la ville, mais que les enterrements avaient lieu en secret, la nuit, et que les pierres tombales portaient la mention « décédé » et non « mort à la guerre ». Personne ne se demandait pourquoi des gars de dix-neuf aux s’étaient mis soudain à mourir, si c’était la vodka, la grippe, ou une indigestion d’oranges. Leurs familles les pleuraient, mais les autres vivaient tranquillement, tant que ça ne les touchait pas.

 

Là-bas, j’ai senti ce qu’est la vie. J’y ai passé les meilleures années de mon existence, je peux vous le dire. Ici notre vie est terne, mesquine : boulot-maison, maison-boulot… Là-bas, nous avons tout éprouvé, tout connu. Nous avons connu la véritable amitié entre hommes. Nous avons tâté de l’exotisme : le brouillard matinal qui monte dans les défilés comme un rideau. Certains endroits ressemblent à des paysages lunaires, ils ont quelque chose de fantastique, de cosmique. Ces montagnes éternelles semblent désertes, on a l’impression qu’il n’y a pas d’homme sur cette terre, seulement des rochers. Mais ces rochers vous tirent dessus. On sent la nature hostile, elle vous repousse, elle aussi. Nous avons vécu entre la vie et la mort en tenant dans nos mains la vie et la mort des autres. Quoi de plus fort que ce sentiment ?

 


Le billet de Et si on bouquinait un peu. Une LC était prévue, je ne sais pas si elle se fera. Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Passage à l'Est ?


C'est une autrice. Alexievitch sur le blog :

 

 

mardi 28 mars 2023

Le commissaire à la Santé est devant le téléphone, il est plongé dans le désarroi. Il compose un numéro.


Ludmila Oulitskaïa, Ce n’était que la peste, écrit en 1989, traduit du russe par Sophie Benech, édité en 2021 par Gallimard.

 

À Moscou, à la fin des années 30 (et après les grandes purges), le virus de la peste s’échappe d’un laboratoire à cause d’un hasard et de procédures de sécurité pas très au point. Le virus se répand d’un individu à l’autre, jusqu’à ce que les Services de sécurité se saisissent du problème. Pour eux, aucun problème pour tracer les gens et les isoler sans aucune explication.


- On est venu te chercher ! répond Ida, horrifiée.

- Qui cela ?

La question reste en suspens, elle contient déjà la réponse.


J’ai eu un petit moment d’ennui au début, avec le récit de la lente propagation du virus, parce que c’est assez prévisible, mais mon intérêt a été relancé dès l’arrivée du NKVD. Nous plongeons alors dans le monde soviétique et son efficacité absurde. Le récit se découpe en scénettes, passant d’un personnage à un autre. C’est peut-être à cause de l’époque, mais j’ai pensé au Maître et Marguerite. C’est peut-être aussi parce que nous sommes dans un monde où personne n’est étonné que des hommes armés déboulent dans un immeuble en pleine nuit pour emmener quelqu’un quelque part sans aucune explication. Les gens y sont même prêts et s’attendent à une série d’accusations, exécution ou déportation – ils sont profondément soulagés d’apprendre qu’il s’agit seulement de la peste. D’ailleurs le personnel du NKVD semble lui aussi trouver ces opérations plus simples que d’habitude. Cela n’empêche pas les incompréhensions tragiques.

Lebedev, Le Fantôme rouge du communisme se déplace à travers l'Europe, 1920
 Moscou galerie nationale Tretiakov

- Il faut les brûler au fer rouge. Sinon, la révolution va périr !

Alexeï Ivanovitch écoute attentivement en grattant les restes de pommes de terre dans la poêle avec sa fourchette.

- Tu as raison, bien sûr, je ne dis pas le contraire, fait-il mollement remarquer.


Il s’agit d’un scénario, plus que d’un roman, et je l’imagine bien en pièce de théâtre. Il y a énormément de personnages dans ces 130 pages et il serait alors possible de les identifier plus facilement, d’autant que plusieurs portraits, très brefs, sont tracés de façon très vivante.

Si l’anecdote est authentique, bien sûr, encore une fois cela n’empêche pas de rapprocher la peste médicale de l’autre peste, la plus terrible. Le climat de terreur glaçante est parfaitement rendu.

 

- Alors ? Vous y comprenez quelque chose ?

Eléna Egorova, une femme raisonnable, secoue la tête et dit avec confiance :

- Je n’essaie même pas.

 

 Nous vivons quand même à une époque où un texte traitant à la fois de la peste et du NKVD soit si criant d’actualité. Quel monde.

 

Merci Babelio et Gallimard pour la lecture.

C'est une romancière. Même si j'ai lu Les Pauvres parents, je regrette de ne pas connaître davantage l’œuvre d’Oulitskaïa.

L'avis de Doudoumatous.

Cette incursion russe se fait à la faveur du mois consacré à la lecture des textes de l'Europe de l'Est, sur la houlette de Patrice et d'Eva.




 


 

jeudi 15 septembre 2022

C’est ainsi qu’a commencé l’été soixante-neuf. Selon toute apparence, il s’agissait de mon dernier été en ce monde.

 Paul Auster, Moon Palace, parution originale 1989, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, édité en France par Actes Sud.

 

Un gros roman d’apprentissage et de rêve.

Le narrateur, M. S. Fogg, est un jeune homme solitaire, grandi à Chicago, étudiant à New York. Le roman commence un été, quand il se trouve avoir épuisé toutes ses ressources financières. Le voici contraint de quitter son logement et de vivre à Central Park, en mangeant les restes des repas des pique-niqueurs. Jusqu’au jour où…. Un ami lui vient en aide et il devient le secrétaire particulier d’un certain Effing, un vieil homme handicapé. Nous voici plongés dans la vie d’Effing et de ses proches, une vie qui nous emmène dans le désert de l’Utah, un pays de cavernes et d’Indiens mythiques. Le narrateur, quant à lui, en apprend davantage sur sa propre identité tout en commençant une longue errance.

Un excellent gros roman !


C’était l’été où l’homme a pour la première fois posé le pied sur la Lune. J’étais très jeune en ce temps-là, mais je n’avais aucune foi dans l’avenir.

C’est le début.


J’ai aimé les longues histoires enchâssées qui se recoupent, mystérieusement, la façon dont le roman réunit en un même imaginaire la ville de New York et les paysages de l’Utah, les motifs de quête et de perte du père qui reviennent. Les personnages y sont foncièrement seuls, sans famille et presque sans amis, et leur vie, bien souvent, se passe d’un point à un autre, coupant à la fois tous les ponts avec le passé, mais revenant pourtant in extremis jusqu’à l’origine – in extremisou trop tard, car ce sont des héros un peu ratés.

On devine, bien que cela ne soit pas écrit, qu’un jour ce narrateur pourra devenir écrivain. Il y a notamment ce moment où, obligé de décrire le monde pour un aveugle, il exerce sa perception et sa capacité à choisir les bons mots.


Je me concentrais sur les moindres détails, sur les matières – les laines et les cotons, l’argent et l’étain, le grain des bois et les volutes des plâtres –, je fouillais chaque crevasse, j’énumérais chaque couleur, chaque forme, j’explorais les géométries microscopiques de tout ce que j’apercevais. (…) J’avançais par fractions de centimètre, sans permettre à rien de m’échapper, pas même aux grains de poussière suspendus dans l’air.


Il y a une scène surréaliste avec un certain Orlando. Il y a aussi de la peinture américaine, notamment Ralph Albert Blakelock et Thomas Moran.

Si le roman s’achève sur un temps suspendu, avec un narrateur dépouillé de tout, le premier paragraphe nous permet de comprendre que sa vie ne s’est pas arrêtée là. Mais nous ne saurons rien de cette vie qui s’est déroulée une fois le livre terminé.

 

M. J. Heade, Orage en approche, 1859 Metropolitan NY

On ne peut reprocher à personne ce qui s’est passé, mais ce n’en est pas moins difficile à accepter. C’est un enchaînement de connexions manquantes ou mal synchronisées, de tâtonnements dans l’obscurité. Nous nous trouvions toujours au bon endroit au mauvais moment, nous nous manquions toujours à peine, toujours à quelques millimètres de comprendre la situation dans son ensemble. Cette histoire se résume ainsi, je pense. Une série d’occasions ratées. Tous les morceaux se trouvaient là depuis le début, mais personne n’a su les rassembler.

 

Je crois que c’est le premier roman de Paul Auster que je lis. Je suis ravie par ma découverte et j’ai repéré quelques autres titres qui me plairont certainement. Je dois ce plaisir à Goran, en mémoire de qui cette lecture commune austérienne a été organisée par Ingannmic et La Bouche à Oreilles.

Un des personnages principaux est aveugle et en fauteuil roulant, je pense donc que le roman est bon pour participer aux Lectures autour du handicap, avec Eva, Patrice et Ingannmic, même s’il n’est pas du tout question de handicap et de maladie (confession : je ne sais jamais à partir de quel critère on décide qu’un personnage est handicapé ou non et que son handicap est important ou non pour le roman).

C’est un roman sur la ville de New York et ses habitants, notamment sur Central Park, donc la lecture s’inscrit dans le mois Sous les pavés, les pages – c’est Ingannmic (décidément incontournable pour ce mois de septembre) et Athalie qui pilotent le bus qui nous emmène de ville en ville.

 

mercredi 6 novembre 2019

Ce qui est tricoté est tricoté, même si c’est mal tricoté.

Michel Tremblay, Le premier quartier de la Lune, parution originale 1989, édité en France chez Actes Sud.

Retour aux Chroniques du Plateau-Mont Royal. Alors que les deux derniers volumes lus s’intéressaient principalement à Édouard, ce gros homosexuel, fan de théâtre et de déguisement, les héros du présent volume sont deux petits enfants : Marcel, ce garçon un peu simple qui fait des crises, et son cousin, le fils de la grosse femme (puisqu’elle n’a pas de nom). Nous les suivons le temps d’une journée, celle des examens à l’école, celle de l’été.

Il sortit de la maison au moment précis où l’été commençait. Un frémissement dans les arbres, une syncope, un soupir qui monte au cœur de la rue Fabre, une hésitation à l’intérieur même du temps, comme si la nature attendait d’être bien certaine que les beaux jours sont vraiment là, qu’il n’y aura plus ni soubresauts ni hésitations, avant de poursuivre sa course ; puis un silence court et violent, plus qu’une absence de son, un trou.

En quelques heures, ces deux garçons passeront par toutes les étapes du bonheur et du drame – ils grandiront. Le fils de la grosse femme passe ses examens, se fâche avec ses amis, se découvre conteur (ou menteur) et règle ses comptes avec ce cousin encombrant, qu’il aime pourtant. Marcel, qui parle depuis sa toute petite enfance à un chat mort, Duplessis, et à des femmes que personne ne voit, découvre qu’il devra pour le reste de son existence se passer de ces amis. Autour d’eux, leurs deux mères, les voisines, les camarades d’école, les frères (en 1952 l’école est catholique), tout un monde.
Une place importante est accordée à la mère de Marcel, malheureuse, envieuse, colérique, folle de rage et de douleur et de ressentiment contre le monde entier.
Comme à chaque volume, ce fut un grand plaisir de lecture. J’ai eu plaisir à quitter les affres d’Édouard pour retrouver ces enfants et leur monde à la fois très prosaïque et quotidien et tout à fait magique. Ce volume ramène irrésistiblement au premier de la série, La grosse femme d’à côté est enceinte, puisque nous sommes 10 ans après ! Tous les personnages qui étaient passés au second plan dans les derniers volumes sont revenus : le chat Duplessis, les voisines invisibles, les commerçants, avec 10 ans de plus. Du coup, j’ai relu La grosse femme, dont le souvenir était un peu lointain (billet après-demain).
Il ne m’en reste plus qu’un et j’aurai fini cette série !
M. Scott, L'escalier, 1940, Montréal BA

Quand un être humain dort, c’est le seul moment oùsque y’est vraiment tu-seul, ça fait qu’y faut pas le déranger. C’est là qu’y répare toute c’qui va mal dans sa vie.

Les précédents billets sur la série : Chroniques du Plateau Mont-Royal : La grosse femme d'à côté est enceinte ; Thérèse et Pierrette à l'école des Saints-Anges ; La duchesse et le roturier ; Des nouvelles d'Édouard

Québec en novembre (ou l’inverse). Lire au Québec.



mardi 5 juillet 2016

Je ne compris pas grand-chose, mais j’appris que le mot esquimau pour « pain » est lechem.

Mordecai Richler, Solomon Gursky, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, parution originale 1989, édité en France aux Éditions du sous-sol.

Énorme !

Tout commence avec Ephraïm Gursky qui surgit sur un traîneau à chiens un hiver de 1851 dans un village du Canada. On relève ensuite quelques étonnantes traces hébraïques chez les Inuits et puis dans les années 1970 on suit Moses Berger, alcoolique et fasciné par la figure de Solomon Gursky (le petit-fils d’ephraim).

« C’est comment, la Sibérie ? lui demanda un jour Moses.
- Comme le Canada, répondit Shloime en haussant les épaules. Qu’est-ce que tu crois ? »
Pour eux, le Canada n’était pas encore un pays ; il s’agissait plutôt d’une sorte d’annexe. Ils étaient toujours du mauvais côté du Jourdain, en terre de Moab : les publications politiques trimestrielles et les journaux en yiddish qu’ils dévoraient venaient tous de New York.

Ce roman raconte dans le désordre l’histoire invraisemblable d’une famille : Ephraïm qui a converti au judaïsme certains Inuits (ce qui donne des pages savoureuses sur les ethnologues) et dont l’animal totémique est le corbeau, ses trois petits-fils (dont Solomon) qui ont fait fortune à la frontière entre le Canada et les USA grâce au commerce d’alcool pendant la Prohibition et qui essaient de passer à la respectabilité d’un grand groupe. Il est question d’une mythique partie de poker, d’un mort en avion, de cannibalisme… Solomon entre finalement assez tard en scène, car ce qui importe, c’est la peur qu’il suscite chez ses frères. Parallèlement, Moses navigue à vue entre les membres de la famille Gursky, ses recherches dans les archives, l’alcool, les femmes et son père. Rien ne va droit, tout va de travers (à tous les sens du terme).
Ce qui nous est raconté, c’est une autre histoire du Canada, loin des aventuriers et des pionniers. Tout le monde en prend pour son grade : les juifs un peu miteux, les francophones carrément sous-développés, les anglophones riches et bêtes ou pauvres et bêtes, les noirs, les homosexuels, les femmes, les Inuits… Le Nord apparaît comme une zone blanche et mystérieuse, pleine de grandeur, loin des forêts pleines de moustiques et des villes où les êtres humains sont au service de l’argent. C’est l’histoire d’une fortune faite par des gangsters (j’aime bien ça) et d’un pays construit dans la misère.

Dans les rues de Montréal.

Voici comment je vois les choses. Le Canada, c’est moins un pays qu’un ramassis des descendants mécontents de peuples vaincus. Les Canadiens français, qui s’apitoient sur leur sort ; les enfants des Écossais qui ont fui le duc de Cumberland ; les Irlandais, la famine ; et les Juifs, les Cent-Noirs. Puis il y a les paysans venus d’Ukraine, de Pologne, d’Italie et de Grèce, bien commodes pour faire pousser le blé, extraire le minerai, taper du marteau et faire tourner les restaurants, mais que, autrement, il vaut mieux garder là où ils sont. La plupart d’entre nous s’entassent toujours le long de la frontière, le nez collé à la vitrine du magasin de bonbons, effrayés par les Américains d’un côté et par l’immensité sauvage de l’autre.

J’ai beaucoup aimé cette lecture, en dépit de ou grâce à son aspect totalement décousu. Le lecteur se mélange un peu les pinceaux, même si un arbre généalogique des Gursky est fourni, et fait peu à peu le lien entre des détails apparemment épars. Le roman se moque des héros de la Prohibition et des soi-disant grands gangsters, de la diaspora juive, des ethnologues spécialistes de l’Arctique, de la petite bourgeoisie constitutive de Montréal, des migrants pouilleux qui sont venus au Canada au XIXe siècle. C’est d’assez mauvais goût, c’est drôle et intelligent.
Solomon Gursky est un héros insaisissable, mais présent partout, comme un dieu invisible et tout puissant.

Le roman est anglophone, mais une grande partie de l’action se déroule au QuébecL’avis de Philippe.
Destination PALla liste de lecture.

mardi 26 janvier 2016

Sa colère agissait comme la levure sur la pâte à pain.

Laura Esquivel, Chocolat amer, traduit du mexicain par Eduardo Jiménez et Jacques Rémy-Zéphir, parution originale 1989.

Le sous-titre « Roman feuilleton où l’on trouvera des recettes, des histoires d’amour et des remèdes de bonne femme » est un peu réducteur et ne rend pas compte de l’atmosphère de merveilleux du roman, mais sinon c’est ça.

Tita est la petite dernière d’une famille vivant dans une ferme du Mexique au début du XXe siècle. Selon la tradition, elle ne doit pas se marier pour s’occuper de sa vie durant de sa vieille mère. Problème : il y a l’amour de Pedro. Heureusement, il y a la cuisine.

Tita sentit dans sa propre chair pourquoi le contact du feu transforme les éléments, pourquoi un morceau de pâte devient une galette, pourquoi une poitrine non exposée au feu de l’amour est inerte, une boule de pâte sans utilité.

Tita est née dans la cuisine. Les plats qu’elle confectionne avec soin et patience imprègnent les grands et petits événements de sa vie et vice-versa pourrait-on dire, car des larmes tombées dans un gâteau peuvent changer tout un repas. Le roman s’organise autour de recettes phares, dont certaines sont applicables (d’autres pas du tout). De toute façon, on se sert des ingrédients, mais on cuisine avec le sentiment (pour paraphraser Jean-Baptiste Chardin). C’est la rage, le désespoir, l’amour passion, le chagrin qui vont faire de chacune des ces préparations des mets extraordinaires. Le roman raconte l’histoire de Tita et de ses amours, mais aussi celle d’une famille et de ses filles au destin si particulier, celle d’un livre de recettes transmis de génération en génération.
Gisèle Freund, Femme égrenant du maïs, 1952, IMEC, RMN.
Il ne s’agit pas uniquement de cuisine d’ailleurs, mais de diverses préparations (de potions, d’emplâtres, d’encre dorée) dont la recette entre dans la confection du roman. L’auteur s’attache au nom des poudres, plantes, viandes, aux gestes mystérieux, au vocabulaire de la cuisine, bien souvent ésotérique pour ceux qui n’y connaissent rien. Ces opérations par lesquelles des objets inanimés deviennent vivants, avec des odeurs et des saveurs qui nous évoquent un monde, une enfance, nous rassurent, nous donnent des envies.
Sur cette trame de roman-feuilleton bateau se greffent donc les couleurs du conte et les odeurs de la cuisine, c’est une belle lecture pour garder la tête dans les rêves.

Elle tourna la tête et ses yeux croisèrent ceux de Pedro. Elle comprit ce que ressentait un beignet au contact de l’huile bouillante. La chaleur qui envahit son corps était telle que Tita, de crainte que des cloques surgissent partout – sur son visage, son ventre, son cœur et ses seins –, baissa les yeux et traversa rapidement le salon jusqu’au coin opposé où Gertrudis pédalait la valse Ojos de juventud sur le piano mécanique.

Les avis de Miss G, de La petite marchande de prose et d'Alfie.