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mardi 4 août 2026

On ne voyait pas plus d’ours que de loups à la frontière ! On ne voyait que la fin du monde !

 

Joseph Roth, La Marche de Radetzky, parution originale 1932, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni pour les éditions Garnier/Flammarion.


Au début du livre, nous sommes à Solférino en 1859, et un soldat sauve la vie de l’empereur d’Autriche. Ensuite, il devient un héros et il lui est impossible de quitter la vie militaire, malgré ses préférences. Au deuxième chapitre nous faisons la connaissance avec son fils, devenu fonctionnaire de l’empire, et son petit-fils, devenu militaire. Aucun n’a vraiment choisi sa voie, mais par une sorte de fatalité, les voici liés au destin de l’empereur et de l’Autriche.
Le roman raconte donc leur existence. Celle du père, bien réglée, aux paroles sobres, ce qui n’empêche pas l’attachement inexprimé pour ce fils qu’il pressent un peu trop faible. Celle du fils, médiocre militaire, sans avoir mauvais fond, désireux de pouvoir un jour vivre de façon différente, plus libre qu’à l’armée. Le tout s’achève en 1916, en pleine guerre mondiale.

Le roman raconte surtout la fin de l’empire. Un empire où l’armée occupe la première place, dans les petites villes et à la frontière, où l’éducation est militaire, avec ses « Tout à fait papa » caricaturaux. Les costumes chamarrés des officiers ont quelque chose de l’opérette, avec leurs couleurs et leurs plumeaux – cette armée-là n’a rien de moderne. Ces graves hommes à favoris sont sérieux et ridicules, avec leur code d’honneur relevant d’une autre époque. Pendant ce temps, les peuples expriment leur désir de nationalisme et les ouvriers se mettent en grève – mais tout ce monde-là constitue la terreur de la belle Vienne bourgeoise.
Je confesse avoir connu un passage difficile, parce que j’ai toujours autant de mal avec les récits d’une décadence annoncée ; j’ai passé quelques pages avant de me remettre dedans.

Le grand soleil doré des Habsbourg déclinait devant lui, se fracassait sur les tréfonds du monde, se scindait en plusieurs petites boules solaires qui, devenues des astres autonomes, devraient à leur tour éclairer des nations autonomes.

Roth excelle à représenter des personnages un peu paumés dans leur époque, attachés à un souverain qu’ils devinent vieux et d’une époque passée ; pas un personnage qui ignore que l’empire est finissant. À cet égard, l’épisode où le régiment campé à la frontière finit par apprendre l’assassinat à Sarajevo de l’héritier au trône constitue un véritable basculement.


Il y a aussi une sincère émotion qui se dégage du roman, les personnages ayant parfaitement conscience de vivre la fin d’un monde et le père apprenant avec un immense chagrin ce qui est arrivé à son fils.
Il y a une belle évocation de la frontière – celle avec la Russie – où vivent des paysans, des marchands, des Juifs, des cosaques. Et les oies sauvages qui quittent le pays au début de la guerre.

Tous sentirent qu’il avait invoqué la mort. Elle planait au-dessus d’eux et elle ne leur été nullement familière. Ils étaient nés en temps de paix, ils étaient devenus officiers en se livrant à des manœuvres et à des exercices pacifiques. Ils ne savaient pas encore à l’époque que chacun d’entre eux, sans exception, rencontreraient la mort quelques années plus tard. Aucun n’avait l’ouïe assez fine pour entendre déjà le grand rouage des hauts moulins cachés qui commençaient à meuler la Grande Guerre.

De Joseph Roth j'ai aussi lu :

Job, roman d'un homme simple : un très beau roman sur les tracas des gens simples
Perlefter, histoire d'un bourgeois : un roman inachevé et des nouvelles, un monde disparu et dispersé

Franz Marc, École d'équitation, 1913, Gemeentemuseum La Haye


Bon. Et la musique ?

Joseph Radetzky était un maréchal autrichien qui s’est tristement fait connaître par sa mise au pas de l’Italie au moment du printemps des peuples en 1848 (il a tenté de bombarder Venise par montgolfière et c’est seulement grâce au vent que ça a pas marché – tu parles d’un titre de gloire). C’est en son honneur que Johann Strauss compose une fameuse marche, qui tient autant du cirque que de la parade militaire. Dès le début, il semble que les officiers aient pris l’habitude de la scander en tapant dans leurs mains.

Dans le roman, La Marche de Radetzkyretentit à plusieurs reprises, le dimanche midi sur la place ou le soir quand les officiers vont au bordel. Autant dire qu’elle relève plus de la familiarité que de la solennité. À vrai dire, elle m’a fait penser à la musique de Nino Rota pour La Dolce vita, avec cet aspect de farce mélancolique.

Son chef comptait encore au nombre de ces musiciens militaires autrichiens auxquels une mémoire précise et un besoin toujours vif de nouvelles variations sur d’anciennes mélodies permettaient de composer une nouvelle marche chaque mois. Elles se ressemblaient toutes comme des soldats. La plupart commençaient par un roulement de tambour, reprenaient l’air du couvre-feu en accéléré pour être au rythme de la marche, envoyaient les fières cymbales lâcher un rire retentissant et s’achevaient avec un grondement de tonnerre de la grosse caisse, joyeux et bref orage de la musique militaire.

En 1946 La Marche de Radetzky est incorporée au programme du Concert du Nouvel An du Philharmonique de Vienne (1e édition du Concert en 1939 dans la Vienne nazie).

J’ai choisi la version du Concert du Nouvel an 2026, avec le chef Yannick Nézet-Séguin qui la dirige au milieu du public.


Ceci constitue donc une très belle participation au défi Sing me a song de Sunalee.

C'est aussi le dernier billet avant le départ en vacances ; on se retrouve à la fin du mois ! Portez-vous bien.



samedi 21 février 2026

Un weekend à Ostende

 

Je me suis rendue à Ostende à Pâques 2024, pour visiter une exposition sur James Ensor, rencontrer une amie et voir la mer (oui bah, c'est pas la même mer qu'à la maison).

Il faisait un froid glacial, mais objectifs remplis. Il y avait du soleil, de la pluie et des phoques.

La ville d'Ostende a pris son essor au 19e siècle en tant que station balnéaire. Les Anglais et les autres y séjournent – le début de l'âge d'or des plages.

Aujourd'hui c'est moins glorieux. Il faut dire que la ville a souffert autant des destructions des deux guerres mondiales que des promoteurs immobiliers. Depuis l'ouverture du tunnel sous la Manche, les Britanniques n'y font plus escale. C'est un peu vide (du moins à Pâques), mais j'y ai quand même passé un week-end très agréable. Et on peut manger des gaufres et des frites.

L'attraction principale à Ostende, c'est : l'immense plage de la mer du Nord. Mer et ciel aux couleurs changeantes en fonction des heures et de la météo. Au coucher du soleil, on voit miraculeusement plein de gens sortir dans les rues et se précipiter dehors.

Il reste quelques jolies et discrètes petites maisons, mais tout le front de mer a été détruit et reconstruit en style béton. Il faut donc arpenter les rues pour repérer les traces d'architecture un peu intéressantes.



Les façades sont serrées, on devine que les parcelles sont étroites, mais on case un bow-window, de la brique vernissée, de la couleur, une petite grille de ferronnerie...


Ces balcons arrondis en brique qui font des vagues sur les façades, c'est la discrète présence de l'École d'Amsterdam.


D'immenses fenêtres (certes, d'un seul côté et les rues ne sont pas très larges), pour faire entrer la lumière largement.

Retournons sur le front de mer...

Habitants privés de frites.

(oui, c'est flamandophone)

Voilà !!!! L'heure de la sieste au soleil. Très heureuse d'avoir eu la chance de voir ces phoques à l'état sauvage, prenant un roupillon sur le sable.

Que faire à Ostende ?

Visiter le Mu.ZEE. En plus d'Ensor, dont la visite de la maison est dispensable, il y a aussi le peintre Constant Permeke, à qui un musée est consacré (mais je ne l'ai pas vu). Je n'ai pas non plus visité le petit musée historique ni le fort Napoléon. En revanche j'ai déjeuné à l'ancienne poste Art Déco. Le bâtiment est impressionnant et la soupe était bonne.

On peut prendre le train et aller passer la journée à Gand ou à Bruges, ce qui permet d'être à contre-courant du flux touristique majoritaire (qui vient de Bruxelles).

Vous pouvez aussi chanter Comme à Ostende avec Jean-Roger Caussimon.


C'est aussi la ville natale d'Arno.

Volker Weidermann, Ostende 1936, parution originale 2014, traduit de l'allemand par Frédéric Joly, paru en France aux éditions Piranha.

Que se passe-t-il durant l'été 1936 à Ostende ? Stefan Zweig est là, en villégiature, sur le point de s'embarquer pour le Brésil. Joseph Roth aussi, entre Paris et Amsterdam, à cours d'argent. Et d'autres écrivains. L'ambiance n'est pas très gaie. L'Autriche cède peu à peu devant Hitler, la Guerre d'Espagne commence alors que personne ne viendra sauver la République et le monde entier fait sa carpette devant les JO de Berlin.

Sur une bonne idée, Weidermann écrit un livre tout plat. Livre de journaliste, me dit-on, comme si c'était une excuse, sauf que cela se présente comme un roman... Je me contente donc de l'envie de (re)lire tout un tas de titres : les romans et les nouvelles de Stefan Zweig, les romans et les nouvelles de Joseph Roth, mais aussi Irmgard Keun, une romancière allemande qui a vu ses livres interdits par le régime nazi et qui a porté plainte contre le ministère de la Propagande en réclament des dommages et intérêts ( ! elle a perdu mais ça, c'est du panache et du courage !), peut-être Hermann Kesten, Klaus Mann bien sûr... je découvre cette notion de littérature allemande de l'émigration.

La semaine prochaine, on traverse la Manche.


jeudi 27 novembre 2025

Je n'avais pas songé –. Tout cela. Oui, c'était malheureusement la vérité.


Arno Schmidt, Alexandre ou Qu'est-ce que la vérité ?, écrit en 1949 et publié en 1953, traduit de l'allemand par Claude Riehl, édité en France par Tristram.

Le narrateur est un jeune garçon, en voyage avec des comédiens. Dans les premières pages, on comprend que l'on est pendant l'époque d'Alexandre le Grand. Il y a des militaires partout, des récits d'exploits et de batailles, des récits de pillages et de violence. Le narrateur descend l'Euphrate vers Babylone, il pose des questions et il écoute.
Il cherche à savoir : qui est vraiment Alexandre ? Et quelle est la vérité des faits ? Qu'y a-t-il derrière la propagande et les légendes ? Est-ce que tout le monde célèbre vraiment le conquérant ? Ou y a-t-il place pour une vision critique ?

Les boutiques pleines de portraits d'Alexandre, à tous les prix et dans la façon des trois mandatés officiellement : Apelle, Lysippe, Pyrgotélès. Des statues de plâtre, des moulages, « indispensable à toute maison loyale » (subtile alternative). Et aussi l'inévitable temple d'Alexandre sur la nouvelle agora.

Enfin, pour se rendre populaire, il supprima les impôts. Conféra aux Macédoniens le « rang d'honneur » dans l'armée. La race des seigneurs. 

C'est que la pensée du narrateur est troublée par celle de l'auteur, un Allemand du XXe siècle, qui a connu la dictature, le culte de la personnalité, la violence collective, la soumission à un récit officiel, les conquêtes militaires qui s'écroulent... Voilà qu'Alexandre le Grand, le héros romantique et valeureux qui a traversé les siècles et fait rêver les jeunes garçons en composition latine qui planchaient sur Quinte-Curce, se superpose aux figures contemporaines tyranniques. Schmidt est habile : il ne plaque pas une réalité du XXe siècle sur le monde d'Alexandre, mais il questionne, rapproche, raille, brouille les contours. Une approche subtile, quand on sait le goût que le IIIe Reich a eu pour l'Antiquité.

Avec cela, c'est un tout petit roman d'histoire (60 pages), mais d'une densité et d'une érudition terribles ! C'est qu'il n'y a là aucun de ces passages pédagogiques si habituels dans ce genre littéraire, nous sommes plongés dans le quotidien du narrateur sans aucune explication. Il y a bien quelques notes de bas de pages, mais on peut aussi tenter de se laisser porter au long de l'Euphrate, sans comprendre toutes les allusions, mais en suivant les circonvolutions d'un esprit brillant.

Une langue qui ne s'embarrasse pas de manières et qui colle les pensées, les perceptions et les discours sans s'encombrer de toutes les contraintes grammaticales. À nous de suivre le flux, d'apprécier les apartés et les observations entre les dialogues et les réflexions.

Il est fait mention de Pythéas !

Le 9 thargélion : Suis curieux de le voir.

Il serait petit, petit et trapu ; il inclinerait toujours un peu la tête vers la gauche.
Du vent lapait les feuilles bruyamment, radotait et s'agitait dans les buissons comme un ivrogne excité, devant moi, derrière moi, à gauche aussi : quel côté d'abord écouter ?
C'est le début.


Hypnos, Italie 350-200, avJC bronze BM


Le vent gémissait dans le ciel méchant : qui avait la couleur d'une peau humaine ; on l'avait marqué de nuages rouges, minces comme des lanières, à coups de fouet. Le fleuve fit claquer sa langue à plusieurs reprises et secoua le cuir ; mais les bateliers gardèrent leur calme ; expliquèrent : que la tempête et les tourbillons se cantonnaient aux couches supérieures de l'air, que ça ne descendait jamais.

C'est une relecture et donc il y a un premier billet : Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?

Comme une vague envie de me remettre à lire Arno Schmidt - déjà abondamment présent sur le blog :

Cœur de pierre : son chef d'oeuvre, humour et intelligence
On a marché sur la lande : mon roman préféré. Un couple qui s'ennuie, l'homme raconte à sa chérie des histoires à propos des habitants de la Lune
Vaches en demi-deuil : un recueil de nouvelles
Scènes de la vie d'un faune : la vie en Allemagne en 1939 et pendant la guerre
Tina ou de l'immortalité : l'enfer des écrivains (un livre court et très drôle - vous pourriez commencer par celui-ci)



Il s'agit de ma dernière participation aux feuilles allemandes, dans le cadre desquelles j'ai lu :
La Mort à Venise  de Thomas Mann
Amerika de Franz Kafka - et j'ajoute le livre de Léa Veinstein sur les manuscrits de Kafka
Une rencontre en Westphalie de Günter Grass
Et donc Arno Schmidt.
(que des hommes bien morts pour cette année !) Si jamais Patrice et Eva remettent ça l'année prochaine, je pourrai peut-être me diversifier ! Merci à eux deux.






mardi 25 novembre 2025

À l'écart, en groupes, les poètes virant tout cela ; moi, je prenais des notes.

 

Günter Grass, Une rencontre en Westphalie, parution originale 1979, traduit de l'allemand par Jean Amsler, édité en France au Seuil.


(J'ai vu « baroque » sur la 4e de couv, j'ai pas été plus loin.)
En 1647, alors que les négociations sont en cours pour mettre fin à la Guerre de Trente ans, mais que les coups de main sanglants continuent, des poètes allemands se rassemblent pendant trois jours. Ils célèbrent la poésie et la langue allemande, se disputent, se félicitent, mangent, boivent, s'entendent plus ou moins bien avec les servantes.

Les poètes eurent bientôt surmonté la querelle du potage pour se repaître de substances langagières : c'étaient des ruminants vivant de peu, se rassasiant à la rigueur de se citer eux-mêmes.

Petit point : évidemment il y a beaucoup de noms propres allemands (sans blague), entre lesquels je m'embrouille. Je n'ai rien retenu de qui était qui (à part un ou deux), mais ça ne m'a pas du tout gênée. De tous ces noms, je n'en connais qu'un seul, l'auteur de Simplicissimus. Ce qui compte, c'est le groupe, n'est-ce pas.


Grass se fait plaisir, célébrant et raillant la langue allemande, et le pouvoir des poètes. En pleine guerre, alors que les campagnes sont ravagées par la famine, la peste, les meurtres et les viols, s'intéresser au beau langage : beauté de l'art, suprême élégance, ridicule achevé ou indifférence égoïste ? Un peu tout cela. D'autant que parmi ces poètes, il y a aussi des imprimeurs et des éditeurs, mais surtout un « je » : qui est-il ? Et bien on ne saura pas.
C'est que pendant que l'on mange et récite de la poésie, les cadavres descendent la rivière.

Il y a d'abondantes citations et des allusions biographiques, avec des renvois vers les publications de ces messieurs.

L'hôtesse était à coup sûr une gaupe, assez extraordinaire d'ailleurs, qui parlait couramment italien avec Gryphius, payait de retour même en latin le magister Buchner et s'y retrouvait dans le bosquet des lettres comme une renard dans le têt aux oies.


Jacob Jordaens et son atelier, Les Jeunes piaillent comme chantent les vieux 1640 Ottawa


Lauremberg, de Rostock, bien que depuis l'invasion de la Poméranie par Wallenstein il fût établi dans l'île danoise de Seeland, étalait son jargon autochtone sur la table, et c'est en platt que lui répondait Rist, prédicant venu du Holstein. Établi depuis bientôt trente ans à Londres, le diplomate Weckerlin gardait intact son raboteux accent souabe. Et au silésien prédominant Moscherosch mêlait son alémanique mâtinée de francique rhénan, Harsdörffer son franconien impétieux, Buchner et Gerhardt leur saxon. Greflinger son gargouillis de Basse-Bavière et Dach son prussien aplati d'entre Memel et Pregel. On entendait le Gelnhausen filer des obscénités tristes et des maximes bouffones ; car le cours de la guerre avait appris au Stoffel, en sus de l'accent de Hesse, ceux de Westphalie et du Bade.
Autant ils étaient incompréhensibles quand ils se faisaient comprendre, autant ils étaient, en matière de langue, d'une richesse étourdissante, et autant leur allemand flottait à tous les vents.

Je recommande si vous avez l'esprit joueur.


Wikipedia me dit : « ce texte est un hommage et un roman à clé concernant la littérature allemande après la Seconde Guerre mondiale, et notamment le Groupe 47 dont Grass a été membre. »
Franchement, je les crois sur parole, ce point m'est totalement passé au-dessus de la tête.

Ce bel hommage à la langue allemande et à ceux qui l'ont fabriquée a pleinement sa place dans les feuilles allemandes.

Grass a obtenu le prix Nobel de littérature en 1999. J'ai également chroniqué  L'Appel du crapaud.



mardi 18 novembre 2025

Ceux qui manqueront l'occasion la manqueront pour toujours.

 

Kafka, Amerika, traduit de l'allemand par Jean-Pierre Lefebvre, édité en France par Gallimard (Folio).

Roman laissé inachevé par la mort de l'auteur et par l'auteur lui-même. Titre voulu par Kafka : Le Disparu. Amerika est le titre donné par Max Brod lors de son édition de 1927, mais le premier chapitre a été publié à part en 1913 et l'ensemble du texte entre 1912 et 1914.

Le héros, Karl Rossman, a 17 ans (ou 16), quand ses parents le chassent de la maison (une histoire de bonne qui se saisit de son corps) et l'envoient en Amérique faire sa vie. Au premier chapitre, après un épisode invraisemblable, Karl rencontre son riche oncle Jakob qui le prend sous son aile. Au deuxième, l'oncle le chasse. Au troisième, Karl trouve du travail dans un hôtel. Mais cette pause ne dure pas et le pauvre Karl se retrouve bientôt dans une situation encore plus difficile. Après une interruption du manuscrit, on retrouve Karl parti dans un train, ayant perdu son nom, avec une mystérieuse troupe de théâtre. Tout va bien mais difficile de ne pas se dire qu'un piège se referme sur lui. Le manuscrit s'interrompt encore, cette fois définitivement.

C'est tout l'inverse d'un roman d'apprentissage. Karl est peut-être un peu naïf et mal dégrossi, mais il ne se débrouille pas si mal. Pourtant, la maladresse et les coups du sort l'empêchent sans cesse de tracer son chemin. Au contraire, d'improbables événements, qui apparaissent comme autant de manipulations, se coordonnent pour l'enfoncer dans une situation progressivement plus difficile. À cet égard, la description de l'hôtel est à proprement parler kafkaïenne avec ses innombrables ascenseurs, son armée de liftiers, son équipe de portier et de sous-portiers, le restaurant qui semble une foire d'empoigne – impossible pour un individu sensible de trouver sa place dans cet univers.

Karl n'écoutait pratiquement plus ce genre de discours, chacun abusait de son pouvoir et insultait ses inférieurs. Quand on y était habitué, ça ne sonnait pas autrement que le tic-tac régulier d'uen pendule.

J'ai toujours du mal à lire les romans dont la progression semble inéluctable. Ce fut encore le cas ici, avec un gros coup de mou dans le milieu. J'ai arrêté quelques pages et j'ai repris avec ce dernier chapitre sur le théâtre d’Oklahoma, gigantesque barnum usine, avec ses 200 bureaux de recrutements et son champ de courses, qui embarque toute une population de miséreux dans un destin inconnu, mais certainement très contrôlé.


Le roman met en scène toute une gamme de personnages : hommes puissants et inquiétants, chômeurs sur les routes avec leurs vêtements en guenilles, femmes protectrices prenant Karl sous leur aile, jeunes femmes agressives ou timides, bureaucrates de divers métiers...
Il s'agit en somme du roman d'un migrant à l'assaut des États-Unis, sauf que tout se referme. Le voici peu à peu exclu de New York, exclu de la ville, envoyé à Oklahoma... le rêve d'Amérique entraperçu disparaît, tout comme Karl. La modernité américaine sera tout juste effleurée par le garçon.

Une affiche de l'ancêtre de l'INRS ? Oui, lors de sa courte carrière d'agent d'assurance, Kafka a surtout travaillé sur la sécurité dans les usines et constaté que les ouvriers n'étaient pas protégés contre les accidents.

Lorsque à l'âge de dix-sept ans Karl Rossmann, qui avait été envoyé en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York sur le bateau déjà passé à la petite vitesse, il aperçut la statue de la déesse de la Liberté, qu'il observait depuis un bon moment, comme nimbée d'une lumière solaire devenue soudain plus forte. On aurait dit que son bras armé de l'épée venait tout juste d'être brandi tandis qu'autour d'elle les brises tournoyaient sans entrave.

C'est le début. (oui, une épée)

Deuxième participation aux feuilles allemandes de Patrice et Eva. Jeudi ce sera encore Kafka, qui a d'ailleurs déjà donné lieu à deux billets sur le blog :





lundi 3 novembre 2025

Le reste fut chemin de croix, descente à tous les abîmes du regret.

 

Thomas Mann, La Mort à Veniseparution originale 1912, traduit de l'allemand par Geneviève Bianquis, première publication française chez Fayard.

Une centaine de pages et une histoire archi connue, mais j'ai eu envie de la relire.

Au tout début nous faisons connaissance avec Gustav Aschenbach, écrivain allemand reconnu et célèbre (que nous qualifierions peut-être de vieille baderne). Suite à une promenade et à un visage soi-disant étrange entrevu, il entreprend un voyage sur les côtes de l'Adriatique et après une série d'hésitations, il arrive à Venise. Une Venise enchanteresse et fascinante qu'il n'aime guère, un peu malsaine et pourrissante, souvenir des anciens marais. Dans son grand hôtel, le voici découvrant la beauté d'un adolescent d'une famille polonaise, Tadzio. Il succombe sans lutter à la tentation de se repaître de sa vue (car ils ne s'adresseront pas la parole), de le suivre, de le détailler, sans penser à l'épidémie de choléra qui approche.

Sur une place tranquille, un de ces endroits qui donnent une impression d'oubli et de solitude enchantée comme il s'en trouve au cœur de Venise, il s'assit pour se reposer sur la margelle d'un puits, s'essuya le front et se rendit compte qu'il devait quitter le pays.

Romain malsain par excellence. Cet homme âgé qui se pâme devant un corps encore enfant, se répétant les mots d'éphèbe et de virilité pour camoufler le caractère pernicieux de son désir. Tout est dans le regard et dans les mots d'Aschenbach. Ses rêveries et ses réflexions sont tout entières sous le signe de l'Antiquité grecque, il se voit en Socrate éduquant un jeune homme, transfigure ses pensées en apparition d'Apollon ou de Bacchus... Ce roman est un très bel ouvrage de langage, mêlant la description de la vie des bains de mer à l'évocation poétique.

Venise est campé en décor de cette passion morbide, ville superbe et décrépite, où le choléra rôde, où tout le monde ment pour ne pas effrayer les touristes, décor où l'on se perd à tous les sens du terme.


Il voyait un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d'îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d'une profusion de fougères luxuriantes, d'un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d'un bout à l'autre de l'horizon surgir des palmiers aux troncs velus...
C'est avant d'arriver à Venise. Cet imaginaire de la jungle reviendra dans ses pensées sous la forme du terrible choléra asiatique.

Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? – Il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l'ordinaire, trouver l'incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ?

J'avoue avoir ressenti la même excitation quand j'ai commencé à préparer mon propre voyage à Venise. Ville de tous les rêves, malgré tout.

Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir... impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi.

1912... difficile de se dire que Proust n'a pas pensé à Aschenbach dans les développements finaux de son personnage de Charlus.

Mon premier billetUn billet sur le film.

Cimetière San Michele à Venise. Avril 2025.


Thomas Mann, Les Buddenbrook, parution originale 1901, traduit de l'allemand par Geneviève Bianquis, première publication française chez Fayard.


Initialement j'avais prévu de lire ce (gros) livre, histoire du déclin d'une riche famille de Lübeck, premier roman de Mann, classique.
Las. Après en avoir lu 80 ou 90 pages sans aucun problème – ça se lit bien –, je fus obligée de constater que... je n'en avais rien à faire et que tous ces gens m'ennuyaient. C'est plat comme la Beauce. S'il faut ajouter à cela le constat que l'on est sur un livre déterministe (parce que le « déclin » est dans le sous-titre), je me suis dit que cela suffisait.
Il y a quand même un point qui me paraît notable : les personnages du début du libre parlent allemand ou dialecte plattdeutsch, ou un peu des deux. Les notations sont nombreuses à ce sujet. Cela relève peut-être l'intérêt du texte allemand.

J'ai lu La Montagne magique il y a pas mal d'années et je n'avais pas envie de le relire (et pourtant on me dit grand bien d'une traduction récente). Le texte m'avait plutôt plu, même si les longues discussions philosophico-politiques m'avaient complètement lassée.

Et donc, en lieu et place de Lübeck, c'est encore et toujours Venise qui rejoint Sous les pavés, les pages d'Athalie et Ingannmic.

Lecture commune autour de Thomas Mann lancée par Sibylline.

Première participation aux Feuilles allemandes d'Eva et de Patrice.






mardi 1 juillet 2025

C'était notre vie, c'était notre époque, nous n'en aurions pas d'autre, nous devions vivre notre vie sans issue de secours.

 

Nino Haratischwili, La Lumière vacillante, parution originale 2022, traduit de l'allemand par Barbara Fontaine, édité en France par Gallimard en 2024.

Le roman s'ouvre à Tbilissi en 1987. Quatre adolescentes hurlent de joie dans la nuit et dans le jardin botanique où elles sont entrées par effraction. Mais le présent du texte est en 2019, à Bruxelles, à l'inauguration d'une exposition de photographies. La photographe, Dina, était l'une des quatre, mais elle est morte depuis plusieurs années. Les trois autres amies, dont la narratrice Keto, ne se sont pas vues depuis une éternité, mais ce soir là, Keto entame une longue plongée dans le souvenir.

Aujourd'hui je parlerais peut-être d'ivresse, un cadeau que la vie nous fait à l'improviste, cette minuscule fente qui s'ouvre assez rarement au milieu de la laideur du quotidien, au milieu du labeur qu'est la vie, et qui nous laisse entrevoir tout ce qui se cache de plus derrière cet ordinaire, à condition, pour pouvoir faire le pas décisif, qu'on y consente et s'affranchisse des contraintes et des schémas prédéfinis.

On est donc à la fin de la Géorgie soviétique, une période de guerre contre l'Abkhazie, de guerre civile, d'essor des bandes criminelles, du commerce de l'héroïne, des coupures d'électricité, de la faim et de la dilution du monde. C'est aussi l'histoire de ces adolescentes, puis jeunes filles, de leurs familles et de leurs amis, de leur découverte de l'amour et de l'amitié, de la fin des espoirs et de la difficulté à trouver sa voie.

La ville de mon enfance et de ma jeunesse telle qu'elle réapparaît sur ces images n'existe plus. Elle s'est transformée, elle a mué, une reine des métamorphoses, elle a réchappé des périodes les plus sombres et enfilé un nouvel habit.

Le roman est scandé par la visite de l'exposition de photographies (peut-être un procédé un peu trop figé). Devant chacune d'elles, Keto se souvient des circonstances, le plus souvent sans correspondance avec ce qu'y lisent les critiques d'art, même si de nombreux événements sont annoncés par avance, de façon à casser la ligne chronologique.


J'ai beaucoup apprécié la lecture de ce gros roman (700 pages quand même) qui raconte fondamentalement le difficile apprentissage de la vie dans un contexte calamiteux. La fidélité à ses ami.e.s, le pouvoir consolateur de l'amitié, la puissance des souvenirs de jeunesse... C'est ce qui permet de tenir, mais aussi ce qui cause les déchirements intimes irrémédiables, quand on ne parvient pas à sauver un amant ou un frère de la spirale de la violence, qu'on ne peut pas délivrer une amie de sa famille maltraitante, qu'on ne réussit même pas à tenir ses promesses. Tout cela est puissamment raconté, avec toutes les contradictions inhérentes et l'impossibilité de tenir bien droite dans cet univers.
Les allers et retours entre les deux époques sont à cet égard particulièrement riches.

Et je vais me demander si c'est vrai, si la jeune fille que montre ce cliché en noir et blanc a encore quelque chose en commun avec la femme qui est devant elle et l'observe.


Il y a évidemment la différence de culture entre ces jeunes femmes libres et leurs amis et frères qui se jettent avec enthousiasme dans la guerre et la violence, qui veulent contrôler le corps des femmes – qui ne comprennent rien.
Je dois confesser avoir éprouvé à la lecture le sentiment d'une grande tristesse, un peu déprimante, qui m'a conduite à alterner avec quelques livres plus légers. Je pense que c'est en partie dû au roman, qui laisse présager les trahisons et les drames à venir, et en partie dû à ma propre sensibilité.

Tish Murtha, SuperMac, 1978 Tate


La lumière du soir se prenait dans ses cheveux. Elle allait y arriver, elle allait surmonter cet obstacle aussi, appuyer de toutes ses forces son corps contre le grillage, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus opposer à son poids qu'une faible résistance, gémisse à peine et finisse par céder. Et elle ne forcerait par cet obstacle que pour elle, mais aussi pour nous trois, afin d'ouvrir la voie de l'aventure à ses inséparables compagnes.

C'est le début.

Dans notre ville, les jeunes filles étaient des poissons rouges pour qui les garçons devaient construire des aquariums pour y voir nager leurs poissons préférés. Dans notre ville, les jeunes filles étaient des anges sans ailes suspendus à de minces fils tenus par les mères, tantes et grands-mères qui jadis n'avaient pas pu s'enfuir, elles non plus. Dans notre ville, les garçons étaient les décalques de leurs pères, oncles et grands-pères, qui n'avaient pas réussi non plus à aller jusqu'au bout de leurs jeux enfantins et qui d'un coup devaient devenir adultes, forts et barbus. Dans notre ville, les amoureux étaient des bêtes sauvages, et tous les autres des dompteurs.

Je veux dire, comment vivre avec le fait que quelqu'un dont on était proche nous devient étranger d'une seconde à l'autre ? Comment s'en accommoder ? Un amour comme ça, ça ne disparaît pas tout seul, il reste là, seule la personne qu'on aime nous est devenue étrangère. Peut-être qu'on devient aussi étranger à soi-même, je ne sais pas, en tout cas on continue à aimer, mais la personne concernée n'est plus là. Et où aller avec cet amour ?

L'avis de Karine qui a vraiment aimé, sic.




lundi 2 juin 2025

Il y a dans la grandeur et la fierté de cette ville un silence indéniable.

 

Robert Walser, Retour dans la neige, recueil de nouvelles parues dans la presse entre 1899 et 1920, traduit de l'allemand par Folnaz Houchidar, édité en Suisse par Zoé en 2023.

Les premières nouvelles se tiennent en ville et racontent la vie d'un jeune homme de lettres. Il y a aussi de nombreuses observations sur la vie des gens en ville (le tramway, les gares, les trains) et c'est sûrement ce que j'ai préféré. La seconde partie du recueil met en scène la campagne montagnarde suisse, villages et champs. Le narrateur y est sous le charme de la nature et de ce qu'il décrit comme une vie simple et naturelle – j'ai beaucoup moins apprécié, car j'ai trouvé cette peinture moins concrète et davantage coupée de la réalité.

Bien des yeux brillent d'une nostalgie secrète, bien des lèvres se serrent, bien des âmes tremblent, mais tous veulent être convenables, tous veulent aller le chemin de la raison, tous peuvent et veulent se préserver.

Le narrateur prend le parti de l'observation humaine, du ton amical, sans illusion, mais sans jugement, avec un intérêt sincère pour les autres.
Il y a une belle célébration des paysages suisses (qui hélas me paraît un peu fade). Je ne sais pas pourquoi, à la lecture, je me dis que ces villes ou villages qui sont décrits ne peuvent qu'être suisses ou allemands à la rigueur (si propres, si ordonnées, si... pas comme chez moi).

Certaines rues du cœur de la vieille ville sont étrangement abandonnées ; une cathédrale dans sa vénérable splendeur ou une morne caserne ou un vieux château accentuent encore cette impression de silence et de solitude. Dans l'ambiance bourgeoise et la pâle lumière des brasseries, quelques convives du soir sont assis à des tables et lisent le journal ; le garçon de café est là, désoeuvré, le torchon sous le bras.
C'est le début d'Une rue de grande ville, la première nouvelle.

Denis, Les Balayeurs ou La Neige en février, 1889 pastel, Orsay


La campagne était verte et à travers cette verte campagne, la bonne rivière dont l'eau brillait si joliment coulait, insouciante, sereine et paisible. Les verts étaient de nuances si diverses qu'ils semblaient chanter une mélodie ; à d'autres endroits, ils paraissaient avoir le sourire d'une belle.

Un vapeur sortit sur le lac ; ses lumières scintillaient à merveille dans l'eau lisse et gris argent du lac qui portait ce beau bateau comme s'il éprouvait de la joie à cette apparition féerique. La nuit tomba peu après, et avec elle l'aimable invitation à se lever du banc sous les arbres, à s'éloigner de la rive et à prendre le chemin du retour.

Walser est un grand auteur suisse, auteur de quelques romans, dont Institut Benjamenta et les Enfants Tanner, mais surtout de plusieurs centaines de nouvelles. Je le découvre avec ce recueil et j'ai plutôt envie de continuer, soit dans le cadre du mois « Suisse alémanique » proposé par Cléanthe pour ses escapades européennes, soit dans le cadre des Bonnes nouvelles de Je lis, je blogue, soit les deux. Aujourd'hui, il s'agit d'une lecture commune pour saluer les Éditions Zoé.




jeudi 24 avril 2025

Chacune des personnes traquées qui lui font face a le même droit d’être sauvée.

 

Uwe Wittstock, Marseille 1940. Quand la littérature s’évade, parution originale 2024, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, édité en France par Grasset en 2025.

Marseille, 1940 (et c’est reparti, ai-je envie de dire).
Devant l’avancée ressentie comme inexorable de l’armée allemande et la stabilisation de la ligne de démarcation, fuit une masse de gens, toujours plus au sud. Rapidement, Marseille apparaît comme le nœud crucial, seul grand port international encore accessible (et d’où pourtant plus aucun bateau ne part), première ville de France pour le nombre de consulats. Lieu d’espoir et de piège, d’attente et de larmes. C’est aussi le moment des innombrables camps d’internement (près de Marseille, c’est celui des Milles) où sont enfermés, sans distinction, tous les Allemands vivant en France, ainsi que pas mal d’autres gens.

Les occupants allemands ont formé une commission qui inspecte peu à peu tous les camps français. Elle doit veiller en premier lieu à ce que les partisans d’Hitler éventuellement encore internés soient relâchés. Mais la commission comprend aussi des pisteurs de la Gestapo qui cherchent les adversaires d’Hitler. Quelques dizaines d’hommes sont tombés dans leurs filets dès les premiers jours. Toute personne figurant sur une liste de nazis doit donc avoir disparu des camps avant l’arrivée de la commission.

Alors que les États-Unis ne veulent pas se mêler de ces affaires européennes, ni entrer en guerre contre l’Allemagne, ni surtout recueillir des communistes, le Centre de secours américain envoie Varian Fry avec mission de sauver les intellectuels remarquables dont la liste a été mûrement élaborée (mais plusieurs sont inconnus aujourd’hui). Fry est-il un héros ? Dépressif, colérique, intellectuel à lunettes, il se rend immédiatement compte que la masse des gens à sauver est considérable. Au-delà des visas (de sortie, de transit, d’entrée), en l’absence de bateaux, il faut organiser les évacuations via l’Espagne, via tous les subterfuges imaginables.

Au fil de ces entretiens de hasard, on apprend très rapidement où se situent les lieux de refuge et l’on trouve parfois les traces d’amis ou de parents perdus. Par ailleurs, ces gens en errance accrochent aux murs des bâtiments publics, hôtels de ville, préfectures ou commissariats de police, de brefs avis de recherche dans l’espoir de retrouver leurs proches.

Ici, c’est l’ouvrage d’un journaliste, qui reprend toute la bibliographie disponible et la synthétise avec clarté et pédagogie. Le livre se lit très bien, écriture plate et efficace, paragraphes courts, à la chronologie bien claire. J’insiste sur ce point parce que la situation en France et à Marseille est alors tellement confuse que ne pas la comprendre constitue, je crois, la seule réaction saine. J’apprécie également le fait que Wittstock s’efforce de retracer le parcours ou le portrait de plusieurs personnes évoquées (qu’elles travaillent ou non avec Fry, ou qu’elles fassent partie des réfugiés) avec une certaine distance critique, en soulignant les silences de tel témoignage et en en utilisant d’autres pour compléter et essayer de donner un panorama complet.
Ce fut une activité clandestine : il n’existe donc pas de liste des personnes sauvées, ni de leur nombre, ni des personnes qui ont permis leur fuite (souvent une chaîne de fonctionnaires qui tamponnent des documents sans trop regarder ni vrais ni faux, de policiers qui haussent les épaules, de personnes elles-mêmes réfugiées qui en aident d’autres sur le chemin…). Ce qui explique que l’on manque d’information sur les personnes non célèbres ou sur l’action qui continue à Marseille une fois Fry expulsé.
J'apprécie la lente mise en place du récit depuis le début de la drôle de guerre jusqu'à l'armistice, avec la fuite, l'exil, les premiers massacres. Nous avons le suivi d'une multitude de destins individuels, l'ensemble ne formant pas forcément un collectif, mais dressant néanmoins un tableau complet de tous ces drames qui jalonnent ces semaines et ces mois.
J'ai lu les récits de deux acteurs des faits, mais évidemment les témoins ne savent pas tout ou peuvent se tromper. De ce fait, je trouve ce livre tout à fait complémentaire des autres textes, en reprenant l'ensemble du matériau disponible. Je vous le conseille donc également !
Quand l'iconographie présente Marseille comme une terre d'accueil depuis 2600 ans mais que cela ne se passe pas toujours ainsi (mosaïque de la Bonne mère).

On croise donc : Anna Seghers, indéfectible stalinienne fuyant le nazisme avec ses enfants, la famille Mann, Hannah Arendt et son mari, Vochoč le consul tchécoslovaque qui délivre des visas à tout va même si son pays n’existe plus, un biographe d’Hitler, Walter Benjamin qui ne rencontre jamais Fry, l’épatante Mary Gold, quelques malfrats, Anna Mahler avec les partitions de Gustav, André Breton qui fait la police du surréalisme, Marc Chagall, Peggy Guggenheim, Max Ernst, un bateau surchargé qui finit par partir pour la Martinique, etc.

Le bilan de Fry est appréciable. Au bout de seulement trois semaines à Marseille, il a créé avec le Centre de secours un havre pour les réfugiés, engagé des collaborateurs fiables, trouvé un chemin utilisable pour s’enfuir et déjà mis en sécurité les premiers auteurs et artistes qui figurent sur ses listes. Son Underground Railroad Marseille-Lisbonne accélère.
(l’utilisation de cette expression, qui se réfère à l’histoire des noirs américains, est particulièrement parlante !)

Avec son équipe, ce sont à ce jour environ deux cents personnes auxquelles ils ont fait passer la frontière. Il a en outre assumé la mission délicate de faire revenir des soldats britanniques éparpillés auprès de leurs unités en Angleterre. Le travail pour le Centre est la chose la plus importante qu’il ait jamais entreprise, et elle le restera sans doute, a-t-il écrit à Eileen. Il donne un sens à sa vie. Il ne peut bien sûr pas s’étonner du fait que la police française tente constamment d’entraver son travail. Il s’y attendait. Mais il n’avait pas prévu les intrigues du State Department et du consulat.

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Il me reste encore deux livres sur le sujet dans la bibliothèque !