La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 16 décembre 2025

Comment neige le destin ? Le destin neige en silence.

 

Mircea Cărtărescu, Melancolia, publication originale 2019, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc et Libretto.


Dans un prologue, un marin visite un palais dans une île qui pourrait être grecque et lutte contre son double avant reprendre le bateau.
Dans la première histoire, un enfant vit tout seul pendant des années dans un appartement en ville. Étrange existence répétitive. Mais il a l'occasion à trois reprises d'explorer la ville durant la nuit et il découvre les statues gigantesques de ses parents.
Dans la deuxième histoire, un frère et une sœur jouent tous les soirs au jeu des petits lapins et des renards. Mais une nuit, un renard s'empare de la petite sœur, qui tombe malade. Évidemment les adultes ne comprennent rien. Le grand frère fera tout pour la sauver.
Dans la troisième histoire, le personnage principal est un adolescent. Dans ce monde, les hommes muent et changent de peau régulièrement. Et les femmes ? C'est la grande question. La rencontre avec une jeune fille lui permettra de savoir.
L'épilogue est en prison.

Quand dehors tombait le crépuscule, dans la salle à manger l'air devenait marron, délicat, et le silence pesait sur l'enfant de toutes ses forces.

Les trois histoires présentent plusieurs points communs. Elles mettent en scène des enfants, qui sont seuls. Les adultes sont absents ou peu présents, vagues silhouettes fonctionnelles, incapables de rien comprendre à la réalité de la vie. Les récits se tiennent dans une ville, jamais nommée, mais qui ressemble à celle de Solénoïde, avec ses grands immeubles, son tramway bringuebalant, ses grands édifices, ses statues qui scandent l'espace public et surtout ses hôpitaux.

Car, comme dans Solénoïde (et comme dans plusieurs textes de Tokarczuk), le monde médical tient une place importante et inquiétante. Aux côtés du corps humaines, les modèles d'anatomie, les statues de femmes enceintes, les lits d'hôpitaux hantent l'univers mental du roman. C'est également le cas des insectes sous toutes les formes, immenses et minuscules, réels ou en chocolat, symboliques également.

La maison était entourée, assiégée par la lune. Les fenêtres se projetaient, blanches, sur tous les sols, accentuant jusqu'à l'insupportable la solitude de l'appartement.

Les histoires sont inquiétantes et mettent mal à l'aise. Que va-t-il advenir à ces enfants ? Les trois récits racontent un apprentissage et une certaine façon de quitter le monde de l'enfance ou de l’adolescence et l'entrée dans l'âge adulte. Il est écrit que les personnages vieilliront, ils se marieront et auront des enfants, mais le lecteur sait qu'ils ont tous perdu l'accès au monde de l'enfance, avec ses contes et sa logique, un monde bien plus étrange et bien moins étroit que celui des adultes.

Il y a la place particulière de la pleine lune – Melancolia.

Il est beaucoup question d'insectes, d'enfermement, de solitude, d'impossibilité de communiquer – difficile de ne pas penser à Kafka.

Ernst, Le fantôme de la repopulation, 1929 photo/collage, Coll. privée

De jour comme de nuit, les deux étaient toujours ensemble et, en fait, seuls, car les gens bizarres qui les nourrissaient, les lavaient, les grondaient et les cajolaient et leur disaient bonne nuit, étaient transparents, sans existence vraie, comme sur ces photographies où les bâtiments et tout ce qui est immobile est bien défini, tandis que les gens et les tramways semblent brumeux, barbouillés par un pinceau rapide. C'étaient deux souffles de vent nommés maman et papa, et peut-être les chats et les oiseaux du ciel voient-ils les gens ainsi.

(2e histoire)

S'il aimait quelque chose au monde, c'était la lune, mais pas n'importe quelle lune, celle dont le croissant se posait presque à l'horizontale, cornes vers le haut, sur fond de ciel vert comme du venin, au-dessus des bâtiments très hauts, terminés par des mâts, des flèches, des frontons et des coupoles, de la ville où il habitait.

(3e histoire)

Mircea Cǎrtǎrescu sur le blog :

Solénoïde : une sorte d'errance absurde dans Bucarest - c'est très gros et très bien !
Théodoros : la vie d'un tyran, une fresque en Technicolor - c'est brillant.




mardi 15 octobre 2024

Ayant lu les premières pages, Il fut pris de l’impatience de connaître la suite.

 


Mircea Cărtărescu, Théodoros, parution originale 2022, traduit du roumain par Laure Hinckel, édité en France par Noir sur Blanc (rentrée littéraire 2024).

 

Au début, Théodoros, tyran roumain d’un royaume d’Éthiopie (on est au XIXe siècle) s’apprête à se tuer pendant que l’armée anglaise donne l’assaut à sa forteresse.


Si tu te signes avec trois doigts poisseux de sang, en te marquant le front au-dessus des sourcils (une goutte glisse le long de ton nez bistre et aquilin jusqu’à ta moustache nouée du côté gauche avec un fil d’or, et tombe sur les dalles de malachite de la forteresse royale), en déposant ensuite une tache au bas de ta chemise d’un atlas si blanc qu’il semble doré, et deux autres sous tes épaulettes en opale, d’abord à droite, puis à gauche, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen, ton signe de croix sera-t-il reçu ?

C’est le début.


À l’issue de ce premier chapitre j’avoue que j’étais méfiante, n’ayant aucun goût pour cette tentation orientalisante d’un auteur qui aime accumuler les mots ni pour les supposés exploits de meurtres, de viols, de massacres, etc. Heureusement, évidemment, on démarre ensuite non pas exactement avec un récit rétrospectif, mais avec un récit à plusieurs lignes, qui se croisent et qui convergent, qui repartent en arrière et qui font des sauts de cabri. Et tout d’abord avec une journée de la reine d’Angleterre.

On pourrait croire avoir affaire à un roman historique, mais que nenni. Il s’agit plutôt d’une sorte d’uchronie fantaisiste, solidement documentée, et même une fresque en technicolor pour certains épisodes.

Le roman nous plonge dans l'origine roumaine de Théodore, dans les campagnes sous domination ottomane, mais pleine de bandits. Récit de l’enfance et de la jeunesse dans une grande propriété rurale. Un autre fil nous parle de la vie de Théodore comme truand terrifiant dans les îles des Cyclades, à la recherche de mystérieuses îles et de mystérieuses lettres divines… c’est intriguant. Le roman croise alors brièvement la vie de Joshua Norton, empereur des États-Unis. Un autre fil raconte, bien des années plus tard, la conquête de l’Éthiopie par Théodore, le royaume où convergent tous les mythes de l’humanité. Car figurez-vous qu’il s’agit aussi de retrouver l’Arche d’Alliance ! Ce roman ne manque pas de culot.


Au fond des jardins labyrinthiques du domaine, où se trouvait aussi l’ours avec un anneau dans le nez, relié à une grosse chaîne, tu passais du temps allongé dans l’herbe haute jusqu’à la taille, et tu ne voyais rien que le morceau de ciel éclatant et les papillons jaune et rouge, à queue d’hirondelle, qui ramaient dans l’air parfumé, et tu lisais avec avidité. Tu entrais dans Jérusalem, à cheval sur Bucéphale, tu t’inclinais devant Dieu Sabaoth et tu reniais les idoles, et tu écoutais les paroles de Jérémie le prophète, qui te bénissait. Ensuite, tu prenais Babylone, t’emparant de lions, de léopards et de chevaux arabes (…).


Je me suis plongée avec bonheur dans cette lecture. J’ai aimé cette construction multiple. On nous raconte des histoires, beaucoup d’histoires : des mythes de la Grèce antique aux légendes héroïques d’Alexandre le Grand, aux beaux mensonges que Théodore raconte à sa mère à l’histoire extraordinaire de la reine de Saba, avec diverses légendes méditerranéennes et éthiopiennes, jusqu’au récit du Jugement dernier et du combat de Michel contre le dragon, puisque ce roman, ce roman que nous tenons, est en train d’être lu par Dieu lui-même.

C’est plein d’humour et d’érudition, ou de culot, il y a trop de mots, mais c’est conforme au style grandiloquent de celui qui se prend pour un empereur et aux récits extraordinaires qui nous sont racontés, récits qui rejoignent les mythes juifs et chrétiens. C’est écrit à la première personne du pluriel, un « nous » qui représente les archanges qui s’adressent à Théodore en lui disant « tu » pour lui peindre son destin, –  à moins que ce « tu » n’en cache un autre, plus ancien et plus illustre (une habileté pleine de malice de la part de l’auteur).

Le seul personnage féminin qui sauve sa mise est la reine de Saba, magnifique. Les autres sont toutes vues depuis le point de vue de Théodore et elles sont donc soit sa mère, soit plus ou moins des trous. Heureusement que j’ai lu d’autres romans de l’auteur et que je sais à quoi m’en tenir. Il en va de même pour tous les récits de tortures, qui n’appartiennent pas à l’auteur, mais qui suscitent quand même un certain dégoût.

Dunand, Tigre à l'affût, 1930, laque, Musée Quai Branly



On croise une foultitude de personnages historiques, depuis la reine Victoria en conciliabule avec Disraeli, jusqu’à John Lennon, mais Cărtărescu tord l’histoire et coud ensemble des morceaux disparates pour créer une chatoyante pièce pleine de motifs où l’on se perd avec plaisir. Alors c’est foisonnant en mots, en matières rares et précieuses, en épices, en personnages, en interventions divines, en couleurs et en parfums. Il y a aussi du surnaturel, qu’il soit divin ou diabolique, pour infléchir la destinée des personnages.

Il y a enfin de merveilleuses fresques sous les coupoles des églises, une myriade de cerfs-volants, une bataille de pestiférés et les mystérieuses églises d’Éthiopie creusées dans le rocher.

 

Mais, devant la joie de ceux qui, un instant plus tard, ne seraient plus, devant leur désir illimité de vivre, devant le charme de leur ignorance, de leurs yeux écarquillés et de leurs bouches ouvertes sur leurs dents de travers, et de leurs exclamations vulgaires qu’ils se criaient en se tenant les côtes de rire, et de leurs frustes vêtements, et de leurs lèvres gercées, et de leurs yeux pleurant de tant de lumière, et de leurs femmes aimantes, nous étions pris de mélancolie, tout au sommet de notre voûte d’azur. Combien de fois n’avons-nous pas prié pour nous voir déchargés du poids de l’éternité, combien souvent nous aurions voulu n’être que de chair et de sang, pour sentir nous aussi, comme le commun et le vulgaire, le goût du sauvage du bonheur !

 

De Cărtărescu, j’ai également lu Solénoïde qu’il me semble avoir préféré.


Je lirais bien des titres plus anciens.



jeudi 7 mars 2024

Des histoires qui s’ouvrent en éventail, tels les rais du soleil.

 


 

Radu Țuculescu, Mère-vieille racontait, parution originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Une relecture de village.

Le narrateur, qui est aussi l’auteur, rencontre mère-vieille, la grand-mère très âgée de sa petite amie, qui vit dans un village et qui raconte les histoires des uns et des autres.


Le soleil se retire derrière l’église, en nage, le visage congestionné par l’effort fourni au long de la journée. Il y a traînaillé avec un enthousiasme de plus en plus mitigé, signe que l’automne s’apprête à nous quitter.


Un hameau en train de perdre son souffle. Un hameau grouillant d’étranges histoires insensées, qui allaient me happer telle une toile d’araignée. Insensé n’est peut-être pas le mot le plus juste, mais, là, j’en ai nul autre qui me vienne à l’esprit, et du reste je tiens pour oiseuse, voire absurde, toute définition correcte des faits ou des récits.


Les couples qui se font et se défont, les femmes et le sexe des hommes, les hommes et l’alcool, les racontars et les légendes familiales, le tout étrangement nimbé de réminiscences de différentes lectures – mère-vieille a un peu lu Le Maître et Marguerite. Les habitants du village prennent peu à peu des dimensions mythiques, comme cette femme dont le métier est de castrer les porcs, cette autre femme qui est la sensualité même, cet étrange berger des abeilles, etc. Ce passé plein de sève et de vigueur sexuelle contraste fortement avec l’état présent du village, maisons vides et abandonnées, vieillards se traînant doucement dans des rues désertes. La vie semble être partie – quand ça ? Peut-être après cette fameuse noce qui dura trois jours et dont on attend le récit pendant tout le livre. Que l’on ne pense pas pour autant être tombé dans un livre bucolique. Le bourdonnement des abeilles au grenier laisse penser bien des choses au narrateur, qui se gardera soigneusement de les vérifier quand il en aura l’occasion. Et quand le voile se déchire, tout à la fin, la clarté est d’une brutalité insoutenable.

Un grand plaisir de relecture.

 

Camille Claudel, Les Causeuses, 1893 plâtre Roubaix Piscine


Mère-vieille sait à peine prononcer quelques mots en roumain. Oui, bien, pognon, terre, il pleut, non… C’est à peu près tout. Elle-même parle le hongrois, la seule langue qu’elle aura parlée au long de sa vie de l’avant- et de l’après-guerre. Partant, mère-vieille me raconte en hongrois, langue que je comprends à soixante pour cent environ. Le restant, je le compense. Aidé de mon imagination. Dans mon cas, c’est à la fois imparable et fascinant.

C’est au détour de ce paragraphe, à la centième page, que le lecteur comprend que ce village est situé dans un entre-deux, entre la vie et la mort, entre la réalité et la fiction, bien sûr, mais aussi, à la frontière de deux langues.

De fait, le narrateur invente lui aussi, et vous ne serez pas étonnés que le village se transforme en une peinture de Chagall.

 

Mon premier billet. Et l’avis de Miriam.

 

 

 

jeudi 6 octobre 2022

Mais, à dire vrai, ce qu’il y a eu de plus intéressant je l’ai oublié.

  

Mircea Eliade, Le Vieil homme et l’officier, traduit du roumain par Alain Guillermou, publication originelle 1968, édité en France par Gallimard.

 

Au premier chapitre, à Bucarest, un vieil homme se rend au domicile d’un officier (et on note l’attitude pleine de crainte des voisins). Il prétend avoir été le directeur de son école primaire, il y a longtemps, bien avant le régime actuel. Le militaire nie totalement et le flanque à la porte. Mais un autre officier trouve cela intéressant. Le lendemain, le vieil homme est arrêté et on lui demande de raconter.

Raconter quoi ? Ce n’est pas très clair, surtout que le vieil homme n’est accusé de rien et n’est appelé à témoigner de rien de précis. Heureusement, il est bavard et complaisant et il couvre sans peine des dizaines, puis des centaines de pages d’histoires. Des histoires dont il manque toujours la fin ou le début, qui se croisent et s’engendrent mutuellement, et dont on ne voit jamais le bout. Des histoires surnaturelles avec une cave qui se remplit d’eau, des signes mystérieux, une géante, un taureau et des chevaux… Des contes, le souvenir d’un folklore disparu, d’un monde lui aussi disparu, où il est impossible de se repérer.

Pourtant, les agents de la police secrète s’acharnent à essayer de trouver un sens et des explications à tout cela. Ils plaquent sur ces récits leur logique paranoïaque parce qu’ils n’en connaissent pas d’autre, tout en étant malgré tout pris dans la toile des histoires.


On pourrait croire que je vous veux du bien, lui dit l’homme, et je me demande moi-même pourquoi. En effet, je ne suis pas écrivain, et je n’ai pas de folle passion pour l’œuvre des artistes et des romanciers comme tant de gens d’ici. Peut-être avez-vous compris, ajouta-t-il avec un sourire amer, que vos histoires ont passé par beaucoup de mains et qu’elles ont même été lues par de hauts responsables.


Marc Franz, Vache jaune, 1911 Guggenheim
Ce petit roman semble mêler tout à la fois la source inépuisable des contes orientaux et le labyrinthe arbitraire d’un monde à la Kafka. Le lecteur ne sait pas très bien comment cela va finir – en farce, en tragédie – même si avec un peu d’expérience il sait que cela peut surtout ne jamais finir.

Un roman très réussi, prenant, plein de charme et d’humour.

 

Farâma se tut et devint tout rêveur.

- Et après ? demanda l’homme. Que s’est-il passé avec Oana ?

- Justement, c’est à cela que je pensais, dit Farâma en se frottant les genoux, l’air embarrassé. Mais comment vous raconter la suite si je ne reviens pas en arrière et si je ne vous parle pas de Lixandru et de Darvari, si je ne vous parle pas, surtout, des nouveaux amis qu’ils avaient rencontrés dans le cabaret de Fanica Tunsu ? C’est une longue histoire et, pour que vous la compreniez, il faut que vous sachiez ce qui est arrivé à Dragomir et à Zamfira.

 

Merci Eva pour la lecture ! Je ne me serais pas tournée de moi-même vers Eliade, mais voilà, on m’a prêté le roman après que j’ai parlé de La Convocation d’Herta Müller au club de lecture.




jeudi 23 septembre 2021

Désolé, mais je dois y aller, y a l’ange qui m’appelle.

 Petru Cimpoeṣu, Siméon l’Ascenseurite, parution originale 2001, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Dans les années 90, dans HLM d’une petite ville de Roumanie, les habitants vaquent à leurs occupations, tandis que l’ascenseur est (encore) bloqué. L’un rêve de gagner à la loterie, l’une donne des rendez-vous à un monsieur dont nous tairons le nom, l’un donne des cours de yoga orgasmiques, l’autre répare sa moto, etc. Finalement, il faut bien se rendre compte que si cet ascenseur est bloqué, c’est parce que le cordonnier Siméon s’y est installé pour méditer. Et le lecteur doit bien se rendre compte aussi que les noms de tous les personnages fleurent bon l’Antiquité tardive aussi.


Cette méthode à validité universelle, unanimement connue sous le nom de « pipeau », prouve en toute circonstance son efficacité.


C’est un joli portrait plein d’humour de la Roumanie des petites gens. Ceux qui affrontent les coupures d’eau chaude, le boucan de leur voisin et leurs désirs d’ascension sociale qui retombent comme un soufflé. Des gens qui se posent volontiers des problèmes existentiels (et Dieu dans tout ça ? Et Ceauşescu ?). On a la sensation d’une grande farce où chacun cherche à se fabriquer ses propres repères et à se raccrocher à quelque chose qui aurait du sens. Le communisme s’est effondré et le capitalisme… n’est guère concluant, la religion est insatisfaisante, bien qu’il doive bien y avoir un sens à tout cela. Peut-être que les paraboles du cordonnier les aideront ?


Mme Alice avait découvert, à son propre compte, et quelque peu par hasard, que les règles de la vie chrétienne sont comme les règles grammaticales. Quoique très rigoureuses, et on ne peut plus détaillées, on ne risque pratiquement rien en les enfreignant. Cependant, il vaut mieux les observer, puisque c’est la tradition.


Il y a un appel téléphonique à l’horloge parlante, une inauguration de statue complètement ratée, un séisme créé par une moto et une histoire : comment Dieu a partagé les dons entre les différentes nations à la création du Monde et comment la Roumanie s’est retrouvée avec un fil de fer.

Le roman cite un grand nombre d’intellectuels, d’hommes politiques et d’écrivains roumains (dont Mircea Cărtărescu !), ce qui souligne l’aspect parodique du texte, même si le lecteur français n’y comprend pas grand-chose.

L’auteur fait preuve d’une grande ironie, tendresse et compréhension pour des personnages qui, après tout, n’y peuvent pas grand-chose si tout va à vau l’eau.


Jusqu’en 1989, les Roumains ignoraient ce qu’une campagne électorale signifiait au juste ; en revanche, ils savaient que, chaque fois que les magasins d’alimentation proposaient du salami et de la feta, il fallait voter Ceauşescu. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Dès qu’il s’agit d’élections, tout peut arriver, même l’imprévisible.

Panneau avec Saint Siméon le stylite (Syrie V-VIe siècle) Bode museum

 Un extrait de mon précédent billet :

"La plupart des personnages ont des noms appartenant aux premiers siècles du christianisme : Siméon, Pélagie, Hélène, Alice, Basile, Thémistocle… Je suppose que saisir ces allusions apporte quelque chose mais on peut aussi simplement sourire du contraste entre ces noms ronflants et les personnages associés. M. Nicostrate est ainsi un professeur de yoga, option éveil sexuel, dont Melle Zénobie est une fervente disciple. Quant aux pèlerins de Siméon, il s’agit ici des locataires venant boire des bières dans la cage d’escalier."

Notez que si vous avez séché les cours sur le début de l’érémitisme et sur la Syrie des premiers temps du christianisme, ce n’est pas grave.

 

Un extrait du billet de Keisha :

"Tous discutent, se disputent, sous l'oeil omniscient de l'auteur qui profite de cette fable fantaisiste pour évoquer les problèmes certains de la Roumanie d'après Ceaucescu (et d'avant, un peu)."

 

Apparemment c’est le seul roman traduit en français de l'auteur, mais un autre a été traduit en espagnol.


mardi 15 juin 2021

Bah moi, ça va jamais très fort. Mais je finis toujours par m’en sortir.

 Radu Aldulescu, L’Amant de la veuve, publication originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, paru en France aux éditions des Syrtes.

 

Le parcours chaotique de Mite (Dimitri), un gars débrouillard, mais broyé, dans la Roumanie soviétique.

Nous suivons Mite, de son enfance avec ses frères, jusqu’aux environs de sa trentaine. Son premier amour, une veuve plus âgée que lui, son service militaire où les soldats sont employés dans des quasi-travaux forcés, son errance de petits boulots et de soirées arrosées avec des femmes (il a un certain atout), son travail de bête de somme à l’usine et puis il n’a plus rien et il ne cherche plus rien. Mite apparaît, non pas désespéré ou exclu d’un système, ni même perdu, mais s’en détachant peu à peu, refusant de jouer le jeu ou de faire semblant, comme un autre Bartleby, parce que les individus échappent toujours quand même au système, en trichant, en rêvant ou en dormant. Un Bartleby tout autant tragique, mais un peu plus minable et alcoolisé, joyeux et grimaçant.


Ça s’est passé vers l’automne. Ce Bajnoricǎ, je veux dire, c’est à lui que je pensais. Pas mauvais gars, au fond. Dès qu’il te voit tombé dans un trou, il attrape une pelle pour carrément t’enterrer… Dernièrement, il a pris une autre foutue habitude, celle de jurer à vous flanquer la chair de poule, il se frappe le poitrail comme un orang-outan de ses paumes crevassées, de vrais pondoirs à cigales ; et patati, et patata…


C’est une triste vie qui nous est racontée là, même si le lecteur oscille entre la déprime face à ces existences où rien n’est ouvert ni lumineux et le sourire devant les scènes grotesques et grand guignol qui surviennent quand on ne les attend plus.


Ben non, là-bas aussi vivent des gens et, partout où il y a des gens, il y a de la place pour le meilleur et pour le pire, et aussi une marge de manœuvre.


Il y a l’exil vers les États-Unis comme une promesse, car ceux qui ne fuient pas dès le début seront englués dans une vie sordide. Inexorablement, les voici tous avec des chaussures trouées. Malgré tout, ces individus qui se rencontrent par hasard ou qui se connaissent depuis toujours font preuve de tendresse entre eux.


Le roman peint une société corrompue et sans espoir, absurde et artificielle. Il y a comme un lointain écho de Solénoïde, car il est question de ces usines et fabriques mystérieuses, qui ne semblent rien produire, sinon un vague droit à exister pour de pauvres types qui se tuent au travail. À la fin du roman, on démolit des bâtiments, sans que l’on sache pourquoi, comme si l’on construisait et déconstruisait sans cesse, et apparaissent alors ces grandes ruines inexpliquées qui forment le décor de Solénoïde. D’ailleurs, la fameuse morgue est détruite, elle aussi.

Un long roman sur une destinée humaine.

 

Peu à peu, il s’imprégnait de son odeur forte et doucereuse, de la chaleur de ses sèves, de ses frissons silencieux qui s’amplifiaient sans cesse, jusqu’à ce qu’il s’effondre avec elle ; et de nouveau elle le suppliait d’un long gémissement répercuté par ses spasmes contre les lèvres de Mite, par les ongles qu’elle plantait dans ses épaules, refusant cette chute, tâtonnant de nouveau après sa tête et ses épaules, pendant qu’il essuyait comme des larmes contre sa cuisse, puis il rebroussait chemin vers son ventre, ses seins et ses lèvres.

 

À ce rythme, bientôt, il n’aura peut-être plus le temps d’envisager un changement. Le temps passe, le voilà qui arrive et le voilà qui passe, il est basané, il est basané, il est basané. Eh bien non, il ne passe ni n’arrive, il tourne plutôt en rond, tel un essaim de guêpes, dont on ne saurait se débarrasser en battant l’air comme un moulin ivre. Un changement ne pouvait tomber que du ciel, les grands changements ne surviennent pas juste en changeant de maître, qui reste le seul et le même, dût-on se démener tant et plus.

 

C'était (encore) une relecture, donc il y a un premier billet.


mardi 2 mars 2021

Je devais avoir douze ans quand ma peur du monde est devenue aiguë et claire.

 Mircea Cǎrtǎrescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, parution originale 2015, édité en France par Noir sur Blanc.

 

Au début du livre, le narrateur parle des poux qu’il récolte dans sa chevelure au contact de ses élèves (il est enseignant). Sans répugnance pour ces petites bêtes qui vivent leur vie après tout, il raconte le rituel de lavage et de peignage qui lui permet de s’en débarrasser.

Le narrateur rassemble dans un long manuscrit (presque 800 pages) à la fois le récit de sa vie actuelle et des extraits de son journal tenu pendant des années. Il raconte aussi ses rêves. L’ensemble n’est pas strictement linéaire, mais reconstitue peu à peu un univers, avec sa cohérence et ses traits saillants, qui évolue doucement et imperceptiblement vers le fantastique.

(et c’est pas facile à vous résumer)


La lune, couchée sur le dos, les cornes orientées vers le sommet de la voûte, était plus grande que jamais, comme si la tour avait eu des milliers de kilomètres et s’élançait dans sa direction.


Le narrateur mène l’existence terne d’un professeur de roumain dans une école médiocre de Bucarest. Chaque jour il parcourt les couloirs de son établissement, à la recherche de sa classe, jamais située au même endroit. Chaque jour, les portes s’ouvrent sur des salles inconnues. Comme si chaque bâtiment recelait en son sein un labyrinthe, ce qui se révèle en effet être le cas. La carte de Bucarest que dresse le roman est celle d’une ville aux grandes avenues traversées par le tramway, d’immenses bâtiments de l’ère communiste, aux proportions non humaines, où les étages s’entassent les uns par-dessus les autres, où les couloirs sans fin ouvrent sur des pièces vides à la lumière glauque, où l’on erre, comme dans un roman de Kafka ou dans une prison dessinée par Piranèse.

Certains de ces endroits sont des nœuds, des lieux où sont enterrés des solénoïdes (sortes d’immenses bobines électriques créant un champ magnétique). À ces endroits, une force étrange est susceptible d’entrer en action et de relier les plus petits des êtres vivants à l’architecture colossale.


Les couloirs paraissent sans fin alors que l’école est petite. Tu ne cesses de tourner à angle droit, de monter et descendre des escaliers au carrelage mal nettoyé. Aujourd’hui encore il m’arrive de me tromper de cahier d’appel et de me retrouver devant des classes que je ne connais pas. (…) C’est une tour sans fin de salles et de couloirs superposés. Je m’arrête enfin dans un espace large et sombre (trop peu de lumière provient de la cour intérieure), avec les mêmes portes blanches tout autour. La 5e A, la 5e B, la 5e C… Le long des corridors, les lettres de classes épuisent les ressources de l’alphabet latin, puis du grec, de l’hébraïque, du cyrillique, puis c’est au tour des signes arabes, indiens, des hideuses têtes mayas, pour finir par des signes totalement inconnus. Je n’ai jamais su combien il y avait en réalité de classes par niveau, dans l’école 86.


Comme un de ces Pérégrins, le narrateur découvre tout au long de sa vie, dans les endroits les plus inattendus, des collections anatomiques fantastiques : bocaux de formol contenant des monstres, planches dessinées représentant les insectes et les plantes. Nous partageons avec lui sa découverte des insectes, des larves, des organismes minuscules qui sont les parasites de nos propres parasites, tique de la tique, pou ou punaise d’un autre pou ou d’une autre punaise. Autant d’occasion de s’interroger sur l’imbrication des mondes : ces parasites ont-ils conscience de l’animal vivant autour d’eux ? Et si nous étions nous-mêmes les minuscules bestioles d’un autre animal gigantesque dont nous n’avons pas idée ? Fasciné par ces créatures d’une échelle si différente de la nôtre, qui représentent à elles seules la possibilité d’un monde qui nous est totalement étranger, le narrateur n’hésite pas à se transformer en acarien (en sarcopte de la gale précisément).

C’est que le narrateur entretient un rapport particulier avec son corps. Martyrisé par les médecins depuis son enfance, le roman raconte aussi les innombrables opérations, piqûres, interventions horribles, sanglantes et traumatisants (difficiles à lire aussi). Il semble qu’il ne soit jamais question de soigner ou de soulager, mais bien plutôt d’extraire de l’énergie, de la substantifique moelle, de créer de la douleur et de la souffrance dans un but obscur (avec le rôle particulier des sièges de dentiste) (hypocondriaques, passez votre chemin), le personnel médical habitant les immenses palais de béton, dont on se demande toujours si le petit enfant parviendra à s’échapper.

Il y a aussi les rêves du narrateur, qu’il raconte et qu’il note inlassablement. Il y est question de visiteurs nocturnes, d’apparitions, d’insectes, de femmes monstrueuses, de bébés gigantesques, d’un mystérieux palais de rêve et de lumière (roman qui peut mettre mal à l’aise si vous vous souvenez de vos propres rêves). Le lecteur suspecte un temps la folie chez le narrateur, une folie à la manière du Horla de Maupassant ou de John-Antoine Nau, empreinte tout à la fois de réalisme et d’étrangeté.

Il y a une fascination pour les tatouages et pour les excroissances du corps et pour tout ce que peut perdre notre corps en une vie (dents de lait, cheveux, fluides de toute sorte, la ficelle (oui, oui), cellules de la peau, organes).


Son constructeur a voulu Bucarest tout entière comme elle apparaît aujourd’hui, avec chacun de ses bâtiments, chaque terrain vague, chaque intérieur, chaque reflet du couchant dans les fenêtres circulaires au milieu des frontons rongés par les intempéries. Son idée de génie a été de bâtir une ville déjà en ruine, le seul type de ville que les hommes devraient habiter. Ville des murs aveugles et cloqués qui tiennent à peine, grâce à des ancres en fer rouillé, ville des ornements ridicules en plâtre, des tramways antédiluviens, des chambranles de portes et de fenêtres en bois rongés par les vers et délabrés.


Nous sommes dans un monde arbitraire et absurde, celui d’une dictature communiste, où les cerveaux tournent en vain, sans trêve et sans but, où les décisions sont anonymes et où l’individu ne peut être qu’une créature effacée se débattant pour peu de résultat. Les enfants y sont martyrisés. Au mur s’alignent les portraits des officiels, comme autant d’ancêtres de familles menaçants et assoiffés de sang. Dans cet univers, on manifeste contre la mort et contre la souffrance, contre la mort des soleils et contre la maladie.

Une mante religieuse, insecte qui signale une certaine secte dans le roman.

Avec tout cela, le narrateur nous raconte aussi sa vie. Ses parents, ses trajets à la bibliothèque, les deux ans de sanatorium, l’enseignement à l’école et le contact avec les élèves, le portrait des collègues, à la fois ordinaires, déplaisants et doués chacun d’un intérêt particulier, son épouse, la sensuelle Irina, la réflexion magique autour du Rubik’s Cube et surtout, surtout, son échec en littérature. Ce moment est présenté comme celui où la vie du narrateur a définitivement bifurqué. D’un côté, la vie de l’écrivain, brillant et prospère, et de l’autre, celle du narrateur, dont le poème est resté dans les tiroirs, réduit à une existence terne et sans intérêt. Le personnage revient sans cesse sur cette autre destinée, celle qu’il aurait pu avoir, celle qui lui semble parallèle à la sienne. Il s’en tient à son journal, comme s’il s’agissait d’un rapport, lui l’écrivain raté, comme une réalité qui ouvre de vraies portes, contrairement aux romans qui ne créent que des portes peintes. Avec son manuscrit, son journal et les maigres témoignages de sa vie, il se sent peu à peu de taille à ouvrir vraiment « quelque chose ».


En écrivant sur mon passé et sur mes anomalies et sur ma vie translucide à travers laquelle on voit une architecture pétrifiée, j’essaie de déchiffrer les règles du jeu dans lequel je me suis retrouvé, de distinguer les signes, de les mettre bout à bout et de voir vers quoi ils tendent, et de me diriger dans cette direction. Aucun livre n’a de sens s’il n’est pas un Évangile. Le condamné à mort pourrait bien avoir les murs de sa cellules couverts de livres tous exceptionnels, mais ce qu’il lui faut, c’est un plan d’évasion.


Et Bucarest ? Le lecteur se rend progressivement compte que la ville tient une place essentielle dans le roman. Les avenues et le tramway, les différents quartiers, les petites maisons bricolées des ouvriers, les terrains vagues, les anciennes usines complètement déglinguées, les ruines qui sont à la fois celles des constructions soviétiques hors de toute proportions humaines et celles des palais d’un vague empire austro-hongrois, avec des fragments d’anges qui jaillissent çà et là. Il y a aussi le fantasme de Brasilia qui affleure régulièrement, la ville nouvelle créée dans la jungle, à angles droits, toute d’une pièce. On est dans les Villes invisibles de Calvino.

C’est gros, c’est dense, il y a plein de mots que vous ne croiserez plus jamais dans la vie, c’est touffu, ce n’est pas toujours facile à lire (j’ai survolé quelques pages), il y a le goût pour la sensualité, la vie animale et son inventivité, le refus de la mort et de la souffrance, l’espoir et la lumière proposé à l’humanité, un parfum d’apocalypse évité de justesse. Que j’aime cette idée d’un roman comme d’un plan d’évasion, qui ouvre de vraies portes !

Je le relirai certainement. En attendant, je vais sans doute me tourner vers les précédents romans de l’auteur.


C’était le hurlement des cancéreux en phase terminale, de ceux qui sont sur la table de torture, de ceux qui ont perdu leur enfant, de ceux qui sont précipités des hauteurs. (…) Et si au début chaque larynx criait jusqu’au déchirement sa propre douleur dans un effrayant désordre, à la fin, comme sur les pancartes griffonnées de slogans contre l’Alzheimer et contre la folie, s’est élevé toujours plus souvent, toujours plus dominant, toujours plus brûlant le mot qui incarne l’absence d’espoir, le mot de l’enfer, de l’éternité des flammes noires et du remords et de la haine de soi : à l’aide ! Comme ceux qui se noient dans une eau noire, la foule criait de plus en plus le mot qui appelle, qui appelle la mère, qui appelle Dieu, le mot de l’insupportable privation de toute consolation et de toute clarté.

 

La traductrice, Laure Hinckel, qui a fourni un travail prodigieux, tient un blog. Elle a rassemblé les billets consacrés à la traduction de ce romanMerci à Passage à l’Est pour m’avoir signalé ce lien.

L’auteur a accordé un entretien à France culture. Il y présente quelques thèmes du roman.


Ne nions pas qu’il a été compliqué de rédiger ce billet qui constitue cependant une magnifique participation au mois consacré à l'Europe de l’Est sur les blogs littéraires.

 

lundi 13 juin 2016

Une assiette fumante, avec du civet de fraises, de la cuisse de fraise grillée à la purée de fraise.

Răzvan Rădulescu, Théodose le Petit, traduit du roumain par Philippe Loubière, parution originale en 2006, édité en France chez Zulma.

500 pages dévorées en trois jours : un super roman !

Nous sommes dans un royaume imaginaire dont la capitale est Bucarest. Nous suivons Théodose, l’enfant à qui revient le trône, qui est sous la garde de son tuteur, le Chatchien Gabriel. Grâce au fantôme Otilia, Théodose découvre la chouette Calliope qui possède un domaine dévolu à la fraise et le Minotaure Samuel qui fait dans le champignon. Mais cette vie tranquille est troublée par la découverte d’un complot : le méchant et fourbe Silure protecteur compte prendre le pouvoir… Heureusement il existe une Fraternité (= une guérilla clandestine) qui va aider le petit Théodose.
Avec tout cela, vous comprenez que nous sommes dans un conte. C’est un univers avec quelques éléments réels (Bucarest, l’électricité) et d’autres relevant de la fantaisie (les armées de fourmis se battant à l’arbalète, les soldats poissons dans leur aquarium de combat). Il s’agit d’un roman d’apprentissage pour ce pauvre Théodose et aussi d’une fable politique tout à fait cynique. Les hommes de pouvoir y sont moqués pour leurs discours boursouflés, leur appétit de puissance, leur incompétence, leur hypocrisie… Le puissant Silure se déplace dans son aquarium à porteur et incarne le parfait traître – c’est un personnage très réussi. Un certain nombre de détails affaiblissent la crédibilité de tous ces gens importants qui complotent autour d’un café gourmand.
Art japonais, Musée d'Ennery, Paris, image RMN.
Autre chose amusante : le roman peut s’interrompre brutalement pour « faire comme si on était dans un roman d’Alexandre Dumas » avant de revenir à la situation initiale. Par ailleurs, l’auteur interpelle son éditeur et se met en scène dans son roman. C’est inventif et très plaisant. Le ton est celui de la folie douce, tout en maniant l’enthousiasme du roman d’aventures.

Mon seul bémol : c’est quand même un peu confus. Il y a bien une carte du royaume mais toute petite, et située un peu tardivement. J’ai eu du mal à me repérer entre les fourmis vertes et les fourmis violettes, et entre les différentes zones. Mon plaisir de lecture n’en a pas été diminué, mais je pense qu’une future relecture sera un peu plus informée.

- C’est mieux. Un rassemblement de gredins bornés, voilà mon peuple, dit-il à mi-voix, à l’oreille de Théodose. De bons garçons, ils m’aiment, ils me respectent, mais ils ont peur de moi, bornés et fainéants qu’ils sont ! hurla-t-il, pour être entendu de tout le monde. Des fainéants puants, c’est tout ce que vous êtes. Disparaissez, que je ne vous voie plus !
Les poissons se dispersèrent en un instant, au petit bonheur la chance, dans un murmure respectueux. Lorsque la rumeur s’éteignit et que le silence fut complet, le Silure protecteur s’enfonça dans son fauteuil, ouvrit son cordon de laiton (ou d’or) et entreprit de boire son café sans se presser.

Lire le monde pour la Roumanie.


L'avis d'Yv qui a aussi beaucoup aimé tout en trouvant des longueurs. 

mercredi 15 juillet 2015

C’était vraiment dur de tirer autre chose d’un chien soviétique qui avant tant bien que mal suivi sa vocation.

Radu Aldulescu, L’Amant de la veuve, traduit du roumain par Dominique Ilea, paru à Bucarest en 2006, édité en France aux éditions des Syrtes.

Un étrange et touffu roman qui nous plonge dans la Roumanie soviétique.

Au début du livre, nous faisons connaissance avec la famille Cafanu. Nous en apprenons sur le père, la mère, les trois fils, nous nous baladons un peu dans le quartier et les années avant que le roman ne se mette à suivre pour de bon le trajet de Dimitrie, le cadet. C’est sa vie de « chien soviétique » qui va être racontée.

C’était un ex-chien soviétique, que Mite avait retrouvé après quelques années, de même que Bajnorică était retombé sur Mite, après un certain temps. Leur sort nomade les rassemblait quelquefois, mais, le plus souvent, les séparait, les renvoyant aux quatre vents, chacun allant son chemin, seul, d’un bout à l’autre. S’il existait vraiment un bout, cela signifiait qu’ils s’y retrouveraient pour toujours, ensemble pour l’éternité.

Enfant d’un cadre du parti qui refuse d’aider ses fils, jeune boxeur, Dimitrie ne joue pas le jeu du travailleur se tenant dans les clous, essayant de profiter du régime et de mener une vie à peu près normale. Il ne tient pas en place, passe d’un travail à un autre, sans réelle volonté de progresser, jusqu’à essayer de ne pas travailler tout en mangeant le moins possible pour s’oublier le plus possible. Le roman joue de cette confusion, tantôt à la première, tantôt à la troisième personne, souvent du point de vue de Dimitrie, mais quelquefois adoptant celui de certaines de ses connaissances. Les voix et les récits se croisent alors, en pleine confusion des époques. Le roman n’est en effet pas strictement chronologique, dépeignant un monde sans ordre ni raison où les hommes errent sans but. Il faut dire que dans cette Roumanie les travaux menés comme peine par les prisonniers ou ceux réalisés lors du service militaire sont pratiquement les mêmes que ceux des ouvriers libres, avec les mêmes hommes perdus et sans vitalité. Le travail au sein de ces immenses usines et son organisation sont décrits avec précision et réalisme.


C’est un roman difficile à lire, 300 pages bien serrées, mais très prenant. La vie terrible des Roumains y est décrite, avec la faim permanente, le vol organisé, les quotas dans les usines, la recherche d’alcool, les trafics en tout genre, l’exil de certains, les grands chantiers. L’espoir non du bonheur mais du répit existe pourtant si le travail ne vous détruit pas trop le corps et l’esprit.

Toutes les heures de la journée avaient le goût nostalgique, obsédant de la pluie, celui des propres rêves de noyés de Mite, avec le pressentiment d’une érection mêlée d’ennui et de frustrations en tous genres et de son errance à travers le mugissement torride des rues.


Challenge Destination PAL - la liste de lecture.