La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 26 octobre 2023

Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ?

 


Alfred de Musset, Lorenzaccio, 1834.

 

C’est une pièce de théâtre.

Nous sommes à Florence, en 1537, 20 ans avant que ne meurt le grand Pontormo. La ville est gouvernée en tyran par Alexandre de Médicis. Débauche et corruption, sous la protection des soldats allemands de Charles Quint. Le duc est accompagné et servi par le fidèle Lorenzo, son cousin, un être faible, jadis tourné vers les lettres. Bientôt il sera question de tuer Alexandre.


Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.


Il y a le drame d’une ville. Les soi-disant républicains sont les grandes familles, avant tout attachées à leurs prérogatives et privilèges. Certains sont sincères, mais la plupart se contentent de phrases ou n’ont de goût que pour la violence physique. D’ailleurs ils ne craignent rien tant que le peuple. Les simples habitants se débrouillent comme ils peuvent, se battent contre les soldats et font des affaires.

Je dois dire que la place laissée aux notions archaïques d’honneur masculin et de virginité féminine, comme si l’alpha et l’oméga de la politique se limitait à l’accès au sexe des femmes, peut rebuter – pourtant la marquise et Catherine sont plus courageuses que beaucoup.

Lorenzaccio, Lorenzo, est un homme seul. Désabusé, il a puissamment conscience de l’inutilité politique de son acte, qu’il commet pourtant au nom d’on ne sait quel principe. Ses relations avec Alexandre sont pleines d’ambiguïtés. Cousin, ami, complice, amant peut-être, presque jumeau. Il s’est fait une promesse à lui-même et la tiendra, quel qu’en soit le coût, en dépit de son vide. Personnage shakespearien – comment ne pas penser à Hamlet jurant promesse à un fantôme ? – si à la mode parmi les romantiques.


Regardez-moi ce petit corps maigre, ce lendemain d’orgie ambulant. Regardez-moi ces yeux plombés, ces mains fluettes et maladives, à peine assez fermes pour soutenir un éventail, ce visage morne, qui sourit quelquefois, mais qui n’a pas la force de rire.


Brescia, Portrait d'un jeune homme, 1540-45, Londres NG



Il y a un horrible cardinal.

Avec ça, les fameux peintres florentins sont bien assaisonnés avec ce personnage de petit artiste dépourvu de toute conscience.

Un sort est fait également aux grands épisodes vertueux et sanglants de l’histoire romaine (Brutus, le grand, ou le petit, Tarquin, etc.) tels que la Révolution a pu s’en délecter. Désormais, la peinture de l’histoire sera plus sombre et tortueuse et le héros se tiendra seul devant son devoir, devenu inutile.

Il y a une peinture sombre de la ville, d’où les habitants sont bannis et exilés, où les soldats impériaux règnent en maître, où l’on tue.

 

Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d’un paralytique comme Cicéron. Je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.

 

Lecture commune avec Maryline.

Lorenzaccio, c’est 20 ans avant Perspective(s). Si vous voulez remonter encore 10 ans avant, en 1527, au sac de Rome, c’est possible avec le livre d'André Chastel (pas chroniqué sur le blog, mais c'est un classique).



 

mardi 31 mai 2022

C’est pour cela qu’il m’est cher. Ce n’est pas un nigaud qui a lu des romans.

 Stendhal, Lucien Leuwen, 1834, roman inachevé. 

 

Retour à Stendhal.

Lucien est le fils unique d’une riche et influente famille parisienne. Grâce aux relations paternelles, le voici propulsé sous-lieutenant à Nancy, une ville où la noblesse légitimiste tient le haut du pavé (ici Nancy vaut pour n’importe quelle ville de province et de garnison proche de la frontière allemande). C’est que nous sommes pendant la Monarchie de Juillet et l’armée ne sert pas tant à faire la guerre qu’à mater les ouvriers. Mais la grande affaire de Lucien, c’est la dignité : en effet le jour de l’entrée en ville du régiment son cheval l’a jeté bas devant la fenêtre d’une jeune et jolie veuve. Notre héros part donc à la conquête des impitoyables salons légitimistes.


Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la mine sombre et poétique, qu’il fallait avoir, surtout parmi les républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l’air innocent et étourdi.


Je vous passe les détails, mais dans la seconde partie Lucien est employé au ministère de l’Intérieur, à Paris, et se trouve chargé de faire gagner les élections à la Chambre au candidat du gouvernement dans deux départements. On devine qu’il ne restera pas longtemps dans ce métier, mais on n’en sait guère plus, car le manuscrit s’interrompt brutalement : retour à Nancy auprès de la veuve ? Il semble que Stendhal ait envisagé pour Lucien une carrière de diplomate en Italie.

Le roman nous plonge dans la société corrompue du temps. Les héros napoléoniens ont vieilli. Le roi est fragile, en butte aux républicains, aux légitimistes, à la colère sociale. La Chambre est tenue par des groupes qui défendent leurs intérêts et s’arrogent les places. Les élections s’achètent. Les déplacements sont limités par la nécessité de montrer un passeport (même pour se rendre de Paris à Caen). Etc. Etc.

Au milieu de tout cela, Lucien est un héros sympathique. Soucieux de son honneur, craignant l’ennui et l’infamie, fils de riche, ne trouvant rien à faire, mais faisant de son mieux. Exceptionnellement dans Stendhal nous avons des parents aimants, peut-être maladroit pour le père, mais prêts à tout passer à leur rejeton chéri. Cela fait plaisir à voir.

J’ai l’impression que Lucien est une sorte de compromis entre celui que Stendhal aurait aimé être, celui qu’il a été et ses héros de roman. Expérience militaire sans combattre, expérience ennuyeuse dans les ministères, passage dans les salons, rêverie des femmes, l’espoir en Italie, républicanisme, ironie…

H. et P. Flandrin, Figurines de soldats à cheval, 1823, privé
Et l’amour ? Il n’y tient pas une grande place, peut-être parce qu’il manque cette partie du retour à Nancy où Lucien et la veuve auraient eu tant de choses à se dire. Reste une atmosphère amoureuse, le souvenir de promenades champêtres, quelques amitiés réelles. Une grande fraîcheur en contraste avec le Julien du Rouge et le Noir.

Stendhal a voulu que « ce livre fût écrit comme le Code civil », c’est-à-dire, je suppose sans grandes envolées lyriques. De fait, la langue est marquée par une ironie discrète et caustique.

Un bémol : il y a une ficelle narrative un peu grosse, même pour un siècle si pudibond.

 

On annonça Mme de Chasteller. À l’instant il devint emprunté dans tous ses mouvements ; il essaya vainement de parler. Le peu qu’il dit était à peu près inintelligible.

Il n’eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au lieu de galoper en avant sur l’ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée le plongea dans le trouble le plus violent ; il ne pouvait donc répondre de rien sur son propre compte ! Quelle leçon de modestie ! Quel besoin d’agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine probabilité, mais d’après des faits !

 

J’ai relu ce roman avec beaucoup de plaisir. Il y a un premier billet et il y a plein de Stendhal sur le blog :

La Chartreuse de Parme - second billet
Histoire de la peinture en Italie
L'opéra de Sauguet, La Chartreuse de Parme
Chroniques italiennes - j'ai fait un second billet plus complet
Armance - j'ai tenté de le relire, mais c'est vraiment trop mauvais
Lucien Leuwen
Le Rouge et le Noir - un second billet
Vie d'Henry Brulard



 

mardi 7 décembre 2021

Personne n’est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à la mode.

 Honoré de Balzac, L’Histoire des treize.

 

Il y a bien des années j’ai commencé ma lecture/relecture de Balzac par L’Histoire des treize, sauf que je n’avais pas compris que les trois récits qui la composent forment un tout et j’avais tout lu n’importe comment. J’ai donc eu envie de la reprendre, dans l’ordre, de façon un peu suivie.

 

Ferragus, 1833.

C’est le premier. Un long prologue où Balzac nous explique que 13 hommes se sont associés et qu’ils sont les maîtres de Paris. On a surtout l’impression que ce sont des criminels sans scrupules et qu’il n’y a pas lieu d’être baba, mais arrivons dans le vif. Balzac nous racontera 3 exploits de ces gentlemen.

Ici, un jeune et brillant officier surprend la belle et riche jeune femme qu’il adore (tout platoniquement) dans une rue malfamée, où elle n’a rien à faire (et lui ?), sinon se compromettre. Il décide de mener l’enquête (et déchaine une suite de catastrophes et de morts violentes). Nonobstant le point de départ qui est profondément agaçant (être amoureux d’une femme donne le droit de connaître ses secrets, surtout que les secrets d’une femme ne peuvent être que de l’ordre sexe et dépravation – what else ?), c’est un petit roman qui est très agréable à lire. Ferragus, qui donne son titre au texte, apparaît à peine, comme une ombre menaçante et gigantesque. Il y a surtout le portrait de Monsieur et Madame Jules, qui s’aiment, qui s’adorent et qui sont un beau couple de la Comédie humaine. Mais qui sont horriblement broyés par les conventions sociales.

Mon premier billet.

 

Je note la dédicace à Berlioz et la très belle évocation du Requiem du musicien et une scène au cimetière du Père Lachaise qui a son petit écho avec Rastignac.

 

Le début me plaît beaucoup, un bel hommage au promeneur parisien.

Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l’être un homme coupable d’infamie ; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s’est pas encore formé d’opinion ; puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, mercantiles.

 

La jeune femme qui se trouvait en présence de monsieur et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu’à peine voyait-on une légère ligne noire entre le tapis et son bas blanc.

Quel portrait en une phrase !

 

La Fille aux yeux d’or, 1835.

Le jeune héros est ce fat insupportable de de Marsay, déjà ami avec Ferragus. Il voit un jour une jeune fille aux Tuileries. Elle a des yeux d’or. Il apprend qu’elle vit recluse dans un hôtel particulier. Évidemment il fait tout pour s’y introduire. Et c’est là que le roman devient intéressant, parce que figurez-vous Paquita est à la fois vierge et pas du tout innocente – chose totalement insupportable pour notre jeune possédant.


Il fut fasciné par cette riche moisson de plaisirs promis, par cette constante variété dans le bonheur, le rêve de tout homme, et que toute femme aimante ambitionne aussi. Il fut affolé par l’infini rendu palpable et transporté dans les plus excessives jouissances de la créature.


Un roman où Balzac dévoile un autre pan de l’amour, traité de la façon la plus mystérieuse du monde. Le jeune mâle n’en sort pas grandi, il est ici le jouet de l’auteur et de la maîtresse. Ironie et moquerie des hommes.

Le roman baigne dans un climat orientaliste un peu pénible, mais qui sert de prétexte à Balzac pour rendre hommage à Delacroix. C’est un roman des plus sensuels.

Mon premier billet.

 

Quand, après avoir fait un excellent repas, les deux jeunes gens eurent arpenté la terrasse des Feuillants et la grande allée des Tuileries, ils ne rencontrèrent nulle part la sublime Paquita Valdès pour le compte de laquelle se trouvaient cinquante des plus élégants jeunes gens de Paris, tous musqués, haut cravatés, bottés, éperonnaillés, cravachant, marchant, parlant, riant, et se donnant à tous les diables.

 

La Duchesse de Langeais, 1834

Ce court roman s’ouvre par une rencontre dans un monastère espagnol entre une carmélite et un officier français. Antoinette et Armand. Ils se sont aimés, ils s’aiment peut-être encore. 

Retour en arrière dans les salons parisiens. Une histoire entre une coquette et un farouche. Le caractère de la duchesse est le plus fouillé, produit de son milieu et de son éducation, incapable d’en sortir autrement, ignorante et affolée d’elle-même. De lui, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il baigne dans une légende d’Orient et de mystère, d’aventure et de résolution. Mais il ne semble guère consistant.

Le roman est rattaché au cycle des 13 qui apparaissent brièvement et tragiquement dans les dernières pages. Le roman entrelace de façon étonnante l’évocation des salons et des pages au climat plus fantastique, l’ensemble est plutôt réussi.

Il y a aussi plusieurs allusions troublantes à Madame de Beauséant.

Mon premier billet.

 

Quel âge a la sœur Thérèse ? demanda l’amant qui n’osa pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.

Elle n’a plus d’âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.

 

Tes baisers, mon cher ami, seraient essuyés avec l’indifférence qu’une femme met aux choses de sa toilette. La duchesse épongerait l’amour sur ses joues comme elle en ôte le rouge.

 

Barye, Lion au serpent, 1832, Lyon BA


Supplément au Lys dans la vallée, 1832.

(sans aucun rapport)

Balzac a commis des Contes drôlatiques, soit-disant dans la veine de Rabelais (c’est beaucoup moins bien). L’un d’eux, Les Joyeusetés du roi Louis le onzième, met en scène une vieille fille qui souhaiterait bien ne plus l’être, au point de ressusciter un pendu grâce à ses caresses (insérer ici une blague de bon goût). Ce drôle de couple est l’ancêtre lointain de Monsieur de Mortsauf. De là à imaginer que la vieille fille est une variante ironique de l’Henriette qui se tord de désir sur son lit de mort, parce que le narrateur est incapable de comprendre une femme bien terrestre... Ce court récit constitue une sorte de contrepoint dont la Comédie humaine est coutumière, comme un ricanement que l’on entend au loin et qui fait douter de bien des choses qui sont affirmées dans Le Lys dans la vallée.

 

vendredi 11 janvier 2019

Une si grande fortune couvrait d’un manteau d’or toutes les actions de cet homme.

Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, 1834.

Une troisième lecture de ce classique exprès pour le blog.
Dans la bonne ville de Saumur, Balzac nous dresse le portrait du père Grandet, richissime avare. Dans sa maison vivent aussi la brave Nanon, madame Grandet (une sainte) et la fille, Eugénie, bonne et douce. Celle-ci (ou plus exactement sa dot) est très courtisée. Or un soir voici que débarque Charles, le cousin de Paris.
Une histoire bien connue, dont l’originalité réside avant tout dans le ton et dans la qualité des personnages. Grandet est un avare rusé, malin, qui se joue de ceux qui l’entourent, ce qui le rend plutôt sympathique et qui n’est pas totalement insensible aux larmes de sa femme et de sa fille. Eugénie est une jeune femme, pure, qui découvre tout un coup l’amour et la beauté, et dans le même temps, le chagrin et la cruauté. Quant au portrait de Charles, il est plus nuancé que ce qu’il semble. Tout d’abord un jeune fat, mais aussi un jeune homme sensible. Autour de tous ces gens, il y a Saumur, le vin de Touraine, les peupliers, le port sur la Loire, le commerce avec les villes alentours. Il y a d’ailleurs une mention de l’esclavage qui jette une lumière crue sur le caractère du personnage qui s’y livre.
À quoi tient la réussite de ce petit roman ? Son parfait équilibre, sa tension subtile et la langue, hésitant entre le lyrisme et l’ironie lapidaire. Balzac parvient tout à la fois à évoquer des tableaux subtils et délicats, où les fleurs s’allient aux tendres sentiments, et à rapporter les remarques cyniques des personnages.

Au secours, cette lecture m’a donné la mélancolie de la Touraine ! Je veux y retourner.

Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et l’aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un pas inconnu.

Malgré ses quarante ans, malgré sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme, badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui disait : Notre chère Eugénie !
 
Un village de Touraine.

mercredi 5 septembre 2018

N’est-ce pas une histoire impossible à retracer dans toute sa vérité ?

Honoré de Balzac, plusieurs courts récits.

Facino Cane, 1837. 
J’ai relu cette nouvelle qui conte une histoire fantastique et merveilleuse qui met en scène un aveugle, peut-être fou, les prisons souterraines de Venise et des montagnes d’or (aventure et mystère, bonjour !). Le narrateur pourrait être le jeune Balzac, mais le ton du récit m’a rappelé celui de Sarrasine.

La Vendetta, 1830. 
Cette longue nouvelle campe des personnages qui sont les soutiens indéfectibles de Napoléon : les Corses. Balzac prend le prétexte de l’origine de l’empereur pour raconter une histoire qui, certes se passe à Paris, mais qui met en scène des Corses, orgueilleux, susceptibles, sauvages, avec des couteaux et des yeux noirs et tout et tout. Nous avons le récit d’une très belle histoire d’amour, avec une jolie évocation d’un atelier de peinture pour jeunes filles de bonne famille. Encore une fois, il est dommage que le récit soit si prévisible.

Par un singulier caprice de la nature, le charme de son visage se trouvait en quelque sorte démenti par un front de marbre où se peignait une fierté presque sauvage, où respiraient les mœurs de la Corse.
L. Guglielmi, Femme voilée, 1850-80, musée des beaux-arts de Nice.
Les Marana, 1834. 
Dans cette longue nouvelle, Balzac part de l’histoire d’une longue lignée de femmes, assez particulière, et d’un épisode des guerres de Napoléon en Espagne, pour raconter le destin de Juana, mariée avec un homme de peu d’intérêt. Ça se traîne pas mal, mais la fin est tout à fait surprenante et réjouissante. Décidément les héroïnes balzaciennes ont des ressources insoupçonnées !
Juana, luttant à toute heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créatures typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste expression : douleur incessamment active et dont la peinture exigerait des observations si minutieuses que, pour les gens avides d’émotions dramatiques, elle deviendrait insipide. Cette analyse, où chaque épouse devrait retrouver quelques-unes de ses propres souffrances, pour les comprendre toutes, ne serait-elle pas un livre entier ?

Il est regrettable que Balzac dégomme une fois de plus les méridionaux, ces gens trop superficiels.


vendredi 15 juin 2018

Sa tendresse était du patelinage.

Honoré de Balzac, La Recherche de l’Absolu, 1834.

Un petit roman qui ne s’en sort pas mal.
Nous sommes à Douai dans l’une des familles les plus riches anciennes, riches et respectables de la ville. Las ! Balthazar est miné par la passion de l’alchimie. Tout y passera. Le roman raconte les efforts de sa femme puis de ses enfants pour préserver la fortune familiale.

Ces larmes d’homme, ces paroles d’artiste découragé, les regrets du père de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui fut plus de mal à madame Claës que ne lui en avaient faites toutes ses douleurs passées.

Autant le dire : pour moi ce récit est clairement trop prévisible. Toutefois l’article de Wikipedia est plutôt encourageant et j’ai décidé de m’accrocher. Tout d’abord il faut reconnaître que la famille est attachante. Plusieurs personnages sont tout à fait réussis comme celui du notaire. À la figure de la mère qui se sacrifie pour son mari, il faut ajouter celle de la fille aînée, Marguerite, maîtresse femme qui gère les finances et régente la maison comme personne. Un beau portrait de femme ! Ce roman se penche plus généralement sur ces familles mises en danger par l’un de ses membres, à cause de la folie, de l’alcool, du jeu ou d’autre chose. Faut-il l’exclure, le mettre sous tutelle, le protéger, lui mentir, l’affronter ? Voilà ce qu’expérimente la courageuse Marguerite.

La Société ne pratique aucune des vertus qu’elle demande aux hommes, elle commet des crimes à toute heure, mais elle les commet en paroles ; elle prépare les mauvaises actions par la plaisanterie, comme elle dégrade le beau par le ridicule, elle se moque des fils qui pleurent trop leurs pères, elle anathématise ceux qui ne les pleurent pas assez ; puis elle s’amuse, Elle ! à soupeser les cadavres avant qu’ils ne soient refroidis.
Isabey, Le cabinet d'un alchimiste, 1841, Lille BA.

Mon second agacement provient du fait que Balzac parle de l’alchimie comme d’une science et de Balthazar comme d’un vieux fou certes, mais aussi comme d’un bienfaiteur du genre humain. Et puis quoi encore ? Je comprends bien en revanche que Balzac se soit senti attiré par cette figure de créateur, de magicien incompris de sa famille et de son époque, perdu dans les méandres de son intelligence. À cet égard, Balthazar se rapproche du peintre du Chef d’œuvre inconnu.

On le calomniait en le flétrissant du nom d’alchimiste, en lui jetant au nez ce mot : - Il veut faire de l’or ! Que ne disait-on pas d’éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale que l’était celle des temps où moururent Dante, Cervantes, Tasse e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les Rois.

Je note avec intérêt que l'on mange de la soupe au thym dans le roman.

Bises à Dominique qui aime tant Balzac, mais qui est malade et qui ne lira sans doute pas ce billet.


lundi 25 juillet 2016

La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer.

Honoré de Balzac, Le Chef d’œuvre inconnu, 1831, retravaillé en 1837.

Ma troisième lecture du Chef d’œuvre inconnu, un des textes les plus forts de Balzac, avec La Peau de chagrin pour moi. En 1612, un jeune peintre inconnu nommé Nicolas Poussin pousse la porte de Porbus, le grand peintre de Marie de Médicis complètement oublié aujourd’hui. Il y rencontre un vieillard, un peintre mystérieux, qui prétend lutter avec la vie même dans une toile représentant une femme.
Cette fable raconte les mystères impossibles de l’art et les affres de la création, les doutes et les obstacles qu’un créateur (y compris écrivain) rencontre sur sa route. Elle illustre aussi la naissance de la peinture française, entre l’Italie et les Flandres. C’est surtout une vision très romantique de la peinture, qui est forcément la peinture d’une femme nue (« what else ? » a-t-on envie de dire). Balzac qui connaît la peinture à travers la lecture de dictionnaires biographiques parle du mythe de l’artiste, alchimiste, savant et fou tout à la fois, aux marges des normes morales de la société, nécessairement incompris. Ce court texte possède une véritable puissance. Les effets de suspense y sont très réussis et les personnages sont animés par la passion de l’art.

Le jeune homme éprouvait cette sensation profonde qui a dû faire vibrer le cœur des grands artistes, quand, au fort de la jeunesse et de leur amour pour l’art, ils ont abordé un homme de génie ou quelque chef d’œuvre.

Picasso, Étude pour L'Enlèvement des Sabines d'après Poussin, 1962,
Paris, Musée Picasso, RMN.
Le volume édité par Folio rassemble d’autres nouvelles, toutes placées sous le signe du pittoresque, à tous les sens du terme. Ces nouvelles ont aussi en commun d’employer un grand nombre de mots anciens ou tourangeaux, tout à fait disparus ou inconnus du français, de traduire un goût pour le roman historique, notamment pour la fin du Moyen Âge, une période où tout semble possible pour le bourgeois Balzac : les coups de force, les miracles, les amours cachées, les personnages hors normes… Il se laisse aussi aller à son goût pour les décors riches et inattendus et les costumes rares et précieux.
Les notes sont d’Adrien Goetz, historien de l’art, ce qui apporte quand même un vrai plus – on y apprend que Picasso a occupé le grenier supposément occupé par Porbus. Picasso et Poussin peuvent donc se croiser dans l’escalier, au moins en imagination.

L’Elixir de longue vie, 1830.
Nous voici à Ferrare, il y a quelques siècles, dans un riche palais. Cette fable semble raconter la naissance de don Juan, celui qui a été immortalisé par tous les créateurs. La fin est remarquable, maniant l’or, la religion et le grotesque – c’est un vrai film fantastique.

L’Auberge rouge, 1831.
Cette nouvelle qui est dans le ton d’un conte allemand croise certains personnages du Père Goriot. C’est à la fois un récit cruel et angoissant et un conte moral – que va décider le narrateur ?

Maître Cornélius, 1831.
Nous voici à Tours, en 1479, au siècle de Louis XI. C’est l’histoire d’un amour adultère qui nous permet d’entrer chez le redoutable Maître Cornélius, banquier flamand, espion du roi, avare cruel. Là encore, la nouvelle prend des accents fantastiques tout à fait saisissants.

Les luminaires de chaque autel et tous les candélabres du chœur étaient allumés. Inégalement semées à travers la forêt de piliers et d’arcades qui soutient les trois nefs de la cathédrale, ces masses de lumière éclairaient à peine l’immense vaisseau, car en projetant les fortes ombres des colonnes à travers les galeries de l’édifice, elles y produisaient mille fantaisies que rehaussaient encore les ténèbres dans lesquelles étaient ensevelis les cintres, les voussures et les chapelles latérales, déjà si sombres en plein jour. La foule offrait des effets non moins pittoresques. Certaines figures se dessinaient si vaguement dans le clair-obscur, qu’on pouvait les prendre pour des fantômes ; tandis que plusieurs autres, frappées par des lueurs éparses, attiraient l’attention comme les têtes principales d’un tableau. Les statues semblaient animées, et les hommes paraissaient pétrifiés. Çà et là, des yeux brillaient dans le creux des piliers, la pierre jetait des regards, les marbres parlaient, les voûtent répétaient des soupirs, l’édifice entier était doué de vie.
Poussin, Deux chevaux cabrés, lavis, Chantilly, Musée Condé, RMN.
Un drame au bord de la mer, 1834.
Cette nouvelle se déroule sur les côtes bretonnes. Un jeune couple d’amoureux découvre les joies du rivage et celle des bains de mer, la fascination pour l’océan, à la fois vide et puissant (c’est tout nouveau à l’époque de Balzac !). Mais ils découvrent également la vie misérable des pêcheurs d’à côté et surtout d’une famille. Le récit est très documenté et donne une très belle vision de la région. Un beau récit.

Facio Cane, 1836.
Une nouvelle inspirée de Venise et de certains exploits du jeune Canova. Là encore, de l’or et du mystère, de l’aventure par dessus tout.

Pierre Grassou, 1839.
Cette nouvelle se veut le panorama de la vie artistique – forcément bourgeoise et médiocre – sous la Restauration. Le héros, Pierre Grassou, vient de Fougères (ville bien aimée de Balzac, c’est le lieu des Chouans). C’est un peintre médiocre, incapable de création et de génie, mais bien propre sur lui et promis à un grand succès dans une telle société. Ce récit très travaillé et soigné est empreint de beaucoup d’ironie pour Grassou, ceux qui l’entourent et plus généralement pour toute la société, mais aussi d’affection pour ce héros qui est bon camarade. Tous les peintres de la Condition humaine sont réunis là dans une belle évocation.

Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.



Destination PAL – la liste de lecture. J'attaque donc la lettre "B".

vendredi 13 septembre 2013

Et au milieu d’une scène d’amour, Lucien fut un homme de parti.


Stendhal, Lucien Leuwen, rédigé en 1834-35, laissé inachevé, publié après la mort de Stendhal.

Lucien est fils d’un riche banquier parisien. Il est républicain mais trouve le peuple bête et vulgaire (la démocratie est ce régime où l’on est contraint à faire sa cour à un épicier et non à un prince). Il a honte de lui-même car il est né riche et voudrait faire quelque chose par lui-même (mais on est après la geste napoléonienne). Il commence par être militaire à Nancy où sa vanité ne lui fait pas que des amis et où ses grands efforts consistent à pénétrer les milieux nobles (et donc loin du pouvoir) de la petite ville et à tomber amoureux. Mais la 2e partie du roman se déroule à Paris, dans les ministères de Louis-Philippe. On y suit l’organisation des élections dans des villes où le candidat du gouvernement n’est pas sûr de passer, où les légitimistes ont un candidat, les ultras aussi, les républicains aussi.

C’était un événement immense, en province, que l’arrivée d’un régiment. Paris n’a aucune idée de cette sensation, ni de bien d’autres. À l’arrivée d’un régiment, le marchand rêve la fortune de son établissement, et la respectable mère de famille l’établissement d’une de ses filles ; il ne s’agit que de plaire aux chalands. La noblesse se dit : « Ce régiment a-t-il des noms ? » Les prêtres : « Tous les soldats ont-ils fait leur première communion ? » Une première communion de cent sujets ferait un bel effet auprès de monseigneur l’évêque. Le peuple des grisettes est agité de sensations moins profondes que celles des ministres du Seigneur, mais peut-être plus vives.
Dessin de Musset, Stendhal en bottes fourrées dansant 
devant la servante d'auberge, Paris, 
bibliothèque de l'Institut, image RMN

Ce roman transgresse totalement l’adage stendhalien « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert ». L’adage est juste (parce qu’il y a des passages lourds) et faux à la fois car le roman donne un panorama saisissant du climat politique de l’époque. Tandis que le gouvernement fait tirer sur les ouvriers, ses préfets se sentent comme des intrus dans les villes les plus « ultra » monarchistes et les élections, avec leurs arrangements, donnent lieu à un vrai suspense. Le siècle est en recomposition et personne n’a vraiment de vue sur ce qui va arriver. Contrairement à Balzac, Stendhal ne s’attache pas aux détails financiers et juridiques, tout va beaucoup plus vite et laisse plus de liberté aux personnages.

Si le personnage de Lucien est agaçant au début, vaniteux, ayant comme vertu principale d’être bon cavalier, son caractère se forme peu à peu, les péripéties le mettent en valeur (bien que sa naïveté paraisse à un moment peu vraisemblable), et on s’y attache vraiment. Aucun personnage n’est réellement positif ou négatif, Stendhal est ironique pour tous, comme il est capable de décrire les sentiments de tout le monde. Mais plusieurs portraits sont très réussis. Plus encore, les rapports entre ces personnages sont finement analysés.

Vers la fin du service, le cœur de Lucien eut un grand sacrifice à faire ; malgré un pantalon blanc de la plus exquise fraîcheur, il fallut se mettre à deux genoux sur la pierre sale de la chapelle des Pénitents.

Le roman est inachevé. Il manque une 3e partie, qui se serait déroulée à Rome. On a surtout l’impression d’une coupure entre Nancy et Paris, et on quitte à regret des personnages auxquels on s’était attaché. Il y a surtout des longueurs, des coupures, que l’auteur n’a pas pu corriger.
Il s’agit d’un roman pour lequel est conservée une importante documentation (notes, brouillons), ce qui est particulièrement intéressant pour comprendre la manière de travailler de Stendhal.



Quelques notes typiquement stendhaliennes : la nécessité pour un jeune homme d’avoir « une grande passion » (avec plus ou moins de sincérité) et un auteur qui  s’adresse à son « lecteur bénévole ».

Je suis donc ravie de ma lecture. Le billet de Grillon. Participation au challenge Stendhal de George.

 C’est bien autre chose. J’aimais, et j’ai été trompé.

lundi 16 juillet 2012

Vous pardonnerez à un homme de cœur de se trouver humilier en se voyant pris pour un épagneul.


Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, 1834.

C’est le deuxième volet de L’Histoire des treize que je lis après La Fille aux yeux d’or.
Lors du premier chapitre Balzac nous plonge dans une atmosphère étrange et hors du temps. Nous sommes sur une île au large de l’Espagne, dans un couvent inaccessible. Un officier de l’armée française débarque et à l’écoute de l’orgue lors de la messe sait qu’il a retrouvé celle qu’il pourchasse depuis des années. Lui, c’est Armand de Montriveau. Elle, c’est Antoinette, duchesse de Langeais, devenue sœur Thérèse. Il existe entre eux un amour violent.
Mais… brusque retour en arrière. Des années auparavant quand ces deux-là se sont rencontrés à Paris, dans les salons aristocratiques de la Restauration... Ici se place une évocation nostalgique des supposés salons mondains de l'Ancien Régime.

J’ai plutôt aimé ce roman. J’ai apprécié le début, brutal et exotique, peu balzacien, qui est la marque de l’Histoire des treize. On retrouve également ces hommes masqués, aptes aux coups de force, qui donnent une couleur aventureuse à cette histoire d’amour parisienne. Les héros m’ont moins plu, surtout Antoinette, une petite sotte à mon goût (même s'il faut faire la part des réflexions sexistes pénibles de Balzac). Son évolution psychologique me semble peu vraisemblable. En revanche, j’ai apprécié la note stendhalienne du roman : le thème de l’enlèvement d’une femme du couvent relève des Chroniques italiennnes. Quant à la vanité d’Antoinette, elle fait penser à celle de Mathilde de La Mole dans Le Rouge et le noir (paru en 1831). Armand est un peu mieux traité (il offre à l’auteur un miroir plus valorisant) avec son aura d’explorateur. 
Le dénouement me plaît parce qu’il accole le romantisme du XIXe siècle (vision stéréotypée de l’Espagne, goût du pathétique) à une certaine ingénierie à la Jules Verne (rien compris à cette histoire de câble). L’Histoire des treize allie passions mystérieuses et violentes et hommes d’action, c’est plutôt un bon mélange.

Saint-Pétersbourg, statue de Balzac par Rodin.
photo M&M.

L’avis de Marie et challenge Balzac.

Il l’avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l’avait vingt fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever autour d’elle une certaine quantité de redoutes qu’elle lui donnerait à emporter avant de lui permettre l’entrée de son cœur. Jouet de ses caprices, Montriveau devait rester stationnaire tout en sautant de difficultés en difficultés comme un de ces insectes tourmenté par un enfant saute d’un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au même point.