La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 31 mars 2026

Lorsque j’entrai parmi eux, il me sembla véritablement que j’entrais en un autre monde !

 

Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire Mongol, 1253-1255, traduit du latin par Claire et René Kappler, édité à plusieurs reprises chez Payot (avec une très bonne introduction et d’excellentes notes complémentaires).

Guillaume de Rubrouck est un moine franciscain envoyé par Saint Louis vers l’Orient, le vrai, le lointain, le sauvage, vers Mog et Magog, les Mongols. S’il porte les lettres du roi, il n’est pas pour autant un ambassadeur officiel, les précédents contacts ayant été mitigés.

Nous entrâmes dans une plaine vaste comme une mer.

À pied et à cheval à travers l’immensité de la steppe, le voyage le mène jusqu’à Qaraqorum (dans l’actuelle Mongolie), et au retour il publie une longue lettre racontant tout ce qu’il a vu, dit et entendu.

Entre les Francs et les Mongols, l’entente est impossible. Pour les Mongols, les chrétiens ne sont pas des gens d’une religion donnée, mais un peuple parmi d’autres, à soumettre (et une fois soumis, la sécurité leur est garantie). Les Francs, eux, s’interrogent sur la possibilité d’une alliance contre les puissants sarrasins – on est en plein âge d’or perse et islamique et en pleine croisade.

Pourtant on n’est jamais en territoire totalement inconnu. Rubrouck succède à d’autres envoyés ou ambassadeurs. Surtout il y a là-bas des chrétiens : des vrais si l’on peut dire, des Hongrois emmenés en esclavage pour apporter leur savoir-faire au service de l’empire Mongol, et des nestoriens, indispensables intermédiaires et traducteurs, mais ennemis irréconciliables du franciscain.

En été, tant qu’il ont du comos (= du lait de jument fermenté), ils ne se préoccupent d’aucune autre nourriture. D’où, s’il arrive que meure un bœuf ou un cheval, ils sèchent la viande : ils la débitent en tranches minces qu’ils suspendent en les exposant au soleil et au vent, de telle sorte qu’elles sèchent aussitôt sans sel et sans dégager la moindre odeur. (…) Des peaux de bœuf ils font de grandes outres qu’ils sèchent de façon étonnante à la fumée.

Le moine rencontre Möngke, le khan de ce temps-là, et il reste près de quatre mois à sa cour. Ce qui est intéressant, c’est que Rubrouck constitue une source particulièrement fiable sur le mode de vie et l’organisation des Mongols. Il est d'ailleurs cité à plusieurs reprises par Marie FavereauLes yourtes en feutre, les déplacements sur les chariots, le lait de jument fermenté, les pratiques des chamans, les superstitions, la place des femmes, la liberté religieuse (ne croise-t-il pas des moines bouddhistes, des chamans et même un lama du Tibet), la diversité des peuples présents en ces confins… il raconte tout cela, vu à l’occasion de ce périple unique.

Il nous fallut deux mois et dix jours pour arriver chez Batou, sans voir jamais aucune ville, ni les traces d’aucun édifice, hormis des sépulcres, à l’exception d’un petit village, où nous ne pûmes trouver de pain. Et jamais nous n’eûmes de repos pendant ces deux mois et dix jours, sauf un seul jour où nous n’avions pu avoir de chevaux. Notre retour se fit en grande partie par les mêmes peuples, mais en général à travers d’autres régions.

Et maintenant, je m’en vais dénicher quelque chose sur Marco Polo.

L'exploration de l'ordinateur en quête d'une illustration pertinente ayant fait chou blanc, je me suis dit que cette représentation de Saint Jean (Tapisserie de l'Apocalypse d'Angers) figurerait bien notre moine.


lundi 15 septembre 2025

moi je dois demeurer au bout du monde dans une terre loin de ma terre

 

Ovide, Tristes Pontiques, 8-16 après J.-C., traduit du latin par Marie Darrieussecq, édité en 2008 par P.O.L.

On est en l'an 8 et Ovide, le poète des Métamorphoses et des Fastes, vient de déplaire au couple impérial : il est relégué au bout du monde, à Tomes (aujourd'hui Constanţa en Roumanie sur les bords de la Mer noire).

Sa faute ? On ne sait pas. Son Art d'aimer aurait été peu apprécié et les historiens font l'hypothèse de pratiques divinatoires douteuses.

il était donc écrit que j'aurais sous les yeux
ce marécage où se perd le Danube
il était donc écrit que j'irais en Scythie
sous les étoiles froides

Toujours est-il qu'il part et qu'il écrit. À sa femme, à ceux qui peuvent le protéger, intercéder pour lui, qu'on ne l'oublie pas, qu'on allège son sort, qu'on essaie de fléchir Auguste, qu'on lise ses vers. Ovide se lamente sur cette terre de marécages et de glaces, ravagée par la guerre, habitée par les barbares – il exagère un peu. Il est si loin de Rome, du centre du monde, du monde, de la vie, de la lumière, de ses amis.


je parle à la mer et au vent
mes mots se perdent dans les vagues
mes vers mes vœux mes voiles
s'envolent vers le vide

mon visage est trempé par les paquets de mer
et des montagnes d'eau roulent jusqu'aux étoiles
des creux grands comme des vallées
s'ouvrent dans la houle

Les Tristes (Tristia) : recueil de lettres en vers, composé dans les premières années de l'exil, quand l'espoir et la colère sont encore là. Les destinataires sont tus, par prudence ou par discrétion. Le chagrin et la souffrance s'y expriment à l'état brut.

Les Pontiques (Epistulae ex Ponto – Lettres du Pont) (le Pont Euxin) : recueil de lettres en vers composé dans les dernières années (avec les noms des destinataires). Entretemps, Ovide a appris le gète et le sarmate, lit quelquefois ses vers latins à ceux qui l'entourent, il suscite amitié et agacement. Il dit avoir composé un poème en langue gète en l'honneur d'Auguste. Ovide est résigné à son sort et à mourir là, seul, loin des siens.

Tristes Pontiques : c'est le titre sous lequel Darrieussecq regroupe les deux livres, mais n'allez pas croire qu'Ovide joue les ethnologues avant l'heure et s'intéresse à ses nouveaux compatriotes. Au contraire, Ovide hait l'exotisme et ce voyage. Il dit qu'il ne rencontrera pas l'autre – même si ce n'est pas exactement vrai. Je suppose que la traduction de Darrieussecq ne se veut pas érudite, mais elle a fait le choix d'une grande simplicité dans les termes et dans la syntaxe, ainsi que celui de vers irréguliers (parce qu'Ovide écrit en « distiques élégiaques ») (si quelqu'un sait ce que c'est...). À la lecture, on sent tout à la fois la mauvaise foi d'Ovide, son ironie glacée, sa tristesse, sa conscience d'être victime d'une injustice, sa certitude absolue d'être un grand poète et de passer à la postérité.

j'arrive à bout de mots
à formuler toujours des prières identiques
j'ai honte de ces plaintes interminables et vaines
ces vers toujours les mêmes vous en avez assez
vous savez ce qu'ils disent avant d'ouvrir mes lettres

C'est une poésie de l'exil, répétitive et lassante, ressassant les malheurs et les injustices. C'est un cri du cœur déchirant de celui qui subit l'arbitraire d'un dictateur et qui doit se taire, mais chantera plus fort son chagrin et sa douleur. Il y a un peu de manipulation pour essayer d’apitoyer ses lecteurs et de susciter la compassion. Ce sont les pleurs d'un homme relégué loin des siens jusqu'à y mourir.

Dérouleur de papyrus, IIe ap.JC, os, Nîmes musée de la Romanité

Il fait preuve d'injustice, disant que les habitants de Tomes ne connaissent ni grec ni latin et sont vêtus de peaux de bêtes et que la guerre y vient tous les hivers, il se campe au milieu des marais et de la glace, au bord du Danube – Rome est si loin.

Parce qu'on ne peut pas empêcher la poésie, on ne peut pas faire taire éternellement les poètes, parce qu'on ne peut pas leur clore totalement le bec, Ovide se lamente, page après page.

petit livre

hélas
va sans moi dans la ville où je suis interdit

va tout simple
sans ornements savants
comme il sied aux exilés
c'est le début
Tête romaine et buste du 16e, Rome musée du Capitole


je suis tout seul au bout du monde
sur une plage abandonnée
la terre a disparu
on ne voit que la neige
les champs n'ont pas de fruits

où sont la vigne et le raisin
où sont les rives aux saules verts
où les collines de chênes

une mer sans soleil
des eaux ivres de vent
un horizon sans fin
des plaines sans labour
et que personne n'a l'idée de réclamer



est-il permis que je le dise
ma Muse à sa façon avait un nom illustre
et elle était de celles qui ont beaucoup de lecteurs
que l'Envie desserre ses mâchoires
et laisse enfin mes cendres en paix
j'ai tout perdu

la vie qu'on m'a laissée n'est que pour la souffrance
mon fantôme ne vit que pour être éprouvé
à quoi bon s'acharner à tuer un cadavre
il n'y a plus place en moi pour encore me blesser

Même s'il y a à peine trois lignes consacrées à la Mer noire, je propose ce titre à Cléanthe pour ses escapades européennes autour de la Mer noire (je suis sûre qu'il ne s'attendait pas à ce qu'on lui sorte un truc aussi vieux). J'ai prévu un second billet jeudi, avec une autrice bien plus attendue.




mardi 13 juin 2023

Voici une histoire grecque. Lecteur, attention : tu vas bien t’amuser.

  

Apulée, Les Métamorphoses ou L’Âne d’or, publication originale IIe siècle ap. J.-C., traduit du latin par Danielle van Mal-Maeder, lu dans l’anthologie Romans grecs et latins dirigée par Romain Brethes et Jean-Philippe Guez, éditée par les Belles Lettres en 2016.

 

C’est un jeune homme, curieux et érudit, qui voyage en Grèce – on est au IIe siècle de notre ère – qui est curieux de toutes ces histoires de magie et de sorcellerie et qui se retrouve transformé en âne. À la suite de quoi, il est volé, utilisé par des brigands pour transporter leur butin, il se sauve, mis au service d’un meunier, vendu, revendu, menacé de finir en rôti, etc. Comme un âne n’a pas seulement de longues oreilles, il a aussi de voluptueux moments avec une dame très noble. Enfin, grâce à la déesse Isis, il retrouvera forme humaine.


Me résignant à mon malheur présent, je rongeai mon foin, façon âne.


Entre temps, il a assisté à de nombreuses aventures et entendu raconter de nombreuses histoires. Ce sont ces histoires qu’il nous rapporte. Il est question de meurtres atroces, de femmes adultères, de sorcières, de dragons, de droiture et de cruauté. Il y a aussi la fameuse histoire de Psyché et Cupidon qui constitue un récit à part entière. On y voit Cupidon en adorable jeune homme et Vénus en ignoble mégère.


Tonitruant de la sorte, elle s’élança promptement hors de la mer pour regagner sa chambre tapissée d’or, où elle trouva son fils malade comme on le lui avait dit. Elle n’avait pas encore franchi le seuil qu’elle se mit à beugler à pleins poumons : « C’est du propre ! Digne de notre famille et de notre vertu ! Tu t’unis à elle, toi, un enfant, tu t’accouples de façon indécente alors que tu n’en as pas l’âge, et pour m’infliger, semble-t-il, cette ennemie comme belle-fille ! »

C’est donc la mère, Vénus, à son fils, Cupidon.


C’est que le ton est satirique. Notre petit érudit connaît bien tous les clichés de la littérature épique et de la poésie de son temps. L’Aurore aux doigts de rose, le char céleste et l’alouette au chant fluté saluent les différents matins de sa triste vie d’âne bâté. Toutes et tous en prennent pour leur grade, même les grands prêtres d’Osiris qui ont bien besoin d’argent, mais aussi les petits filous des petites religions vivant aux crochets des crédules.

 

Psychée, marbre romain d'après un modèle grec, Rome musées capitolins

Il y avait là un jeune homme bien vigoureux, un remarquable joueur de flûte, qu’ils avaient acheté à l’état des esclaves avec l’argent provenant de leurs collectes. Dehors, quand ils promenaient la déesse, il leur emboîtait le pas en jouant de son instrument ; à la maison, en revanche, il fonctionnait comme concubin communautaire en rendant des services pêle-mêle. Dès qu’il me vit emménager, tout réjoui, il me servit une copieuse ration de nourriture et s’exclama le sourire aux lèvres : « Te voilà enfin, tu vas pouvoir me remplacer pour les corvées. Puisses-tu vivre longtemps et plaire à mes maîtres, pour soulager un peu mes reins exténués ! » En entendant cela, je m’imaginais déjà les nouvelles épreuves qui m’attendaient.

 

L’introduction m’apprend qu’Apulée traduit, adapte, transpose et enrichit des histoires déjà connues de son temps. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est brillant.

 

Dans ce même volume, j’ai lu :

Callirhoé de Chariton dont je garde un bon souvenir, de roman romanesque d’aventure et d’amour.

Les Éphésiaques de Xénophon d’Éphèse, oubliable à mon avis.

Le Satiricon de Pétrone, mais oui, un classique à lire.

Leucippé et Clitophon ( ???) d’Achille Tatius dont je n’ai aucun souvenir. Et d'ailleurs je n'ai même pas rédigé de billet.


Et il me reste encore deux titres à lire. Patience.



 

 

jeudi 2 juillet 2020

Quant à moi, plus glacé qu’un hiver gaulois, j’étais incapable d’émettre le moindre son.

Pétrone, Satiricon, traduit du latin par Liza Méry, entre 60 et 120 ap. J.-C. lu dans l’édition des Belles lettres, Romans grecs et latins.

Cela commence in medias res au milieu d’un couple à 3 gens de jeunes hommes. Le narrateur et un ami se disputent le corps du jeune Giton. Il y a une histoire de manteau volé, de coups de bâton et une orgie à Priape un peu compliquée, et puis le narrateur nous raconte un long banquet chez un affranchi, un nouveau riche très riche, ignorant et plein de mauvais goût. Une fuite en bateau, un naufrage, une mascarade destinée à tromper les habitants de Crotone, etc. On a le sentiment que cela ne pourrait jamais s’arrêter.

Je vais te dire pourquoi, à mon avis, nos petits jeunes gens deviennent de parfaits imbéciles en fréquentant les écoles : c’est parce qu’ils ne voient ou n’entendent rien qui appartienne au monde normal. À la place, ce ne sont que pirates enchaînés sur le rivage, tyrans ordonnant aux fils de trancher la tête de leurs pères, oracles exigeant l’immolation de trois jeunes filles ou plus pour faire cesser une épidémie, périodes mielleuses et mollement arrondies. Tous leurs propos, tous leurs faits et gestes, ont l’air saupoudrés de pavot et de sésame.

Ce texte antique nous est parvenu par des manuscrits incomplets. Il manque le début et la fin, et pas mal d’épisodes et le lecteur est réduit faire à des hypothèses. Cet aspect fragmentaire renforce considérablement l’aspect de roman picaresque de la chose. Le narrateur et son Giton chéri font partie de ces pauvres hères, allant de ville en ville, vivant à la solde des dupes ou d’un protecteur, fuyant la police, prenant des coups de bâton, s’aimant, se déchirant, se réconciliant, le tout dans une mécanique bien huilée. On ne s’ennuie pas et les épisodes les plus rocambolesques s’enchaînent.
Chaque ville ou maison ou auberge semble un labyrinthe. Les personnages sont déguisés ou adoptent un comportement contraire à ce qui attendu d’eux d’après leur sexe ou leur rang social. Les nourritures du festin sont trafiquées et il est impossible de les reconnaître. Au jeu des faux-semblants, tout est possible. Il y a aussi un poète fou furieux qui fait des vers en plein naufrage. 
Le roman manifeste un goût pour le mélange et la forme brève, avec l’insertion de plusieurs récits secondaires. Les héros et les auteurs classiques sont désacralisés.
On n’est pas ici parmi les dieux et les nobles héros aux cœurs purs. On mange, on boit. On se saute dessus, hommes ou femmes (mais surtout les hommes), sauf quand le héros souffre d’impuissance et qu’il détourne des vers de Virgile pour se lamenter sur son sexe mou. On dit clairement son désir d’être pris ou prise par l’un ou par l’autre. En cas de souci, on se tourne vers la sorcellerie ou vers le culte du dieu Priape, dont les servants sont plus sensibles à l’or qu’à leurs obligations religieuses. Ce roman est une joyeuse danse endiablée, une ronde, où la prose et les vers se mêlent, où le narrateur bafoue la noble littérature épique, où l’on parle un langage peu châtié, voire franchement vulgaire.
C’était une bonne lecture !
Silène, Groupe de la route de Beaucaire, IIe siècle, Nîmes musée de la Romanité.
Sans même jeter un regard à mes mains ou à mon visage, baissant aussitôt les yeux, il tendit une main empressée vers mon sexe et dit : « Bonjour Encolpe ! » Allez vous étonner, après cela, que la nourrice d’Ulysse ait reconnu à sa cicatrice un homme parti vingt ans auparavant, quand cet habile homme se montra assez sagace pour aller directement, malgré mon déguisement, à la preuve décisive de mon identité !

À propos de la langue, Wikipedia m’apprend ceci : 
Longtemps qualifiée de vulgaire, car étant celle de la classe des affranchis, la langue du Satyricon paraît au contraire une innovation antique. Elle contient en effet de nombreux hapax, c’est-à-dire des termes qui ne sont attestés qu’une fois et dont, par conséquent, le sens exact est parfois difficile à déterminer. Ces hapax sont si nombreux qu'ils ont fait l'objet d'une étude spécifique menée par Giovanni Alessio, à tel point que Michel Dubuisson parle de Pétrone comme d'un « San-Antonio latin ».

Le Pétrone à qui le texte est attribué ne semble pas être le même Pétrone que celui de Néron et de Quo Vadis.

mercredi 18 septembre 2019

Nous sommes tous d’accord pour mourir volontairement, et nous n’épargnerons pas notre vie.

Constantinople 1453, des Byzantins aux Ottomans, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Déroche et Nicolas Vatin, 2016, aux éditions Anacharsis.

Aujourd’hui, n’ayons pas peur de passer pour des fous et attaquons ce volume de 1300 pages qui rassemble un ensemble de sources relatives à la conquête ottomane de Constantinople.
Oui, il faut un petit grain de folie pour se plonger dans ce pavé qui non seulement ne se lit pas comme un roman, mais ne se lit pas non plus comme un livre d’histoire. Le projet : rassembler dans un volume en français les sources grecques, ottomanes et occidentales, avec à chaque fois des introductions qui remettent le document dans son contexte. Autant le dire, j’ai lu toutes les introductions avec grand intérêt et j’ai parcouru diversement les fameuses sources. 
Qu’en retenir ? Évidemment, sur un tel sujet, on se dit que les points de vue s’affrontent, entre les occidentaux et les turcs. En réalité, tout est beaucoup plus complexe. À Constantinople, nous avons des grecs, orthodoxes, et des latins, catholiques, qui ne sont pas exactement dans le même camp. Il y a aussi des vénitiens et des génois dans cette Méditerranée orientale. Côté ottoman, Mehmed II, est loin de faire l’unanimité et chaque homme de lettres joue sa petite partition.

Tous ces textes répercutent l’écho d’un seul et même cri : héalô hè polis, « la Ville a été prise » ! La catastrophe s’exprime spontanément dans cette parole du prophète Ézéchiel qui, à elle seule, dit tout. La nouvelle Jérusalem a disparu, et sur ses décombres Istanbul commence aussitôt à s’édifier. (…) La mémoire de la Prise se perpétue cependant dans l’imaginaire grec : les lamentations mises en musique deviennent des chants populaires, et le mardi passe pour un jour néfaste. La conscience nationale hellénique s’approprie la chute de Constantinople, oubliant combien la Ville byzantine était cosmopolite, non seulement grecque mais aussi balkanique et latine, voire arménienne et juive, capitale d’un empire et non d’une nation.

Et puis, il y a les faits. Une immense conquête militaire, préparée avec soin par Mehmed II, qui a rassemblé des troupes, fait construire des navires, fait construire une forteresse à proximité et a recruté des spécialistes hongrois de l’artillerie. Un exploit côté ottoman : pour bloquer le port de Constantinople Mehmed II a fait passer ses bateaux sur la terre, par-dessus une colline, et a fait construire un pont de tonneaux. Mehmed II est décrit par de nombreuses sources comme un « jeune homme » (il a seulement 21 ans !) cruel et tyrannique, mais qui n’est pas dénué de vision politique. Il y a aussi les relations de la ville avec les puissances italiennes, Venise qui a fait la sourde oreille aux appels au secours de l’empereur, Gênes qui a envoyé un peu d’aide. Il y a surtout les récits de l’attaque et de la prise de la ville, de son pillage (que Mehmed II a limité à deux jours et non trois comme il était alors d’usage, car il souhaitait faire de Constantinople sa capitale), de l’esclavage horrible auquel furent voués les habitants, de la façon dont Sainte-Sophie a été préservée et transformée. Le terrible sultan a fait de sa prise la capitale de son empire et, afin de la repeupler, a incité fortement les gens à s’y installer et y a fait déporter des milliers de personnes, issues des territoires nouvellement conquis. Constantinople devient dès lors une ville à la fois islamique et multiculturelle.

Tantôt, envisageant le jour de l’union avec la fiancée de la conquête, il était gai et joyeux comme la face de l’aimé ; tantôt, durant la séparation des nuits, il se représentait le succès ou l’impossibilité et à cette idée il était hors de lui et perturbé comme la boucle froissée d’un ami charmant ; tantôt, s’imaginant à la chasse et la poursuite de son désir, il lançait au cou des biches des hautes montagnes ses lassos pareils aux boucles lumineuses de l’être adoré.

Ricci, Scène de bataille, Venise galleria dell accademia.
Je note la façon dont les vainqueurs ottomans s’approprient les corps des jeunes gens, garçons et filles, de la ville conquise, les péripéties des survivants, esclaves, rachetés, revendus, prisonniers en fuite d’une île à l’autre. Des prélats italiens en ont profité pour s’approprier des manuscrits grecs, tandis que la population de Constantinople se convertit massivement à l’islam.
Il s’agit de récits historiques, à portée politique et religieuse, avec plus ou moins de prodiges, de récits poétiques, et de témoignages des vainqueurs et des victimes (les lettres officielles ou privées sont très intéressantes). On trouve les comparaisons historiques et poétiques les plus variées et inattendues (Alexandre le Grand, les pharaons, la prise de Troie, la conquête amoureuse, la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, la chute de Carthage).
Je suis impressionnée par l’immense diversité des langues dont sont traduits les différents textes : grec (utilisé par toutes les parties comme une langue de la diplomatie), latin, turc, vieux russe, vieux polonais (un janissaire a laissé ses mémoires), vénitien, italien, génois, allemand, etc.

Ce volume présente un intérêt majeur pour les historiens. En effet, les sources se contredisent, font état de rumeurs, confirment des faits, avancent des mensonges, et construisent des réputations. Une lecture critique est indispensable ; elle est permise ici par les différents textes introductifs.

Le sinistre aspect de la guerre ébranlait le cœur des hommes, à l’idée que l’issue même de la lutte pourrait tourner mal, qu’ils pourraient avoir à lutter contre une fortune contraire. En outre, de funestes signes les épouvantent, à la vue de sombres prodiges dans le ciel, sur terre et sur les flots. Des huîtres pêchées un peu de jours auparavant dans l’eau du détroit pourrirent, infectées d’une rougeur sanguinolente. Leur propre suc était du sang, et les flots marins de même. De nombreux éclairs étincelèrent de nuit dans le ciel, fendant les airs.

Un événement au cœur de L’Histoire du monde au XVsiècle.

vendredi 25 octobre 2013

Ma vengeance est déjà là. Ma vengeance est déjà née. J’ai des enfants.


Sénèque, Médée, 1er siècle de notre ère, traduit du latin par Florence Dupont.

Une nouvelle (quoique antique) version de Médée.
Qu’en dire ?
D’abord que j’ai beaucoup aimé car il y a beaucoup de poésie.
Le chœur se livre à de longues et belles évocations des traversées en mer, de la mort des héros, inscrivant l’histoire de Médée dans un monde plus large, une Méditerranée qui, à force d’être parcourue par les bateaux à rames, est devenue finie et domestiquée. C’est une belle idée, que l’on ne s’attend pas à trouver à cette époque.
La description des pouvoirs magiques et des maléfices opérés par Médée est également très précise (plus que dans d’autres versions) : énumérations  de divinités, de serpents, de plantes, de gestes… Médée est une sorcière terrifiante, elle n’inspire pas autant la compassion que dans d’autres versions (comme chez Corneille). L’accent est moins mis sur le fait qu’elle est une femme dans un monde où le pouvoir est masculin que sur le fait qu’elle est exilée, une Caucasienne, une Arménienne comme le dit la traduction, et non une Grecque.
Là encore Jason et Créon sont peu importants, de même que les enfants, simples figurants. Il s'agit presque d'une pièce à un seul personnage, Médée, accompagnée de choeurs. Elle est la grande héroïne tragique, se dirigeant vers son destin.
Beaucoup d’habileté dans certains dialogues.
C’est très réussi. 
Delacroix, Tête de femme, Lille,
musée des beaux-arts, image RMN
Arrache-toi à l’étreinte de la terrible Caucasienne
Tu n’as connu qu’une femme aux désirs effrénés
Une femme qui te forçait à la prendre
Une femme que tu serrais en tremblant dans tes bras
Apprends le bonheur
Prends la jeune fille des rives grecques
Retrouve la paix
En recevant ton épouse des mains de ses parents

mardi 19 mars 2013

Ils allaient obscurs dans la nuit solitaire, à travers l’ombre, à travers la demeure vide de Dis et son royaume sans vie.


Virgile, L’Énéide, traduit du latin par Paul Veyne, écrit quelques dizaines d’années avant l’ère chrétienne, Albin Michel, 2012.

Je me suis offert le petit plaisir de relire L’Énéide, texte traduit au lycée, lu ensuite dans une édition de poche et savouré avec plaisir dans la traduction de Veyne. Ce fut une lecture aisée et fluide.

Le fil narratif : Énée (fils de Vénus) réchappe de Troie et se lance sur les mers, de rivages hostiles en rivages hospitaliers. Parmi les escales notables, une à Carthage chez la reine Didon et une autre en Sicile pendant laquelle Énée visite les Enfers. Il arrive finalement sur les côtes italiennes où, après avoir mené une dure guerre contre Turnus, il parviendra à fonder une cité promise à un futur glorieux, Albe, ancêtre de Rome.

Face au vestibule, à même le seuil de la porte d’entrée, Pyrrhus se pavane ; ses armes et le bronze de sa cuirasse jettent des éclairs. C’est comme un serpent, nourri d’herbes vénéneuses, qui reparaît à la lumière ; son enflure était abritée sous terre par la froidure hivernale, mais maintenant il a fait peau neuve et brille d’une nouvelle jeunesse : il se redresse face au soleil, déroule ses anneaux visqueux et fait vibrer dans sa gueule sa triple langue.


Bousseau et Lepautre, 
d'après une esquisse de Girardon, 
Enée portant son père Anchise, suivi d'Ascagne
1697-1716, musée du Louvre, image RMN.

On a en général une image d’Énée comme un héros un peu pâle et froid. Mais le texte est d’une grande puissance, avec des comparaisons pleines de sens et de couleurs, avec de nombreux épisodes de combats très violents, avec des détails très crus, des scènes de deuils, ou de très beaux monologues (émouvant moment de rencontre entre Andromaque et Énée par exemple). Cela rend bien la puissance du destin qui surplombe le héros et annonce la ville hors norme qui sera issue de cette histoire. Un récit où la poésie est réelle car les personnages de L’Énéide connaissent L’Iliade et la geste homérique.

Turnus, lui, est en rage et s’équipe en hâte pour la bataille : au même instant, il était déjà revêtu de sa cuirasse rutilante qui le hérissait d’écailles de bronze et il avait enfermé ses jambes dans de l’or ; la tête encore nue, il venait d’attacher son épée à son flanc ; descendant en courant de la haute citadelle, tout en or, il était resplendissant. Il brûle d’envie de se battre et son espérance lui rend l’ennemi déjà présent.


Le Bernin, Énée et Anchise
 Rome, galerie Borghèse, image RMN.

C’est un texte violent où les récits de combats et de massacre sont nombreux, où les lamentations des personnages (comme Didon, ou  le père de Pallas) sont touchantes devant la dureté et l’injustice du destin. La traduction de Veyne rend la force d’un texte aux détails puissants et frappants.
Oui, certains passages échappent un peu à notre sensibilité (ah les fameux récits de combats !) mais d’autres nous touchent toujours.
Les notes sont parfaites : informatives et ironiques, soulignant les petites incohérences et habiletés de Virgile.

Le billet très documenté du Festin de Pierre. Coup double : viaggio et pari hellène.