La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 2 juillet 2026

Ici, on ne vous sert pas la soupe insipide de la mondialisation, mais la succulente pluralité d’un empire.

 Paolo Rumiz, Aux frontières de l’Europe, parution originale 2009, traduit de l’italien par Béatrice Vierne, édité par Gallimard/Folio.


2008, Rumiz se lance dans un grand voyage, décidant de suivre la frontière de l’Europe, du Nord au Sud. C’est un peu plus d’un mois de voyage, presque totalement en train et en bus, en compagnie de Monika Bulaj, photographe et traductrice.
En réalité, il ne s’agit pas de l’Europe, qui n’a pas de frontière, mais de l’Union européenne (frontière de 2007). Une limite administrative qu’il suit tantôt d’un côté, tantôt de l’autre (et donc tantôt en Russie, tantôt en UE) (ce qui perturbe un peu les repères de la lectrice), de Rovaniemi et Mourmansk à Odessa et au Bosphore.

Je regarde la carte et je me rends compte que si je renverse la Scandinavie en direction de la Méditerranée en prenant le Danemark comme pivot, j’arrive plus bas que la Tunisie. Je suis très, très loin je ne parviens pas à imaginer combien de temps il me faudra. Cette direction nord-sud est déconcertante. L’Europe est en effet un continent vertical.
D’autant plus loin, qu’à certains endroits, les transports sont uniquement est-ouest.

Je commence par mes agacements. D’abord la confusion Europe et UE, même si c’est sans réelle importance (encore que… ).
L’autre chose est un choix, semi-conscient, de surtout s’intéresser au passé sous un angle nostalgique et de chanter les charmes d’un monde en voie de disparition. Je comprends l’idée de raconter tout ce qui s’efface, sous les coups de la modernisation, de l’individualisme, des mafias et du capitalisme, mais à deux reprises, l’auteur regrette de n’avoir personne à qui parler parce que seuls des jeunes se trouvent présents, et je crois que c’est une petite limite. Disons que le récit est subjectif, avec ses points forts et ses faiblesses : on a affaire à un homme de 60 ans qui a plus de facilité à échanger avec certains qu’avec d’autres. Soit.
Enfin, comme souvent dans les récits de voyage, apprécier ce que l’on rencontre induit une comparaison au désavantage systématique de l’Occident (froid, bureaucratique, monotone, etc.). C’est lassant. Je crois pas qu’il soit pertinent de comparer les beautés des femmes des différents pays.
Bref.

Ceci étant dit, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture, d’abord pour le projet, puis pour ses rencontres.
Le projet est celui d’un décentrement. Foin d’une UE centrée sur le Rhin ou les Alpes ou la Méditerranée, on part à l’est. L’idée est aussi de prendre conscience des distances phénoménales nord-sud alors même que notre esprit et les lignes de chemin de fer envisagent seulement des trajets est-ouest. Il est tout à fait sidérant de réaliser les distances énormes qui se trouvent « au nord », c’est-à-dire au nord de l’Allemagne. En réalité le milieu ne se trouve pas du tout où l’on pense.
Bien sûr, j’ai pensé à la remontée du Danube à vélo par Emmanuel Ruben, remontée « dans l’autre sens » qui, là encore, inverse la notion de centre et de périphérie. C’est ce qui me paraît le plus stimulant.

À cette époque-là [1874], déjà, on savait que la Mitteleuropa, l’Europe centrale, ne se trouvait pas en réalité dans les cafés viennois, mais bien plus à l’est, et même à l’est de Budapest et de Varsovie.

J’ai particulièrement apprécié tout le début, consacré à la Finlande et à Mourmansk. C’est ensuite le récit d’une longue descente, des trains et des bus dans les forêts et les plaines, mais les noms de lieu connus arrivent en effet assez tardivement. Une journée aux îles Solovski, entre monastère et goulag, une rencontre avec l’écrivain polonais Mariusz Wilk, que je ne connais pas, mais dont la bibliographie m’intéresse, l’omniprésence du Kalevala, d’anciennes synagogues, la liturgie orthodoxes (occasion de dégommer les catholiques), des cimetières juifs enfouis sous la végétation, l’art des files d’attente en Russie.
Il y a une étrange incursion à Kaliningrad, et une autre en Biélorussie.

Avant de partir, je lui ai téléphoné d’Italie pour lui demander, entre autres, si là-haut il y avait déjà beaucoup de moustiques. Et lui d’une voix fiévreuse, extrêmement timide, m’avait répondu : « Ici, il neige. »
À Mourmansk au mois de juin.

Une grande partie du récit se déroule en Russie, ou en UE, mais sur l’ancien territoire soviétique. On y croise des braves gens qui regrettent l’ancien temps du communisme (je note l’impossibilité pour Rumiz de rencontrer des Estoniens, mutiques certes, mais dont il ne donne pas une image très sympathique), des douaniers, des popes… En 2008, la Russie est à la fois un monstre froid, celui de Moscou et de Poutine, et les non-Russes que rencontre Rumiz disent très bien la menace qu’elle constitue pour l’UE (là-bas, aux confins, on savait) ; et le pays des slaves généreux et bordéliques. C’est aussi un pays où tous les paysages et toute l’histoire sont ravagés par la mafia.
La frontière avec la Russie est désespérante dans un sens comme dans l’autre, dure et impitoyable avec les pauvres, toute douce aux riches. Paranoïa et désir de vengeance chez d’anciennes colonies soviétiques qui confisquent aujourd’hui le moindre saucisson, suspicion espionne chez les autres. Dans cette angoisse de l’UE envers tout ce qui serait vaguement étranger, Rumiz discerne très bien le fascisme rampant.

En passant d’un côté à l’autre des limites de l’Union européenne, j’ai éprouvé plus d’une fois un certain frisson, mais sans jamais penser à la guerre froide. Mainenant, en attendant le Podolski Express, au milieu des quais illuminés par le soleil couchant, j’ai l’impression d’être un chat qui vient de passer sous le nez de l’ours sans le réveiller. Il a peut-être raison, Maxim, la frontière retourne vers le froid.
G. Scholz, Guérite du garde barrière, 1925, Kunstpalast Düsseldorf

En dépit de mes critiques, j’entreprendrai certainement d’autres voyages en compagnie de Rumiz. Je suis notamment assez intéressée par L’Ombre d’Hannibal et par Pô, le roman d’un fleuve (je suis sûre qu’il aime beaucoup les gens qu’il rencontre dans tous ses voyages, même s’ils sont italiens).

Dans l’obscurité, le mécanicien chercher la mer, hypnotisé, semble-t-il, par sa boussole coincée au sud-est, et il se purge de toue la claustrophobie de cette lande interminable et sans escale qu’est l’Autre Europe. La nuit d’été grouille de trains au long cours, comme autant de vers luisants lancés vers le sud ; ils en ont pour des soixante ou soixante-dix heures de voyage, ces convois surpeuplés en provenance de Mourmansk, Omsk, Ekaterinbourg, Bakou.

Dans le train, à quelques heures de l’arrivée à Odessa.

Et nous voilà partis, sous un ciel gris, déjà protestant, berlinois, hanséatique, vers les langues dures du monde finno-ougrien et les diérèses vocaliques de l’Europe centrale, le long d’espaces rabotés par le vent et les blizkrieg.

Les chauffeurs de taxi de Vilnius sont des phénomènes. Ils parlent haut et fort, s’engueulent, discutent sans arrêt et vous donnent l’impression d’être une bonne fois pour toutes dans le Sud. (…) Histoire de sceller son amitié avec ce frère venu d’Italie, il lâche son volant et, sans cesser de rouler, se retourne pour me serrer la main avec vigueur.

Un livre qui donne indiscutablement envie de prendre le train (pas forcément dans les mêmes contrées).

Le billet de Keisha (elle a beaucoup aimé), d'Alexandra qui a aimé mais le trouve trop romantique (je suis d'accord), de Miriam, de Passage à l'Est qui a été agacé par certains jugements faciles, de Dominique qui précise que l'ouvrage est paru en feuilleton dans la presse italienne.





vendredi 24 octobre 2025

La saudade c'est attendre que la farine redevienne du grain.

 


Mia Couto, L'Accordeur de silences, première publication au Brésil en 2009, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, édité en France par Métailié.

Le narrateur est Mwanito, un enfant, qui vit à Jésusalem, un grand terrain, au Mozambique, ancienne réserve de chasse, avec son père, son grand frère, son oncle, un autre homme et une ânesse. Il hérite de la vision du monde de son père, que l'on devine plus ou moins fou et/ou menteur : le monde n'existerait plus, il n'y aurait plus personne, interdit de pleurer ou de prier, etc. Bien sûr c'est l'histoire d'un enfant qui grandit et d'une vision du monde qui explose sous les coups de la réalité.

Une longue première partie nous dresse le panorama de cette existence, des croyances du père aux découvertes des enfants. Ensuite, une femme blanche apparaît à la recherche d'un homme et les événements se précipitent.

Et je conclus que la « maladie du siècle » était un ennoyautement du passé, un mal composé du temps.

J'ai beaucoup aimé cette lecture, mais je me sens incapable de vous en parler. L'essentiel est la langue et la poésie, le souvenir des morts qui sont toujours à la limite des rêves et qu'il faut tenir à distance, les mots que Mwanito apprivoise en cachette et qu'il écrit en cachette sur des cartes à jouer, les histoires que l'on (se) raconte pour tenir bon.

C'est aussi la découverte par un enfant de l'espoir et de la saudade, qui ont disparu de ce lieu étrange nommé Jésusalem, mais qui continuent d'exister et qui donnent ensuite son épaisseur à la vie. Les mots créent un monde envoûtant, avec sa propre logique, où le lecteur se meut doucement et au chaud, comme bercé par cette langue unique.
L'accordeur de silences ? C'est Mwanito lui-même, ainsi surnommé par son père.

Dunand Jean, Antilopes affrontées, 1930, laque, Quai Branly


La première fois que j'ai vu une femme j'avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j'ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu. Simplement nommé : « Jésusalem. » C'était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.

C'est le début.

La famille, l'école, les autres, tous élisent pour nous une clarté prometteuse, un territoire dans lequel briller. Les uns sont nés pour chanter, d'autres pour danser, d'autres simplement nés pour être autres. Je suis né pour me taire. Le silence est mon unique vocation. C'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien, silences, au pluriel. Oui, car il n'est pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation.

C'est une lecture commune. Ingannmic a lu Chronique des jours de cendre. Jostein a lu Le Cartographe des absences.

Mia Couto sur le blog :

Le dernier vol du flamant : la sorcellerie et les soldats de l'ONU, l'humour et la mélancolie
Le cartographe des absences : la décolonisation, mais aussi un ouragan qui emporte tout (hey ! vous pourriez commencer par celui-ci !)
Terre somnambule : son premier roman, avec une invention langagière belle et évocatrice - je crois que c'est celui que j'ai préféré






jeudi 21 mars 2024

Le corps comme une outre molle qui grossit, enserrée de tous côtés par la terre et l’obscurité.

 


Antonio Moresco, La petite lumière, parution originale 2009, traduit de l’italien par Laurent Lombart, édité en France par Verdier.

 

Le narrateur vit seul, dans un hameau abandonné. Quand la nuit tombe, il aperçoit une petite lumière, au loin, à un endroit où il ne devrait y avoir personne. Il pose des questions à quelques personnes et puis un jour il se décide à y aller.


Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert donc je suis le seul habitant.

Le soleil vient tout juste de s’effacer derrière la ligne de crête. La lumière s’éteint. En ce moment, je suis assis à quelques mètres de ma petite maison, face à un abrupt végétal. Je regarde le monde sur le point d’être englouti par l’obscurité. Mon corps est immobile sur une chaine en fer dont les pieds s’enfoncent de plus en plus dans le sol, et pourtant, de temps en temps, j’ai le souffle coupé, comme si je chutais assis sur une balançoire aux cordes fixées en quelque endroit infiniment lointain de l’univers.


Ce court roman vaut surtout pour son atmosphère. Si on a lu quelques romans, on a des idées sur ce qui peut advenir. Mais l’atmosphère… Si le lecteur imagine au début un climat de fin du monde, il se rend compte quand même que le narrateur se rend en voiture une fois par semaine au village pour s’approvisionner. Là-bas, les gens regardent la télévision. Pourtant la région semble progressivement abandonnée. Lui-même vit dans un hameau abandonné. Les arbres poussent au milieu des maisons et le seul lieu éclairé est le cimetière. Plus loin, un autre hameau où vit un seul homme, mais qui a dressé des chiens pour attaquer tous ceux qui viendraient par là. Plus loin, les seuls qui continuent à cultiver les terres sont des réfugiés venus de loin. Surtout, le narrateur a une vision de la nature qui l’environne marquée par la mort et la lutte de chaque espèce contre les autres. Si une guêpe sort d’une figue, il n’y voit pas l’acte reproducteur qui permet à la vie de continuer en symbiose, mais des bêtes qui s’insinuent partout pour apporter mort et pourriture. Sa perception des hirondelles (qui semblent être des martinets) est de même, étrange, et presque pervertie par un sentiment de menace et de danger.

Je reconnais que c’est assez envoûtant.

Le roman raconte l’irruption de l’étrange malgré tout dans une existence qui semble réglée par le quotidien.

Van Gogh, L'Oliveraie, 1889 privé.


Le ciel est traversé par les dernières hirondelles qui volent, çà et là, comme des flèches. Elles passent en rase-mottes au-dessus de moi, s’abattant tête la première sur de vastes sphères d’insectes suspendus entre ciel et terre. Je sens le vent de leurs ailes sur mes tempes. Je vois distinctement devant moi le corps noir, plus caréné et plus grand, de quelque insecte englouti par une hirondelle qui le suivait le bec grand ouvert en lançant des cris. Le silence est tel que j’arrive même à entendre le craquement de son corps qui continue à souffrir, broyé et démembré, dans le corps de l’autre animal qui remonte grisé dans le ciel.

 


jeudi 24 novembre 2022

Je voulais quitter ma petite ville, ce dé à coudre où toutes les pierres avaient des yeux.


Herta Müller, La Bascule du souffle, parution originale 2009, traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, édité en France par Gallimard.

 

Au début du roman, Léopold, le narrateur, se décrit comme un jeune homme qui doit quitter sa famille et sa ville et qui ne le regrette pas vraiment. Il est homosexuel, est contraint de le cacher, a besoin d’air. Sauf que l’on est en 1945. C’est un Allemand de Roumanie et les Russes organisent une vaste déportation avec camps de travail.


Je porte des bagages qui ne font pas de bruit. Depuis bien longtemps, mon bagage de silence est si profond que je ne pourrai jamais tout déballer. Quand je parle, je ne fais que m’emballer dans un autre bagage de silence.


Ce sera donc le récit de la vie ou de la survie dans ce camp perdu au milieu de la steppe russe. Les prisonniers sont mis aux travaux forcés et souffrent en permanence de la faim ainsi que de plusieurs maladies. Le narrateur y évoque ses compagnons de détention, les morts nombreux, les traumatisés honteux et ses propres stratégies de débrouille. 


Je mange un petit somme, puis je me réveille et je mange le somme suivant. Un rêve est pareil à un autre, on l’avale. Le rêve nous accorde la grâce de la boulimie, et c’est une torture.


Voici que les objets et les abstractions prennent vie dans l’esprit de Léopold et sous la plume de Müller. L’ange de la faim, un être vivant avec qui il faut ruser, un adversaire ou un compagnon avec qui vivre. Le ciment, cet être fourbe. Les étoiles. Les outils comme une part de soi. Les produits chimiques travestis dans des odeurs séduisantes. Cette imagination l’aide à s’évader mentalement, à s’abstraire, à tenir loin de lui le désespoir et la faim, à s’accommoder du sentiment d’avoir été oublié de tous.

La peinture de la faim y est absolument saisissante, malgré un ton très sobre et froid.

Le retour sera décevant.

Ensor, Squelettes se disputant un hareng saur, 1891 Musées royaux Bruxelles

Comment errer de par le monde quand on n’a plus rien à dire de soir, sinon qu’on a faim. On n’a plus que ça en tête. Le palais est plus grand que la tête, sa coupole haute et sonore atteint le haut du crâne. Quand le palais ne supporte plus la faim, il tiraille comme la peau d’un lièvre fraîchement dépouillé qui serait tendue derrière le visage pour y sécher.

 

Aujourd’hui encore, je dois montrer à cette faim que j’y ai échappé. C’est tout bonnement la vie que je mange, depuis que je n’ai plus le ventre creux. Quand je mange, je m’enferme dans le goût des aliments. Depuis mon retour du camp, donc depuis soixante ans, c’est pour ne pas mourir de faim que je mange.

 

J’ai lu la première partie dans le train, et puis il y a eu les vacances. J’ai lu la seconde partie dans le train du retour, mais avec de la fièvre. Sans doute à cause de la fièvre, ma lecture a été suivie d’un sommeil avec cauchemar d’enfermement. Tout cela n’est pas propice à la rédaction du billet qui manque un peu de consistance. Mais c’est une relecture et il y a un premier billet.

Le billet de Passage à l’Est qui regrette un sentiment de lassitude et de vide.

Le billet de Lire et Merveilles qui note : « témoignant de ressources mentales pour survivre, qui sont bien plus que de l’ironie, une pensée qui concentre et décentre à la fois l’esprit. C’est la bascule du souffle, garder son souffle, ne pas basculer. »


J'ai aussi lu La Convocation (deux fois). Je compte relire Le Renard était déjà le chasseur et après j’attaquerai peut-être d’autres titres.

Une autrice. Quatrième et dernier billet pour les feuilles allemandes. Merci à Fabienne, Eva et Patrice, qui nous permettent de découvrir de nombreux livres de la langue allemande ! J'ai encore noté plein de titres cette année.





jeudi 13 octobre 2022

L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves.

 Jón Kalman Stefánsson, La Tristesse des anges, parution originale 2009, traduit de l’islandais par Éric Boury, édité chez Gallimard.

 

La tristesse des anges, ce sont tous ces flocons de neige qui volent sur la terre. Ce roman est une longue, très longue, tempête de neige. Et pourtant, nous sommes en avril.

Nous retrouvons le gamin, vivant dans le Village, trois semaines après la fin d’Entre ciel et terre. Tout n’est pas rose dans cette petite communauté entre l’alcool qui détruit les hommes, le temps qui distend les êtres, à quoi il faut ajouter les autorités patriarcales et morales et l’argent qui décident du destin des habitants. Et pourtant, on s’y sent à l’abri des tempêtes. Le gamin est envoyé aux côtés de Jens, le postier, pour l’aider à accomplir sa tournée dans le Nord. Ce seront des jours de marche dans une interminable tempête de neige, sans possibilité de s’arrêter, sans point de repère, au bout du monde – mais même au bout du monde il y a des êtres humains qui vivent là-bas.


Il n’est pas toujours aisé de supporter la poésie, elle peut entraîner l’être humain dans des directions inattendues. On m’a donné des ailes, mais où donc est l’air pour voler ?


Jens et le gamin se trouvent plongés dans un univers puissamment hostile, la neige, le froid, le vent, la mort, la faim. Si Jens semble être assez bien adapté, ce n’est pas le cas du plus jeune, trop rêveur, trop ami de la poésie pour faire preuve de l’obstination et de la concentration nécessaires. Chacun marche, remuant des pensées, des souvenirs qui lui sont chers et qui justifient impérativement leur retour, vivants. Il y a des gens qui les attendent.

Gallen-Kallela, Souffrance muette, 1889 collec Ovaskianen

Un beau livre, très, très froid.  Mais après sa lecture on se sent un peu plus seule.

Une interrogation lancinante sur le pouvoir de la poésie. Aide-t-elle à vivre ou son pouvoir est-il illusoire ?

 

Le gamin baisse à nouveau les yeux sur la lettre, les mots semblent être la seule chose que le temps n’ait pas le pouvoir de piétiner. Il traverse la vie et la change en mort, il traverse les maisons et les réduit en poussière, même les montagnes, ces majestueux amas rocheux, finissent par céder face à lui. Pourtant il semble que certains mots parviennent à affronter son pouvoir destructeur, la chose est étrange, certes, ils s’usent un peu, leur surface se patine, mais ils résistent et conservent en eux des vies englouties.

 

Le billet d’une berge à l’autre et celui de Miriam.

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre - j'ai fait un second billet - si vous ne savez pas quoi lire, lisez celui-ci, même si vous ne comptez pas lire la trilogie. Ce volume est magnifique et se suffit à lui-même.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta - vous pouvez aussi commencer par celui-ci, un des meilleurs à mon goût.


Je suis prête pour le troisième et dernier volume !




jeudi 22 septembre 2022

Des gens effacés de l’histoire comme des personnages d’un conte.

 Kevin O’Neill et Alan Moore, La Ligue des gentlemen extraordinaires.

 

Volume 1, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 1999.

En 1898, les services secrets britanniques constituent un groupe de choc dirigé par Melle Murray, une dame très victorienne qui connaît le Mal de près, et composé d’Allan Quatermain, du capitaine Nemo, de l’Homme invisible, du docteur Jekyll et d’Edward Hyde. L’objectif est de lutter contre un dangereux criminel chinois qui souhaite détruire Londres. Dans ce premier album, on découvre toute la richesse de l’univers de La Ligue et on croise des stars de la culture britannique (les frères Holmes, un gros monsieur Bond…). Ce plaisir de la découverte est très réjouissant et, j’ose le mot, jubilatoire. Les dessins campent un univers très steampunk (mention spéciale au sous-marin de Nemo et au combat entre machine aérienne et dragons chinois).

Comme tout bon comics, le récit principal est accompagné d’affiches, de publicités et de jeux. Il y a aussi un récit en prose tendance orientaliste très mauvais consacré à une aventure de Quatermain (je ne l’ai pas lu).

Il y a eu un premier billet enthousiaste.

 

Volume 2, traduction par Geneviève Coulomb, parution originale 2002.

Quelques mois plus tard, le groupe Murray est à nouveau réuni, cette fois pour lutter contre une invasion d’extraterrestres. Toute coïncidence avec l’univers de H. G. Wells ne sera pas fortuite. L’album fait toute sa place à Edward Hyde, créature répugnante, brutale et noble, qui danse une polka endiablée avec les envahisseurs et qui donne son nom à un célèbre parc londonien. Là encore, les dessins sont spectaculaires. Cet album est également très réussi !

En plus des illustrations, l’album comporte un long récit qui n’autre qu’un document des services secrets anglais. Toute la planète y est examinée à la recherche des lieux où apparaissent les fous, les fées, les royaumes surnaturels, les monstres… Est convoquée une multitude de références littéraires, populaires, légendaires extrêmement variées et inattendues. Même si je l’ai parcouru dans les grandes lignes, j’ai quand même compris que la Ligue avait connu de précédentes incarnations à l’époque de Gulliver et du magicien Prospero par exemple. Il est également question des aventures survenues au couple Murray / Quatermain dans les premières années du XXe siècle (et qui ne sont pas illustrées dans les albums) et d’une mare en Ouganda qui donne l’immortalité. Et puis un certain Orlando fait son apparition.

Il y a eu un premier billet enthousiaste.


Le Dossier noir, traduction de l’anglais par Makma et M. Auverdin, parution originale 2007.

À Londres, en 1958, dans une ambiance très « Troisième homme », Mina Murray et Alain Quatermain Junior, toujours jeunes, qui ne travaillent plus pour les services secrets anglais et semblent à leur compte, dérobent un mystérieux dossier noir. Le lecteur attentif se rendra compte que nous sommes quelques années après la dictature d’un certain Big Brother. Nos héros doivent affronter notamment un certain Jimmy Bond, espion amateur de vodka martini et dragueur lourdingue… La page Wikipedia m’apprend que Moore et O’Neill ont dû s’accommoder de la réglementation sur le copyright pour les héros les plus récents, ce qui explique ce léger changement de prénom.

Mais s’intercale dans le récit le contenu de ce dossier noir ! Un dossier top secret qui retrace tous les avatars de la Ligue depuis sa constitution par Elizabeth I, dite Gloriana, la reine des fées. Saviez-vous que don Quichotte en avait fait partie ? Et Gulliver ? Sont insérés dans ce dossier toutes sortes de documents : cartes postales, récit libertin du XVIIIe siècle, pièce perdue de Shakespeare, rapport des services secret, un récit mêlant l’inimitable Jeeves et un certain Cool Lulu… tout cela est très inventif.

L’album s’achève tout simplement avec des pages en 3D ! (lunettes fournies)

J’ai bien aimé bien la variété du graphisme. On sent que nos deux auteurs se sont bien amusés. Où l’on découvre qu’Orlando est bien immortel et de sexe changeant, comme Woolf l’a inventé, mais qu’il/elle est enfant de Tiresias et que c’est un.e terrible vantard.e. Et le duc Prospero a bizarrement le visage d’Allan Moore.

C’est un album très sensuel et plein de malice.

 

Volume 3 : Century, traduit de l’anglais par Anne Capuron, publication originale 2009-2012.

L’album est plus sombre. L’action se déroule respectivement en 1910, 1969 et 2009 et cette fois les morceaux épars de la Ligue doivent empêcher la venue de l’Antéchrist et de l’Apocalypse.

Je n’ai pas vraiment apprécié celui-ci, car il est vraiment sombre. Le début du siècle est marqué par un homme qui tue les prostituées (et qui reprend la complainte de Mackie). Je retrouve dans l’évocation des quartiers populaires le souvenir des gravures de Hogarth comme dans le 1er volume. C’est le XXe siècle des guerres mondiales, mais les femmes y sont particulièrement malmenées par les hommes.  Les utopies des années 70 ont échoué et le Londres contemporain est sinistre et en proie à la misère. Le personnage de Norton m’a fait penser au Jérusalem de Moore qui mêle les époques d’un même lieu.

Il y a quand même de sacrées trouvailles, qui renouvellent agréablement mes vieilles références. D’abord le réinvestissement du personnage d’Orlando me semble une réussite. L’utilisation des grands concerts psychédéliques des années 70 dans un univers surnaturel également (et on a quelques noms en tête). Il y a une satire très réussie de l’univers de Harry Potter, j’ai vraiment aimé. Et puis après on ne verra plus Mary Poppins de la même façon.

La partie BD est suivie d’un récit en prose qui nous en apprend beaucoup sur la façon dont la Lune est peuplée.

 

Bilan. Je m’arrête là, je ne lirai pas les autres albums de la série. Je ne suis pas forcément à l’aise dans la culture comics, d’autant que sans Wikipedia pas mal de références (en gros, celles postérieures aux années 50) me passeraient au-dessus de la tête (#VieilleDame). Mais je suis ravie de ma découverte. Les deux premiers albums me semblent indispensables à toute bonne culture littéraire – j’ai déjà eu le temps de les relire. Cette inventivité, cet humour, ce retournement des personnages sont totalement bienvenus d'autant que le graphisme est très inventif (il y a des exemples dans les deux premiers billets). À lire !

P. S. Ces albums participent au mois Sous les pavés les pages d'Ingannmic et d'Athalie car ils nous font visiter la ville de Londres d'une façon originale.



mardi 29 mars 2022

Le monde est si grand, il suffit d’y entrer et tout devient autre.

 Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite, traduit du slovène par Antonia Bernard, parution originale 2009.

 

Tout commence par une femme qui se donne à un homme avec sensualité. Et ensuite c’est le chaos dans un petit village, les animaux sont pris par le démon et se noient par milliers. Et le lecteur comprend que cette chaude nuit n’était qu’un rêve ou un espoir.

Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle et Katarina, une jeune femme frustrée par sa vie, décide de partir avec la troupe des pèlerins. En route pour Kelmoraïn. Sous ce nom mystérieux, vaguement oriental, se cachent Cologne et les reliques des rois mages. En route, elle rencontre diverses personnes, plus ou moins bonnes ou mauvaises, et Simon, un jésuite défroqué. C’est la brûlure de l’amour. Mais l’Europe est en guerre. Et puis une jeune femme, même quand elle a 30 ans, est toujours sous la responsabilité des hommes. Et puis il y a des bons et des mauvais anges. D’autant que Simon est en pleine crise de conscience et traîne dans sa tête les souvenir sanglants d’une mission au Paraguay et que Katarina doit surmonter ses années de désir inassouvi.


Elle fit un pas, par pure curiosité, librement, car c’était la nuit, elle était libre, elle avait derrière elle le premier jour de marche, elle pouvait faire un pas où elle avait envie, soudain elle était en sécurité dans la foule des pèlerins, elle s’approcha du feu protégée par tous les anges et par le regard de sa mère depuis le ciel.


Je le dis de suite : j’ai trouvé ce beau roman un peu long. J’aurais aimé que l’histoire d’amour soit plus apaisée #TeamMidinette et puis les affres psychologiques sur le bien et le mal qui habitent Katarina ne sont pas trop ma tasse de thé. Et pourtant c’est son humanité, tendue entre le jésuite et le paon, entre l’amour sensuel et le vœu de pèlerinage, entre la miséricorde et la tentation de s’avilir, qui fait avancer le roman.

Pourtant j’ai aimé cette plongée dans cette Europe encore obscure, où les armes et la connaissance du monde (avec ces Jésuites qui vont et viennent sur toute la planète) se mêlent aux croyances mystiques et vaguement païennes. Le mélange des deux est très réussi. C’est un monde où la magie se mêle à toutes ces choses terrestres et font mouvoir les êtres humains. Êtres humains qui sont en proie aux contingences d’ici-bas, au froid, à la saleté, à toutes ces contrariétés.


Depuis Dieu là-haut que nous aspirons tous à rejoindre, où aspirent nos âmes, jusqu’au diable ici-bas, dans la boue sous nos pieds, qui se traîne autour de nous et nous murmure ses paroles dégoûtantes, voilà tout ce qu’il y a là dans l’entre-deux, toutes nos vies sont étendues entre ces deux pôles, le haut et le bas, voilà ce qui détermine chacun de nos actes.


Lieferinxe, Pélerins sur la tombe de Saint Sébastien, 15e, Palais Barberini
Il y a les différentes langues parlées dans cette Europe traversée de rivières et de différentes cultures. Tout un petit peuple et les habitants des villes et les paysans, beaucoup de monde. Il y a une forte présente de la religiosité populaire, mise en scène avec habileté, sans ironie, avec une certaine puissance dans les images, en contraste avec l’imaginaire de Simon, celui des missions jésuites, bien administrées, comme autant de petits paradis tranquilles.

Il y a aussi la belle évocation du chantier de la cathédrale de Cologne, chantier mythique également présent dans Guerre et guerre, un chantier comme un centre du monde.

Une langue foisonnante, chargée, qui ne s’arrête pas, qui s’enroule et se déroule. Un gros fleuve boueux, avec un fort courant.

 

La rougeur recouvrit également ses pensées lorsqu’elle réfléchit à la façon dont cela allait se passer pendant ces voyages avec ces matières qui viennent du corps, avec l’eau plusieurs fois par jour, avec les selles une fois par jour et avec le sang tous les mois, à vrai dire, de tout ce qui était lié au grand voyage, c’est cela qu’elle craignait le plus, davantage que les brigands et les guerres, les inondations et les tremblements de terre.

 

L’avis de Passage à l’Est. Elle souligne l’usage du rêve comme un moyen d’économiser la narration et de ne pas raconter l’événement et de faire basculer le lecteur directement plusieurs jours après.

On me recommande également La Fuite extraordinaire de Johannes Ott du même auteur, qui fait partie des titres épidémiques.


C'est ma dernière participation au mois de l'Europe de l'Est sur les blogs. Récapépète :

Bohumil Hrabal, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre (République tchèque)

Gouzel Iakhina, Zouleikha ouvre les yeux (Russie)

Théodora Dimova, Les Dévastés (Bulgarie)

Daša Drndić, Sonnenschein (Croatie) lecture complétée par Trieste ou le sens de nulle part de Jan Morris (lecture britannique, mais qui apporte un éclairage intéressant)

À quoi il faut ajouter L'Ukrainienne de l'autrichien Joseph Winkler (qui ne compte pas dans le mois thématique, mais avec un lien évident)

Et donc aujourd'hui, la Slovénie.

C'est un bel ensemble de pays !

Merci à Et si on bouquinait pour cette organisation. Beaucoup d'excellentes lectures à lire et à découvrir.

 

jeudi 9 décembre 2021

Les Romains puisent leurs forces dans les thermes.

 Mari Yamazaki, Thermæ Romæ, parution originale 2009, traduit du japonais par Ryôko Sekiguchi et Wladimir Labaere, édité en France par Casterman.

 

J’ai enfin lu le premier tome de ce manga assez connu. Nous sommes à Rome en l’an 128 de notre ère et Lucius, architecte de thermes, découvre qu’il existe un moyen de passer des bains romains à d’autres… qu’il ne comprend pas, mais que nous identifions comme étant situés au Japon contemporain. Au gré de ses aventures, nous passons donc de divers bains romains (thermes publics, thermes de l’empereur Hadrien, etc.) à divers bains japonais (bains publics, sources d’eaux chaudes, salle de bain privée, etc.).

Je suis un peu mitigée. Bien sûr c’est très intéressant de découvrir à la fois les thermes romains et les bains japonais, représentés de façon très vivante. Mais il n’y a aucune narration puisque Lucius, qui prend des poses à la Auguste, n’interagit absolument pas avec les Japonais et ne s’intéresse qu’à la suprématie romaine et à la façon d’améliorer les thermes. Il se contente d’effectuer des allers et retours sans rien comprendre à ce qu’il vit. Franchement, c’est d’un plat. Par contraste, les Japonais ont l’air de braves gens très sympathiques et accueillants.

D’après ma lecture des pages Wikipedia consacrées à la série, je comprends que les volumes suivants sont un peu plus animés. Tant mieux pour eux, mais je ne suis guère tentée par la suite.

 



Une autrice.

 

L’avis de Nourritures en tout genre qui confirme l’évolution positive de la série (faites-lui confiance !)

 

 

jeudi 24 juin 2021

C’était une idée trop radicale pour la plupart des gens.

 Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, parution originale 2009, traduit de l’américain par Anouk Neuhoff.

 

En 1810, sur la côte anglaise, une vieille fille croise le chemin d’une jeune fille pauvre, qui cherche et trouve des fossiles au pied de la falaise. De curieux objets, serpents, dragons, ammonites, vendus aux touristes, aux collectionneurs et puis bientôt aux institutions scientifiques, car c’est alors qu’apparaissent des créatures étranges, qui n’existent plus et qui n’ont jamais existé selon la Bible.


Ils voulaient découvrir des trésors sur la plage, ils voulaient voir des monstres, mais ils ne voulaient pas réfléchir à la façon dont ces monstres avaient vécu ni à quelle époque. Ça allait trop à l’encontre de l’idée qu’ils se faisaient du monde.


Le roman retrace la jeunesse de Mary Anning, qui invente l’ichtyosaure et le plésiosaure, femme parmi les hommes, pauvre parmi ces honorables universitaires, et sa relation avec Elizabeth Philpot, qui la soutient et la défend mordicus, et qui collectionne les fossiles de poissons.

Un roman historique plutôt fidèle à l’histoire si j’en crois Wikipedia, puisque Chevalier ne semble avoir brodé que sur le côté sentimental. Nous découvrons les débuts de cette nouvelle science, la paléontologie, à une époque où de moins en moins de monde croit à la chronologie de la Bible, mais sans la remettre en cause officiellement, une époque située entre Cuvier et Darwin. D’où sortent ces créatures ? Quand ont-elles vécu ? Elles sont mystérieuses et révèlent un monde enfoui.

Météorite d'Ahumada, Mexique, 4,6 milliards d'année, Museum
C’est aussi l’Angleterre du début du XIXe siècle, où une femme ne sort pas seule dans la rue à Londres, sous peine d’être harcelée, où les femmes ne mettent pas le pied dans les institutions scientifiques, et où les fossiles qu’elles trouvent sont attribués aux hommes. Anning et Philpot s’attirent le mépris et le commérage par leur comportement extravagant (gratter les cailloux au lieu de se marier, pensez donc), leur curiosité, leur intelligence. Tout cela est bien rendu et rend le roman intéressant.

Heureusement, car la narration est aussi plate que la plaine de la Beauce. N’empêche que cela donne envie de se rendre à Lyme Regis !

 

On ne saurait nier que les fossiles constituent un plaisir insolite. Tout le monde ne les apprécie pas, car ce sont les restes de créatures défuntes. À bien y réfléchir, il peut sembler étranger de tenir dans ses mains un corps qui a cessé de vivre depuis si longtemps. Et puis, les fossiles ne sont pas de ce monde, mais proviennent d’un âge lointain très difficile à concevoir.

 

Une autrice.


jeudi 17 juin 2021

Oh, c’est une longue histoire. Je n’ai aucunement l’intention de vous la raconter.

  

Alberto Ongaro, L’Énigme Ségonzac, traduit de l’italien par Jacqueline Malherbe-Galy et Jean-Luc Nardone, publication originale 2009, édité en France par Anacharsis.

 

Le narrateur emménage dans un appartement quai des Grands Augustins (une adresse prometteuse, si vous avez lu Le Chef d’œuvre inconnu) et trouve un tableau inachevé représentant divers personnages. C’est l’occasion pour lui d’écrire le roman ou l’histoire cachée derrière la toile, un roman de cape et d’épée du XVIIIe siècle. Nous suivons Philippe Ségonzac, jeune médecin prometteur, qui doit venger la mort de son père, qui tombe amoureux d’une aristocrate et qui échappe à des tueurs et à des bandits. On croise la famille Bonacieux (bonjour Alexandre Dumas), les voleurs de Paris, Casanova (dans un interstice de ses mémoires), de l’amour et de l’amitié, et tout le ferment social de la fin du siècle des Lumières et beaucoup d’autres choses.

C’est un roman enlevé, d’une lecture et d’une relecture décidément très agréables, aux petits airs de Capitaine Fracasse. Il rend hommage aux romans du XVIIIe siècle où le héros connaît moult aventures et passe son temps à raconter son histoire à tous ceux qu’il rencontre. À lire dans le TGV ou quand on a des soucis, pour se détendre et se changer les idées !

Je l’ai relu après ma lecture de Rumba.

Sinon il y a un premier billet.

 

Dire qu’elle avait du mal à y croire est peu dire. Il y avait bien davantage, il y avait la sensation que ce qui était en train de se produire était étranger à la vie réelle et qu’elle, la jeune femme enlevée, le jeune homme qui assiste à l’enlèvement et décide de la sauver et le ravisseur lui-même avec son histoire de passion meurtrie et de désastre personnel, faisaient partie d’une aventure imaginaire, d’une fable ou d’une vieille légende racontée au coin du feu.

 

David (attribution), Portrait présumé de son geôlier, Rouen BA

dimanche 15 décembre 2019

Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, parution originale 2009, édité en France par Noir sur Blanc/Libretto.

Un bien curieux roman.
Nous sommes en Pologne, sur un plateau au bout du monde, près de la frontière tchèque. La narratrice et son voisin découvrent, au début du roman, un de leurs voisins mort chez lui. Un type particulièrement désagréable, un braconnier. La neige recouvre tout très vite. Sauf que d’autres morts apparaissent, toujours des chasseurs, souvent des corrompus.

Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain.

Je m’attendais à quelque chose tendant plus vers :
  • Le polar. Après tout, quelqu’un a bien tué ces bonshommes, non ?
  • Le roman gothique. La Pologne, la neige épaisse, la présence des animaux, renards et biches, du vent, il y a de quoi s’inquiéter. Et puis William Blake est omniprésent dans cet univers.
  • Le roman fantastique… mêmes raisons que précédemment. Surtout qu’il y a un certain nombre de choses que l’on ne comprend pas, comme ces Demoiselles et ces Petites filles mentionnées par la narratrice.

Or le roman ne va jamais dans ces trois pistes, se resserrant peu à peu autour de cette narratrice. Ancienne ingénieure, percluse de douleurs, astrologue, amoureuse des animaux, ce qui ne la rend pas très populaire. Le lecteur doute un peu du bienfondé de ses raisonnements et finit par se dire qu’après tout elle est peut-être en effet une vieille toquée. Sauf qu’on ne sait pas trop.
Je ne sais pas trop dire si roman m’a plu ou déçue. Sans doute un peu des deux. L’atmosphère y est très particulière, avec cette impression d’être isolé du reste du monde (alors que pas du tout) et cette capacité à rendre présente cette narratrice peu sympathique. Faut-il la prendre au sérieux ou croire à de l’humour de la part de Tokarczuk ?
H. Sandham, Le retour de la chasse, 1877 Ottawa.
Il y a aussi l’horreur brûlante de la chasse pour le plaisir, le goût du sang, associé à l’alcool et à la force brutale, à la corruption et à la misogynie. L’hypocrisie du curé – un morceau remarquable. La violence, l’atmosphère lourde et grise, l’emmurement de la narratrice dans ses pensées et la difficulté des relations humaines contemporaines.
Heureusement il y a l’omniprésence des animaux, hannetons, renards, biches, chauve-souris, chiens, pie, etc. même si leur rôle peut être ambigu ou même inquiétant.
Et une recette de soupe à la moutarde aux croûtons.

Le paysage qui s’ouvrait devant mes yeux se composait de nuances de blanc et de noir qu’entrecoupaient des lignées d’arbres aux lisières des champs. Là où l’herbe n’avait pas été fauchée, la neige ne parvenait pas à recouvrir la terre d’une surface blanche et unie. Des brins séchés transperçaient la couche neigeuse, donnant l’impression qu’une main gigantesque commençait à esquisser un motif abstrait, qu’elle s’exerçait à effectuer des touches rapides, délicates et subtiles.

Durant toutes ces années, j’ai récolté mille quarante-deux dates de naissance et neuf cent quatre-vingt-dix-neuf dates de décès, et je continue à mener mes petites investigations. C’est un projet qui ne bénéficie d’aucune subvention de l’Union européenne. Conçu dans ma cuisine.

Une autrice.
L’avis d’Ingannmic et de Sandrine qui le qualifie très justement d’inconfortable.
De Tokarczuk, j'ai aussi lu Les Livres de Jakób
J'ai aussi lu Les Pérégrins, je vous en parlerai bientôt.
Lecture commune Tokarczuk sur les blogs, j'ajouterai les liens progressivement. Ingannmic a lu Les Livres de Jakób. Passage à l'Est a lu Dieu, le temps, les hommes et les anges (ça a l'air bien !).