La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 23 juin 2026

Alors je me dis que si j’écris, c’est pour trouver le repos.

 

S. J. Agnon, À la fleur de l’âge, parution originale 1923, traduit de l’hébreu par Laurent Schuman, édité en France par Gallimard.

Un très court roman qui prend place dans l’empire Austro-Hongrois. L’héroïne en est Tirtza, une jeune fille dont la mère vient de mourir, la laissant, ainsi que son père, en proie à un grand chagrin et à un immense vide. D’autant plus que Tirtza découvre l’amour que sa mère a eu, avant de se marier, pour un jeune intellectuel viennois. La voici en proie à la douleur, aux questions et à la colère.

Un roman pourvu de beaucoup de charme. D’abord j’ai apprécié la façon dont Agnon a réussi à peindre les sentiments compliqués et contradictoires d’une jeune fille qui peut d’ailleurs ressentir des émotions qu’elle comprend mal. À cet égard, Tirtza apparaît comme libre, soucieuse de son bonheur et de son amour, mais sans rupture avec sa famille, et c’est un beau portrait. En revanche, gros point rouge quant à cette histoire d’amour aux accents clairement incestueux (même si le caractère compliqué de ces sentiments est particulièrement bien traité).

J’ai enfin aimé la peinture de cette vie dans une petite ville, une vie juive ordinaire, sans shtetl, sans pogrom, mais avec le marché, les cérémonies religieuses, les études, les affaires, les soirées dans le jardin, etc. Je comprends qu’Appelfeld ait pu ressentir un grand plaisir et une véritable nostalgie à la lecture de ce monde – qui, au moment de l'écriture roman, s’était transformé, mais existait encore.

Ma mère mourut à la fleur de l’âge. À la trente et unième année d’une vie amère et éphémère. Ses jours, elle les avait passés recluse. De la maison, elle ne sortait pas. Amies et voisines ne la visitaient guère, et mon père n’invitait personne. Notre maison, triste et silencieuse, restait fermée aux gens. Et ma mère, alitée, parlait peu. Mais au moindre mot, c’était comme si des ailes immaculées se déployaient et m’entraînaient vers des sphères célestes.

C’est le début.

Chagall, Lune visage, 1968, gouache, coll. privée


S. J. Agnon, Au cœur des mers, parution originale 1926, traduit de l'hébreu par Emmanuel Moses, édité en France par Gallimard.


C'est un conte. Dans un pays qui n'est pas nommé, mais qui est quelque part dans l'Empire d'Autriche-Hongrie, les Juifs se réunissent pour partir en Terre d'Israël.
Tout cela est raconté comme un conte, c'est-à-dire que le ton est à la fois simple et allégorique. Tous les aléas qui ralentissent le voyage sont des interventions du Malin et c'est d'ailleurs à cause de lui que beaucoup hésitent à entreprendre ce très long périple. En parallèle, les événements merveilleux parsèment le récit. Tous les personnages semblent positifs, qu'ils soient juifs ou non, au service d'un même dénouement.

Même si je comprends cette volonté de créer un conte de commencement pour Israël, afin de le faire exister (si le roman se déroule au 19e siècle, Agnon écrit au début du 20e), j'avoue que cette forme m'a paru un peu faible. Elle ne met pas en valeur les personnages (et surtout pas les femmes, le paternalisme là, pffff).
Je note quand même la façon dont nos juifs de Galicie découvrent, éberlués, la vie des juifs de Constantinople. Autre langue, autres rites, autre cuisine.

Le ton n'est pas dépourvu d'humour discret, à la façon des contes populaires. J’ai eu l’impression que le projet d’Agnon était d’écrire le beau mythe de l’exil, à opposer aux histoires réelles de fuite, d’errances, de pogroms, de violence qui ont vraisemblablement constitué la réalité de nombreux arrivants, comme pour créer un nouvel imaginaire.

Les voitures cahotaient et avançaient, les chevaux enfonçaient dans toutes sortes d'herbes, grandes et petites. Un bon vent soufflait et égayait le cœur. Les brins d'herbe étaient sortis se promener dans les champs et déroulaient leur conversation devant le Saint béni soit-Il.

Istanbul est assurément la plus grande cité du monde. (…) Un roi musulman y exerce le pouvoir. Il est étendu sur un lit en ivoire aux vertus soporifiques. Parfois il dort six moi et d'autres fois une année entière. Une tabatière est posée devant lui, surmontée par un oiseau d'or.

Chagall, détail du vitrail de l'auditorium du musée Chagall de Nice


Samuel Joseph Czaczkes alias Shmuel Yosef Agnon est né en Ukraine en 1887. Il s'est établi en Palestine sous mandat britannique en 1924. Il écrit en hébreu plusieurs années avant la naissance officielle de l'État d’Israël, mais il a aussi écrit en yiddish. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1966 - à ce moment-là, le monde qu'il évoque a totalement disparu.

Je ne suis pas totalement convaincue par ses romans, mais je comprends le charme qu'ils ont pu avoir pour les survivants. Je note aussi qu'Agnon permet cette transition entre le monde du yiddish et celui de l'hébreu, en effectuant une sorte de transposition d'un imaginaire dans une autre langue.

J'ai récemment relu Histoire d'une vie d'Aharon Appelfeld pour retrouver ce qu'il disait à propos d'Agnon.

C’est auprès de Dov Sadan que je découvris quelque chose dont on parlait peu en ce temps-là : la plupart des écrivains israéliens étaient bilingues, et ils écrivaient simultanément dans les deux langues. Cette découverte me fit l’effet d’un tremblement de terre. Cela signifiait que « ici » et « là-bas » n’étaient pas déconnectés comme le clamaient les slogans.

Je sais qu’Agnon me racontait la légende de la vie de mes parents, et des parents de mes parents. Je me souvenais un peu de la tranquillité et de la sérénité datant de l’Empire austro-hongrois qui étaient demeurées dans les villages et les petites bourgades où nous nous rendions en été, et je compris de quoi il parlait.

(…) De lui, j’appris qu’un homme pouvait emporter sa ville natale partout et y vivre pleinement. Une ville natale n’est pas assujettie à la géographie statique. Plus encore : on peut élargir ses limites ou l’élever vers les hauteurs. Agnon peuplait sa vie de tout ce que le peuple juif avait produit depuis deux cents ans.


lundi 11 mai 2026

Je vais relever mon col dans les rues livrées au vent.

 
Louis Brauquier, « Chanson de l’escale », Et l’au-delà de Suez, 1923.

Et nous boirons du gin mélangé dans les verres
Avec de l’eau de mer ;
Nous flamberons du punch sous le roufle d’arrière
Avec un feu d’enfer.

Nous rirons de mépris pour le signal des phares,
Et nous promènerons
Sur les mers de Corail, notre coque bizarre
En chassant au harpon

Les grands albatros verts, les requins et les morses
En chœur, nous chanterons
Un chant sinistre et doux. Avec l’alphabet Morse
Nous télégraphierons

Aux pingouins policés de la côte polaire,
Des injures d’argot,
Et nous reconnaîtrons un système solaire
Absolument nouveau.

Le port des ferry à Marseille


Voyagez, voyagez et réfléchissez à vos escapades européennes littéraires. Cléanthe a concocté pour cette année des thèmes assez ensoleillés (encore que les stations balnéaires peuvent être sur des rivages nordiques). Profitez-en, car l'année prochaine on aura sûrement "les châteaux hantés d'Écosse" ou le "charme glacé de la Baltique" !

***

Par ailleurs Ingannmic et moi-même vous proposons de lire un titre au choix de William Faulkner pour le jeudi 30 juillet - la chaleur du Sud des États-Unis. Pour notre part nous continuerons dans la trilogie de Snopes, mais voici quelques pistes de lecture pour les indécis et indécises :
Descends, Moïse et Le Bruit et la fureur : pour ces deux-là, on est dans le dur
Sanctuaire le deuxième plus facile pour commencer, mais il est sombre, sombre.
Tandis que j'agonisele plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août : un bon roman (mais très sombre)
Sartoris : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur.

Reprise des billets à la fin de la semaine.


mardi 11 février 2025

Nounous laissez-nous succomber à la tentation

 

Robert Desnos, 1923.


Rrose Sélavy, etc.

 

Rose aisselle a vit.

Rr’ose, essaie là, vit.

Rôts et sel à vie.

Rose S, L, have I.

Rosée, c’est la vie.

Rrose scella vît.

Rrose sella vît.

Rrose sait la vie.

Rrose, est-ce, hélas, vie ?

Rrose aise hélà vît.

Rrose est-ce aile, est-ce elle ?

est celle

AVIS


Hommage à R. Desnos par E. Pignon-Ernest, Paris, 2001.



Je reviens bientôt.




dimanche 12 mai 2024

Je le sais, ma voix se perd.

 

Louis Brauquier, « La nuit dans la rue », Et l’au-delà de Suez, 1923

 


La nuit luttait contre les globes électriques

Brutaux,

Le garçon me sourit d’un air mélancolique :

Porto.

 

Des femmes dont les seins tendus offrent l’amour,

S’avèrent,

D’autres veulent tenter un triste retour pour

Cythère.

 

Un officier anglais que le gin désespère,

Lascif,

Pressent un ami sûr dans tous les réverbères

Pensifs.

 

Un orchestre qui mène une danse invisible,

S’émeut,

Le violon avoue au soir un impossible

Aveu.

 

Des gens passent, saluent d’autres gens aux terrasses

Assis,

Et puis ces gens assis se lèvent et repassent

Aussi.

 

L’odeur moite des chairs nues aux étoffes claires

D’été,

Fait rêver les vieillards et les enfants pubères

Brûlés

 

D’une volupté sourde où le cerveau s’effare

D’alcool.

Des matelots braillards chantent un air bizarre,

Sans col.

 

Le restaurant du Transbordeur fixe la ville

D’un œil,

Cyclopéen, obtus, glauque, riche, tranquille

D’orgueil.

 

Cette nuit implacable, aux effluves lubriques,

M’étreint,

Que deviendra mon cœur dans la fête tragique,

Demain ?

 

Le poète qui voit sa maîtresse infidèle,

S’en va,

Triste et désabusé en s’accusant pour elle,

Tout bas.



Je suis en vacances. Je vous laisse en poésie. Retour le 15 mai.


mercredi 8 mai 2024

La pluie tombe sur l’Océan Pacifique.

 

Louis Brauquier, « Soir sur les môles », Et l’au-delà de Suez, 1923.



Le charbonnier jette sa veste sur l’épaule,

La sirène des Docks hurle un cri déchirant,

Huilant d’ombre les roues grinçantes des palans

La nuit cale sa bâche lente sur les môles.

Transatlantiques noirs, sur des horizons roses

Qui semblent faits d’un vol immense de flamants

Arrêtés et debout au bord du firmament,

Les paquebots pensifs aux écoutilles closes,

Balancent leurs grands mâts nostalgiques et doux ;

Le timonier des aventures tient la barre

Du cargo migrateur que mon désir amarre

Au flanc du quai battu de l’eau noire que troue

Le fanal du gardien qui regarde le phare.



Je suis en vacances, à la campagne et à la ville. Reprise des opérations habituelles le 15 mai.

mardi 18 août 2020

Viens, je veux me saouler de soleil et de fruits.

Louis Brauquier, recueil Et l’au-delà de Suez, 1923

« Litanies pour Notre-Dame-de-la-Garde »

Mère des émigrants sur le pont du voyage,
Mère des passagers évadés des naufrages
Et retour de la mer.

Cœur des aventuriers lassés des abordages
Et des beaux conquérants enivrés de mirage
Au départ pour la mer.

Amour du levant chaud, des côtes barbaresques,
Balancelle vivant dans un décor de fresque
En face de la mer.

Désir des exilés aux terres de sommeil,
Des grands enfants perdus qui cherchent le soleil
Sous le soleil de la mer.

Protectrice des petits dieux des corps impurs,
Borne de l’Orient rassasiée d’azur
Aux confins de la mer.

Vierge dont les yeux d’or dénombrent les mâtures
Des bateaux qui s’en vont, de ceux qui survécurent
Au péril de la mer.

Consignataire des hangars au long des môles,
Patronne des dockers haussant sur leurs épaules
Le trésor de la mer.

Gardienne du cargo qui s’en va vers Rufisque
Dans ce midi brûlant chercher des arachides
Au risque de la mer.

Épouse des marins contre l’incertitude
Qui reste et qui attend, hautaine, chaude et rude
Dressée contre la mer.

Sœurs des sœurs, des enfants, des femmes de la ville,
Qui mêle sa rumeur et son plaisir tranquille
Aux fastes de la mer.

Tournée sur l’horizon dans le geste de l’accueil,
Tournée sur l’horizon comme sur le cercueil
Immense de la mer.

Tu restes dans le ciel le signe et le haut phare,
La reine au règne d’or, celle qui qui tient l’amarre
Et maîtrise la mer.

Je suis en vadrouille, dans les musées et monuments. Je prends des milliards de photos et je lis un peu sur ma liseuse. Le blog se repose et j'espère que vous aussi. En attendant, quelques lignes de poésie !

mercredi 9 mai 2018

Jean-Marie prenait « son bien » où il le trouvait : la fatalité seule voulait qu’il le trouvât toujours chez autrui.

Les Mystères de Coat-er-Urlo, 1923, édité par ArcheoSF.

Une longue nouvelle qui surfe sur le succès de L’Homme invisible, sans en reprendre le côté effrayant et inquiétant, mais en choisissant au contraire un ton bonhomme. Elle met en scène un vagabond, un savant fou, sa charmante nièce et un pauvre jeune homme héroïque. Le tout dans un manoir breton, avec la campagne bretonne toujours propice aux fées et aux sortilèges.
Franchement ? C’est très agréable à lire et plutôt distrayant.

Le chemineau flaira la bonne affaire. Que risquait-il ? Pour quelques simagrées du vieux fou, qui d’ailleurs l’amuseraient, il récolterait de bon repas, il dormirait peut-être dans un lit, et qui sait si le savant ne pousserait pas jusqu’à la récompense en argent ? Et si l’aventure tournait mal, Jean-Marie n’avait-il pas sa vigueur et sa ruse ?

Créature bretonne à Rothéneuf.



vendredi 12 mai 2017

C’était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, spirituelle, si claire et si jeune.

Maurice Leblanc, Arsène Lupin, gentleman cambrioleur, nouvelles parues de 1905 à 1907.

Plusieurs courts récits mettent en scène le héros pour la première fois dans la littérature : d’abord son arrestation par Ganimard et son évasion sensationnelle avant son procès, car Lupin est entré sur la scène littéraire en étant arrêté (et non en cambriolant). Il y a aussi plusieurs récits de cambriolage et un récit où un peu de l’enfance de Lupin se dévoile.
L’ensemble forme un tout cohérent, comme un portrait du personnage aux innombrables facettes. Ici Lupin est assez sympathique : jeune, amateur de plaisanteries, patriote, respectueux et facétieux à la fois. C’est assez réussi, même si les récits sont un peu trop courts pour être pleinement convaincants. On est sur le ton de la plaisanterie, presque de la pochade, difficile de prendre tout cela au sérieux, notamment parce que c’est totalement daté sur le plan social (position des femmes, classes sociales, je vous en passe). On trouve tout le décor habituel à Lupin : la Normandie, les châteaux à souterrains mystérieux, les énigmes, les bijoux, l’aventure.
Je suis impressionnée par le fait qu'Arsène Lupin soit apparu tout armé sorti de la tête de Leblanc, avec l'intégralité de ses attributs. Et l'usage de la première personne est une sacrée trouvaille, car elle permet au lecteur de suivre ce jeune homme bien sympathique, loin du célèbre voleur.

Arsène Lupin est un héros qui apporte un éclair de vie, de l’énergie, une étincelle dans le monde figé de la Belle époque, conformiste et rigide socialement.
 
F. Vallotton, La Valse, 1893, Le Havre MuMa
Le prodige demeurait le même. Des vingt hypothèses qui tentaient de l’expliquer, aucune n’était satisfaisante. L’évasion seule ne faisait pas de doute, et une évasion incompréhensible, impressionnante, où le public, de même que la justice, sentait l’effort d’une longue préparation, un ensemble d’actes merveilleusement enchevêtrés les uns dans les autres, et dont le dénouement justifiait l’orgueilleuse prédiction d’Arsène Lupin : « Je n’assisterai pas à mon procès. »

Maurice Leblanc, Les huit coups de l’horloge, 1923.

C’est une suite de courts récits où le héros détective est un certain prince Rénine (alias vous savez qui). Ce sont des énigmes impossibles en apparence toutes brillamment résolues par Rénine, car elles sont construites exprès pour lui. Je dois dire qu’il n’apparaît pas comme étant très sympathique, doué d’une sorte d’autorité mystérieuse, soumettant le monde à sa volonté. Et chez Leblanc, les femmes sont là pour admirer. Et pourtant : chaque récit est très bien construit et on dévore l’ensemble.



mardi 4 octobre 2016

Écrivez ! Vous verrez comme vous arriverez à vous voir tout entier !

Italo Svevo, La Conscience de Zeno, traduction de l’italien par Paul-Henri Michel revue par Mario Fusco, 1923.

Un parfait antihéros.

Le narrateur, Zeno, rédige le récit rétrospectif de sa vie, à l’attention d’un psychanalyste qu’il déteste. Il organise ce récit en grandes thématiques, sans tenir compte de la chronologie. Il raconte ses études reprises et avortées, son incapacité à se mettre à travailler (heureusement il est rentier à Trieste), la façon dont il n’a pas épousé la femme qu’il souhaitait et son incapacité à s’arrêter de fumer.
Zeno est un personnage indécis, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, qui ne parvient pas à s’exprimer, qui connaît mal ses forces, qui ne se fait pas comprendre et qui ne parvient jamais à imposer ses vues à ceux qui l’entourent. Un raté ? Avec tout cela, il se révèle très heureux avec sa femme qu’il aime, généreux avec sa belle-famille et finalement doué en affaires quand tout s’écroule autour de lui, comme un étrange élément de stabilité quand l’Europe s’effondre en 1914. C’est un personnage énervant et sympathie, pétri de contradictions, s’examinant en tous sens, girouette pas toujours compréhensible. On est tenté de se moquer de lui ou de le trouver attachant.
S. Crustier, Rain on Princess street, vers 1913, Dundee's art gallery and museum, M&M
Le roman se déroule dans la Trieste autrichienne. Il est peu fait allusion au contexte, à l’exception de considérations linguistiques puisque les personnages parlent le dialecte entre eux et ont du mal à parler ou écrire l’italien, alors même qu’ils ont des notions d’allemand. C’est un roman représentatif de cette fin du XIXe siècle et du début XXe siècle, où de grandes familles rentières forment l’élite d’une ville – c’est très fin de siècle. Difficile de ne pas penser à Proust : le narrateur de la Recherche se révèle lui aussi incapable de travailler, de savoir ce qu’il veut et s’interroge sans trêve sur les maladies du corps et de l’esprit. C’est ainsi que la santé semble anormale à Zeno et c’est presque avec soulagement qu’il retrouve sa douleur quotidienne. Il manifeste également un grand goût pour les dates importantes (notamment toutes celles où il a arrêté de fumer).
Attention, début du roman franchement déstabilisant !

Je compris finalement ce qu’était la santé parfaite quand je devinai que la vie présente était pour Augusta une vérité tangible où l’on peut se mettre à l’abri et se tenir au chaud. J’essayai d’être admis dans ce monde clos et d’y résider à mon tour, bien décidé à m’abstenir des critiques et des railleries qui étaient les signes d’une maladie dont je ne devais pas infecter celle qui s’était confiée à moi. Mon effort pour la préserver me permit d’imiter quelque temps les réflexes d’un homme sain.

L’avis de Jimmy. Le mois italien d’Eimelle.


mardi 4 septembre 2012

L’odeur de l’automne, depuis quelques jours, se glissait, le matin, jusqu’à la mer.


Colette, Le Blé en herbe, 1923.

Un livre que j’ai lu entre deux, comme une récréation, une échappée sur des vacances. Délicieusement daté mais très sensible.
Philippe et Vinca sont camarades d’enfance, leurs familles passent les étés dans la même maison en Bretagne depuis toujours. Mais aujourd’hui ils sont adolescents et les sentiments et les corps changent. Tout est différent, ils veulent quitter l’enfance, mais veulent y rester, ils veulent conquérir le monde mais pas encore… Au fil des jeux, des promenades, des parties de pêches, des repas, ils s’observent et testent ce qu’ils appellent leur « amour ». Philippe est certain que Vinca lui appartient, elle est plus inquiète dans son attention. Si beaucoup d’éléments factuels sont datés, cela n’a pas gêné ma lecture. La langue est très belle car comme souvent chez Colette se mêlent les descriptions des sentiments et celles de la nature : les oiseaux, les plantes, les coquillages, la mer et ses couleurs changeantes, le ciel, tout participe à l’évocation du récit. Ce n’est pas tant que la nature soit à l’unisson des passions des personnages. Colette est bien plus subtile que cela. Mais les héros sont toujours placés au sein d’une nature pleinement vivante, pas juste un décor. C’est ce qui est à mon sens le plus réussi et fait de ce livre une petite pépite. Pour le reste, j’ai trouvé que Philippe a une trop bonne connaissance de soi et des autres pour un gamin de 16 ans, ça me paraît peu vraisemblable qu’il ait une telle conscience de ses sentiments.


Il avait vu au cinéma 
Le blé en herbe 
Au creux d´un lit improvisé
J´ai découvert émerveillée
Un ciel superbe


Trois heures s’égrenèrent rêveusement à l’horloge lointaine, la première limpide et proche, les deux autres étouffées d’une bouffée de vent. Un couple de courlis passa au-dessus de Philippe, assez bas pour qu’il entendît le cri de voilure de leurs ailes tendues, et leur piaulement sur la mer plongea, dans la mémoire ouverte et sans défense de l’adolescent, jusqu’au fond de quinze années pures, suspendues à un rivage blond, à une enfant qui à ses côtés grandissait, portant sa tête blonde et droite comme un épi.

Ma troisième et dernière participation au Challenge Colette de Margotte, que j'achève donc. Mais je compte poursuivre ma lecture de ce grand écrivain.