La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 16 mai 2023

Mon cœur qui me réveille et voudrait me parler.



Jules Supervielle, Sans titre dans Les Amis inconnus, 1934

 

La lampe rêvait tout haut qu’elle était l’obscurité

Et répandait alentour des ténèbres nuancées,

Le papier se brunissait sous son regard apaisé,

Les murs veillaient assourdis l’intimité sans limites.

S’il vous arrivait d’ouvrir des livres sur des rayons

Voilà qu’ils apparaissaient avec leur texte changé,

Et l’on voyait çà et là luire des mots chuchotants.

Vous déceliez votre nom en désarroi dans le texte

Et cependant que tombait une petite pluie d’ombres

Métamorphosant les mots sous un acide inconnu,

Un dormeur rêvait tout bas près de sa lampe allumée.


 Quelques jours de vacances pour moi et je reviens bientôt...

jeudi 11 mai 2023

Le petit jour vient toucher une tête en son sommeil

 


Jules Supervielle, « La malade » dans Le Forçat innocent, 1930.

 

Sur un lit si lointain qu’il en devient tout sombre,

Que je vous touche enfin avec les mains du songe !

 

La fièvre entre chez vous, dérange vos papiers,

Elle ouvre des tiroirs, rougit de vos secrets

Vous percevez des pas, une hâte sans fin

Dans votre corps sans jour comme un long souterrain.

 

Et votre bras rameur, sous le vent des ténèbres,

Pend et cherche la mer.

 

Il frôle le parquet, la vague se refuse,

Il cherche alors l’écume et croit la caresser.

 

Autour de votre lit, sur des barreaux légers,

Les oiseaux de l’amour meurent sans se dédire.

 

On les emporte sans mot dire

Vers de basculants escaliers.


Quelques jours de vacances pour moi et je reviens bientôt...

jeudi 6 août 2020

Et les objets se mirent à sourire.

Jules Supervielle, sans titre dans Le Forçat innocent, 1930.

Ces jours qui sont à nous, si nous les déplions
Pour entendre leur chuchotante rêverie
Ah c’est à peine si nous les reconnaissons.
Quelqu’un nous a changé toute la broderie.

Je suis en vadrouille, dans les musées et monuments. Je prends des milliards de photos et je lis un peu sur ma liseuse. Le blog se repose et j'espère que vous aussi. En attendant, quelques lignes de poésie !

samedi 1 août 2020

Vous parliez, vous parliez, des mots blafards et nus.

Jules Supervielle, extrait de « Le forçat » dans Le Forçat innocent, 1930.

Vous dont les yeux sont restés libres,
Vous que le jour délivre de la nuit,
Vous qui n’avez qu’à m’écouter pour me répondre,
Donnez-moi des nouvelles du monde.
Et les arbres ont-ils toujours 
Ce grand besoin de feuilles, de ramilles,
Et tant de silence aux racines ?
Donnez-moi des nouvelles des rivières,
J’en ai connu de bien jolies,
Ont-elles encor cette façon si personnelle
De descendre dans la vallée,
De retenir l’image de leur voyage,
Sans consentir à s’arrêter.
Donnez-moi des nouvelles des mouettes
De celle-là surtout que je pensai tuer un jour.
Comme elle eut une étrange façon,
Le coup tiré, une bien étrange façon
De repartir !
Donnez-moi des nouvelles des lampes
Et des tables qui les soutiennent
Et de vous aussi tout autour,
Porte-mains et porte-visages.
Les hommes ont-ils encore
Ces yeux brillants qui vous ignorent,
La colère dans leurs sourcils,
Le cœur au milieu des périls ?
Mais vous êtes là sans mot dire.
Me croyez-vous aveugle et sourd ?

Je suis en vadrouille, dans les musées et monuments. Je prends des milliards de photos et je lis un peu sur ma liseuse. Le blog se repose et j'espère que vous aussi. En attendant, quelques lignes de poésie !


vendredi 1 novembre 2019

Il s’agit de pencher le cœur plus que l’oreille.

Jules Supervielle, « Les chevaux du temps » dans Les Amis inconnus, 1934.

Quand les chevaux du Temps s’arrêtent à ma porte
J’hésite toujours à les regarder boire
Puisque c’est de mon sang qu’ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant
Pendant que leurs longs traits m’emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et si décevant
Qu’une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces 
Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer.


Quelques lignes de poésie en attendant la reprise des billets habituels.
En attendant, vous pouvez vous aérez en lisant mes billets sur mes vacances anglo-normandes : présentation, deux étapes Néolithiques (Stonehenge, et les pierres dressées d'Avebury), le palais romain de Fishbourne et ses mosaïques ; Caen et Guillaume le Conquérant ; Salisbury (la cathédrale et Guillaume) ; le château d'Arundel (et ses magnifiques jardins) ; Petworth House (et son décor de bois sculpté).

lundi 5 décembre 2016

Quand le soleil disparaissait derrière le mur, c’était fête pour les idiots.

Horacio Quiroga, Contes d’amour de folie et de mort, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Frédéric Chambert, parution originale en 1917, édité en France chez Actes Sud.

Des nouvelles étranges et fascinantes.

Ces nouvelles prennent place dans l’Amérique du Sud du début du XXe siècle, dans de grandes propriétés luxuriantes, ou dans des déserts arides, ou dans les villes les plus modernes. Nous côtoyons de très riches familles, des péons qui n’ont que leur force de travail à vendre, mais certaines nouvelles ont pour héros des chiens ou des chevaux.

Et c’est extraordinaire comme son corps, de la pointe de ses chevaux aux talons de ses souliers, était un vivant désir, et comment, en traversant le halle pour rentrer dans la pièce, chaque mouvement de sa jupe contre le dallage pouvait traîner mon âme après elle comme un chiffon de papier.

Il est question du travail des pauvres, de leur exploitation, de la violence des rapports sociaux. Les récits qui prennent place à la campagne font penser à Maupassant, qui peint de la même façon un monde froid et cruel, sans qu’aucun effet ne souligne la violence des faits et des émotions. Certaines nouvelles flirtent avec le fantastique en mettant le doigt sur les gouffres qui s’ouvrent dans l’âme humaine. Mais la nature est plus violente dans ces régions : le soleil, la sécheresse, les serpents, les fourmis noires peuvent modifier le cours d’une vie.
La langue mêle un froid réalisme cruel à l’expression de passions violentes.
Ce recueil procure donc un certain malaise au lecteur, qui frissonne devant l’inexplicable.
 
Monteiro Vicente do Rego, La chasse, 1923, Centre Pompidou,  M&M
L’atmosphère aveuglante de la lumière excessive du soleil pendant le jour, acquérait dans cette pénombre une transparence presque funèbre. Le vent avait complètement cessé et dans le calme du soir, quand le thermomètre commençait à tomber rapidement, la vallée gelée exhalait son humidité pénétrante qui se condensait tout au fond en un ruban de brouillard entre les deux versants. Sur la terre maintenant refroidie, l’odeur hivernale des pâturages brûlés renaissait ; et quand le chemin longeait la forêt, l’air, que l’on sentait tout à coup plus froid et plus humide, se chargeait à l’excès d’un lourd parfum de fleur d’oranger.


Bon pour le défi Amérique du Sud d’Eimelle.

mercredi 15 février 2012

Mon coeur et mon cerveau, mes ramiers sous le vent,


J’ai souvent un volume de poésie au pied de mon lit, pour lire une ou deux pages avant de m’endormir,  en cas d’insomnie. La lecture me calme, me concentrer sur un texte, même court, m’apaise et me permet d’espérer une bonne nuit. Depuis quelque temps, Jules Supervielle tenait cette place, j'aime sa poésie toute en simplicité et finesse.

L’Appel
F. Kollar, La ioloniste Rozsi Rhéty,
Paris, Médiathèque de l’Architecture, image RMN.

Les dames en noir prirent leur violon
Afin de jouer, le dos au miroir.

Le vent s’effaçait comme aux meilleurs jours
Pour mieux écouter l’obscure musique.

Mais presque aussitôt pris d’un grand oubli
Le violon se tut dans les bras des femmes

Comme un enfant nu qui s’est endormi
Au milieu des arbres.

Rien ne semblait plus devoir animer
L’immobile archet, le violon de marbre,

Et ce fut alors qu’au fond du sommeil
Quelqu’un me souffla : « Vous seul le pourriez,
Venez tout de suite. »

L’Appel, extrait des Amis inconnus, 1934.
Supervielle va regagner la bibliothèque après avoir été corné nuit après nuit ; qui va prendre sa place ?


lundi 12 décembre 2011

Respiration


Entamons ce lundi matin avec cet appel vibrant au sommeil (ne m’en voulez pas) grâce à la poésie de Supervielle :

Saisir quand tout me quitte,
Et avec quelles mains
Saisir cette pensée,
Et avec quelles mains
Saisir enfin le jour
Par la peau de son cou,
Le tenir remuant
Comme un lièvre vivant ?
Viens, sommeil, aide-moi,
Tu saisiras pour moi
Ce que je n’ai pu prendre,
Sommeil aux mains plus grandes.


Édouard Vuillard, Nu couché vu de dos, Paris, musée d'Orsay, RMN.

Jules Supervielle, extrait de « Saisir », recueil Le Forçat innocent, Paris, Gallimard, 1930.

mardi 12 juillet 2011

Repos !

Je vais être pour quelques jours sans internet – pour le dire autrement je vais dans ma famille, dans une grande tournée dans l’Ouest de la France.


Ces jours qui sont à nous, si nous les déplions
Pour entendre leur chuchotante rêverie
Ah c’est à peine si nous les reconnaissons.
Quelqu’un nous a changé toute la broderie.


Carl Olof Larsson, Jeune femme allongée sur un banc, 1913, aquarelle, encre noire, gouache, mine de plomb, Paris, musée d'Orsay, conservé au musée du Louvre, image RMN

Jules Supervielle, dans Le Forçat innocent, 1930.