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mardi 3 septembre 2024

Passe devant, je te suivrai, dus-tu me conduire dans le gouffre de la perdition.

 


Horace Walpole, Le Château d’Otrante, parution originale 1764, traduit de l’anglais en 1767 par Marc-Antoine Eidous, lu dans l’édition des Presses Inverses.

 

Si Ann Radcliffe est la grand-maman du roman gothique, Horace Walpole en est le digne grand-papa, mais moins connu. J’étais donc curieuse de lire ce roman, doté d’une telle importance historique.

Donc, à Otrante, dans le royaume de Naples, il y a bien longtemps (on y parle encore des croisades), le prince Manfred marie son fils Conrad, un peu faiblard, à Isabelle, mais le jour du mariage, Conrad est tué, écrasé par un gigantesque casque (un heaume) en marbre (?), avec un cimier de de gigantesques plumes noires ( ???). Si vous pensez que c’est un peu, disons exagéré, sachez qu’ensuite il y a un spectre, une tentative incestueuse, plusieurs scènes de reconnaissance, un meurtre et d’incroyables dialogues complètement kitsch.

J’ai l’air de me moquer, mais c’est complètement fascinant de constater que le roman gothique à son apparition est déjà la parodie de lui-même, parce que je ne doute pas un instant que les lecteurs de l’époque aient eux-mêmes trouvé que « ça faisait quand même beaucoup » – too much en somme. Le XIXe siècle a rendu le roman noir beaucoup plus sérieux. Tous les ingrédients constitutifs du genre sont déjà présents : l’auteur anglais et anglican, le contexte napolitain et catholique, le spectre, les souterrains, la vengeance et la cruauté, le jeune héros résolu, les frêles femmes obéissantes, les motivations sordides. En réalité, j’ai trouvé que La Nuit anglaise de Louis Bellin de la Liborlière, authentique parodie parue dès 1799 et lue il y a longtemps, était assez proche du modèle.

Enfin c’est une lecture grotesque et tout à fait divertissante.

 

Dante Rossetti, Légende de Saint-George, vitrail, 1862 V&A

Ne pensez plus à lui, dit Manfred, c’était un jeune homme faible et valétudinaire, et le Ciel me l’a ôté, pour que je ne fondasse point l’espoir de ma famille et les honneurs qui lui sont destinés sur un appui aussi fragile. La branche des Manfredi a besoin de nombreux soutiens. Ma folle tendresse pour mon fils m’avait aveuglé ; il est bien là où il est. J’espère dans quelques années avoir lieu de me féliciter de la mort de Conrad.


Un silence affreux régnait dans ces régions souterraines, et n’était interrompu que par quelques bouffées de vent, qui, faisant mouvoir les portes sur leurs gonds, formaient un écho qui retentissait d’un bout du labyrinthe à l’autre.

 

(comme vous le voyez, à fond dans la rentrée littéraire)