La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 5 août 2025

Elle ne fait rien, absolument rien que d'être elle-même.

 

Nan Shepherd, La Montagne vivante, écrit pour l'essentiel en 1945, publication en 1977, traduit de l'anglais par Marc Cholodenko, édité en France par Christian Bourgois en 2019.

Marcher dans les montagnes d'Écosse. Les arpenter encore et encore, en hiver, dans le vent, en été quand les nuits sont très courtes – je n'imaginais pas les Cairngorms aussi au Nord (enfin, je n'imaginais pas grand-chose à leur sujet avant d'ouvrir ce livre). Les chapitres sont thématiques : le plateau, les recoins, l'eau, le gel, l'air, les plantes, les animaux, etc. Les souvenirs et les observations de plusieurs dizaines d'années sont ainsi regroupés. L'ensemble constitue cette montagne vivante.

Il est agréable d'émerger du sommet d'un nuage. Une ou deux fois j'ai eu la chance de me trouver sur un promontoire et de voir une plaine d'une éblouissante blancheur de nacre s'étendre jusqu'à l'horizon. Au loin, un autre pic se détache de l'épais brouillard comme une petite île. On dirait le matin de la création.

Dans sa simplicité, le livre parvient superbement à rendre cette impression que l'on ressent face au spectacle du paysage (relief, rocher, plantes, animaux, atmosphère, lumière), impression de plénitude et d'apaisement. Exercer son attention est bénéfique pour l'esprit et la perception de soi.

Je retiens les évocations des rapaces et des martinets (qui enchantent aussi mon ciel du grand Sud).

L'été en haute montagne peut être aussi délicieux que le miel ; il peut aussi être un fléau mugissant. Pour ceux qui l'aiment, l'un et l'autre sont bons, puisque tous deux font partie de sa nature essentielle.

C'est le début.

Photo prise sur Wikipedia : Les Cairngorms en hiver, depuis le sommet de Geal Charn dans les Grampians.

La glace peut être d'une pureté cristalline, bien qu'elle soit probablement translucide, crêpelée, craquelée ou semée de bulles ; entièrement verte ou seulement sur les bords. Quand l'eau tournoie autour des pierres, la glace se forme en une structure opaque, circulaire, brisée.

L'air fait partie de la montagne, qui ne s'arrête pas à ses rochers et son sol. Elle possède son air à elle, et c'est à la qualité de son air qu'est due l'infinie diversité de ses couleurs. Brunes pour la plupart en elles-mêmes, dès que nous les voyons vêtues d'air, les collines deviennent bleues. Toutes les nuances de bleu, du blanc laiteux opalescent jusqu'à l'indigo, sont là. Alors les ravins sont violets. Les nuances de gentiane et de delphinium, animées de feu, se tapissent dans les replis.

Je me reproche régulièrement de ne pas aller marcher suffisamment dans les paysages qui sont autour de moi. Chaque année, la bonne résolution est prise d'aller randonner là et là, même si mes prétentions sont modestes. Cette lecture me redonne envie d'arpenter – mais il faudra attendre la fin des grandes chaleurs.


mardi 30 janvier 2024

Je suis chargé de sauver un certain nombre de réfugiés.

 


Varian Fry, Livrer sur demande, parution originale 1945, traduit de l’américain par Édith Ochs.

 

1940-1941, Varian Fry est à Marseille, envoyé par l’Emergency Rescue Committee, pour sauver une liste d’écrivains et d’artistes qui fuient à la fois le Reich et la police de Vichy – l’État français s’étant engagé à « livrer sur demande » toute personne réclamée par les autorités d’occupation. Fry dépasse largement son mandat puisqu’avant son expulsion du territoire français il réussit à aider environ 2 000 personnes à partir. Ce livre constitue ses mémoires de ces quelques mois, racontées à partir de notes et de souvenirs, écrit pendant la Guerre pour justifier son action.


Cette fois, on dirait que les réfugiés sont vraiment piégés. Ils sont parqués en France comme du bétail dans l’enclos de l’abattoir et la Gestapo n’aura qu’à venir se servir.


Un livre mené d’un ton extrêmement rapide et sans fioriture, plein de noms propres, efficace et sans effet. Personnel politique de la gauche européenne, artistes, soldats, malfrats marseillais, contacts variés. On s’y perd, de même que dans le maquis des visas d’entrée, de sortie, de transit, de laissez-passer, de passeports… L’essentiel est de percevoir cette atmosphère d’arbitraire et de débrouille, de chance et de complaisance, qui permet à certains de s’échapper, tandis que d’autres n’en sortiront pas.


Ils n’ont rien contre les réfugiés, mais ils ne feront rien pour eux non plus. La plupart d’entre eux ne se rendent pas compte qu’ils mettent en jeu l’honneur de leur pays en arrêtant ceux auxquels il a donné asile et en les livrant aux Allemands pour qu’ils soient exécutés.


Il y a, comme une respiration, le séjour à la villa Bel-Air avec André Breton et sa famille, et quelques artistes (Wilfredo Lam, Victor Brauner, André Masson, etc.). Un moment suspendu du surréalisme.

Il y a surtout l’hostilité du consulat des États-Unis, soi-disant pays neutre, qui ne fera pas un geste envers de possibles gauchistes.

 

 Tragic à la manière des comics, un collage réalisé par André Breton
en 1941 à la villa Bel-Air (collection privée). 


Un livre sans ambition littéraire, mais qui a pour but de convaincre de l'efficacité d'une action, au milieu d'un chaos historique et dramatique.


Les consulats espagnols à Marseille, Toulouse et Perpignan délivrent des visas de transit sur présentation d’un passeport comportant un visa de transit portugais en cours de validité. Et les consulats portugais délivrent un visa de transit au vu d’à peu près n’importe quoi qui semble vouloir dire que le titulaire poursuivra son trajet à partir de là. Les réfugiés qui n’ont pas encore reçu de visa américain sollicitent un visa chinois ou thaïlandais et obtiennent ainsi un visa portugais, préférant attendre leur visa américain à Lisbonne plutôt qu’en France.

Dire que la vie de tant de gens a pu dépendre du fait de comprendre tout ce charabia.

 

Fry a été reconnu Juste parmi les Nations.

Sur un sujet proche, Transit, le roman d’Anna Seghers.


Il y a quelques jours la Ville de Marseille a rendu hommage à Vladimir Vochoc, mentionné dans le livre. Je vous résume l'article de Benoît Gilles paru dans Marsactu pour vous donner une idée. Vochoc est nommé en 1938 consul de Tchécoslovaquie à Marseille. Mais après les accords de Munich, son pays n'existe plus. Il a pourtant conservé tous ses tampons et toutes ses relations politico-diplomatiques. Il fournit ainsi des centaines de passeports à Varian Fry, qui en finance l'impression, jusqu'en 1941, date à laquelle il est arrêté et placé en résidence surveillée. Heureusement, il parvient à s'enfuir et à rejoindre le gouvernement de Tchécoslovaquie en exil à Londres. (ensuite il a été emprisonné par les communistes et il s'est marié avec une Française, c'est un vrai héros).

Cela donne aussi une idée de l'atmosphère de débrouille et de n'importe quoi qui régnait alors.

 

 

mardi 19 décembre 2023

Peuple, un jour tu accrocheras tes mains lasses aux grilles, dans un vrombissement de ruche.

 


Italo Calvino, Liguries, traduit de l’italien par Martin Rueff, recueil de textes édité en France par Nous (édition bilingue).

 

C’est un recueil de textes. Il est d’abord question de la Ligurie de l’intérieur, celle qui n’est pas sur la Riviera, dans des textes datant de l’immédiate après-guerre et des années 70. Les paysages de restanques, avec les paysans et les oliviers, qui ne sont pas dans la grande industrie, qui se débattent dans la misère. Il y a déjà alors la culture de fleurs, très exigeante. Il est aussi question de la Résistance pendant la guerre.


Le paysage est une irradiation de flèches qui se poursuivent dans toutes les directions, un espace qui appelle toujours d’autres espaces et dont il est difficile d’établir les limites.



Calvino s’efforce de dresser un panorama de la région d’avant la grande autoroute qui longe le littoral depuis Nice, en montrant que la Ligurie a une vie en dehors de la côte et qu’il s’agit, au contraire, d’une région semi-montagneuse, structurée par des vallées. En le lisant aujourd’hui, quelques semaines après avoir parcouru ce trajet interminable de viaducs et de tunnels, je trouve la perspective très intéressante !

Un texte porte pour Savone, aujourd’hui un nœud autoroutier, portuaire et ferroviaire. Je me suis réjouie d’avoir trouvé quelques pages sur Gênes, ville que j’aime tant.

Il y a aussi une réflexion sur la description de paysage, genre qui nécessite une attention à l’histoire, à la géographie et aux humains qui habitent là. C'est une certaine école du regard pratiquée ici par Calvino.

 

Il convient de rappeler que la Ligurie par le passé – et je parle d’un passé qui n’est pas si éloigné que cela – ne se définissait pas comme un ruban routier littoral selon l’image que nous nous sommes faite désormais. On avait coutume de la voir en un sens perpendiculaire à la côté : c’était le cas des marins qui s’orientent encore aujourd’hui sur ses clochers pour tracer leur route vers les ports ligures, mais c’était aussi le cas des voyageurs qui parcouraient les routes le long des vallées qui reliaient la côte aux centres de la plaine d’Italie, en passant par le dôme des montagnes.

 

Ici ce qui se présente au regard des équipages à peine débarqués c’est le monde du provisoire : des petits bars, des escaliers de tavernes, des odeurs de fritures venues des bistrots, des agences de navigation, des sonorités éraillées venues des radios et des juke-boxes. Alors que le monde flottant qui, de l’autre côté de la rue, présente ses cheminées au-dessus des installations portuaires apparaît comme le règne de la stabilité, de la permanence.

 

Ces quelques essais sont suivis de poèmes écrits pendant la guerre. Ils traduisent avec pudeur le lien de l'auteur à son pays, à sa région et aux individus qui habitent et défendent cette terre.


Qui parmi ces gens

oseraient chanter par les champs ?

Que la pioche ici

rompe la terre et le silence

en rythmant le mouvement des épaules.

Et qu’un frêle figuier

se torde au bord de la restanque.

 

Calvino sur le blog :

Les Villes invisibles
Si une nuit d'hiver un voyageur
Le Baron perché
Le Vicomte pourfendu
Le Chevalier inexistant


Cela aurait dû être une lecture commune Calvino avec Marilyne, mais elle ne peut pas être là. On lui fait des bises.

Keisha a lu Marcovaldo ou les saisons en ville.


Et jeudi, il y aura encore Calvino sur le blog.


Trois photos de la Ligurie prise depuis l'autoroute courant novembre.





mardi 1 novembre 2022

Et ce fut comme si un courant glacial avait soufflé sur ses frêles efforts de recommencement.


Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, 1945. 

 

Le grand roman des classes populaires de Montréal juste avant la Seconde guerre mondiale.

Florentine est serveuse dans un petit restaurant. Elle y rencontre Jean, un jeune homme plein d’ambitions et de failles. Mais il y a aussi sa famille : sa mère qui enchaîne les grossesses et s’efforce de faire vivre tout le monde, son père qui ne parvient jamais à trouver un bon travail, ses frères et ses sœurs et quelques autres jeunes gens. Tous cherchent sans cesse du travail, de l’argent, un logement décent, ou rêvent devant tous les objets exposés dans les vitrines. Et puis la guerre s’annonce, avec sa promesse de travail et d’argent.


Alors, tout lui fut rêve et, bravement, elle entra dans le rêve pour y jouer son rôle. Et cependant, tout lui fut effort douloureux pour y vivre à la hauteur du rêve.


Un très beau roman qui met en scène des personnages attachants. Pas tous bien sûr, il y a des calculateurs et Florentine qui enterre un espoir mais s’acharne à trouver sa voie.

Il y a le décor initial, celui de ces pauvres qui calculent chaque sou et pour qui tout est compliqué. Pour certains, à chaque fois, le boulot trouvé est plus précaire et moins rémunérateur. La mère s’acharne à chaque coup du sort à trouver une solution pratique pour faire manger les petits et leur trouver des vêtements. Elle ne baisse pas les bras et malgré les déceptions apportées par la vie et par son mari le couple conserve son attachement l’un pour l’autre. À côté d’elle se tiennent les enfants, le petit malade, la petite qui veut devenir religieuse, les garçons dont on ne sait pas bien comment ils vont tourner, la fille aînée qui travaille et apporte ses paies à sa mère, mais qui est bien décidée à ne pas avoir la même vie.

Marcel Dargis, Hommage à Gabrielle Roy, La Malbaie


Alors Florentine s’aperçut qu’elle était seule au monde avec sa peur. Elle entrevit la solitude, non seulement sa solitude à elle, mais la solitude qui guette tout être vivant, qui l’accompagne inlassablement, qui se jette soudain sur lui comme une ombre, comme un nuage.


Et la guerre arrive. Pas encore la guerre, ni même la conscription, mais l’engagement volontaire des hommes qui voient là une solution à leur misère, à leur recherche d’emploi, à leur sentiment d’échec, à leur besoin d’avoir une identité. Nous voyons cela à travers les yeux d’Emmanuel, un beau jeune homme plein de sentiments. Nous assistons à la scène où les jeunes soldats se rassemblent et quittent la ville. Combien reviendront ? Combien seront regrettés ?

J’apprécie particulièrement les portraits des personnages, leur humanité, la façon dont les désirs, les espoirs, les déceptions, se composent en eux de façon changeante, les faisant agir à rebours de leur intérêt ou au contraire de façon inspirée.

 

Le vent hurlait tout au long de la chaussée déserte, et la neige sur ses pas se levait fine, éblouissante, sautait dans l’air, venait ramper au bas des maisons et remontait encore en bonds désordonnés, comme une danseuse que poursuit le claquement du fouet. Le vent était le maître qui brandissait la cravache, et la neige, la danseuse folle et souple qui allait devant lui, virevoltait et, à son ordre, venait se coucher par terre.

 

L’avis de Karine. Une autrice.  Lire au Québec.


Dans la foulée, j’ai relu Un ange cornu avec des ailes de tôle de Michel Tremblay. Dans ce récit, découpé en nouvelles, l’auteur raconte sa progressive découverte du plaisir de la lecture, de la littérature et de l’écriture. Les titres des livres constituent autant d’étapes décisives dans son parcours. Lisez-le, c’est drôle et touchant. Et quand on est lectrice, on se reconnaît forcément un peu. Je me souvenais aussi très bien qu’un chapitre était consacré à Bonheur d’occasion. En voici un extrait.

 

C’était la première fois que je lisais un roman écrit dans ma ville où la vertu et le bon ordre ne régnaient pas en maîtres absolus, où la religion catholique ne répondait pas à toutes les questions, où Dieu n’était pas automatiquement au bout de chaque destin, et je n’en revenais pas. Le chaos existait donc à Montréal ailleurs que dans mon âme ? (…)

Il n’y avait pas de morale dans le livre de Gabrielle Roy, la pauvreté ne s’expliquait pas, la lâcheté n’était pas punie, une jeune fille enceinte n’était pas coupable d’un ineffaçable péché, la guerre n’était pas une mission noble pour sauver la démocratie mais une monstruosité qui écrasait les petits et protégeait les riches.




vendredi 10 juin 2022

Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes lorsqu’il était beau et puissant.

 Ivo Andrić, Le Pont sur la Drina, traduit du serbo-croate par Pascale Delpech, parution originale 1945.

 

Le livre raconte simplement l’histoire du pont sur la Drina : décidé par un vizir de l’empire ottoman originaire de là, construit, permettant à la ville de Višegrad de naître et de se développer, situé à diverses frontières (empire turc, empire austro-hongrois, serbes, chrétiens, musulmans, etc.), son existence au rythme des turbulences de l’histoire et sa destruction (au moins partielle).


Dans le même temps, la masse informe de planches et de poutres enchevêtrées au-dessus de la rivière commença elle aussi à se réduire et à s’affiner, et l’on apercevait maintenant de mieux en mieux à travers elle le véritable pont, taillé dans la belle pierre de Banja. Des ouvriers, seuls ou en équipe, s’appliquaient encore à des travaux qui, aux yeux des gens, paraissaient insensés et sans rapport avec le reste, mais il était maintenant évident même pour le plus sceptique des habitants de la ville qu’ils travaillaient tous ensemble à édifier un pont, selon un seul et même plan et des calculs infaillibles qui justifiaient chacune de ces actions isolées.


C’est un livre qui ne m’a pas emportée, mais qui m’a vraiment intéressée. Il mêle personnages historiques et fictionnels, les décisionnaires politiques et militaires se mêlent aux petits habitants du lieu, la grande et la petite histoire et la légende. On ne sait pas bien si certaines anecdotes sont transmises par la mémoire populaire ou simplement inventées par l’auteur. L’ensemble forme un tout, l’histoire d’un pont et d’une ville.

J’apprécie aussi le fait qu’il soit difficile de tracer une trajectoire nette. Même si la fin du livre est particulièrement sombre (le récit s’achève en 1915, mais a été écrit pendant la Seconde guerre mondiale) et que l’on a le sentiment que les peuples se divisent de plus en plus entre nationalités et entre religions, il est sans cesse rappelé que les temps anciens n’étaient pas faciles (il y a le récit d’un homme qui meurt empalé) et que la prospérité moderne apporte un confort appréciable, notamment en mettant fin aux crues dévastatrices.

À travers cette histoire mouvementée, violente, voire fracassée, à travers le mouvement d’évolution des mœurs, qui transforment les hommes et les femmes, le pont apparaît comme un don de Dieu (et pourtant sa construction est bien décrite), une arche de pierre blanche au-dessus de la rivière, échappant aux vicissitudes humaines, lumineux et gage de lumière et d’éternité.

 

Image Wikipedia du fameux pont.

Personne n’avait le temps de réfléchir à ce que représentait et signifiait le pont victorieux, mais en vaquant à leurs affaires, dans cette ville infortunée où l’eau avait tout abîmé, ou du moins transformé, tous savaient qu’il y avait dans leur vie quelque chose qui résistait aux éléments et qui, grâce à l’insaisissable harmonie de ses formes et à la force invisible et sage de ses fondations, sortait de chaque épreuve intact et inchangé.

 

Ainsi, sur la kapia, entre le ciel, la rivière et les collines, on apprenait de génération en génération à ne pas regretter outre mesure ce que les eaux troubles emportaient. C’est là que l’on s’imprégnait de la philosophie innée des habitants de Višegrad : que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, « comme le pont sur la Drina ».


Le pont a été construit à la fin du XVIe siècle. Le dynamitage de 1915 ne l'a pas détruit totalement  heureusement. Il a été réparé et il est toujours là.

Même si je ne suis d’un enthousiasme mesuré, j’ai assez envie de lire La Chronique de Travnik.

Une lecture initiée par Passage à l'Est.


 

 

jeudi 5 mai 2022

En temps de guerre, le temps ne vole pas, il est à ce point occupé qu’il disparaît.

 Max Aub, Campo de sangre et Campo francés, tome 3 et tome 4 du Labyrinthe magique, traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet, parution originale 1945 et 1965, édité en France par Les Fondeurs de briques.

 Campo de sangre

Nous sommes en 1938 à Barcelone. La guerre environne la ville, mais il est encore possible de fuir à l’étranger. Les armes promises n’arrivent pas. Et les fascistes ont annoncé qu’ils bombarderaient la ville toutes les 2 heures jusqu’à reddition du gouvernement. En parallèle, les combats se mènent à Teruel.

Nous suivons un groupe de personnages, qui se connaissent plus ou moins étroitement. Un médecin, bon vivant qui refuse d’abandonner des amis au prétexte qu’ils ne partagent pas ses idées, un communiste qui choisit l’action, un autre qui essaie de concilier les consignes et la conscience, des indics de la police – c’est qu’il n’y a plus rien à manger. Peu de femmes (je l’ai regretté, d’autant que le roman se pare de quelques réflexions homophobes sorties d’on ne sait où), même s’il y a des actrices des plus réussies.

Mon avis est un peu partagé dans la mesure où pour moi Aub réussit particulièrement bien à camper une atmosphère de ville assiégée, d’amitié suspendue, d’incertitude, d’individus perdus dans ce monde guerrier où l’innocence est impossible. Les dialogues et la description de la ville sont extrêmement réussis. En revanche, je suis toujours plus allergique aux débats théoriques sur la responsabilité de l’individu, la mort, le destin de l’Espagne et ce genre de choses.

Mais il y a la très belle évocation de l’existence d’une famille bourgeoise au début du roman, une histoire d’amour et de longues nuits d’amour, les rumeurs en ville, le sauvetage des tableaux du Prado, des gens qui se disent adieu, mais sans le dire parce qu’on ne dit pas ces choses-là, les bombardements et la population qui se réfugie dans le métro.

 

Un ciel noir s’abat sur la ville noire. On devine les fantômes des spirales de tourbillons de fine neige, la gelée boueuse glisse sur le sol fangeux. Sous le long éclair des phares des automobiles brillent les légers rayons de pluie et les flaques piquetées. Il pleut depuis toujours et pour toujours, il fait froid pour toujours : très dure épée. Les sirènes se mettent subitement à hurler, elles s’élèvent comme le vent, elles enveloppent la ville en hurlant à la mort.

Whishaw, Corrida, 1955, Tate
 

Campo francés

Ce volume-ci est très court et très bon !

En 150 pages, il raconte l’exil des Républicains en France et leur internement dans des camps de concentration, avec tout ce que la France compte de communistes et de gens pas Français un peu louches. C’est le récit de la France ignoble, qui arrête et déporte, affame et frappe, tue quelquefois. Certains parviennent à obtenir un visa pour le Mexique (comme Aub lui-même), d’autres manquent d’être envoyés en camp de travail en Algérie. Le roman s’arrête au début de la Seconde guerre mondiale.


Vacarme des avions. Les nuages sont sectionnés. Les gens se lancent des regards angoissés. Le ciel débarrassé de quelques nuages. Vrombissement des avions. Des gens, à genoux dans le fossé, regardent le ciel. Les gens à la débandade. Une femme à travers champs, avec un enfant dans les bras et tenant un deuxième par la main. Un groupe la suit, d’autres la dépassent.


Ici c’est un couple qui constitue le fil conducteur : Julio, un homme qui ne se mêle pas de politique, mais arrêté à la place de son frère, qui prend peu à peu conscience de la barbarie de l’arbitraire, et Maria, une femme ordinaire qui se révèle progressivement à elle-même, comme de ces femmes qui s’acharne à faire sortir son homme, qui est capable de toutes les audaces et qui prendra la tête de la révolte. Le roman s’achève sur ce très beau personnage de femme (enfin ! bravo Aub !) et sur l’espoir apporté par le cri de révolte d’hommes libres – libres dans leur esprit.

Le tout est écrit d’une façon très particulière, comme un scénario de film, avec des annotations courtes, des dialogues comme des bribes de conversations saisies au vol. Le texte des actualités entrecoupe régulièrement la narration. C’est rapide et cinématographique et très efficace.

Il y a une belle Marseillaise qui clôt le roman et qui n’est pas sans rappeler celle de Casablanca.

 

Combs. – Je vais vous apprendre à vivre !

Une voix. – À mourir.

Combs. – Quoi ? Qu’est-ce que vous avez dit ?

Julio. – Rien.

Combs (hurlant). – On ne dit pas rien, mais rien, mon lieutenant. Répétez-le trois fois à voix haute.

Julio (tremblant de colère). – Rien, mon lieutenant. Rien, mon lieutenant rien. Pardon : Rien mon lieutenant.

 

Le Labyrinthe magique est une grande fresque consacrée à la guerre d’Espagne, mais ce n’est pas une série, les volumes peuvent se lire indépendamment. Je vous conseille le deuxième, Campo abierto, qui est le meilleur et le mieux construit. Il raconte la mobilisation de la population civile de Madrid pour soutenir le siège et se défendre contre l’armée fasciste. Il rappelle douloureusement l’actualité, mais il est plein d’espoir. Et je vous conseille également ce Campo francés.


Max Aub sur le blog :

Crimes exemplaires et 2nd billet sur le même
Le Labyrinthe magique. 1 Campo cerrado. 2 Campo abierto

 Il s'agit de ma deuxième participation au mois espagnol de Sharon - il y en aura peut-être une troisième. En attendant, estoy de vacaciones.





mardi 10 novembre 2020

Ben de la voile ! mais pas de gouvernail !

Germaine Guèvremont, Le Survenant, 1945.

On est au début du XXe siècle. Un soir, à l’heure de la soupe, un homme arrive à la ferme des Beauchemin. Il n’a pas de nom, on ne sait pas d’où il vient, mais il connaît plein de choses. Il s’installe – provisoirement.


Après la soirée, en entr’ouvrant la porte, Didace entendit dans le ciel un long sifflement d’ailes : un dernier volier passait comme un coup de vent. Les canards sauvages voyageaient de nuit, sans un cri, à une grande hauteur, de leur vol rapide du départ.

C’est la fin, se dit-il, le cœur serré.

Longtemps il resta attristé, sur le seuil de la porte. Et il sut, une fois de plus, que l’ordre de l’hiver allait bientôt succéder à l’ordre de l’automne.


Un court roman, ancré dans la ruralité du Québec, mais plein de vie, d’énergie et de soleil. Qui est cet homme, ce Venant, ce Survenant, ce grand roux qui travaille dur à la ferme, mais boit tout ce qu’il a, est incapable de rester à un endroit plus de quelques mois ? Il se heurte à la méfiance des « gens d’ici », qui ne sont jamais allés plus loin que le marché d’à côté, et dont les ancêtres pourtant sont venus de très loin. Il suscite la rage, l’agacement, la jalousie. Il rencontre également la confiance inexplicable de Didace Beauchemin, lui qui n’est satisfait ni de son fils ni sa bru. Il suscite l’amour chez la voisine et la sympathie chez quelques-uns. Il apporte avec lui du vent et de l’oxygène et tout le monde n’est pas prêt à l’accepter. Pourtant, même ceux qui ne l’aiment pas trop sont ébouriffés et secouent un peu le joug du quotidien.

C’est aussi la peinture d’un monde rural. Les rôles de chacun y sont fixés et cloisonnés. Les hommes ceci, les femmes cela. Il y a la terre qu’il faut conserver pour la transmettre à la génération suivante. C’est lourd et rassurant tout à la fois.

La nature tient une place essentielle dans ce roman. Les saisons sont rythmées par l’arrivée de la neige et du soleil, par l’arrivée et le départ des canards, par la chasse, par les travaux des champs, par le rythme des veillées. C’est une région d’eau, d’étang et de rivière.

Il y a la langue. Belle, poétique, très dense et concrète. Les mots du terroir et des paysans.

Survenant a une dimension mythique. Il échappe aux réalités du quotidien. Il sait tout faire. Il apparaît et disparaît un jour, sans que l’on sache pourquoi. Et après, on n’est plus comme avant. Il incarne la liberté et cette idée d ne pas suivre les ancêtres ou la voie toute tracée.

Fortin, Saint-Siméon, Montréal BA (dépôt d'une col. privée.)

 

Le vent, un vent d’octobre, félin et sournois, qui tantôt faisait le mort, comme muet, l’œil clos, griffes rentrées, allongé mollement au ras des joncs secs, et insoucieux de rider même d’un pli la surface de l’eau, maintenant grimpé au faîte des branches, secouait les arbres à les déraciner. En deux bonds il fonça sur la route, souleva la poussière à pleine rafale, entraîna les feuilles sèches dans une danse folle et poussa même, hors de son chemin, un passant. Puis il harcela la rivière qui écumait, moutonneuse, et colla les embarcations à la grève, ébranla les toits des vieux bâtiments, ouvrit les portes à deux battants et courut aux champs coucher un dernier regain : un vent du diable, hurlant à la mort. Il fit rouler un bidon jusqu’au bas du talus.

 

Merci Sylvie pour la lecture.

Une autrice.


Le billet de Karine qui n’a pas accroché. Je comprends, car moi-même je m’y suis prise à deux fois pour le lire. Il faut dire qu’il ne se passe quasiment rien et que le langage exige de nous une certaine patience.

 

Bon pour Novembre au Québec, dans la catégorie "Un roman où il y a de l’amour" - représentée par cette belle chanson de Richard Desjardins : Tu m’aimes-tu.


 



vendredi 13 juillet 2018

Passons, pour ne pas perdre de temps, sur le tohu-bohu qui s’ensuit.

Dino Buzzati, La fameuse invasion de la Sicile par les ours, traduit de l’italien par Hélène Pasquier, illustré par l’auteur, parution originale 1945.

Comment ? Vous n’avez jamais entendu parler de cette invasion ? Il est vrai qu’elle remonte à la nuit des temps. Découvrez donc comment les ours, mené par leur roi Léonce, s’emparèrent d’une ville magnifique, grâce à l’aide du magicien De Ambrosiis. Au passage, il y aura des fantômes (ours et humains), le Croquemitaine, des combats meurtriers, un complot (mais aucune ourse ? Youhou Dino, ça va pas ?).

L’ours Théophile. Peut-il y avoir plus grand sage ? Il a l’expérience des ans. Le roi Léonce lui demande souvent conseil. Dans notre histoire, il n’apparaîtra que quelques minutes, pas même en chair et en os, comme vous verrez. Mais il est tellement bien que ce serait méchant de ne pas le citer.

Nous avons donc affaire à un conte, avec textes et dessins de Buzzati. C’est une épopée guerrière, avec beaucoup d’humour, d’ironie et de clins d’œil. C’est tout à fait rafraîchissant.
Le roi est courageux, mais naïf. Le magicien, radin et égoïste, mais pas tout le temps, il peut aussi être très généreux. Le grand-duc est méchant. Les courtisans sont tous les mêmes. Les sangliers sont une armée. La morale de l’histoire est qu’il convient de se méfier du goût des grandeurs et de la richesse. Une vie simple peut suffire à rendre heureux.
Moi, ce que je préfère, ce sont les fantômes.


Naturellement, vous n’allez pas vouloir me croire, vous allez me dire que ce sont des histoires, que ces choses-là n’arrivent que dans les livres, etc. Et pourtant, à la vue de l’ourson mourant, brutalement le professeur éprouva une espèce de malaise à l’idée de toutes les méchancetés qu’il avait commises dans sa haine contre les ours et contre le roi Léonce (les fantômes, le Croquemitaine !) ; et il eut le sentiment qu’une flamme brûlait dans sa poitrine et, peut-être aussi un peu pour le plaisir de jouer le beau rôle et de devenir une sorte de héros, il sortit de sous sa houppelande la fameuse baguette magique – mais comme cela lui coûtait ! – et se mit en devoir de faire acte de magicien, pour la dernière fois de sa vie.


vendredi 30 septembre 2016

Je vais étouffer, il faut que je raconte !

Krimi. Une anthologie du récit policier sous le troisième Reich, textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, édité en 2014 par Anacharsis.

Ce volume rassemble des nouvelles et de courts romans policiers, de divers auteurs, tous parus en Allemagne sous le régime hitlérien. C’est une lecture très intéressante. Certaines histoires valent pour elles-mêmes et sont très prenantes. Mais bien sûr les commentaires de Vincent Platini éclairent leur lecture et soulignent des points particuliers, des allusions, des contraintes. Le roman policier se situe à des distances très variables du pouvoir en place, mais également des modèles anglais ou américains. Faut-il camper son roman à l'étranger, car de tels crimes ne sauraient se produire dans la belle Allemagne du Reich ? Ou au contraire faut-il un roman allemand mettant en valeur cette belle police ? Le genre policier est un roman de pur divertissement, voire considéré comme immoral et dangereux, ce qui n’empêche pas le contexte de s’inscrire dans l'écriture ou d’apparaître via des allusions étudiées.
Ce volume permet également de mettre en avant le travail des historiens et l'étude de l'histoire longue du roman policier. Cette histoire longue se penche sur le contexte d'écriture et de publication, sur les enjeux politiques et commerciaux, sur les maisons d’édition et leur aryanisation, sur les auteurs qui peuvent être de fidèles soutiens du régime, des juifs ou des résistants de l’intérieur.
Une curiosité très enrichissante à lire !

T'veux une cigarette ? Demanda-t-il brusquement en tendant un paquet souple à Joachim.
- Hein ? Dit-il surpris, des vraies cigarettes ? D'où tu les tiens ?
- Sûrement pas achetées ! Les bonnes choses, ça se trouve plus en magasin...
 
Otto Dix, Le Vendeur d'allumettes, 1920, Stuttgart Staatsgalerie, RMN.
Quelques titres :
Hans Joachim Freiherr von Reitzenstein, Schwenke, simple brigadier, écrit en 1932. Le héros est ici un brave brigadier, plein de bon sens, faisant régner la tranquillité dans sa ville.
Michael Zwick, Une mauvaise conscience tranquille, 1934. Un texte très ironique sur le thème de la confession et de l’aveu.
Paul Pitt, Fatal héritage, 1937. On a ici deux héros récurrents, John Kling et Jones Burthe, et une série de plusieurs centaines de livres. Ce roman traduit une étonnante ambiguïté vis-à-vis du roman policier américain des années 30, modèle et repoussoir. On a ici une imitation presque caricaturale avec argot américain hyper abondant et traduit pour le néophyte, avec un culte de la voiture et de la machine et beaucoup de violence. Finalement le régime nazi a fini par lâcher cette série trop américaine et sulfureuse.
Adam Kuckhoff, Sortie de scène, 1938. L’auteur fut un résistant allemand, arrêté et condamné à mort. Cette nouvelle prend place dans le monde du théâtre, avec un comédien génial et fou à la fois.
C. V. Rock, Meurtre à cinq sous, 1940. Tout l’ambivalence de la littérature populaire ! Un jeune homme rêve d'aventures et d'une vie haute en couleur et subit de mauvaises influences. Mais bien sûr, le criminel apparaît un peu comme  un minable et promis à une existence au ras de terre, alors que la police toute puissante ne laisse aucun crime impuni.
Edmund Finke, Dix alibis irréprochables, 1941. Une nouvelle qui met la lumière sur un duo d'enquêteurs plein d'habileté face à un mystère. Bien sûr, rien n’échappe à la puissance d’esprit de la police allemande. C’est un texte tout à fait réussi.
Zinn, L'Annexe 27, 1944. Sans conteste la meilleure pièce du recueil. Cette sombre histoire de lettres anonymes m'a tenue accrochée toute une journée. On est dans un roman à la gloire de la police allemande, bien équipée, scientifique, compétente, etc. et qui protège les habitants. Cela n'empêche pas l'humour ni les rebondissements car nous sommes dans une littérature de divertissement. Les notes nous apprennent que cette collection a été soutenue par le régime : en pleine guerre l'écrivain sera payé et il échappera aux restrictions de papiers.
Adam Kuckhoff et John Sieg, Lettre ouverte au front de l'Est, 1941-42. C’est une feuille anonyme dénonçant les atrocités commises par la police sur le front de l'est.