La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 29 janvier 2026

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois.

 

Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.

Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.


C'étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bornait le camp. Lorsqu'ils arrivèrent près des barbelés, ils s'arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d'un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.
Ils nous semblaient étonnamment charnels et concrets, suspendus (la route était plus haute que le camp) sur leurs énormes chevaux, entre le gris de la neige et le gris du ciel, immobiles sous les rafales d'un vent humide, annonciateur de dégel.
C'est presque le début.

Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).


L'administration russe s'occupait si peu du camp qu'on aurait douté de son existence : mais elle bien exister puisqu'on mangeait tous les jours. En d'autres termes, c'était une bonne administration.
Le récit est en effet empreint d'un certain humour quand il s'agit en effet d'évoquer l'organisation aléatoire de l'armée russe, et de la comparer à l'organisation allemande, notamment à l'occasion des transports ferroviaires.

Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.


L'errance est sans aucune visibilité. Un train qui transporte les réfugiés, mais qui s'arrête la nuit en plein hiver. Un camp au milieu de la steppe où l'on reste des mois sans savoir ni quoi ni quand. Un très long voyage en train sans aucune organisation, la nourriture arrivant un peu hasard, le convoi avançant au gré des disponibilités des voies.
Levi raconte cette existence dans le néant (et la carte sur la page Wikipedia donne idée du trajet parcouru), traçant des portraits à la fois durs et attachants de ses compagnons et des soldats russes. Lui-même exprime sa mélancolie et sa nostalgie de son pays, mais fait aussi preuve de patience et de capacité d'adaptation. Les sentiments se mêlent sans cesse. On préfère ne pas trop savoir ce qu'ont fait les personnes les plus débrouillardes pour survivre au camp. Celles dont l'esprit semble parti loin, loin, ne sont pas si déraisonnables. Les figures sont hautes en couleur, mais tout le monde réussira à arriver à bon port.
Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex


Il y avait soixante wagons, wagons de marchandises plutôt disloqués, arrêtés sur une voie de garage. Nous en prîmes possession avec une fougue délirante et sans disputes. Nous étions mille quatre cents, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq hommes par wagon, ce qui, à la lumière de nos précédentes expériences ferroviaires, laissait présager un voyage commode et reposant.
L'humour noir pratiqué de façon pudique.

Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.


Il y a aussi l'injustice particulière pesant sur les femmes (travailleuses volontaires en Allemagne ou prisonnières survivantes) dont beaucoup ont besoin d'un « protecteur », qui semble plutôt un propriétaire, et qui sont harcelées par les soldats, toujours craintes d'être violées. La prostitution est d'ailleurs abordée et je n'ai pu m'empêcher de penser à ce que disait Appelfeld, de ceux qui cherchaient à enlever des enfants en vue d'obscurs trafics. Heureusement, d'autres femmes, souvent russes ou polonaises, font preuve d'une belle liberté.

Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.

Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.

Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.

Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.

Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.

Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex


Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.


Je suis rentré chez moi à peu près à l'heure où j'étais parti.
(...)
On ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir d'être qu'innocent.

De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.

Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.







mercredi 13 janvier 2021

Ce ne sont plus des recherches, c’est la bouteille à l’encre.

 Ismaïl Kadaré, Le Général de l’armée morte, traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni, parution originale 1963.

Le général, accompagné du prêtre, se rend en Albanie pour recueillir les corps des soldats tués là, 20 ans auparavant. Le roman raconte cette mission, triste et morbide, dans un pays de montagne.


La voilà, cette terre étrangère, se dit-il. La même boue noire que partout ailleurs, les mêmes pierres, les mêmes racines et la même vapeur. Une terre comme toutes les autres. Et pourtant, étrangère.


Un premier sentiment d’étrangeté. Rien ne nous est dit sur la nationalité du général et de son armée, non plus que sur la guerre passée. Il est question de fascistes et de partisans et si l’on connaît bien l’histoire de l’Albanie et que l’on est attentif à certaines notes, on peut deviner, mais sans doute n’est-ce pas indispensable. Très peu de personnages portent des noms : une jolie veuve, une vieille, un ouvrier, mais ce sera tout. Nous baignons dans une atmosphère irréaliste et brumeuse, brouillasseuse même. À nous aussi d’avoir l’esprit perturbé par les montagnes. D’autant que l’Albanie est décrite comme une « terre étrangère » et racontée par ses clichés, comme vue d’un point de vue extérieur – alors que nous lisons un romancier albanais. Perte des repères, impossibilité de connaître le pays, le général a beau rester plus d’un an sur place, il demeurera à la surface.

Bien sûr, la noble mission ne se passe pas comme prévu. Équipé de cartes et de souvenirs de guerre, le général arpente les montagnes et les cimetières. Pas de champ de bataille à proprement parler, mais une dispersion des tombes. La guerre n’est pas si lointaine et on se souvient des exactions commises par les soldats, des combats et des petites lâchetés. Le prêtre joue à être dans un roman de Bernanos et le général sent ses certitudes s’affaisser peu à peu. Ils sont en mission officielle, mais ils sont loin d’être les bienvenus et on le leur dira.

S. Spencer, La Résurrection à Cookham, 1924, Tate

Le roman se tient le plus souvent d’un point de vue extérieur, mais proche du général. Dans quelques paragraphes nous avons l’irruption des témoignages des soldats, étrangers et albanais, ou de celui du général. Un « je » surgit alors dans la grisaille comme un coup de soleil.

Les morts, réduits à quelques ossements dans des sacs en plastique, prennent de plus en plus de place. Le reste de la réalité se délite, limité à des voyages en voiture et à de la montagne, les vivants étant étrangement interchangeables. Nous ne sommes pas très loin du monde de l’absurde (j’ai pensé à quelques nouvelles de Buzzatti). Il ne faudrait pas grand-chose (que les blockhaus se mettent à ricaner ?) pour basculer dans le fantastique.

Boue, neige, pluie ruissellent sur le général, venu accomplir sa grande mission, qui devient au fil du temps de plus en plus pitoyable.

Un humour noir et macabre plane sur l’ensemble. C’est un roman plein de poésie.

 

Tout le reste n’est qu’une chronique monotone. De la pluie, de la boue et des listes, des procès-verbaux, toutes sortes de chiffres et de suppositions, toute une technologie lugubre. Et puis, ces derniers temps, il m’arrive quelque chose d’étrange. Dès que je vois quelqu’un, machinalement je me mets à lui enlever ses cheveux, puis ses joues, ses yeux, comme quelque chose d’inutile, comme quelque chose qui m’empêche même de pénétrer son essence, et j’imagine sa tête rien que comme un crâne et des dents (seuls détails stables). Vous me comprenez ? J’ai l’impression de m’être introduit dans le royaume du calcium.

 

Lecture commune. Le billet de Passage à l'Est (la GO). Le billet de Patrice et celui de Marilyne.

Je me permets de mettre ici un lien vers cet excellent article sur la traduction de Kadaré, article recommandé par Passage à l’est.

L’avis de miriam sur ce roman.

 

 

lundi 18 novembre 2019

Dans ce nid si tiède, personne ne fait de bruit.

Maria Borrély, La Tempête apaisée, roman posthume (1963), éditions Parole.

Un huis-clos dans une ferme.
Il y a l’homme et la femme, les jumeaux, la servante et le valet, et le beau-père. Autant de rivalités, haine, amour, jalousie, coups de sang. Une nuit de tempête, l’homme revient blessé. On lui a tiré dessus. La vie continue son cours et pourtant, peu à peu, de petits signes, pas forcément compréhensibles pour un étranger (= le lecteur), racontent ce qu’il s’est passé.

Ce pouvait être minuit. Le profond silence de la maison des bois.
En son étroite couchette, Francine ne dort, éveillée par elle ne sait quoi.
Soudain, dans les ténèbres épaisses, elle croit entendre, elle entend un léger bruit… Elle prête une oreille étonnée, inquiète, s’accoude sur son oreiller… d’un bond, la voici hors du lit.

Le monde de la campagne est ici merveilleusement rendu, avec humanité et finesse. Toute sa place est faite aux relations humaines, aux rêves, aux impressions dues au vent, à la pluie et au paysage. Des tournures de phrase particulières forment comme autant d’échos littéraires à des formules paysannes.
C’est aussi un monde très vivant. Les murs, la porte, le chat, le vent, le poêle, le sol, tout semble doué d’une vie propre, sans forcément toujours rassurer ces petits êtres humains avec leurs craintes et leurs colères. C’est une plongée dans un monde âpre, aux passions sincères et violentes, chez des gens simples, pour qui tout se passe à la ferme.

Autour de la maison, effrénés, galopent les fous du vent. Ils accourent et s’enfuient, ricanent, reviennent en glapissant avec des éclats de rire infernaux, fondus en la sourdine des orgues de feu !

E. Cornet, Le berger de la Barasse, 1913, Marseille archives municipales.
Malgré la plume de Borrély, le lecteur reste quelquefois à l’écart, peinant à pleinement comprendre les différents liens entre les personnes et la portée réelle de tel ou tel mot. Il y a ici beaucoup de poésie !
Un beau roman.

On enfonce dans le petit jour.
En cette heure matinale, Sérénus, le chat sur la cuisse, contre le poêle, et dans le brave désordre du ménage, contemple la bûche échevelée qui râle.
Sur la vitre blafarde, l’aube croît.

Borrély sur le blog.
Le dernier feu (mon préféré, à lire !)
Les Mains vides

P. S. Je n’ai pas pu rédiger le billet immédiatement après ma lecture et mon billet s’en ressent un peu. Il manque de concret. J'en suis désolée !

Merci à VendrediLecture et à Parole pour la lecture !




mardi 23 octobre 2018

Assis sur le divan il la regarde, effaré et perdu.

Dino Buzzati, Un amour, traduit de l’italien par Michel Breitman, parution originale 1963.

Antonio Dorigo, architecte milanais de 49 ans, s’éprend terriblement de Laïde, une petite prostituée d’une vingtaine d’années, aux longues jambes, à la fois orgueilleuse et un peu canaille. Elle le laisser payer, la voir, coucher avec elle, mais ne lui manifeste aucune tendresse. Le roman raconte cette passion, cet amour, cette jalousie féroce, qui ne peut mener à rien d’heureux, on le sait dès le départ.

Une demi-heure, une heure au maximum avec lui, deux ou trois fois par semaine. Mais le reste ? Toutes les autres heures de sa journée et de sa nuit ? Où allait-elle ? Qui fréquentait-elle ? Sa véritable vie, ses espoirs, ses plaisirs, ses joies, ses ambitions, ses amours se trouvaient ailleurs, jamais dans les brefs moments passés avec Antonio.

Sur un sujet qui m’intéresse peu, et plutôt rebattu, Buzzati parvient à tenir en haleine son lecteur alors même qu’il ne se passe pas grand-chose. Le moment où Dorigo ressentira le déclic qui lui permettra de rompre est attendu avec impatience, il s’annonce, il est repoussé, il est là… Ce récit d’une catastrophe annoncée est mené d’une main de maître et entremêle les faits, les rêves et cauchemars du héros, la description de sa douleur et de sa folie. J’ajoute que les dernières pages adoptent un ton totalement différent, font brièvement émerger le point de vue de Laïde et peut-être… peut-être que quelque chose d’inattendu se produira, mais rien ne sera dit.
Tout cela se passe dans le Milan des années 60, un monde gris d’usines et de bureaux, profondément sexiste, où une partie de la population croupit dans la misère tandis que d’autres occupent des appartements modernes.
Une histoire déchirante, pleine d’émotions, de chagrin, d’autodestruction et de larmes.
 
G. de Chirico, Le duo, 1914, Moma.
De quel intérêt serait une falaise, une forêt, une ruine si une attente n’y était implicitement contenue ? Et attente de quoi, de qui, sinon d’elle, de la créature qui pourrait nous rendre heureux ? Quel sens aurait le vallon romantique tout couvert de rochers et de sentiers mystérieux si notre imagination ne pouvait y conduire au soir celle que nous aimons dans une promenade emplie de chants d’oiseaux mélancoliques ? Quel sens aurait la muraille des anciens pharaons si l’on ne pouvait dans l’ombre de leur repaire affabuler sur une rencontre possible ? Et qu’importerait pour nous ce petit coin d’un village flamand, ou le café de boulevard, ou le souk de Damas, si l’on ne pouvait supposer qu’un jour là aussi ellepourrait passer, y laisser une bribe de vie ?

Dino Buzzati sur ce blog :

mercredi 16 mai 2018

Nous vous aimons terriblement, nous vous mangerons.

Maurice Sendak, Max et les maximonstres, traduit de l’américain par Bernard Noël, parution originale 1963, édité en France par L’École des Loisirs.

Max n’a pas été sage et il est puni dans sa chambre. Durant la nuit, un bateau l’emmène au pays des monstres. Mais comme Max est le plus terrible, il devient le roi des monstres.
Une petite histoire de rien, l’histoire d’un enfant pas sage (comme il y en a tant), d’un enfant absolument pas terrorisé par les monstres, bien au contraire. 
L’album vaut surtout pour les dessins, mais j’avoue avoir préféré Prosper-Bobik où les détails sont plus nombreux et où surtout l'humour est bien plus présent. Bien sûr les monstres sont très réussis et le dessin est très attrayant, mais quand même, l'histoire des cochons est bien mieux.





mardi 3 mai 2016

Cette entreprise lui paraissait absurde. D’un romantisme idiot.

Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, illustré de Thierry Vernet, paru en 1963.

En compagnie du peintre Thierry Vernet, Nicolas Bouvier a fait un beau voyage : de la Suisse à la Serbie (qui s’appelait alors la Yougoslavie), la Macédoine, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan jusqu’à l’Inde. Ce voyage n’apparaît plus possible aujourd’hui, mais on est alors en 1953, dans un autre monde.

Je pense à ces clameurs lamentables qui dans les civilisations primitives accompagnaient chaque soir la mort de la lumière, et elles me paraissent tout d’un coup si fondées que je me prépare à entendre dans mon dos toute la ville éclater en sanglots.

C’est un récit de voyage, avec ses pannes de voiture, la soif dans le désert, les rencontres heureuses ou malheureuses, les problèmes d’argent, la maladie, les moustiques, le hasard… Le ton est léger et plein d’humour et pourtant l’auteur est conscient de sa chance et de la richesse de cette expérience. Les voyageurs alternent entre l’ironie, l’amertume, l’émerveillement ou la joie.

Peinture de Thierry Vernet illustrant le livre.
Pour nous, la lecture de ce récit est empreinte de nostalgie (alors qu’il en contient peu) car ce voyage semble irréalisable en 2016. Un voyage presque sans escorte, avec des visas périmés, des postes frontière très cools, dans des pays qui sont pour la plupart dévastés aujourd’hui.
C’est une lecture dépaysante. Si l’on apprécie bien évidemment les diverses anecdotes et les portraits pittoresques, je trouve que Bouvier n’a pas forcé le trait. Les personnes qu’il croise ont traversé les guerres et les empires, mais sont souvent des camionneurs ou des militaires ou des enfants curieux de tout, même si l’administration joue bien sûr un rôle primordial dans ce périple, en étant plus ou moins bienveillante ou curieuse. Les tentatives pour identifier la supposée âme d’un peuple sont heureusement minces, au profit des portraits individuels ou collectifs.

Je retiens le beau portrait d’un hiver à Tabriz en Iran.
  
Camions-mammouths, camions-citadelles, à la mesure du paysage, couverts de décors, d’amulettes de perles bleues, ou d’inscriptions votives : Tavvak’kalto al Allah (c’est moi qui conduis mais Dieu est responsable). À des allures d’animaux de trait ils cheminent, parfois pendant des semaines, vers un bazar perdu, vers un poste militaire, et tout aussi sûrement vers des pannes et des ruptures qui les immobilisent pour plus longtemps encore. Le camion devient alors maison. On le cale, on l’aménage, et l’équipage va vivre le temps qu’il faudra autour de cette épave fixe. Galettes cuites dans la cendre, jeux de cartes, ablutions rituelles ; c’est la caravane qui continue. J’ai vu plusieurs fois de ces monstres désemparés au beau milieu d’un visage ; les poules couvaient à l’ombre des roues, les chattes y faisaient leurs petits.

Peinture de Thierry Vernet illustrant le livre.
Lire le monde pour la Suisse.
L’avis de Marion.

jeudi 25 février 2016

Sir Percy avala spasmodiquement quelque chose : peut-être ses pensées.

Romain Gary, Lady L., 1963.

Un roman malicieux (et un hymne à l’amour).

Lady L., grandissime aristocrate anglaise, fête ses 80 ans avec sa famille qui l’afflige par son conformisme de bon aloi. Devant un poète qui est aussi un amoureux platonique, elle se remémore sa jeunesse qui n’a rien de celle d’une aristocrate anglaise. Nous partons à Montmartre, auprès des prostituées et des criminels, mais aussi des anarchistes (on est à la fin du XIXe siècle). Une certaine Annette rencontre Armand Denis, amant merveilleux au service du bien de l’humanité, recherché par toutes les polices…

La lumière du Kent – une lumière mesurée, convenable, qui semblait revenir d’une partie de canotage sur la Tamise avec la gouvernante et les filets à papillons – déclinait avec une lenteur de bon aloi qui donnait à Lady L. la nostalgie de quelque éclair fulgurant ou de quelque noirceur soudaine et brutale. Elle avait horreur de tous ces voiles pudiques jetés sur le sein de la nature dont le climat anglican s’efforçait toujours d’atténuer les transports.

C’est un roman qui est d’abord léger et distrayant, qui vaut pour son écriture avant son suspense. C’est aussi un chant d’amour pour l’amour, surtout dans son côté sensuel. Gary joue avec les stéréotypes romantiques de Venise et de l’Italie, du Bosphore et de l’Orient, avec beaucoup de légèreté. L’aristocratie en prend un coup, mais les anarchistes ne valent guère mieux, tous maladroits et sans crédibilité.
Oeuvre de Valerie Leonard.
À noter que Gary invente les portraits où les animaux familiers prennent la pose des grands hommes.

Le ton est plein de malice et de sourire ; il ne faut pas trop se prendre au sérieux. Wikipedia m’apprend que Gary a écrit ce roman directement en anglais, ce qui explique cette impression inexplicable d'humour so british.

« On voit encore qu’elle a dû être très belle… » Lorsqu’elle percevait ce murmure insidieux, elle avait de la peine à retenir un certain mot bien français qui lui montait aux lèvres, et faisait semblant de ne pas avoir entendu.
  


jeudi 26 novembre 2015

Priez, frère Amédée, priez, prions, on est pris, la prière, je prie…

Félix Leclerc, L’Auberge des morts subites, 1963.

Une pièce de théâtre assez curieuse – il faudrait la voir quand même.

L’Auberge des morts subites, c’est l’endroit où arrivent les morts qui n’ont pas eu le temps de voir un prêtre avant l’instant décisif et ne se sont donc pas préparés. Un groupe d’anges a pour mission de détacher peu à peu de la terre une comédienne, un intellectuel français anticlérical (bien sûr), un anglais (c’est-à-dire un canadien de Toronto) et un paysan-politicard.
Le début ne m’a pas vraiment intéressée, car il ressemble un peu trop au Huis clos de Sartre, mais le ton change bien vite. Nous sommes dans une comédie : les humains alliés à Satan (sous divers déguisements, car c’est lui qui a le personnage du pitre) complotent pour attirer les anges sur terre et retourner à la vie alors que ces derniers ont divers soucis domestiques.

Mes amis, mes amis, mes amis. Assoyez-vous, respirez jusqu’à trois. Faites comme aux traverses à niveau en bas, écoutez, regardez, calmez-vous ! Enlevez-vous le pied de dessus l’accélérateur, c’est fini : « Æternitas commensat his momenti. »

D’après la présentation de l’ouvrage, je comprends que le texte est très ancré dans le Québec des années 60, quand être francophone et catholique n’avait rien d’évident au Canada. Certaines allusions m’ont donc bien sûr échappé. J’ai ainsi compris après coup l’importance d’Alouette, gentille alouette.
Les anges et les humains sont bien sympathiques, chacun tourmenté à sa manière. Personne n’est monolithique. Le ton de la seconde partie m’a fait penser aux pièces d’Anouilh avec cette façon de traiter de grandes questions par la simplicité bourgeoise et l’absurde tout à la fois.


Célestin : Et Dieu ? Tu crois qu’Il ne nous verra pas ?
Satan : En ce moment même, il nous entend et nous approuve puisque l’air ne bouge même pas. (Temps.) Un ange vient de passer.

Pour le mois Québec en novembre de Karine. Lire au Québec.


mardi 24 mars 2015

Le souvenir, le deuil et la peur existeront tant que je vivrai et aussi le dur labeur.

Marlen Haushofer, Le Mur invisible, roman traduit de l’allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, parution originale 1963.

Un très bon roman, mais assez déprimant.

La narratrice est une femme d’âge mûr. En vacances dans un chalet alpin, elle se trouve brutalement isolée du reste du monde par un mur invisible. À l’extérieur, tout semble mort. La voici seule, avec un chien, une chatte et une vache, dans un chalet dans une forêt. Pour vivre, elle va devoir planter les patates, couper du bois, prendre soin de la vache, passer l’hiver, s’adapter aux saisons… Elle livre un récit rétrospectif après un événement tragique auquel elle fait allusion en permanence, mais qui n’interviendra qu’à la toute fin.
Elle est seule et livrée là sans aucune explication. Est-ce une nouvelle arme qui a causé ce mur ? Reste-t-il des survivants ? On comprend que l’on se situe dans l’après guerre, dans un monde nucléaire, où les souvenirs de bombardements et les menaces d’apocalypse sont frais. Quelqu’un lira-t-il son récit ? Elle n’est pas un Robinson espérant une libération. De toute façon, avec la vache, pas question d’entreprendre de longues explorations. Il faut vivre chaque jour et prévoir le prochain hiver. Pas le temps ni l’énergie pour lancer une nouvelle civilisation.

Je reste un être humain qui pense et qui sent et je ne pourrai pas perdre l’habitude de le faire. C’est pourquoi je suis assise ici et écris tout ce qui s’est passé sans me soucier de savoir si les souris mangeront ou non ces pages.

Friedrich, Chêne sous la neige, 1829, Berlin, Ancienne galerie nationale

La femme, désormais sans identité, fait face avec courage et efficacité. Ce qui marque le plus est son lien avec les animaux qui la soutiennent et la nourrissent (pour la vache), mais surtout dont elle se sent responsable. Pas question de se laisser mourir en laissant les animaux prisonniers du mur. Cette responsabilité s’étend aux animaux sauvages, au gibier qui pullule dans cet enclos, aux corneilles. Elle n’est plus solidaire des êtres humains, qui semble-t-il ont tout détruit, tente de ne plus penser au passé et de n’envisager aucun avenir et de s’inscrire dans cette forêt.
On saura peu de choses de l’ancienne vie de cette femme. Elle a eu des filles, qu’elle aimait tant qu’elles étaient petites et dont elle s’est peu à peu éloignée. Elle a eu des relations difficiles avec les hommes. Elle est déçue par sa propre vie et se juge mal armée pour cette nouvelle, réelle et définitive existence.

Une dimension étonnante de ce livre est ce fort lien avec les plantes, les animaux et la terre qui l’environnent, alors même que le livre évite toute poésie de la nature, toute rêverie pastorale. Les pages où la femme reste sur l’alpage à regarder les étoiles ou le vent dans les herbes recèlent une inquiétude et une menace latente en dépit de la paix qui règne. La seule vérité est dans le travail à accomplir pour tenir bon.

Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles. Ce n’est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme.

jeudi 12 avril 2012

Un peu hésitant, moins sûr de la fidélité de ses propres souvenirs, et ne sachant plus très bien combien de flaques lumineuses jalonneraient sa rue nocturne.


Thomas Pynchon, V., traduit de l’américain par Minnie Danzas, 1e édition 1963, Paris, Seuil, 1985.

Résumer un roman de Pynchon relève toujours du défi olympique… mais je me lance bravement.
Le premier fil du récit (ou plus exactement le premier écheveau, vu l’embrouillaminis) tourne autour d’une poignée de jeunes gens, actifs à New York, vers 1955-1956. On s’attache à Profane, ancien membre de la marine militaire américaine, à sa rencontre avec Rachel (dont vous avez ici le récit), et à quelques zigotos de son acabit. Profane fait le yoyo, c’est-à-dire qu’il va d’un lieu à l’autre et revient, sans but réel, mené par les événements et l’alcool. Quelques bagarres mémorables, des boulots originaux (chasseur d’alligators dans les égouts de New York) le mènent. Parmi ses connaissances, Herbert Stencil, un homme curieux animé d’une quête personnelle.
Stencil – qui parle de lui à la 3e personne – a trouvé trace dans les papiers de son père d’une mystérieuse V. Est-ce une femme ? cette Victoria présente au Caire au moment de Fachoda ? une espionne ? Veronica, un rat femelle convertie au catholicisme par un curé new-yorkais ? Est-ce une ville lointaine (rappelant celle évoquée dans Contre-jour), à la tête d’un réseau de tunnels reliant le pôle Sud au volcan du Vésuve ? Est-ce une automate ? (car les êtres automates hantent tout le roman, apparaissant, disparaissant de manière inattendue). Stencil cherche, il erre de Florence (avec des espions du Venezuela) (ou le vol d’une Vénus de Botticelli) au Caire, écoute le récit des féroces répressions allemandes en Afrique du Sud (le récit en est proprement terrifiant), n’oublie pas les théâtres parisiens mais reste fasciné par La Valette à Malte.

Vous n’avez rien compris ? C’est bien normal. Stencil est un personnage obsédé par l’idée d’un complot autour de V., partant sur la moindre trace que lui laissent les illuminés trouvés sur sa route. Les épisodes rocambolesques se succèdent, et on oublie vite la chronologie de l’ensemble. Pynchon excelle dans l’art de lancer des pistes, des indices à multiples sens, les motifs se retrouvent de chapitres en chapitres et le lecteur peut en devenir fou.
Un résumé ordonné du livre sur Wikipedia.

Pynchon apparaît dans un épisode
des Simpsons "Diatribe of the Mad Housewife"
Image Wikipedia.
Cette semaine-là, ils avaient expérimenté le lait, le potage de légumes en boîte et, en désespoir de cause, le jus d’une tranche de pastèque desséchée, qui seule garnissait le réfrigérateur de Teflon. Essayez, un jour, de presser une pastèque dans un petit verre, quand vos réflexes laissent à désirer. C’est quasiment impossible. D’autre part, le repêchage des grains dans la vodka n’était pas non plus une sinécure et provoquait une mauvaise volonté croissante et mutuelle.

La langue est très maîtrisée, mais légère et irrévérencieuse ce qui n’empêche pas des passages d’une grande poésie. 
V. est le premier roman de Pynchon mais vous pouvez lire mon billet sur Vice caché. Ce billet aurait pu prendre place dans le challenge d'Yspaddaden, catégorie "pavé" mais Pynchon n'était pas dans la liste initiale et donc... non ! Tant pis je me débrouillerai autrement...


vendredi 6 avril 2012

Une rencontre

Je m'éloigne de l'ordinateur pour quelques jours... en attendant le billet d'humeur du samedi-manche, voici un extrait du pavé que je viens de finir (billet le 12 de ce mois) :

Fort heureusement, elle ne roulait qu'à dix à l'heure, vitesse trop faible pour causer de vrais dégâts mais suffisante pour envoyer voler Profane, avec la boîte à ordures et les feuilles de salade, cul par-dessus tête, dans un grand tourbillon de verdure.
Lui et Rachel, tous deux couverts de laitue, s'entreregardèrent, méfiants.
- Que c'est romantique ! fit-elle. Qui sait ? Vous êtes peut-être l'homme de mes rêves. Otez donc de votre figure cette feuille de laitue, que je me rende compte !
Comme on ôte son bonnet, modestement, il enleva la feuille.
- Non, déclara-t-elle. Ce n'est pas vous.
- On pourrait, dit Profane, essayer avec une feuille de vigne, la prochaine fois.

Thomas Pynchon, V., traduit de l'américain par Minnie Danzas, 1e publication 1963, Paris, Seuil, 1985.


dimanche 12 février 2012

Mon cerveau est recouvert d’engrais, d’une sorte de compost favorable aux instants écartés qui poussent et s’épanouissent aussi haut et aussi vite que des arbres de contes de fées.

Janet Frame, Vers l’autre été, traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Marie-Hélène Dumas, écrit en 1963, publié en 2007, Paris, Éditions Joëlle Losfeld, 2011.

Dans la catégorie"Australasie" du défi d'Yspaddaden, j’avais relevé le nom de Janet Frame, dont j’avais acheté ce livre l’année dernière. J’avais oublié ce que les critiques avaient dit à son propos mais cela m’est peu à peu revenu au cours de ma lecture. Et après Rosa Montero, nouvelle révélation. J’ai beaucoup aimé ce roman.
   La narratrice est Grace Cleave, une écrivain néo-zélandaise vivant à Londres, semble-t-il depuis des années. Elle ne semble pas vouloir y retourner un jour mais une seule phrase nous éclairera : « J’ai été officiellement déclarée folle en Nouvelle-Zélande. Y retourner ? On m’y a conseillé pour mon salut de vendre des chapeaux. » Elle n’est pourtant pas folle mais sa raison semble peu terrestre et a du mal à rester fixée à la réalité du quotidien. Tout semble vivant, le paysage et les maisons. Elle vit dans un monde intérieur, navigue dans ses souvenirs d’enfance en Nouvelle-Zélande. On n’en saura guère plus.
    Le roman raconte un week-end où Grace est invitée chez un couple dans le Nord de l’Angleterre. Elle est pleine d’appréhension, fait bien attention à n’avoir que des propos de la plus plate banalité, pour ne pas se faire remarquer. Ses hôtes ne comprendraient pas si elle leur apprenait le plus simplement du monde qu’elle est devenue un oiseau migrateur… Elle vole d’un bout de la terre à l’autre, dans l’immédiateté du souvenir, la vivacité de ses pensées.
On flotte dans l’esprit de Grace, entre ses souvenirs, ses pensées et sa façon de se débrouiller dans la vie en société comme sur un chemin d’escalade où chaque mot, chaque geste est à peser soigneusement pour ne pas paraître trop bizarre ou stupide.

Courlis au long bec. Image Wikipedia.

Elle s’aperçut qu’elle avait presque toujours vécu dans un monde de gens aux yeux bleus. Ceux de Philip étaient noisette – non, pas noisette, ni jaune ni ambre ; une teinte automnale avec des petites taches qui ressemblaient aux veines de feuilles dorées ; pourtant non, pas automnale – il y avait quelque chose – voilà, ses yeux étaient comme la chair jaune d’une truite cuite, ils avaient aussi un goût doré de terre, et le doux détachement de la chair écartée de l’arête ; (…).

Un roman à l’inspiration sinon autobiographique, du moins intime. Le lecteur se trouve plongé au cœur de l’intériorité sensible d’une narratrice fragile, se cramponnant à la vie quotidienne et à l’écriture. J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour elle, on a tous de ces moments de vacillements, d’hésitation, des bouffées d’angoisse devant les attentes des autres, même si la reprise en main est plus ou moins difficile.

Je compte lire d’autres titres de Frame. C’est donc le deuxième auteur qui m’est révélé grâce au défi d’Yspaddaden, Les 12 d'Ys.



Les 12 d'Ys : 2/12
Une longue citation de Frame.
L'avis de Claudia Lucia qui s'étend sur la dimension biographique du roman.