La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 26 février 2026

Je crois que j'aime les cuisines plus que tout autre endroit au monde.

 

Banana Yoshimoto, Kitchen, parution originale 1988, traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô, édité en France par Gallimard/Folio.

Dans ce court roman, Mikage, la narratrice, est orpheline, puisque sa grand-mère (qui l'a élevée) vient de mourir. Mikage est quasi-recueillie par Yûichi, un jeune homme, et sa mère, l'éclatante Eriko. Sauf qu'Eriko est un homme, devenu femme, qui travaille dans un bar, et que la vie est violente pour les transexuels.

Pourquoi Kitchen ? Parce que Mikage trouve l'apaisement dans une cuisine bien propre, rangée, au frigo plein, parce qu'elle est passionnée par la confection de petits et de grands plats, parce qu'elle trouve sa voie et se reconstruit par la cuisine. Et que c'est peut-être ainsi qu'elle parviendra à sauver aussi Yûichi de sa tristesse.

Pourquoi a-t-on si peu le choix ? Même si on se sent écrasé comme un vermisseau, on s'entête à préparer des repas, à manger, à dormir. Tous les gens qu'on aime meurent les uns après les autres. Et pourtant il faut bien continuer à vivre.

L'édition japonaise est une grande pourvoyeuse de courts romans qui ne sont pas à proprement parler des livres feel good, mais des jolies histoires, où des personnages plus ou moins paumés trouvent une façon de vivre à partir des livres, de la cuisine, des chats, des plantes... Je me demande si Kitchen n'en est pas l'un des premiers, et peut-être l'un des plus sombres. Il met en scène la vie dans une grande ville contemporaine, avec des personnages seuls, en proie au deuil, au chagrin et surtout à la solitude. Comment trouver un sens à sa vie quand on a absolument aucune famille ? Le sentiment de perte est un puits sans fond, mais pourtant, Mikage se raccroche et tente ce qu'elle peut, cahin-caha.

Je me souviens avoir lu ce livre à sa sortie en poche en France (peu après 1994 donc) et j'avais bien aimé (ma mère aussi). À l'occasion de cette lecture commune, je l'ai relu avec plaisir, retrouvant ce qui m'avait plu à l'époque : un relatif dépaysement (en 1994, je n'avais aucune idée de ce qu'était un katsudon, maintenant je sais que c'est bien bon), l'attachement à une jeune héroïne à la fois triste et déterminée (j'étais encore ado), le monde de la très grande ville (je vivais en forêt à l'époque). Cette notion de trans m'était également très peu connue.


Ce lieu où traînent des épluchures de légumes, où les semelles des chaussons deviennent noires de crasse, je le vois étrangement vaste. Un énorme réfrigérateur s'y dresse, rempli de provisions suffisantes pour tenir facilement tout un hiver, et je m'adosse à sa porte argentée. Parfois je lève distraitement les yeux de la cuisinière tachée de graisse ou des couteaux rouillés : de l'autre côté de la vitre brillent tristement les étoiles.
C'est dans la première page.

Ce côté sain, c'était ce que j'aimais en lui, c'était quelque chose que j'enviais, et je m'en voulais presque de ne pas être à la hauteur. Autrefois.

(mais on comprend que les héros seront ces personnages complètement fracassés par la vie, qui se relèvent en boitillant, pas du tout fièrement)

Electra et Miss Sunalee ont programmé une lecture commune de Kitchen pour le 28 février, mais le samedi, c'est billet touristique sur le blog, je me suis donc permis de prendre un peu d'avance. Merci à elles, je suis bien contente de ma relecture !

Rideau de restaurant, Paris, 13e



mardi 17 février 2026

Était-ce la raison pour laquelle cette nation allait à vau-l'eau et se prenait des raclées phénoménales au cricket ?

 

Abdulrazak Gurnah, La Voie des pèlerins, parution originale 1988, traduit de l'anglais par Cécile Leclère, édité en France par Denoël en 2025.

Nous sommes dans une ville d'Angleterre, avec Daoud, un jeune homme noir, dont on comprend qu'il est arrivé d'un pays d'Afrique quelques années auparavant. Nous le suivons dans son travail minable à l'hôpital, au pub, à son domicile qui sent le moisi. Daoud se heurte aux remarques racistes de ses collègues, mais le lecteur s'interroge : ces remarques sont-elles réelles ou imaginées ? Daoud compose des réponses imaginaires dans sa tête C'est que nous avons surtout accès à ses pensées et nous ne savons pas comment les considérer. Et pourquoi ses deux seuls amis sont-ils un blanc raciste et un noir sexiste et nationaliste ? C'est que l'homme fait preuve d'ironie, autant envers les autres que lui-même, et il est parfois difficile de le situer.

Il s'était laissé terrasser par l'accablement, il avait passé ses soirées blotti autour d'un minuscule chauffage au gaz en se demandant combien de temps il réussirait à tenir.

Mais le roman se met en place – parce que Gurnah est un sacré bon romancier et qu'il est difficile de se détacher de Daoud, sensible en dépit d'une apparente froideur.


J'avoue avoir été imprégnée par ce roman durant ma lecture, au point d'y penser durant le jour et la nuit.
L'hôpital. Un monde fortement hiérarchisé, où le personnel soignant est bien séparé du personnel non-soignant et où la cantine est infâme. Daoud est cantonné au ménage : nettoyage du bloc après les opérations, déchets, matériel, petite main au service des chirurgiens.
Et puis il rencontre Catherine, une infirmière blanche, qui semble enfin lui accorder de l'attention. Mais l'époque est puissamment sexiste et les femmes ont des propriétaires (un père, un amant, des voisines attentives). Les infirmières couchent avec les médecins, pas avec les hommes de ménage noirs. Comment s'affranchir de ces multiples carcans, ceux de l'argent, de la couleur de peau, etc. ? 

Avec son uniforme bleu marine et sa charlotte bordée de dentelle, elle était l'incarnation même de la respectabilité victorienne. Les gens disaient d'elle qu'elle était une femme bienveillante, mais il n'était pas dupe. Il la voyait bien se pavaner et parader dans les camps de concentration de Crimée, tenant la lampe de Florence Nightingale et aboyant des paroles de réconfort aux affamés et aux blessés.

Le lieu se précise : Canterbury. Ici l'Angleterre contemple sa grandeur, de Guillaume le Conquérant à Elizabeth II. L'époque également : 1976. Tous les hommes de 50-60 ans que rencontre Daoud ont pris part aux divers combats de l'Empire – ils sont très fiers d'expliquer qu'ils connaissent l'Afrique. Les plus jeunes ne valent guère mieux.
Et... tous (sauf Catherine) sont fans de cricket ! 

Le roman est excellent, car Daoud se dévoile peu à peu, autant à Catherine qu'à nous-mêmes. Il vient de Tanzanie et il raconte la hiérarchisation sociale où il a grandi, mais aussi la violence et les massacres (car, si aux yeux des Anglais, ils sont tous noirs, pour les Tanzaniens il y a des noirs et des arabes), ses souvenirs lancinants, mais aussi son absolue solitude et son combat mental avec lui-même pour que sa misère ne soit pas synonyme d'échec. Comment maintenir sa fierté à flot ?
Échapper aux skinheads, ne rien devoir à personne, continuer à penser et à avoir son opinion sur ceux qui l'entourent, tenter de ne pas être aveugle aux défauts et aux qualités, mais le salut viendra peut-être du fait d'avoir été choisi par cette belle jeune femme.

Zao Wou-Ki, Sans titre, 1958 privé


Le vieux, sourire aux lèvres, se pencha en arrière pour fixer Daoud par-dessus son épaule, lui adressant un hochement de tête comme pour le rassurer et le tranquilliser. Daoud afficha un visage aussi lugubre que possible, les yeux vitreux et dénués d'expression, aveugle au cirque du vieil homme. Il considérait que ce sourire avait conquis un empire. C'était le sourire du pickpocket, servi avec ironie, dans l'intention de distraire et d'apaiser la proie innocente pendant que le voleur faisait main basse sur ses objets de valeur. Ce sourire, qui avait sillonné les sept mers, avait été adressé aux moricauds sans méfiance de par le monde.

C'est au deuxième paragraphe.

Lorsqu'il avait compris, les premières années, qu'il suscitait un dégoût aussi profond, il en avait éprouvé une amertume qui lui paraissait désormais difficilement croyable. Il en avait été perturbé, découragé. Mais ce n'était pas ainsi qu'étaient faits les gens, avait-il pensé, ils n'étaient pas censés vivre de douleur et d'amertume. Il dissimulait, quand il le pouvait, son malheur derrière des choses meilleures, cachait les moindres maux par le plaisir que suscitaient chez lui les petits actes de guérison.

Difficile de ne pas penser que certains passages s'inspirent du vécu de Gurnah, même si ses études en Grande-Bretagne datent plutôt des années 60. Cette représentation d'un homme seul, se débrouillant vaille que vaille pour se tracer un avenir, qui ne sera pas celui voulu par ses parents ou par ses amis, est tout à fait bouleversante.

Un roman douloureux et plein d'espoir.

Abdulrazak Gurnah sur le blog :

Mémoire du départ (1987) : l'apprentissage d'un petit garçon et la découverte émerveillée de Nairobi, un roman assez violent et désespérant
Paradis (1994) : mon roman préféré. Yusuf découvre la vie et son pays et décide de tracer son chemin. Vous pourriez commencer par celui-ci.
Adieu Zanzibar (2005) : grande traversée de Zanzibar au XXe siècle avec toute l'histoire d'une famille. C'est très riche.




mardi 25 juillet 2023

Eh ! Regardez-moi, je descends le fleuve en canoë !

 

 

Eddy L. Harris, Mississippi Solo, traduit de l’américain par Pascale-Marie Deschamps, parution originale 1988.

 

Et si je descendais le Mississippi en canoë ? Voilà ce qui traverse l’esprit de l’auteur. Et il nous raconte son voyage. Et j’ai beaucoup aimé.

Nous sommes dans les années 80, sans téléphone portable, ni Google Map. L’itinéraire débute dans le Minnesota et s’achève à La Nouvelle Orléans. C’est un ruisseau profond de quelques dizaines de centimètres, puis un fleuve immense, canalisé par une trentaine d’écluses, parcouru par des convois de barges, aussi gigantesques que le reste du pays et devant lesquels un canoë ne pèse pas lourd. Il y a les oiseaux, le soleil et le vent, et la pluie.


Juste en aval des roseaux dorés, la rive du lac recule, se dégarnit comme la tête d’un vieillard. De grosses pierres barrent l’exutoire comme pour arrêter le flux, mais on n’arrête pas ce débordement. Le petit courant d’eau qui babille joyeux par-dessus les rochers est le début de quelque chose. Comme une boule de neige dévalant une montagne. Comme la prise de la Bastille. Comme un formidable soulèvement dont le moment est venu.


Il y a surtout les gens. Les mauvaises rencontres sont rares et la plupart des gens trouvent tout naturels d’avoir envie de descendre le Mississippi en pagayant et si besoin ils apportent leur aide. Surtout, ils discutent et se racontent. J’aime bien les rapports du narrateur avec eux. Il tient à sa solitude, mais sa solitude lui pèse. Il souhaite marquer leurs esprits (il veut que l’on dise « hey j’ai vu un gars aujourd’hui qui… ») et est presque déçu quand on trouve son voyage parfaitement normal. En réalité, ce sont les gens qui le marquent, puisqu’il est écrivain et prépare déjà la mise en forme de tout cela. Au bout d’une dizaine de pages, on comprend qu’il est noir et ce point constitue un sujet de réflexion pour lui. Au Minnesota, il n’y a pas de noirs. Plus il descend dans le sud, plus il y en a, mais il arrive alors dans le « Sud ». Lui, ce trentenaire cultivé, nourri de l’imaginaire tout à la fois glorieux, des belles maisons, des robes de coton et des boissons prises sous la véranda, et horrifique, de l’esclavage aux lynchages et aux discriminations, se découvre effrayé par ces territoires qui lui semblent inconnus. Il voit aussi la terrible pauvreté qui vit le long du fleuve.


Je suis à bout, je suppose. Cela dure depuis trop longtemps. Tant d’efforts sur tant de kilomètres ont sapé mes forces, bien sûr, mais à présent je vois que tout mon être est affecté. Je n’ai pas le cuir aussi épais que je le pensais. Je ne peux pas voir des gens aussi pauvres, leur horizon aussi borné, sans avoir envie de pleurer.

Cortor, Couple devant un paysage inondé par un barrage hydroélectrique
 1944 Brooklyn museum
À mettre en regard avec le billet qui sera publié samedi.


C’est un grand récit que je vous conseille. Il vous fera voyager loin de votre lit, de votre train ou de la salle d’attente de l’hôpital. Il dit que chacun accomplit ses défis, à sa manière. Harris a renouvelé son voyage en 2014 et le récit est traduit sous le titre du Mississippi dans la peau.


Des canards cancanent autour de moi, brisant le silence. Un faucon plane au-dessus de ma tête. Des coups de fusil résonnent au loin, des chasseurs de chevreuils. À part ça, je suis totalement seul ; la journée est si paisible et sereine que je peux entendre le souffle du vent dans les herbes hautes.


Il y a un hymne à la pêche à la mouche et toute la description des héros, castors et autres animaux, des barges, des remorqueurs et des écluses. Du poisson-chat à manger, ainsi que du gruau et des boîtes de haricots.

 

On entend résister aux orages et aux nuits froides, jouir du soleil et de la chaleur et engranger un maximum de souvenirs pour les vieux jours. Mais parfois, aussi obstinés et persévérants que nous soyons, aussi combatifs et acharnés, ça ne marche pas. On est obligé d’en sortir. Triste et douloureux. Longtemps après sa fin cependant, il fait encore partie de nous.

 

Observer le fleuve, remarquer ses changements de couleur, voir sa façon de s’élever et de retomber au gré du vent et de ce qui repose au fond de son lit. Chaque changement a quelque chose à dire et je l’écoute. Le fleuve me parle, passant de la couleur puce au brun, au vert dense et glauque. Sans rime ni raison. Le babil qu’on entend quand on se promène avec sa nièce ou son neveu préféré, sans but précis, sans idée arrêtée ; le gamin jacasse parce qu’il est à l’ais et qu’il en a envie. Le fleuve est ainsi avec moi.

 

J’en connais quelques-unes qui aimeraient certainement…


Est-ce que j’ai eu envie de relire La Vie sur le Mississippi de Mark Twain ? Pensez-donc ! En attendant, j’ai écouté ce documentaire.


 

jeudi 29 juin 2023

Le vent hurlait. La foudre lardait le pays comme un assassin maladroit.

 


Terry Pratchett, Trois sœurcières, parution originale 1988, traduit en français par Patrick Couton.

 

Le roi d’un petit royaume est assassiné (jusque-là, normal), et il devient un fantôme hantant son château (normal aussi), mais sa couronne et son fils parviennent à être sauvés. Les trois sorcières locales les confient à une troupe de théâtre itinérante. Le jeune héros reconquerra-t-il son trône ou s’en fichera-t-il complètement ? L’usurpateur parviendra-t-il à effacer la tache de sang qui imbibe jour après jour sa main ? Et les sorcières ?

C’est une façon de le raconter. Mais il en est une autre. C’est un roman qui joue avec le théâtre, avec Shakespeare, ses rois, ses fantômes et ses sorcières, avec La Vie est un songe, avec le roi Lear et avec Macbeth, mais aussi avec les arbres, eux qui constituent l’identité première du royaume et qui peuvent refuser un mauvais roi. Le tout avec des jeux de mots pendables et des références fines.


Vous connaissez pas le théâtre ? s’étonna Magrat.

Mémé Ciredutemps, qui n’avouait jamais son ignorance en quoi que ce soit, n’hésita pas. « Oh, si, fit-elle. C’est un de ces machins, là, hein ? »


Il y a d’une part le thème du théâtre, avec le pouvoir des mots et de l’illusion, et d’autre part celui des sorcières, les vieilles sorcières traditionnelles  qui font des potions, et les jeunes sorcières New Age qui se préoccupent du pouvoir des herbes cueillies à la pleine lune.

Et puis il y a le vent qui teste ses différents effets, comme un acteur.


Fantômes de l’esprit et autres faux-semblants, tous dehors. J’ordonne à la Vérité de…  – elle hésita – … de faire son blablabla.

Rackham, Peter Pan dans les jardins de Kensington, 1906 Tate

C’est très distrayant. C’est une excellente lecture d’avion (testé dans un vol Montréal-Marseille et une nuit blanche). L’invocation du démon grâce à la lessiveuse m’a bien fait rire sous mon masque.

Le roman fait partie du cycle Les Annales du Disque-monde, mais peut être lu de façon totalement indépendante, donc allez-y !

 

La tempête se donnait vraiment à fond. C’était l’occasion ou jamais. Elle avait passé des années à moisir en province, à jouer les secondes rafales, à se rôder, à prendre des contacts, de temps en temps à faire une entrée fracassante devant les bergers sans méfiance ou à brûler les planches d’une malheureuse baraque. Voilà qu’une relâche dans la météo lui offrait la chance de tenir la vedette, et elle en rajoutait dans son rôle avec l’espoir qu’un gros climat la remarque.

C’était une bonne tempête. Elle projetait son feu intérieur, elle s’exprimait avec passion, et les critiques le reconnurent : pour peu qu’elle apprenne à mieux maîtriser son tonnerre, ce serait, d’ici quelques années, une tempête à suivre.


Les Annales du Disque-monde sur le blog : La Huitième couleur ; Le Huitième sortilège ; La Huitième fille ; Mortimer ; Sourcellerie 



 


 

mardi 17 août 2021

Je pense, donc je travaille du chapeau.

 Terry Pratchett, Les Annales du Disque-Monde. Sourcellerie. Publication originale 1988. Traduit de l’anglais par Patrick Couton.

Les mages échangèrent un regard mauvais, long et appuyé, sur lequel on aurait grillé des châtaignes. 


Retour sur la planète Tortue-Éléphants. Au début du roman un mage fait une entourloupe à LA Mort au moment décisif. Ensuite nous nous retrouvons à l’Université de l’Invisible, à un grand banquet solennel. Sauf que toutes les créatures (rats, cancrelats, gargouilles...) se sauvent car elles pressentent un grand malheur et qu’un enfant pas ordinaire prend le contrôle et décide que les mages doivent diriger le pays. Il y a aussi Conina qui rêvait d’être coiffeuse mais qui est la fille de Cohen le Barbare (cela vous rappelle quelqu’un) et qui a une sacrée hérédité guerrière, mais aussi un tapis volant, la lampe et le génie de la lampe comme un SAV débordé, des livres cachés dans une tour, un bibliothécaire orang-outan, un enfant sorcier vivant dans un placard à balais (oui), une murge monumentale entre les trois cavaliers de l’Apocalypse, etc.


Deux mille ans de paix jetés aux orties, les tours s’élevaient une fois de plus et toute cette nouvelle magie brute en liberté allait faire du dégât. Sans doute à l’univers. Une magie excessive risque d’enrouler le temps et l’espace autour d’elle, et ça n’annonçait rien de bon pour quiconque s’était habitué à des trucs comme les effets qui suivent des machins comme les causes.


Encore beaucoup d’invention dans ce roman d’aventures. Un des thèmes, comme dans La huitième fille, est celui de l’évocation de plusieurs sortes de magie : une magie un peu bonhomme dont on ne se sert pas pour exercer le pouvoir et une magie dominatrice et incontrôlable. J’aime bien cette idée que la magie n’est pas forcément une et homogène. Heureusement cela se finit bien.

Il y a beaucoup de jeux de mot que l’on a tendance à louper si on veut lire trop vite. Faites donc un peu attention si vous ne voulez pas louper l’Apocralypse (relisez bien).

 

Les hurlements de la tempête atteignirent leur paroxysme au-dessus d’eux. Une mouette passa en marche arrière.


Le silence se répandit dans l’Université de la même façon que l’air se répand dans un trou. La nuit s’étendit sur le Disque comme de la confiture de prunes, ou peut-être de la gelée de mûres.

Mais il y aurait un matin. Il y aurait toujours un autre matin.

 

Beardsley, Virgilius le sorcier, 1893, the art institue of Chicago


Nous sommes dans la catégorie : excellent choix de roman pour lire dans le train ou à l'hôpital (j'ai testé pour vous).

Vous pouvez commencer les Annales par ce volume ou le lire juste pour découvrir l'univers. Un autre volume qui me semble très bien pour se faire une idée, c'est Mortimer.


 

lundi 11 mars 2019

C’était la première fois qu’il jouerait le rôle du vent d’ouest.

Edward Marston, La Tête de la reine, traduit de l’anglais par Corine Derblum, parution originale 1988, édité en France chez 10/18.

Vous aimez le théâtre élisabéthain, Shakespeare et l’Angleterre ? Ce petit roman policier est fait pour vous.
Nous sommes à Londres, en 1588, l’Invincible Armada espagnole s’apprête à fondre sur l’Angleterre (là, on connaît la suite), mais les préoccupations de Nicholas Bracewell sont plus immédiates. Cet homme est le régisseur d’une compagnie de théâtre londonienne et il doit gérer tous les petits problèmes quotidiens habituels et en plus l’assassinat d’un comédien dans une taverne, le vol d’un manuscrit et d’autres joyeusetés. Heureusement, il est sagace.
J’ai beaucoup aimé cette petite lecture. L’intérêt ne réside pas dans l’intrigue policière (même si elle est tout à fait honorable) mais bien dans l’évocation très réussie du monde du théâtre à Londres en cette fin de XVIe siècle. Les troupes théâtrales tout juste tolérées qui jouent dans les cours d’auberge ou dans d’anciens couvents (d’ailleurs les allers et retours religieux du royaume sont bien traités), le public, les intrigues, le quotidien d’une troupe, l’auteur qui doit adapter sa pièce aux desiderata de chacun des comédiens (même si j’ai trouvé dommage que les pièces ne soient écrites que par un seul auteur alors que l’on sait bien que c’était rarement le cas), tout cette petite vie du théâtre est plutôt très bien racontée.
Merci à Cléanthe d’avoir mis cette série en lumière ! 

Je suis assez tentée pour continuer mon exploration de Londres.

Il était au supplice. Ceci n’était pas sa pièce, mais une grotesque caricature. Des vers avaient été supprimés, des scènes redécoupées, des batailles, des duels, des sièges et des morts atroces ajoutés. On n’avait pas hésité à introduire une gigue, pour fournir un élément comique ! Ce qui affligeait le plus l’infortuné auteur, c’est que ces changements semblaient au goût du public.
Anonyme, Elizabeth I et l'Armada à l'arrière-plan, 1588, Greenwich, Queen house.
Et le détail de la manche pour le plaisir.




mardi 14 mars 2017

Tout ceci s’est passé il y a bien longtemps, quand j’étais une ombre…

Garry Kilworth, Roche-Nuée, traduit de l’anglais par Monique Lebailly, parution originale 1988, édité en France par Scylla.

Le roman d’une autre humanité.

Je ne sais pourquoi – certainement à cause de la couverture – j’ai ouvert ce roman en m’attendant à une histoire se déroulant à la Préhistoire. L’on est bien en effet parmi un peuple de chasseurs cueilleurs vivant de façon très isolée. Mais en réalité, on se rend compte au fur et à mesure que c’est un peu différent.
Le narrateur nous apprend qu’il est une ombre, ni garçon ni fille, mais infirme. Il aurait dû être tué à la naissance. Il nous raconte la grande aventure de son peuple, la Famille, et de son frère, Argile, tombé amoureux de celle qui lui était interdite. Dans la Famille, on se marie entre soi, entre mère-épouse, ou frère-époux, sœur-épouse ou fils-époux. Il y a beaucoup d’enfants infirmes, qui sont immédiatement sacrifiés. Le pouvoir appartient aux femmes. Argile et Tilana brisent le plus grand des tabous en s’aimant. Ils vont devoir fuir et découvrir d’autres vérités que celles qui leur étaient familières, aidés en cela par Ombre.

Ils vivaient dans de perpétuelles souffrances, sachant qu’ils ne pourraient jamais s’unir à Dieurouge, l’esprit-sang féminin qui zèbre le ciel à l’aube et au crépuscule. Seule la Famille pouvait s’incorporer à cette coulée de sang ancestrale : seuls les hommes et les femmes de race pure, parfaits de corps et d’esprit, mouraient en sachant qu’ils revivraient comme éléments du lever et du coucher du soleil. Le rassemblement des âmes-sang de mes ancêtres, à ces heures du jour, offrait une vision qui inspirait un effroi plein de respect, mais c’était quelque chose à quoi je ne pourrai jamais prendre part.

La mythologie des humains auxquels nous avons affaire est tout à fait cohérente et solide. Elle s’insère dans le roman de façon naturelle – pas de présentation pédagogique qui nuirait au rythme du récit, grâce aux réflexions d’Ombre, qui est un narrateur multiple, homme et femme, aimant sa famille et haineux, lucide, observateur, mais porteur des préjugés de son groupe.
Statuette paléolithique. Madrid, MAN, M&M.

Si je partais de la Préhistoire, d’autres lecteurs avancent hardiment qu’il s’agit de science-fiction post-apocalyptique. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes en présence d’un peuple complexe et complet, avec son histoire et ses mythes. Ce n’est pas le roman d’une nature humaine immémoriale, ou d’ancêtres naïfs et innocents. L’auteur nous plonge avec beaucoup d’habileté dans cet univers. Dans la Famille, la nature, la terre et les éléments sont vivants et sont des acteurs à part entière de l’histoire. Ombre trouve son individualité et sa liberté dans son invisibilité. Il ou elle (je suppose qu’en anglais le pronom neutre est employé – grosse supériorité sur la version française) analyse très bien le poids et l’importance du groupe social dans la construction d’une personnalité. Sa vie s’oppose à plusieurs principes de notre morale, mais ce n’est pas le sujet, puisqu’il ne s’agit pas de leçon, mais d’un roman d’apprentissage et du récit d’une vie : Ombre saura trouver sa place.
Le roman, loin de prétendre reconstituer un passé utopique, propose une autre humanité, une autre anthropologie, avec une grande humilité et une grande réussite. Une lecture très enrichissante.

« Bon, dis-je au vent. J’ai fait de mon mieux. Maintenant, il faut attendre et voir ce qui va se passer. Je ne me sens plus seul – peut-être parce que je sais que la solitude n’est pas la pire chose qui existe. Il y en a une autre. »
Le vent gardait une prudente réserve. L’ambiguïté convenait à son caractère. Combien j’enviais les créatures du vent : le faucon, la chauve-souris, la mouette.
Comme ils maîtrisaient le maître.
Je fis une promesse. « Un jour. »
Et le vent acquiesça. Ou peut-être pas ? On ne peut jamais savoir avec le vent.

 L’avis d’Imaginelf. 



mercredi 3 août 2016

Tout est très sensé… et très, très civilisé.

J. G. Ballard, Sauvagerie, traduit de l’anglais par Robert Louit, parution originale en 1988, édité chez Tristram.

Une petite relecture pour se glacer la moelle.

Un roman très court, mais impressionnant. Nous lisons les notes et le rapport du psychiatre Richard Greville, consulté par la police. Le crime a déjà eu lieu et pas question ici de suivre un déroulement bien plan-plan. Dans un enclos résidentiel ultra luxueux près de Londres, un samedi matin, tous les adultes ont été massacrés en l’espace de 20 minutes et tous les enfants ont disparu. Pangbourne Village est pourtant un lieu voué à la perfection, à la santé, à la richesse, à l’épanouissement personnel, à l’humanisme et au partage de la culture. Et ne vous attendez pas au dévoilement de secrets intimes tous les plus glauques les uns que les autres. Non, il n’y a aucun secret ici, tout est transparent et contrôlé par vidéo-surveillance.

Les coquettes villas, posées sur leurs vastes pelouses, sont séparées les unes des autres par des rideaux d’arbustes d’ornement et des murets de pierres sèches. La lumière est sans éclat, mais remarquablement égale, conséquence d’un généreux découpage parcellaire (environ deux hectares par maison) et de l’absence des sapins argentés bon marché qui projettent leur ombre morne sur les façades pseudo-Tudor de tant de résidences de cadres dans la vallée de la Tamise.

F. Radziwill, L'Accident mortel de Karl Buchstätters, 1928, Essen museum Folkwang
Greville décrit des images vidéos, puis sa visite des lieux en compagnie d’un policier et les péripéties qui l’amènent à tirer ses conclusions. Ou comment une société qui se veut ultra-contrôlée fabrique ses propres monstres, froids et sans émotions. C’est un récit très efficace !
La langue est froide, dépourvue de toute émotion ou affèterie, presque clinique.
  
Il a toujours eu peur des chiens, qui ne sont autorisés dans la résidence que la nuit (tous les animaux de compagnie sont déconseillés à Pangbourne Village : ils salissent les pelouses et causent un détournement d’affection).

Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.   

L’avis des vagabonds solitaires.