La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 29 juillet 2025

Avancer sur ses deux pieds rend semble-t-il plus facile le déplacement dans le temps.

 


Rebecca Solnit, L'Art de marcher, parution originale 2000, traduit de l'américain par Oristelle Bonis, édité en 2022 en France par L'Olivier.

Un livre sur la marche, la marche inutile ou utile pour elle-même, que l'on dira « pour le plaisir », encore que le livre montre qu'une marche sans absolument aucune utilité n'a aucun intérêt et que ce qui est important est précisément le fait de marcher et non pas d'aller quelque part : randonnée solitaire ou collective, pèlerinage, ascension de montagne, manifestation, marche pour les droits civiques, balade digestive... sans oublier le tapis roulant de jogging !
Non pas une histoire à proprement parler, mais un genre de panorama qui aborde des thématiques variées.

Le rythme de la marche donne en quelque sort son rythme à la pensée. La traversée d'un paysage ramène à des enchaînements d'idées, en stimule de nouveaux. L'étrange consonance ainsi créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant.

Philosophes grecs péripatéticiens, Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, participation de l'autrice à un pèlerinage dans le Nouveau Mexique, rapport des écrivains romantiques à la marche dans la nature, portrait du flâneur de Baudelaire, les passages de Paris d'Aragon à Benjamin...

J'ai été particulièrement intéressée pour ma part par le récit des grandes luttes anglaises pour le droit de marcher dans la campagne, dans les prés et dans les champs, sur des terres majoritairement privées. Je connais ces innombrables petites barrières que l'on tire, pousse, lève, pour passer d'un chemin à un autre, et qui permettent de circuler au milieu des céréales et des moutons et qui sont hélas inconnues en France, mais j'ignorais tout de cette histoire revendicatrice. C'est toujours bien de rappeler la dimension politique des choses en apparence les plus simples.

Plus attendu, mais très intéressant, le contraste entre la marche des hommes et celle des femmes : marcher seule en ville, mais enfin ? Marcher seule à la campagne ? Marcher seule dans des pays lointains ? Vous n'y pensez pas. Avec une analyse très intéressante des marches d'Elizabeth Bennet dans Orgueil et Préjugés.
Il y a aussi un chapitre intéressant sur l'architecture : la marche des nobles dans les jardins, puis dans les allées plantées d'arbres des villes.

La promenade au jardin permettait à ceux qui marchaient par plaisir de se distinguer de ceux qui marchaient par nécessité, ce pourquoi ils avaient à cœur de ne pas quitter les limites du jardin et se refusaient à voyager à pied.

J'apprécie le ton documenté et informé, mais aussi affectueux et ironique, ne se laissant pas conter par ceux qui vantent les bienfaits sans fin de la marche et qui oublient donc tous ceux et toutes celles qui ne peuvent pas marcher, quitte à les faire culpabiliser. Pas de glorification ici et une interrogation sincère sur certaines pratiques humaines.

Le livre est paru en 2000 et s'achève donc sur un constat assez désabusé sur les banlieues américaines, dépourvues de trottoirs et d'espaces publics. Je pense que si Solnit l'avait publié de nos jours, il y aurait un chapitre sur le come back de la marche (des applications de randonnées aux innombrables topoguides, sans oublier les indispensables « balades urbaines » aux thématiques variées qui fleurissent sur les sites des offices de tourisme de chaque ville) et un autre sur cette grande période de la marche empêchée, j'ai nommé les confinements de 2020 et 2021 (vous vous rappelez quand l'univers se réduisait aux trois rues à côté de chez nous?). À cet égard, le livre est agréablement complété par la lecture du numéro de juillet-août du magazine Les grands dossiers de sciences humaines, précisément sur la marche.

Marseille.


Le livre se ferme sur une double marche : l'une au cœur de Las Vegas, au milieu des casinos et de leur architecture spectaculaire, et l'autre dans la colline au-dessus de la ville.

Wordsworth ne fut certes pas le premier ni le dernier à marcher. Bien d'autres poètes romantiques se lancèrent aussi dans de longues randonnées, mais personne avant ni après lui n'a accordé à la marche la place essentielle qu'elle occupe dans sa vie et dans son art. Il a dû marcher tous les jours ou presque de sa vie, qui fut fort longue, et c'est en marchant de la sorte qu'il allait à la rencontre du monde et écrivait ses poèmes.

Sans que personne ait jamais défini de façon satisfaisante ce qu'est, au juste, un flâneur, parmi toutes les formes répertoriées de ce personnage, du flemmard invétéré au poète silencieux, il en est une qui s'impose avec force : celle du badaud nonchalant qui se promène seul dans Paris.

Solnit interroge à juste titre l'intérêt que l'on prend aux livres des marcheurs (Cognetti la semaine dernière ici même) : pourquoi les lire ? Pour le paysage raconté ? Pour les détails matériels des ampoules et des courbatures ? Pour la rencontre avec l'auteur ? Pour un peu tout ça ? On ne marche jamais vraiment pour rien, mais on valorise cette marche en apparence inutile. Rien n'empêche ensuite de se faire une petite bibliographie qui marche, avec non pas les livres des marcheurs, mais les romans : Ulysse de Joyce, Les Nuits de Rétif de la BretonneLa Route McCarthy, KrasznahorkaiNadja, sans parler de toutes les filatures des détectives. 

Extrait de Nadja d'André Breton.

On peut, en attendant, être sûr de me rencontrer dans Paris, de ne pas passer plus de trois jours sans me voir aller et veni, vers la fin de l'après-midi, boulevard Bonne-Nouvelle entre l'imprimerie du Matin et le boulevard de Strasbourg. Je ne sais pourquoi c'est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but déterminé, sans rien de décidant que cette donnée obscure, à savoir que c'est là que se passera cela (?).

Vous l'aurez compris, j'aime marcher. J'ai commis des billets enthousiastes où il s'agit seulement de marcher le long de la mer. J'arpente également pas mal ma ville , Marseille, avec ses quartiers si différents les uns des autres. J'ai donc apprécié cette lecture.

Un livre lu essentiellement sur le canapé quand la chaleur écrasante empêchait absolument tout mouvement. Mes chevilles ont plus souffert de cette immobilité forcée que de toutes les marches dans les calanques.

Un livre lu par Keisha en 2013.




jeudi 15 février 2024

Tous considéraient le Bouc comme le sauveur de la patrie.

 


Mario Vargas Llosa, La Fête au Bouc, parution originale 2000, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan, édité en France par Gallimard.

 

Urania revient à Saint-Domingue, après 40 ans de silence et d’absence. Son père, ancien pilier du régime de Trujillo, est désormais invalide et Urania plonge dans ses souvenirs d’enfance, pendant l’âge d’or de la dictature, des souvenirs qui la plongent dans la fureur.

Deuxième fil, la dernière journée de Trujillo sur terre. Une journée ordinaire de dictateur, avec les souvenirs des bonnes années, quand il faisait massacrer des milliers de Haïtiens avec le soutien des États-Unis. Désormais il est âgé et le puissant allié commence à le lâcher.

Troisième fil, quatre hommes attendent dans une voiture pour tuer le tyran. Chacun repense à son parcours, de soutien du régime à fervent opposant, ressassant les humiliations et les violences. Ils n’ont pas vraiment d’espoir.


Urania se met à rire. Pas tant pour ce que dit sa cousine que par sa façon de le dire : cette saveur truculente, en parlant avec la bouche, les yeux, les mains et tout le corps à la fois, avec cette joie et piquant du parler dominicain.

Arntz, Douze maisons du temps : la prison, 1927 gravure sur bois 


Ces points de vue alternent avec habileté, ainsi que les retours dans le passé, et nous plongent jusqu’au cou dans les abîmes de la dictature. Le roman fait intervenir une multitude de personnages et montre bien les mécanismes de la terreur, de la soumission et de la complicité. C’est toute la société du pays qui est trujilliste par la force des choses. Un mécanisme d’emprise à grande échelle, minutieusement décrit.

C’est si excellemment rendu que j’ai peu à peu ressenti un dégoût palpable pour ce livre, comme si l’emprise s’étendait au lecteur même. Vargas Llosa établit un parallèle, lourd et pas original, mais d’une expressivité puissante, entre le sexe et le pouvoir, et plus exactement entre le machisme, la culture du viol et de l’appropriation du corps des femmes, et l’exercice du pouvoir et la domination physique et mentale sur les esprits. J’ai passé pas mal de pages. Le roman ne se clôt pas avec la mort de Trujillo, mais se poursuit jusqu’à la fin du régime. Le récit des tortures subies par les conspirateurs est détaillé jusqu’à l’écœurement. Le récit d’un viol m’a semblé complaisant. On se réjouit de revenir à l’air libre.

 

Il ne se rappelait pas comment cela avait commencé, ses premiers doutes, ses conjectures, ses désaccords, qui l’avaient conduit à se demander si vraiment tout allait si bien, ou si, derrière cette façade d’un pays qui, sous la conduite sévère mais inspirée d’un chef d’État hors du commun, progressait à marches forcées, il n’y avait pas un macabre théâtre de gens détruits, maltraités et trompés, l’intronisation par la propagande et la violence d’un gigantesque mensonge. D’inlassables gouttelettes qui, à force de tomber et tomber, avaient sapé son trujillisme.

 

Petit lien vers le billet d'Ingannmic qui a davantage apprécié que moi.

C'était une relecture. C’est un roman très fort, mais je ne pense pas avoir envie de le rerelire.

De l'auteur, j'ai également lu La Tante Julia et le scribouillard, un roman léger et très réussi.

Troisième et dernière participation au mois latino-américain d'Ingannmic.



jeudi 22 juin 2023

J’aime imaginer un monde juste où même les puissants paieraient leurs fautes.


Juan Díaz Canales au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, Blacksad. Quelque part entre les ombres, édité en France par Dargaud, 2000. Les auteurs sont espagnols, mais la publication est directement en français.

 

Laissons-nous aller à notre faiblesse pour les privés beaux et ténébreux qui enchaînent les coups de poing et les cigarettes… Tout commence quand Natalia, un ancien amour de Blacksad, est retrouvée assassinée. Le détective privé en fait une affaire personnelle et se retrouve sur la piste d’un magnat de la ville.

Bien sûr, j’aime l’atmosphère polardeuse, qui est vraiment très réussie. Mais aussi le jeu entre animaux : le chat policier privé, le berger allemand commissaire, le renard son acolyte, le club des sauriens, etc. Un dessin nerveux qui sert à la fois les scènes d’introspection et de face à face et les scènes de bagarre. Un beau coloris expressif.

 



Cette image est superbe,  non ?


jeudi 25 mai 2023

Il avait toujours été un étranger ici, et il avait payé le prix de son ignorance.

  

 

 

James Welch, À la grâce de Marseille, traduit de l’américain par Michel Lederer, parution originale 2000.

 

À la fin du XIXe siècle, Charging Elk se réveille dans un hôpital tenu par des blancs. Il est « indien » Oglala, un clan des Lakotas, un peuple venant d’une région qui ne s’appelle pas encore le Dakota. Les souvenirs lui reviennent : la marche de la tribu vers de possibles terres, la guerre, l’anéantissement, la domestication des siens par les blancs, l’impossibilité de vivre et l’engagement dans la troupe de Buffalo Bill, pour voir ce qui est possible ailleurs. Il est tombé malade. La troupe l’a déposé à l’hôpital et a continué sa tournée, le laissant là, à Marseille.

Et c’est ainsi que nous partons dans l’histoire de ce jeune homme, seul et malade, alors qu’il ne parle ni anglais ni français. Il est pris dans un imbroglio administratif, puisque pour les États-Unis il n’est même pas citoyen américain. Que va-t-il devenir ? Il fait sa vie.


Soudain, l’esprit clair, il revit la parade du Wild West Show entre la gare et le chapiteau. Il se sentait fier alors, fier d’être un Lakota, fier d’appartenir à la troupe, fier de son apparence.


Ce n’est sans doute pas un grand roman. La narration est trop lente et poussive et j’ai passé un bon paquet de pages dans le milieu. Mais j’ai apprécié les portraits des différents personnages, dont aucun n’est totalement blanc ou noir. Les Français, bêtes et ignorants, racistes qu’ils soient bienveillants ou malveillants, ou généreux et touchés par cette détresse. Le vice-consul des États-Unis presqu’autant en exil et sans famille que le héros.

Et puis bien sûr, Charging Elk, le héros. Le roman peint très bien les divers sentiments qui l’animent. La nostalgie de l’enfance, libre, à cheval, avec les siens. Le désespoir et la famine. Les sentiments ambigus vis-à-vis du Wild West Show, qui l’emploie, qui représente les Indiens de façon totalement fausse, mais qui lui permet d’accéder à une existence enviable, d’autant que les Français préfèrent nettement les Indiens. Le voici en train de parader avec ses vêtements de cuir, ses bijoux, ses plumes. C’est qu’il est beau ce jeune homme.


Il éprouvait alors la peur constante, effroyable, de ne pas regagner son pays, de rester à jamais parmi ces gens et de mourir ici.

Oui, sur cette affiche, Rosa Bonheur peint Buffalo Bill comme le Napoléon des temps moderne, y a quoi ? (1889 Whitney Western art museum, Cody)

Et Marseille ? Welch semble s’être renseigné sur l’ambiance des différents quartiers (le Panier, la rue d’Aubagne, le marché aux poissons sur le Port, Borely), mais guère plus. La mention du Quai des Belges et l’absence de référence au pont transbordeur sont significatives. C’est ici simplement un décor !

Je découvre James Welch, auteur appartenant au peuple Pieds-noirs. J’avoue ne pas avoir toujours apprécié certaines façons de transcrire le mode de pensée de Charging Elk, qui me semblent infantilisantes. En revanche, j’aime bien l’alternance entre ses rêves, ses souvenirs et ses réflexions sur sa nouvelle vie. Je lirai peut-être L’Hiver dans le sang du même auteur.

 

Le jeune Indien n’appréciait guère le contact des habits neufs, mais il était soulagé de voir que les autres hommes étaient vêtus comme lui. Si la veste et le pantalon avaient été un peu plus longs, il aurait presque eu l’impression d’être l’un d’entre eux. En tout cas, en se tenant parfaitement immobile, il avait le sentiment d’être plus ou moins invisible.

 

J’imagine que cela compte pour l’activité organisée par Ingannmic autour des minorités ethniques.

Il y a un billet chez Marsactu




 

 

 

 

mercredi 15 septembre 2021

Ci-gît le sécateur à l’origine de ce musée.

 Yôko Ogawa, Le Musée du silence, publication originale 2000, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, édité en France par Actes Sud.

 

Le narrateur, muséographe, arrive dans un village pour se mettre au service d’une riche cliente, une vieille dame acariâtre, qui souhaite créer un musée à partir de sa collection. Une bien étrange collection en vérité : des objets ayant appartenu à des défunts et récupérés après leur mort. 

Un long travail commence, d’inventaire, de nettoyage, de construction des vitrines, etc. En parallèle, le narrateur découvre les habitants du village.


Quelle que fût l’importance du musée, ce qu’il contenait n’était rien de plus qu’un ramassis de minuscules fragments du monde. Pour autant, qui aurait pu me reprocher de les présenter ainsi, même si j’en tirais une certaine fierté ? Car c’était bien moi qui les sauvais du chaos et retrouvais leur signification oubliée.


Les petits blaireaux vont sans doute se montrer. Partir au loin sera source de tristesse. Mieux vaut rester sagement ici à travailler.


Un roman étrange, enrobé de silence. D’abord il y a la vieille dame et sa fille. Et puis cette collection d’objets. Apparemment sans signification, mais chacun d’eux constitue la trace de quelqu’un. Tous accumulés, c’est le village qui apparaît. Le narrateur apprend bien vite que sa tâche ne se limite pas à inventorier la collection, mais qu’il doit également poursuivre la collecte et récupérer de nouveaux objets. Mais tous les défunts ne sont pas des gens bien.

Il y a aussi le village. Un attentat à la bombe, un tueur en série, un artisan qui sculpte les œufs et surtout les prédicateurs. Les prédicateurs de silence vêtus de peau de bison. Ils suffisent à donner au roman une veine poétique, voire délicatement fantastique, du moins irréelle. Leur apparition signale que le lecteur et le narrateur ne se trouvent pas tout à fait dans le monde habituel. D’ailleurs, progressivement, on en vient à s’interroger sur ce narrateur dont après tout on ne sait pas grand-chose.

Il y a un match de base-ball avec des équipes au nom improbable (celle des Éleveurs de poulets est favorite). Il y a des observations de grenouilles et d’escargots au microscope (et c’est vaguement malaisant). C’est fou comme des détails inoffensifs peuvent traduire un malaise, alors même qu’ils sont vraiment tout à fait innocents. Il y a là une certaine virtuosité.

Un roman envoûtant et plein de charme. À la fin de ma lecture, je me demande quel objet pourrait figurer dans ce musée après ma mort. Ma tablette, mon ours en peluche, mon appareil photo, mon bracelet, le pendentif avec un colibri ? Comment savoir ?

Au musée Arlaten.
 

- Conserver les choses, c’est beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais.

- C’est normal. En général, si on les néglige, elles finissent par tomber en poussière. Les insectes, les moisissures, la chaleur, l’eau, l’air, le sel, la lumière, tout est néfaste. Tout tend à la décomposition du monde. Rien n’est immuable.

- Ma mère est immuable. Elle est restée la vieille dame que vous voyez depuis que j’ai été accueillie ici.

  

L’avis de Claudia Lucia.

J’ai tenté de relire La Formule préférée du professeur, mais il m’est tombé des mains. En revanche, j'ai plutôt apprécié Petits oiseaux.

 C'est une autrice.


Sur les blogs littéraires aujourd’hui, une lecture commune autour d’Ogawa, pour saluer la mémoire de Goran, trop tôt parti.



samedi 20 juillet 2019

Asteure, écris, l’Instruit !

Stéphane-Albert BoulaisBlisse. Le cycle des mères et Le cycle des amoureuses, 1995, éditions de Lorraine et 2000, aux éditions Écrits des Hautes-Terres.

Connaissez-vous le Blisse ? Un ensemble de lacs, de forêts et d’îles quelque part au nord d’Ottawa. Le narrateur, dit l’Instruit, a été chargé d’écrire les portraits de célébrités locales. Il part donc sur les traces de Junius l’infirme et de sa mère, de Fortuna, une femme qui découvrit tardivement la beauté de son corps et rendit fous les hommes du coin, puis d’Olivier et de Catherine et enfin de Laura et de Béni. Mais il est surtout question des oiseaux et des petites bêtes, des eaux du lac, des commérages… une histoire d’un coin de pays.
Ces récits se lisent comme des contes. Ils sont pleins de douceur de vivre et reflètent un ancien temps, pas si lointain, mais quand même un peu. L’espace de quelques pages nous côtoyons la population d’un village au début du XXsiècle. Et les personnages sont plutôt bien campés.
Il y a un joli rôle pour une mouffette et pour une tourterelle.
Il est possible que le Blisse n’existe pas vraiment… mais si vous vous rendez en Outaouais, vous le trouverez peut-être quand même.

Je connaissais la mère Gaucher de réputation. Elle parlait constamment. Les mots pullulaient dans sa bouche comme des maringouins dans un marécage. C’était en soi tout un personnage. Son prestige de commère couvrait toute la vallée, des hauteurs du Mont Chauve jusqu’à la décharge de l’Esturgeon, et du Bonnet Rouge jusqu’au Hibou. Ses mots faisaient mouche à tout coup, même s’ils étaient un mélange de miel et de vinaigre.


Merci Sylvie pour la lecture !

Un mystérieux lac canadien.


mercredi 31 janvier 2018

Un matin, en fouillant dans le grenier, Oups trouve un Doudou.

Claude Ponti, Le Doudou méchant, 2000, paru à L’École des loisirs.

Oups, un petit enfant découvre un vieux doudou dans un grenier. Vous savez, ce sont ces doudous en tête d’oreiller dans lesquels on met son pyjama dedans (ou plein de plumes). Bref, Oups et le Doudou deviennent inséparables. Jusqu’au jour où le Doudou lui suggère de faire des bêtises et même de très grosses bêtises.

Bien sûr, j’ai été attirée par le titre. C’est une histoire de doudou, un conte d’apprentissage pour enfant et pour doudou. Il y a également les dessins de Claude Ponti : la montagne en monsieur chauve m’a convaincue de prendre l’album. En effet, dans cette histoire toute simple, il y a des gens à très long nez, des brosses avec de petits yeux, les pierres du chemin qui se sauvent et des monstres bizarres très bons à manger.
Ici le dessin n’est pas plein de douceur ou de miel. Les couleurs sont un peu brunes. Il y a plein de détails partout, de petites inventions cachées. À lire, à gratter dans les petits coins.

L'image que j'adore.



lundi 30 janvier 2017

C’est un monde qui respire sans apparaître.

Jeanne Benameur, Les Demeurées, 2000.

Un texte très court, mais très fort.

C’est l’histoire d’une femme, La Varienne, et de sa fille, Luce. Elle est l’idiote du village, celle que l’on a appelée « abrutie ». Elles vivent dans une maison où on ne parle pas, où les objets sont rares, où le monde extérieur ne parvient que comme une menace. Le roman raconte ce moment où Luce doit aller à l’école, parce que le savoir est obligatoire, et ce qu’il se passe quand les mots entrent dans sa vie.
Le roman est très court, composé de phrases elles aussi très courtes et simples, à l’image des sentiments évidents et puissants qui étreignent la mère et la fille. Si elles sont simples d’esprit et en apparence peu adaptées à leur monde (on est à la campagne au XXe siècle), elles en perçoivent les réalités profondes, les affrontements inévitables et notamment la façon dont l’école tente de mettre la main sur la petite fille.
Séraphine de Senlis, Dahlias, vers 1915, HB, Colmar Unterlinden, M&M.

Au sein de cet univers dépouillé, le roman peint les sentiments intimes et sincères de deux personnes qui n’ont qu’elles au monde. Les objets sont rares et en deviennent hautement symboliques. Il n’y a aucun dialogue et on ne saura pas quels mots sont prononcés.
Un petit livre où il faut se plonger comme en apnée.
Si Otages intimes m’a paru sans intérêt, cette lecture achève de me convaincre que les premiers romans de Benameur sont bien pour moi !

La petite est comblée. De tout temps comblée et si elle l’ignorait, en la faisant venir ici, dans cette école, elle le lui a appris. C’est la seule chose qu’elle lui ait enseignée sans le savoir : une douleur et un bonheur intense. Savoir qu’on manque à quelqu’un, que quelqu’un nous manque.





vendredi 12 août 2016

J’ai tenté de capturer un fragment de forêt et c’est la forêt qui m’a capturé.

Johanna Sinisalo, Jamais avant le coucher du soleil, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, parution originale en 2000, édité en France chez Actes Sud.

Un roman passionnant !

Le narrateur principal, Ange, trouve un soir en bas de son immeuble un petit animal noir qu’il adopte immédiatement. Il s’agit d’un troll, un vrai (pas un gentil Moomin). Ange se plonge dans les ouvrages consacrés aux trolls (notamment pour savoir ce qu’ils mangent), car l’existence de ces animaux est bien attestée, entre les loups et les lynx – on n’est pas dans le folklore.
Le roman se construit selon une alternance de points de vue entre Ange et ses différentes relations. Il y a en effet tout un jeu de désirs entre les hommes qu’aime Ange et ceux qui l’aiment et entre une jeune femme, la voisine du dessus. L’arrivée du troll dans la ville semble exacerber tous ces désirs mal contrôlés alors même que le jeune homme ne s’intéresse bientôt plus qu’à ce merveilleux petit animal.
Plus perturbant pour le lecteur, la narration est entrecoupée par des extraits des différents ouvrages que lit Ange. Certains des titres existent (je les ai dans ma bibliothèque), d’autres… je ne sais pas. Mais les citations sont-elles vraies ou non ? Comme dans les abeilles, Sinisalo intercale les différents discours et brouillent les pistes. L’existence du troll n’est jamais mise en doute, même si l’animal est mal connu, et le roman ne prend donc jamais le ton de la science-fiction.
T. Kittelsen, Le Troll des forêts, 1906, Wiki-image.
L’auteur se moque un peu de la mode actuelle pour le soi-disant sauvage, alors que la réalité des animaux si proches des villes semble terrifier tout le monde. De même, les écolos bisounours semblent loin des réalités, n’exprimant qu’une nouvelle incompréhension pour le monde sauvage. La proximité des carnassiers avec les êtres humains est soulignée à plusieurs reprises et campe peu à peu un climat de plus en plus sombre et effrayant.
C’est un roman très prenant, rendant hommage à la douceur de la fourrure du petit troll, à ses yeux qui brillent dans la nuit, à ses griffes terribles et à son instinct que rien n’arrête.
Les rares fois où il remue, c’est un insaisissable vif-argent. Il semble défier la pesanteur, sa force musculaire est vertigineuse par rapport à sa taille. Il a des gestes d’huile, de soie.
Ses yeux brûlent tels des incendies de forêt dans la nuit.

Merci Marie-Neige pour cette lecture. Suomi. Des femmes écrivains. Lire le monde pour la Finlande.

Sans doute le roman que j’ai préféré de cette auteur, mais je vous conseille aussi Oiseau de malheur
et Le Sang des fleurs.