La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 3 septembre 2026

On l’appela Thormod Scalde de Kolbrun. Mais les femmes disaient qu’il eût mieux mérité d’être appelé poète du cul de charbon.

 

Halldór Laxness, La Saga des fiers-à-bras, parution originale 1952, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Anacharsis.

L’éditeur présente ce roman comme un pastiche de saga islandaise. De fait, nous sommes en Islande et nous suivons la jeunesse de deux imbéciles, Thormod et Thorgeir, élevés dans les récits à la gloire des hommes féroces qui dévastaient les terres, les hommes et les femmes, mais aussi les dragons, et qui faisaient régner la terreur. L’un, Thorgeir, se promet d’être un immense guerrier au service d’un grand roi et l’autre, Thormod, lui promet d’en être le scalde, celui qui composera le poème qui transmettra sa gloire à sa postérité.

Ils ne cessaient de parler de la mesquinerie qui allait toujours croissant en Islande, puisque des hommes libres s’y adonnaient à la pêche à la ligne ou à la garde des moutons au lieu de faire fortune par le combat, la vaillance et le meurtre. (…) Ils étaient d’accord pour mener la vie des fiers-à-bras, sans se soucier de ce que les manants et les esclaves en pensaient, pour se faire des ennemis à la mode des braves et pour faire fortune par leur vaillance.

Le souci est qu’à l’exception de deux femmes qui se disputent Thormod, une à la forme de cygne et une sorcière, tout leur entourage est plutôt enclin à penser que vivre en paix avec ses voisins est une bonne chose et que le christianisme n’est pas si mal. Les débuts de leur existence héroïque est donc plutôt miteuse, à pourchasser des pouilleux, jusqu’à ce que Thormod s’embarque et rejoigne la grande troupe de Thorkell qui met régulièrement à sac l’Angleterre.

Ici la lectrice française découvre ce que les lecteurs islandais savaient sans doute depuis le début : le pastiche est aussi un roman historique. Nous voici aux alentours de l’an mil, avec le pillage de Canterbury par les vikings et la mise à mort de l’archevêque, la constitution du royaume de Knut, puis les raids en Normandie en compagnie des descendants de Rollon, et enfin les guerres entre les royaumes de Norvège, de Suède et du Danemark – ce roman est aussi un pastiche hommage à la grande Saga de saint Olaf de Snorri Sturlusson.

C’est qu’ici le grand récit chrétien de la conversion des peuples en prend pour son grade. Les moines de Normandie trouvent conforme d’incendier la cathédrale de Chartres et de piller et tuer tous les habitants, procèdent à des baptêmes collectifs expéditifs ; Grimkell, premier évêque de la Norvège, a été ordonné par des Arméniens dans une écurie ; le pape illettré ne s’intéresse qu’à l’argent ; Olaf le Gros, roi tyrannique, est transformé en saint patron de la Norvège par un obscur poète boiteux.

Il y en avait qui avaient accroché à leurs frusques des pichets émaillés et autres vaisseaux à boire, des chapelets, des colliers d’ambre ou de corail, des chaussures de femmes, brodées d’argent, du petit-gris, voire des rouleaux de tapisseries artistement exécutées. Certains avaient pendu à leur ceinture les têtes des femmes qu’ils avaient violées dans la journée. Ils trouvaient que la vie valait la peine d’être vécue. (…) Certains firent serment de ne plus jamais se battre pour un autre roi que le Christ qui leur avait donné de saints dogmes à servir par les armes.

Quelle bonne blague, ces sagas, et ces histoires nationales, semble nous dire Laxness. Les héros, les rois, les poètes, toute la matière des mythes et de l’histoire sont raillés de la plus belle façon. Les lecteurs islandais doivent évidemment avoir une lecture bien plus informée que moi, mais j’apprécie la façon dont l’auteur apparaît à plusieurs reprises dans le récit pour justifier ses choix entre des sources contradictoires. La voix de Laxness perce notamment quand il explique qu’un roi craint particulièrement, non tel ou tel ennemi, mais que le peuple découvre pouvoir vivre sans aucun roi (rappelons que l’Islande a vécu durant plusieurs siècles sans aucun roi).

Il faut peut-être être un peu familière des histoires des vikings et des sagas pour apprécier le roman ; j’ai trouvé qu’il se lisait avec beaucoup de plaisir, même si l’écriture de Laxness n’est pas très prenante. Après ma lecture, j’ai consulté Les Peuples du Nord de Lucie Malbos (Belin, collection Les Mondes anciens, 2024) et j’ai pu constaté que l’auteur semble avoir respecté les principales étapes historiques.

C’est aussi un roman d’ampleur, puisque nous voyageons d’Islande en Norvège, en Angleterre et en Normandie, à Kiev, mais il y a aussi une longue incursion au Groenland, d’abord aux côtés des scandinaves qui tentent d’y vivre, puis des Inuits vivant heureux sans roi, sans héros et sans scalde.

Tête de Viking, 11e siècle Suède, bois de cervidé, musée de Sigtuna


Il y a deux fiers-à-bras qui se sont rendus célèbres plus que les autres dans les Fjords de l’Ouest : ce sont les frères jurés Thorgeir Havarson et Thormod Bessason et, comme on peut s’y attendre, il court force récits sur leur compte dans le Djup, où ils ont grandi, de même que dans les Fjords du Glacier et sur les Rives du Horn ; aussi faut-il dire qu’en tous ces lieux, ils ont accompli de hauts faits.
C’est le début.

Vieillards, mendiants et voleurs mutilés combattaient avec leurs béquilles, et les enfants avec leurs jouets. Les pierres pleuvaient dru sur les vikings. Se précipitaient sur eux de dignes dames. Vierges intactes et putes se tenaient côte à côte, déversant sur les vikings de l’urine bouillante tandis que d’autres les aspergeaient de goudron en fusion ou d’eau tirée du fleuve.
C'est le récit de la résistance des habitants de Canterbury contre les vikings.

Et quand, avec quelques compagnons, nous passâmes par le Verdal un jour, quelques mille ans après, et vîmes vers l’est les landes montagneuses bleues d’où, pour la dernière fois, descendit vers la Norvège le roi, sans clercs, loin des scaldes, abandonné de ses amis et de ses maîtresses, uniquement soutenu par une armée de païens étrangers, les pierres, en vérité, étaient silencieuses à Stiklarstadir, et, de la Saga du roi Olaf, ne survivait que le bruissement dans les feuilles.
À la fin le pastiche rejoint le souffle ténu de la légende et l’on ne saura rien du grand poème composé par Thormod à la gloire de Thorgeir et de son roi.

Laxness a reçu le prix Nobel de littérature et sur le blog il y a :


mercredi 17 juin 2026

Et ainsi, je me mis à chanter pour le monde entier.

 

Halldór Laxness, Les Annales de Brekkukot, parution originale 1957, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Zulma.


Le narrateur est un homme âgé ou d’âge mûr et il entreprend de nous raconter son enfance, auprès d’un grand-père et d’une grand-mère qui l’ont adopté bébé, dans une modeste ferme auberge proche de Reykjavik, à une époque où celle-ci compte environ 5 000 habitants. Cela commence par une sorte de chronique des personnes que le petit garçon rencontre, sans forcément un grand suivi. 
Que la lectrice persévère ! Progressivement, insensiblement, le récit se concentre sur un étrange personnage, un chanteur d’opéra islandais, dont le portrait orne plusieurs maisons, qui vit à l’étranger, dont la presse publie les exploits, et qui revient sur l’île à intervalles irréguliers. Le narrateur le rencontre à plusieurs reprises et son destin, qui ne semble pas bien tracé, s’en trouve singulièrement infléchi.

Le capitaine Hogensen était l’un des plus authentiques héros de saga que j’aie jamais connus. Il descendait de pasteurs, de baillis et de poètes. (…) Il tenait des propos pompeux. Jamais il ne me parlait autrement qu’en héros de saga s’adressant à un autre héros de saga. Tous ses propos dépassaient les contingences quotidiennes et les menus incidents.

J’ai pris plaisir à la lecture de ce roman. La construction en est peut-être assez lâche, mais les portraits sont réussis. Plus ou moins affabulateurs peut-être, à moins que ce ne soit le petit garçon qui ne comprenne pas tout très bien, mais sincères et solidaires. Pour eux, la modernité est un objet inconnu et exotique.

L’automne avait soufflé dans notre direction la veille au soir, mais le lendemain matin, il était reparti. Les gouttes de pluie scintillaient dans les touffes d’herbe, entre les dalles du pavé, sur les pissenlits optimistes de cette fin d’été et sur les écailles de poisson dans le marécage. Et l’éclat du soleil teintait les tanaisies de rouge.

Surtout, on découvre la future capitale de l’Islande (celle-ci n’est pas encore indépendante), ses personnages, ses codes sociaux, ses aspirations sociales et culturelles… On devine la volonté d’évoquer l’époque des derniers petits pêcheurs, des dernières maisons de tourbe, bientôt remplacées par la brique et la pierre, de l’omniprésence des saga dans l’imaginaire de chacun, des chansons traditionnelles, etc. Il y a aussi un extraordinaire débat municipal sur les horaires de travail des barbiers (mais il est également question du Barbier de Séville, le plus grand barbier du monde).

Zorn, Magda Geber, 1891 Mora Zornmuseet
Zorn est un peintre suédois mais je pense qu'une jeune fille du roman se verrait bien en Magda.


Quand nous parlions de romans danois, c’était comme si nous avions une vague idée de Dostoïevski et de cette sorte de narrateurs qui semblent avoir répandu une grande quantité de goudron, lequel, obéissant aux lois de la gravité, s’est ensuite déversé en masses informes dans la moindre crevasse ou fissure.

Quelle qu’en soit la cause : ce petit grand peuple, longtemps roide parce qu’ossifié pour avoir été l’incarnation de tout ce qui est vrai et juste dans une petite grande ville par-delà des mers, ces classes supérieures islandaises éduquées sans culture musicale avant qu’on nous considère comme peuple, cette foule de gens les plus dépourvus de musique qui se soient jamais assemblés sur terre – ils se mirent tous à écouter.

Évidemment au vu du sujet, la musique est importante et le roman me permet de participer au défi Sing me a song de Sunalee. Je retiens Le Roi des Aulnes de Schubert qui joue un rôle important dans la narration.


L’Islande est une île (incroyable !) et le roman est marqué par l’arrivée et le départ des bateaux vers Copenhague, qui amènent et emportent tel ou tel personnage, jusqu’au narrateur. C’est donc une participation de choix pour les escapades européennes de Cléanthe, qui part dans les îles ce mois-ci (d’autant que mes étagères portent plusieurs romans islandais).

De Laxness j’ai également lu l’excellent La Cloche d’Islande. L'auteur a reçu le Prix Nobel de littérature en 1955.


mardi 29 avril 2025

Cette course était comme un poème magnifique, appris par cœur, il vous restait dans le sang.

 
Gunnar Gunnarsson, Le Berger de l’Avent, écrit en 1936, parution originale en danois en 1937, traduit en islandais par l’auteur en 1939, traduit de l’islandais par Gérard Lemarquis et María Gunnarsdóttir, édité en France par Zulma.

Début décembre, en Islande, Benedikt se met en route avec son chien Leó et son bélier Roc pour aller chercher les brebis égarées et les ramener dans les fermes. Il n’est pas très riche et il travaille pour les autres, mais il est surtout guidé par son sens de la responsabilité vis-à-vis des animaux qu’on ne laisse pas périr dans la neige et les rochers. Mais cette année-là, le blizzard se lève et complique bien les choses, d’autant que la nourriture est comptée.

À présent, il marchait dans la neige. Autour de lui, et aussi loin que portait son regard, tout était blanc. Au-dessus aussi, le ciel était d’un blanc grisâtre. Et même la glace, sur le lac, était recouverte d’une mince couche poudreuse. Blancheur trouée seulement des cratères peu élevés qui se détachaient, ici et là, dessinant quelques rares cercles noirs, semblables à des symboles dans l’infini désert de la neige.

Voilà, c’est le récit, c’est tout simple et c’est beau. C’est une marche dans la nuit, la neige, le froid, la glace, le vent, avec l’appui solide d’un bélier et la joie énergique d’un chien. Des gestes éprouvés qui permettent de faire face aux éléments. La connaissance fine d’un territoire qui permet de trouver la cache sous le rocher où l’on pourra se mettre à l’abri. La solitude et la solidarité.

Mauve, Le Retour du troupeau, 1886 Philadelphie museum


Et il partait vers les montagnes, dans une région où l’on ne trouvait plus, à cette époque de l’année, que les oiseaux de proie les plus résistants, des renards et quelques moutons égarés. C’étaient ceux-là qu’il allait chercher ; ceux qui s’étaient séparés du troupeau échappant ainsi aux grands rassemblements d’automne. Pouvait-on les laisser crever de froid et de faim sur les sommets, sous prétexte que personne n’avait le courage de partir à leur recherche ?
C’est presque le début.

Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l’un pour l’autre. Mais dans la montagne, le sentiment d’isolement prend un tour différent. Tant qu’on entend d’autres voix que la sienne, tant qu’on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l’univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux.

Le billet de Dominique.
Un petit livre qui aurait pu être « une bonne nouvelle ».


mardi 4 mars 2025

La réalité du voyage de Pythéas dans le Grand Nord ou dans les régions baltiques se perd dans les brumes du temps.

 

François Herbaux, Pythéas explorateur du Grand Nord, 2024, Les Belles Lettres.

 

C’est un livre d’histoire.

Au IVe siècle avant J.-C., un Grec de Marseille, nommé Pythéas, entreprit un grand voyage vers le nord. Il découvrit, dit-on, une grande île, et encore plus loin une île située au niveau du cercle polaire et d’étranges barbares. Plusieurs siècles après, les historiens grecs et romains bataillèrent pour savoir que penser de cette épopée.

Alors ?

Alors Herbaux reprend toutes les sources et fait la part des choses entre le sûr et le probable. Il faut dire que tous les écrits de Pythéas sont perdus et sont connus seulement par les citations de ceux qui viennent après lui (mais qui ne sont pas toujours d’accord avec lui).

Pythéas était scientifique, le premier à calculer avec précision la latitude de Marseille (qui, de fait, est la première ville dont la latitude a été calculée) et à avoir émis l’hypothèse du lien entre le mouvement des marées et celui de la Lune. Il aurait entrepris son voyage par curiosité scientifique, afin de vérifier certaine hypothèse sur la durée du jour qui pourrait varier dans l’année selon la proximité avec les pôles. Mais où jusqu’où est-il allé ? Il est à peu près certain qu’il a fait le tour de la Grande-Bretagne (par l’est ? l’ouest ?) – ce qui lui vaut l’honneur d’être cité par Churchill dans ses mémoires pour avoir fait entrer l’île dans l’histoire – ce qui vaut à Churchill d’avoir l’honneur d’être cité à son tour sur les murs du musée d’histoire de Marseille – et d’être allé jusqu’aux Orcades et après ? L’hypothèse de l’Islande tient la corde au vu des coordonnées. Mais Pythéas semble également décrire les habitants de Scandinavie (même si les Écossais, les Estoniens, les Danois et d’autres revendiquent également cet honneur).


En réalité, on ne connaît pas le détail de l’itinéraire de Pythéas. Peut-être a-t-il abordé les îles Britanniques une première fois lors de son expédition vers le grand nord et une seconde fois au retour. Mais on ne peut gère en dire plus. A-t-il atteint l’Écosse en passant par la mer d’Irlande ou par la côte est ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est qu’avec Pythéas les îles Britanniques sont entrées dans l’histoire. Elles se trouvaient non seulement nommées, mais surtout localisées, mesurées, explorées et décrites, comme nous le révèlent Strabon et Pline.


L’ouvrage est passionnant même si j’avoue qu’il peut être difficile à suivre : l’entrecroisement des sources et des fragments de tel et tel auteur peut faire que l’on a du mal à s’y repérer. De fait, ce petit livre est très complet puisqu’il rassemble tous les fragments d’auteurs antiques mentionnant Pythéas.

J’apprécie aussi le volet sur la postérité de Pythéas, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, car il est revendiqué par tous ceux qu’il est supposé avoir découvert. Et puis on a fait de lui le premier auteur gaulois ou même provençal ! Au XIXe siècle, on a aussi donné à son voyage un but commercial, alors que le port de Marseille est au centre des colonies françaises (et je connais une banque dont le siège porte le beau nom de Pythéas).

Image Wikipedia.
Statue de Pythéas par Auguste Ottin (façade du palais de la Bourse à Marseille, XIXe siècle)
Coiffure romaine, braies gauloises, grand manteau, geste conquérant et un vague phoque à ses pieds.
 


On constate que les descriptions contenues dans le traité Sur l’océan de Pythéas n’ont pas mis fin aux spéculations. Science et fiction ont cohabité dans la littérature antique consacrée à ces régions, à travers des textes variés, les uns exposant des données reprises d’ouvrages antérieurs, d’autres exprimant des doutes, dénonçant des fables ou des mensonges ou d’autres encore laissant libre cours à l’invention poétique.

 

Herbaux citant Jean-Louis Étienne :

Je pense, ajoute-t-il, que Pythéas décrit la prise en glace de la mer. Ce n’est pas comme l’eau douce dont le changement d’état est immédiat, la surface devient un vitrage transparent très fragile. L’eau de mer salée passe d’abord par un état de saumure pâteuse, qui ondule avec la houle. Elle freine considérablement l’avancée du bateau. C’est peut-être à cette frontière de l’océan polaire que Pythéas a été contraint d’abandonner sa progression.

 

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme, je vous conseille d’écouter cette émission.




jeudi 3 octobre 2024

Je me dis que le Verbe, en islandais, orđiđ, c’est-à-dire le Mot, est un neutre singulier, tandis qu’au loin, il me semble distinguer les miroitements du Temps.

 


 

Auđur Ava Ólafsdóttir, Éden, parution originale 2022, traduit de l’islandais par Éric Boury, édité en France par Zulma.

 

La narratrice est une linguiste islandaise. De retour d’un colloque sur les langues rares, elle calcule son empreinte carbone, elle qui prend si souvent l’avion, discute des arbres avec son père, réfléchit à son pays sans arbre, et finalement décide d’acheter un bout de terrain paumé, avec une maison, pour y planter des centaines d’arbres. Pas évident dans une terre de cailloux battue par les vents.

Enfin ça, c’est ce que la narratrice veut bien nous dire. Parce que pas mal de pages plus loin, on comprend que sa carrière d’universitaire était compromise par une faute qu’elle a commise. Et puis elle aspirait peut-être à changer de vie. Elle ne parle pas trop de ses motivations à agir.


Sara a au moins pour elle de ne pas écrire sur les chuchotis rieurs des ruisseaux comme le font les auteurs citadins dès qu’ils s’éloignent de Reykjavík et qu’ils marchent pieds nus dans l’herbe humide de rosée.


Si je suis franchement sceptique sur cette plantation d’arbres – je ne comprends pas bien cette volonté de changer un territoire, d’y implanter des arbres là où il n’y en a jamais eu, de ne pas considérer le paysage tel qu’il est – j’ai cependant apprécié le roman pour son ton si particulier.


Je lui ai demandé s’il progressait en islandais, il vient d’apprendre le mot stinningskaldi – froid glacial – et l’expression endrum og sinnum – de temps en temps.


Il y a une ironie légère et indiscutable. La narratrice décrit avec humour son univers et son pays, l’Islande, ce tout petit coin, où tout le monde se connaît et écrit soit de la poésie soit des polars. J’avoue que l’évocation du colloque initial m’a fait penser au jeu du roman interactif de feu les Papous dans la tête.

Le charme vient aussi que notre linguiste réfléchit sur les mots, ceux de l’islandais, ceux des manuscrits qu’elle relit et corrige. En Islande, le bruissement du vent dans les ramures des arbres n’existerait que dans les romans. Voilà un village qui se prend de passion pour la grammaire et la phonétique historique.

Ce n’est pourtant pas un monde de douceur. Un groupe de réfugiés afghans est installé dans le village et s’efforce d’apprendre l’islandais (une langue agglutinante qui se décline). Le garçon ne raconte pas ses traumatismes, mais évoque simplement ce qu’ont subi les filles durant le voyage. Et puis comme partout on vend ses terres à des industries néfastes.

C’était un agréable moment de lecture.

Carr, Dans la forêt, 1932, Vancouver Art Gallery
 


Contrairement aux écrivains de mon île qui célèbrent la dryade à huit pétales, portent aux nues les rares épilobes arctiques qui poussent sur le sable noir où la végétation rase qui couvre la terre explose en une symphonie de couleurs à l’automne, les auteurs traduits prêtent l’oreille au murmure des couronnes des arbres qui s’élèvent à des dizaines de mètres vers le ciel, débout sous les frondaisons, ils méditent sur les miroitements de lumière qui folâtrent dans les feuillages ou s’accordent une halte dans une clairière ombragée en écoutant les bruissements dans les ramées, ils chantent l’enchevêtrement des branches et le ciel qui ruisselle dans la sève des arbres, jusqu’à l’humus, et ils s’égarent dans les profondeurs des bois.

 

Il me dit qu’il s’est exercé à décliner le mot enginn – personne, aucun, nul –, il lui semble étrange qu’il existe autant de versions pour un terme qui ne signifie pratiquement rien. Il sort son calepin et me montre les déclinaisons qu’il a notées en colonne, les unes sous les autres, singulier, pluriel, masculin, féminin, neutre, nominatif, accusatif, datif et génitif.

enginn

enginn

engum

einskis

engin

enga

engri

engrar

ekkert

(…)

 

Une romancière.

 

L’avis de Keisha et d’Eimelle.




 

jeudi 18 janvier 2024

Et la mousse grise attendait, sèche, assoiffée de rosée dans la nuit riche de promesses, en attente, attendue.

 


 

 

Thor Vilhjálmasson, La Mousse grise brûle, parution originale 1986, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Actes Sud.

 

Au début, le lecteur est un peu perdu. Des hommes marchent dans la lande. Un homme tue sa femme enceinte en la noyant. Un homme rencontre une femme en ville. Ensuite, c’est à nouveau un long trajet dans les terres islandaises, montagnes, roche volcanique, mousse, ruisseau. Et les chapitres s’ordonnent peu à peu. Le bailli ou le juge a été appelé par un pasteur pour se prononcer au sujet d’un couple de frère et sœur, et il se remémore les circonstances d’un crime plus ancien, jugé par son père. On est à la fin du XIXe siècle.

Le roman nous plonge dans l’Islande rurale et misérable placée sous l’autorité du Danemark. La vie y est dure. Je frémis devant ces récits de garçons de 10 ans gardant les moutons, placé de ferme en ferme, sans attache solide, de cette adolescente violée par son patron à 13 ans, du froid, du portrait du roi accroché dans un bureau.


Qui sait s’il n’y avait pas l’héritage national lui-même, dans l’herbe rase ? Tu entends des voix porter le message mystérieux des êtres surnaturels depuis les ruisseaux qui creusent constamment leur lit, au-delà des générations, le discours mystérieux partout où coule l’eau en ce pays. Le murmure de l’eau. Les voix de tous les temps dans le murmure de l’eau, qui font de l’être humain une seule et même personne ; bien que les générations se déversent dans la mer. De l’autre côté de laquelle il n’y a pas de pays.


Il nous plonge aussi dans les paysages somptueux, mais sublimes, qui dépassent les pauvres êtres humains, hantés par les souvenirs de ceux qui ont vécu là divers drames, par le diable, par les peurs intimes de chacun. Ces êtres évanescents traversent les nuages, la brume, la glace, la lune.


Ruisseaux et ruisselets mêlaient leur chant à celui des sabots et de la pierre, prodiguant les variations ambiguës pour que la mélodie ne fût pas trop monotone, le ton se modifiait quand ils passaient sur de la pierre baignée d’eau, ou de la mousse sur les berges parfois, ou quelque autre végétation primitive.

Nick Sikkuark, Sedna déesse de la mer, 1999, MNBAQ


Il y a aussi les émotions du juge, venu de la ville, symbole d’autorité et de savoir, pas si plein de certitudes que les autres le pensent, mais intimidant, devant rendre un verdict, perturbé par ceux qu’il interroge. Il y a le pasteur et sa femme, qui auraient pu aisément dissimuler le crime, qui ne l’ont pas fait, par bonté ou par négligence, et qui permettent au drame d’advenir.

Enfin, je suis frappée par le fait que tous les personnages sont bien jeunes, 25 ans peut-être. Certains sont peut-être prêts à réfléchir au progrès et à construire l’avenir de l’Islande, mais d’autres resteront dans leur sombre vie.

Il y a des visions, des rêves, des cauchemars. Un cheval qui court – qui rêve ? On ne sait pas.

Je retiens la scène du pasteur seul devant le crucifix de l’église et le sentiment de sa faiblesse.

 

D’où que cela pût vous assaillir. D’un esprit conscient de sa faute, une faute que toi seul connais, ou bien d’histoires populaires, ces âmes proscrites et errantes qui se vengent de quiconque passe à portée. Toute cette masse de trépassés que ce peuple traîne avec lui, génération après génération, pendant des siècles. Ceux qui ont péri dans de pareils déserts de sable, des esprits qui furent étouffés ou mutilés, dans la détresse et l’inhumanité.

 



 

mardi 11 avril 2023

Jamais je n’ai commis aucun péché. Je suis un honorable grand criminel.

 Halldor Kiljan Laxness, La Cloche d’Islande, traduit de l’islandais par Régis Boyer, publication originale 1943.

 

Un bon gros roman plein de littérature !

En Islande (et plus tard on comprend que l’on est au XVIIIe siècle), le petit peuple vit dans la misère sous le joug du colon danois. Au début du livre, la vieille cloche d’un lieu que l’on comprend être important pour l’île, à la fois cour de justice et parlement, est détruite pour être fondue et transformée en canon. Le lecteur fait la connaissance avec Jon Hreggvidsson, un coquin, un filou, un dur à cuire, qui chante les strophes des anciennes sagas, qui est arrêté pour une histoire de corde volée, puis flagellé pour des insultes et même accusé de meurtre. Ce personnage, sorte de fil conducteur, lui donne sa verve picaresque et son côté roman d’aventures. Parmi les autres personnages principaux, il y a Arnas Arnaeus, un noble Islandais, qui s’efforce de recueillir tous les manuscrits anciens, témoins de l’histoire et de la poésie du peuple, et Snaefrid, une belle jeune femme, altière, vêtue d’or et de bleu, prise dans des contradictions insolubles.


Ils disaient qu’à l’extérieur de cet entonnoir de l’Enfer, un peuple d’esclaves pouilleux traînait une vie lamentable à base de résidus d’huile de baleine et de requin pourri ainsi que d’aumônes du roi.


L’Islande est donc le personnage principal, île pillée par le Danemark et maintenue dans la misère. Les habitations y sont en tourbe et la corde, nécessaire à la pêche, y est rare. On y meurt de faim et les Danois considèrent ce peuple mangeur de requins comme étant à peine humain. Jon Hreggvidsson représente ce peuple islandais, toujours debout en dépit de sa condamnation à la décapitation. Le voici amené à fuir et il découvre des pays incompréhensibles (la Hollande, l’Allemagne) (ces passages sont assez drôles).


Pourquoi cette inquiétude, cette angoisse tremblante, ce vide, cette crainte d’un destin glacé : celui d’être abandonnée sans pouvoir revenir dans son pays, comme les Islandais du Groenland.

J. de Toulon, Portrait d'un couple, Toulon Musée d'art

Si Arnaeus est un personnage un peu décevant, trop faible, il a le mérite de mettre l’accent sur les sagas dont chaque Islandais peut être fier malgré l’actuelle misère. Snaefrid, elle, est un beau personnage de roman, impénétrable, incompréhensible, au-dessus des choix des simples mortels, se battant pour la dignité de son père et celle de la noblesse islandaise, silencieuse et méprisante, reine d’une saga nouvelle.

Les épisodes tragiques se mêlent aux épisodes cocasses : pacte avec le diable, discussion des condamnés à mort, combat avec une géante, grenier plein de pendus, ivrognerie, religieux obsédé par le péché, criminel ruiné et moqué une fois reconnu comme innocent.


Bien que les uns fussent grands et les autres, petits, les uns, larges de visage, et les autres, longs, les uns, blonds et les autres, bruns, collection de races les plus dissemblables, tous portaient un signe distinctif national commun : ils avaient de mauvaises chaussures.


Les souvenirs des explorateurs et des héros, de la poésie et de l’ancienne littérature nourrissent les conversations présentes. La langue mime les tournures anciennes et campe ainsi un monde lointain, dans l’espace et le temps, dans l’imaginaire aussi.

C’est un très beau roman, dense et riche, dont la langue m’a séduite, qui s’inscrit étroitement dans l’histoire islandaise et danoise, mais s’en échappe pour nous donner une vision presque légendaire.

 

Lorsqu’il était assis, il paraissait encore vert. Mais quand il se leva et prit son bâton, qu’il sortit appeler ses serviteurs pour les affaires de la matinée, on put voir à quel point il était décrépit. Il avançait en chancelant sur le plancher, à pas courts et boiteux, si courbé que les pans de son manteau traînaient, à l’avant, sur le plancher, tout en grimaçant pour réfréner les gémissements que lui avaient valus un mauvais repos dans cette dépendance glacée, si tôt en été.

 

Dans son introduction, Boyer rappelle bien tous les enjeux historiques de l’écriture du roman.

Le billet de Miriam.

On me l’a prêté à peu près au moment où Dominique publiait un billet sur Les Annales de Brekkukot, que j’ai évidemment très envie de lire également.




jeudi 19 janvier 2023

Comment sait-on si on est vivant ou mort, cela ne saute pas toujours aux yeux.

  

Jón Kalman Stefánsson, Le Cœur de l’homme, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2011.

 

Seulement six jours après la fin de La Tristesse des anges, le gamin reprend ses esprits dans une maison inconnue, mais où se trouve une jeune femme rousse aux yeux verts. Pas question pour autant de s’éterniser, le voici bientôt de retour au Village. C’est le printemps. Le roman se déroulent pendant quelques semaines du printemps et de l’été, dans un Village où les tensions se font plus aigües, à mesure que la lumière étend son empire.


Les mots produisent certains effets sur les gens, tu devrais le savoir, surtout lorsqu’ils sont écrits, en réalité ils entrent au plus profond de toi et ne te laissent plus aucun répit, c’est difficile, et pendant ce temps-là on doit continuer de vivre sa vie comme si de rien n’était.


Un volume qui me laisse un goût en demi-teinte. Peut-être que je me lasse un peu du style de l’auteur, des phrases qui s’enroulent, des images un peu appuyées ? À cet égard, la dernière page est d’un symbolisme ridicule, il aurait mieux fait de s’arrêter plus tôt.

C’est surtout que les personnages se trouvent confrontés à toute la violence de la société. Le pouvoir, la domination, l’argent, l’alcool… Une femme contrainte de se marier, une femme dont on n’accepte pas la richesse et l’indépendance, une autre qui veut échapper au poids de l’homme qui se sent le droit de se coucher sur elle, une autre qui craint que ce jeune homme ne devienne une brute épaisse… Et la ruine d’un marchand, la misère morale d’un couple… On n’est pas dans un joli village, même si la lumière est belle et que l’on boit du café derrière la vitre. À cet égard, j’avais peut-être préféré l’interminable marche dans la neige du volume précédent.

Et pourtant, les personnages se débrouillent. Une femme fuit et trouve un refuge, une autre trouve une astuce pour ne pas se soumettre, deux âmes perdues se réconfortent, un homme a le courage de ses sentiments…


Il y a bien longtemps, nous étions tous enfants, les étés étaient plus chauds, plus longs, le monde s’étendait, vaste, incompréhensible et plein de promesses.

Existe-t-il formule qui soit plus triste que celle-ci : il y a bien longtemps ? Il était une fois, mais il n’est plus. Il y a bien longtemps, j’étais enfant. Nous laissons la vie rancir, s’alourdir.

Gallen-Kallela, Les skieurs, 1909 privé

La réussite de ces trois romans provient du fait qu’il n’est pas possible d’en tirer une leçon, un espoir ou un désespoir. La vie avance, les morts sont là et prennent la parole, il faut tenter de rester debout face à soi-même, fidèle à l’idée que l’on se fait de soi-même, avec ses faibles moyens. On n’y parvient pas toujours, mais cela ne fait pas de vous un monstre. L’espoir peut se refermer ou se rouvrir si rapidement. Et la poésie ne viendra pas vous sauver. Cette ambivalence et ce balancement me semblent particulièrement réussis.

Pour moi, ces romans me laissent toujours un peu triste et isolée.

 

Les ténèbres sont malgré cela mille fois meilleures que la lumière, laquelle est si légère qu’elle ne vous procure aucun appui, elle n’accroche ni les pensées ni les rêves. Elle s’étend de toutes parts dans la voûte céleste, claironnant comme le goéland marin, et tout ce qui vit semble condamné à entonner les louanges de l’existence : c’est en vain que ceux dont la voix ne se prête pas au chant cherchent un refuge. Et leur été se passe à attendre la nuit.

 

C'est encore une lecture commune. Ingannmic a lu Asta. Elle a adoré, forcément.


Le billet de Miriam.

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre - j'ai fait un second billet- si vous ne savez pas quoi lire, lisez celui-ci, même si vous ne comptez pas lire la trilogie. Ce volume est magnifique et se suffit à lui-même. La Tristesse des anges, le volume 2 que j'aime vraiment beaucoup, une longue marche dans la neige.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta- vous pouvez aussi commencer par celui-ci, un des meilleurs à mon goût.


 

jeudi 13 octobre 2022

L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves.

 Jón Kalman Stefánsson, La Tristesse des anges, parution originale 2009, traduit de l’islandais par Éric Boury, édité chez Gallimard.

 

La tristesse des anges, ce sont tous ces flocons de neige qui volent sur la terre. Ce roman est une longue, très longue, tempête de neige. Et pourtant, nous sommes en avril.

Nous retrouvons le gamin, vivant dans le Village, trois semaines après la fin d’Entre ciel et terre. Tout n’est pas rose dans cette petite communauté entre l’alcool qui détruit les hommes, le temps qui distend les êtres, à quoi il faut ajouter les autorités patriarcales et morales et l’argent qui décident du destin des habitants. Et pourtant, on s’y sent à l’abri des tempêtes. Le gamin est envoyé aux côtés de Jens, le postier, pour l’aider à accomplir sa tournée dans le Nord. Ce seront des jours de marche dans une interminable tempête de neige, sans possibilité de s’arrêter, sans point de repère, au bout du monde – mais même au bout du monde il y a des êtres humains qui vivent là-bas.


Il n’est pas toujours aisé de supporter la poésie, elle peut entraîner l’être humain dans des directions inattendues. On m’a donné des ailes, mais où donc est l’air pour voler ?


Jens et le gamin se trouvent plongés dans un univers puissamment hostile, la neige, le froid, le vent, la mort, la faim. Si Jens semble être assez bien adapté, ce n’est pas le cas du plus jeune, trop rêveur, trop ami de la poésie pour faire preuve de l’obstination et de la concentration nécessaires. Chacun marche, remuant des pensées, des souvenirs qui lui sont chers et qui justifient impérativement leur retour, vivants. Il y a des gens qui les attendent.

Gallen-Kallela, Souffrance muette, 1889 collec Ovaskianen

Un beau livre, très, très froid.  Mais après sa lecture on se sent un peu plus seule.

Une interrogation lancinante sur le pouvoir de la poésie. Aide-t-elle à vivre ou son pouvoir est-il illusoire ?

 

Le gamin baisse à nouveau les yeux sur la lettre, les mots semblent être la seule chose que le temps n’ait pas le pouvoir de piétiner. Il traverse la vie et la change en mort, il traverse les maisons et les réduit en poussière, même les montagnes, ces majestueux amas rocheux, finissent par céder face à lui. Pourtant il semble que certains mots parviennent à affronter son pouvoir destructeur, la chose est étrange, certes, ils s’usent un peu, leur surface se patine, mais ils résistent et conservent en eux des vies englouties.

 

Le billet d’une berge à l’autre et celui de Miriam.

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre - j'ai fait un second billet - si vous ne savez pas quoi lire, lisez celui-ci, même si vous ne comptez pas lire la trilogie. Ce volume est magnifique et se suffit à lui-même.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta - vous pouvez aussi commencer par celui-ci, un des meilleurs à mon goût.


Je suis prête pour le troisième et dernier volume !




jeudi 30 juin 2022

Nous vivons au fond d’une cuvette : le jour s’écoule, le soir se pose.

 Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, traduit de l’islandais par Éric Boury, publication originale 2007, édité en France par Gallimard.

 

C’est l’histoire d’un homme qui se plonge dans un poème au point d’oublier sa vareuse et de mourir de froid (à lire en pleine canicule).


Il est sain pour un être humain de se tenir, seul, au creux de la nuit, il s’unit alors au silence et ressent comme une connivence pourtant susceptible de se changer instantanément en une douloureuse solitude.


Pas tout à fait. Le personnage principal est en réalité le gamin. Il n’est jamais nommé. Il est jeune, mais pas tant que ça. On est en Islande, au début du siècle, parmi les pêcheurs de morue. Il fait froid, très froid. Et si on oublie sa vareuse, on meurt. C’est l’histoire du gamin, de son amitié pour Bárđur, de son chagrin après sa mort, de son apprentissage de la vie – la vie, c’est oublier les morts et continuer tout seul.


Eh bien, annonce Helga.

Eh bien est, à n’en pas douter, le plus important des mots de l’islandais, il a le pouvoir de créer instantanément un lien entre deux personnes inconnues.


La première partie se tient parmi le groupe de pêcheurs, des hommes à longue barbe, virils et taiseux, qui tiennent les livres pour quantité négligeable. La seconde est au Village. Il y a davantage de femmes et des hommes qui boivent de la bière ou du café pour attendre et oublier. Tout cela compose toute une société.

La langue est magnifique, portée par la musique lointaine du Paradis perdu de Milton qu’affectionnait Bárđur. Nous sommes dans un monde hors du temps, le Village n’est pas nommé, on est au bout du monde et tout semble si irréel.

La vie n’a aucun sens. On y apprend bien assez tôt les déceptions et les désillusions, la perte et l’oubli, mais on continue à avancer, à la recherche d’une lumière réconfortante. Chacun porte sa solitude, ses angoisses, ses peurs, sans parvenir à les exprimer. Ils sont bien seuls ces personnages de roman.

 

Edelfelt, Le Convoi d'un enfant, Finlande, 1879, Helsinki Ateneum
C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire.

 

C’est encore une relecture. Le premier billet contient une belle citation sur le café et le sucre candi ! Mais cette fois mon ambition est de lire la trilogie complète - j'ai acheté le deuxième volume.

Il y a beaucoup de billets sur plein de blogs. Celui de Miriam est un des plus récents.


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mardi 29 septembre 2020

Vient l’été, vient l’hiver, lumière incandescente et nuits de goudron.

Jón Kalman Stefánsson, Lumière d’été, puis vient la nuit, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2005, édité en France par Grasset. 

Des années dans un village perdu, dans un fjord, 400 habitants et les fermes autour. Tout commence, quand le directeur de l’Atelier de tricot (ah on est bien en Islande) commence à lire des livres en latin et à se préoccuper des étoiles. Il devient dès lors l’Astronome. Et puis, nous suivons la vie de son fils, Daviđ, et celle de la voisine et puis du maire et puis de tel ou tel fermier. Il ne se passe rien ou plutôt il se passe la vie, avec ses riens. Des gens tombent amoureux ou des gens couchent ensemble, un homme revient du bout du monde, un fils tente de s’inscrire à la suite de son père mais n’y parvient pas. On se met au sport, on essaie de suivre la modernité. On préfère être avec ses moutons. Il y a quand même l’Entrepôt qui est hanté.

Une chronique, mais pas dans l’ordre chronologique, ce qui perturbe nos impressions. Le livre se clôt sur une note tragique, alors que la fin a été racontée précédemment, pleine de vie. Il n’y a pas à tirer de conclusion, parce que l’existence humaine est à la fois triste et joyeuse, pleine d’espoir et désespérée, parce que rien n’a de sens.


Nous parlons, nous écrivons, nous relatons une foule de menus et grands événements pour essayer de comprendre, pour tenter de mettre la main sur les mystères, voire d’en saisir le cœur, lequel se dérobe avec la constance de l’arc-en-ciel.


Et qui est le narrateur ? Ce « nous » qui raconte, qui représente la communauté, mais qui connaît tous les secrets, toutes les pensées, toutes les peurs enfouies sous les doudounes et enfermées dans les maisons. Qui juge un peu, en prétendant ne pas juger, qui choisit les épisodes racontés et qui les ordonne, qui décide de débuter le roman et de le terminer. Il y a des histoires dont nous n’avons ni le début ni la fin. C’est un aperçu sur des existences dont on ne sait ce qu’il adviendra d’elles. Beaucoup de sexe et de désir et d’amour dans ce roman – est-ce que dans la vraie vie les gens ne sont pas un peu plus seuls ? 


Les ténèbres sont parfois bienveillantes, elles nous apportent la lune et les étoiles du ciel, la lumière de la maison des voisins, le programme télé, le sexe, une bouteille de whisky, gardons-nous de trop les dénigrer.

J. Cuvenes, XVIIe siècle, Nature morte aux fruits, Fondation Bemberg

J’ai beaucoup aimé ma lecture, mais j’avoue une préférence pour Ásta. J’éprouve un léger sentiment de vide, voire de facilité, mais aussi de tristesse (ce qui est fréquent avec ce romancier, où je me sens toujours un peu plus seule après ma lecture). Encore une fois, je réaffirme mon envie de relire Entre ciel et terre et de lire la trilogie associée. Hem. Va peut-être falloir s’y mettre.

 

Il regardait ce qu’il avait écrit, ce bout de phrase ressemblait à un nuage de pluie au sommet de la feuille, un nuage lourd de souvenirs, lourd de trente-sept années, ce qu’est une vie d’homme, pensait Finnur, il s’est reculé au fond de son fauteuil et les semaines ont passé. La lune grossissait et mincissait. Le clair de lune est blanc et parfois transparent, il fait naître des pensées, des sentiments que nous peinons à maîtriser, certains tirent les doubles rideaux pour ne pas perdre la raison, à d’autres, il pousse des ailes. Aucun mot ne pleuvait du nuage qui se desséchait peu à peu au sommet de la feuille, le soleil entrait par la fenêtre, l’encre pâlissait, ce qu’est la vie d’un homme.

 

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta

 

L'avis de Claudia Lucia qui n'a émis, elle, aucun bémol.