La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est 1554. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1554. Afficher tous les articles

mardi 21 mai 2024

Apprends, nigaud, qu’un garçon d’aveugle doit en savoir plus long que le démon.

 


La Vie de Lazarillo de Tormès, publication originale 1554, traduction de Bernard Sesé.

 

Relecture d’un petit chef-d’œuvre anonyme, un de ces textes à qui l’on doit la modernité romanesque.

Le narrateur prétend être ce petit Lazare venu de rien (on ne le croit pas). Issu d’une famille pauvre, il raconte son ascension sociale. D’abord au service d’un aveugle qui le maltraite, mais qui lui apprend à mendier et toutes les ruses de la vie. Puis au service d’un moine avare – le face à face avec le coffre plein de pains est digne d’un vaudeville. Puis un maître honnête et généreux, un écuyer qui ne possède en tout et pour tout qu’une épée et de l’honneur, digne mais ridicule. Quelques autres maîtres avant de trouver le protecteur ecclésiastique qui le mariera à sa maîtresse et lui donnera un bon métier. Le récit s’interrompt là…


Je trouve bon, pour ma part, que des choses si remarquables, et peut-être même jamais vues ni entendues, soient connues de beaucoup de gens et ne demeurent pas ensevelies dans le tombeau de l’oubli, car il se pourrait bien que quelque lecteur y trouve quelque chose à son goût, et que ceux-là même qui n’iraient point aussi profond, y prennent plaisir.

C’est le début.


On se moque des membres du clergé, radins et médiocres, vendeurs de bulles papales, les corrompus étant les plus honnêtes. C’est un maure qui nourrit le héros quand il est enfant et les voisines qui le prennent souvent en pitié. Drôle de société.

J’ai pris grand plaisir à cette relecture. Le texte est enlevé, brillant, 100 pages d’un narrateur qui se tourmente et fait des plans sur la comète et essaie de se débrouiller dans la vie. Les portraits sont rapidement et efficacement tracés, le propos est ironique mais humain. Je recommande !

Francisco de Zurbarán, Fray Jerónimo Pérez, Madrid Academia de las Bellas artes San Fernando
 


Mais je dormais bien mal, et j’attribuais cela au manque de nourriture, et ça devait être vrai, car en ce temps-là ce n’étaient certes pas les tracas du roi de France qui m’ôtaient le sommeil.

 

À la maison, du moins, nous demeurâmes tout ce temps sans manger ; quant à lui, où il allait et comment il mangeait, je l’ignore. Mais il fallait le voir revenir à midi, redescendant la rue, droit comme un i, plus long qu’un lévrier de bonne race ! Et pour tenir ce maudit point d’honneur, comme ils disent, il prenait un brin de paille, dont la maison n’était déjà guère pourvue, et il sortait sur le pas de la porte pour s’y curer les dents où il n’y avait rien à curer.

(ah ! ce lévrier ! quel humour !)

 


Il y a un premier billet. 

Première participation au mois espagnol de Sharon.





jeudi 28 mai 2015

En ce temps-là, j’étais en pleine prospérité, au comble de toute bonne fortune.

La Vie de Lazarillo de Tormès, 1554.

Un roman picaresque lu en édition bilingue (traduction de Bernard Sesé).

Cette œuvre anonyme a pour anonyme Lazare, un pas grand-chose qui raconte sa vie. Naissance pas très glorieuse, serviteur lâche et voleur de maîtres qui  ne valent pas mieux, il parvient cependant à l’aisance d’une façon peu morale. On croise tout au long de ce récit de vie des clercs peu scrupuleux, menteurs et radins, un noble au cœur véritablement généreux, mais qui préfère mourir de faim plutôt que d’ôter son chapeau devant un inférieur, un maure généreux, un ménage à trois…

Pas toujours facile à lire, je découvre que cet espagnol un peu ancien aime les inversions. La langue est rapide et sans fioriture, mais comporte un grand nombre de traits d’humour. Le narrateur manie l’ironie sobre, à demi-mot, et l’humour froid, chaque dialogue à voix haute étant doublé par les réflexions personnels de Lazare comme un écho comique. Le charme du récit vient d’ailleurs en grande partie de ces apartés, souvent cocasses et moqueuses.

Murillo, Petit paysan, 1670-8, Londres, National Gallery
C’est un des premiers romans en forme d’autobiographie où le héros est un personnage mineur (Lazarillo = le petit Lazare), sans aucune importance sociale et se moquant des tares de la société. Il contient de nombreuses sources folkloriques que les éditions critiques détaillent soigneusement. Lazare n’est pas un poète, c’est un esprit positif qui respecte la richesse et le ventre plein. Il se moque de l’honneur espagnol en le tournant en dérision (il aurait certainement ri à la vue des personnages d’Hernani en pleine compétition de celui qui sera le plus noble). Ce roman anonyme a immédiatement connu un grand succès et s’est imposé comme un modèle littéraire.

Et ça commence comme ça :
Yo por bien tengo que cosas tan señaladas, y por ventura nunca oídas ni vistas, vengan a noticia de muchos y no se entierren en la sepultura del olvido, pues podría ser que alguno que las lea halle algo que la agrade, y a los que nos ahondaren tanto los deleite.

Je trouve bon pour ma part que des choses si remarquables, et peut-être jamais entendues ni vues, viennent à la connaissance de beaucoup de gens et ne soient pas enterrées dans la sépulture de l’oubli, car il se pourrait qu’un de ceux qui les lisent y trouve quelque chose à son goût et que ceux qui ne vont pas chercher si loin y trouvent du plaisir.