La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 10 septembre 2026

On a trop de mal à naviguer aujourd’hui, car tout le monde se fait corsaire !

 

Laure-Hélène Gouffran, Corsaires à Marseille. Onze portraits d’aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge, éditions Anacharsis, 2025.


Corsaires et pirates ; pirates et corsaires : ce sujet donne lieu depuis plusieurs années à des recherches historiques passionnantes, loin des fantasmes du cinéma et des romans, mais tout aussi riches de portraits hauts en couleurs. Par exemple : au large de l’Amérique ou dans le port de Dieppe.

Au début du XVe siècle, la course est devenue un mercenariat dans lequel des hommes, peu regardants sur les projets politiques qu’ils contribuent à servir, louent leurs navires et leurs bras armés aux employeurs les plus offrants, travaillant parfois pour leur ennemi de la veille.

Aujourd’hui, le point de vue est celui de Marseille à la fin du Moyen Âge. Non pas qu’il y ait plus de « corsopirates » à Marseille qu’ailleurs en Méditerranée, mais la ville est de taille raisonnable et ses institutions sont bien étudiées. De plus, dans les années 1380-1430, la région est en proie à d’incessants conflits entre le royaume d’Anjou et celui d’Aragon (pour le contrôle de Naples), avec intervention du roi de France, de la ville de Gênes ou du pape – ces belligérants ne rechignant pas à employer des mercenaires sur terre, mais aussi sur mer. On charge des corsaires d’attaquer les bateaux de l’ennemi, mais ces corsaires sont aussi pirates à leur propre compte… À cela il faut ajouter les fameuses incursions sarrasines (sans doute de Tunis), qui s’emparent des navires et contre lesquelles on peut aussi armer des corsaires.

Se constitue en 1392 un groupe composé en majorité d’hommes d’âge mûr, plutôt expérimentés, provenant d’un même milieu tissé au fil de liens familiaux, commerciaux, vicinaux et politiques. Ce groupe d’investisseurs constitue une réduction très éclairante de l’élite marseillaise de la fin du XIVe siècle : leur engagement révèle la capacité des opérations corsaires à fédérer un large éventail de notables autour d’un projet économique commun.


Bref, Gouffran nous dresse onze portraits, glanés dans les archives de Marseille, du royaume d’Aragon, de Gênes, ou d’ailleurs (archives notariales, actes municipaux, correspondance royale, dossiers judiciaires...) de gens qui sont autant nobles que forbans, commerçants qu’aventuriers, ou simplement financiers.
Apparaît aussi l’importance du commerce du corail.

C’est l’occasion de découvrir :
Un pirate seigneur de Brégançon, qui parvient à s’implanter localement et à vivre aussi bien de butin que des rentes et des offices qui lui sont concédés officiellement. Un homme suffisamment puissant pour exiger un tribut de la Ville de Toulon en échange de l’engagement à ne pas attaquer le port.
Un homme d’affaires marseillais, chargé du ravitaillement de la Ville, négociateur au besoin, mais également corsaire.
L’examen de contrats dressés chez le notaire permet de savoir que les investisseurs s’associent pour équiper un navire en vue d’expéditions corsopirates – quand le commerce légal patine, les armateurs doivent bien trouver d’autres sources de revenus ! Parmi eux, plusieurs juifs membres de l’élite marseillaise, mais aussi au moins une femme.
L’inventaire après décès d’un corsaire : un bourgeois ordinaire, vivant de ses rentes et des attaques de navire, possédant femme, esclaves et domestiques, et pressoir à vin, dans une bonne maison du Panier.
Alicante, le lieu idéal pour revendre ses prises quand on est pirate en Sicile et en Sardaigne.

Les corsaires jouissaient d’une large autonomie dans la gestion des conflits maritimes, et la négociation apparaît comme un mode courant de règlement, sans doute plébiscité par l’ensemble des parties. La perspective d’un retour sur investissement a pu, dans ce cas prévis, inciter Chaucenne [négociant dont les marchandises ont été volées par le corsaire] à financer la galère des Moranza : en entrant dans le capital de l’armement du navire, le marchand pouvait sans doute espérer participer à ses profits éventuels. Cet accord opportuniste suggère ainsi, en creux, les formes paradoxales de compromis que les marchands pouvaient consentir pour préserver leurs affaires dans le contexte incertain du commerce maritime à la fin du XIVe siècle.

(Après cette lecture, on se demande bien comment des bateaux réussissaient malgré tout à arriver à destination.)

F. Detaille, Navire et marchandises au quai aux huiles, 1904, Marseille Musée d'histoire

Le livre se déroule autant à mer qu'à terre et il permet de mieux connaître les élites marseillaises en cette fin de Moyen Âge. Je me demande si ce book trip en mer ne serait pas aussi bon pour Sous les pavés les pages... 




mardi 13 mars 2018

Vous avez été échangé quelques jours après votre naissance.

Tommaso di Carpegna Falconieri, L’Homme qui se prenait pour le roi de France, traduit de l’italien par Colette Collomp, parution originale en 2005, édité en France et en 2018 par Tallandier.

Tout est dans le titre. Nous sommes au XIVe siècle et un marchand de Sienne se prend pour le roi de France – et ce n’est pas un roman !
Au début de l’histoire, nous retrouvons Cola di Rienzo, le tribun de Rome dont les aventures m’avaient déjà intéressée. C’est lui qui fabrique le « monstre » en révélant à Giannino di Guccio, richissime marchand de Sienne, qu’il est en réalité le roi de France, suite à un échange d’enfants au berceau. C’est que nous sommes à une période compliquée. D’abord les faux rois ne sont pas si rares, dans toute l’Europe. En France d’ailleurs, les prétendants sont multiples entre le vrai roi, Jean II qui est prisonnier, le roi d’Angleterre qui revendique la couronne de France, le Dauphin et le cousin de Navarre – on est en pleine Guerre de cent ans. Giannino se lance donc : il cherche d’abord à convaincre les Siennois, puis les condottiere qui se trouvent en Italie, le roi de Hongrie, le Pape qui se trouve à Avignon, les mercenaires, la famille de Navarre, le roi de Naples qui gouverne la Provence… Autour de lui gravitent des individus sincères et d’autres qui abusent de sa bonne foi, un étonnant juif converti au christianisme, des hommes d’armes, des prélats, des hommes de loi. Il voyage dans une bonne partie de l’Europe pour faire reconnaître ses droits à la couronne de France – en vain.
Famille Memmi, Sainte Madeleine, XIVe siècle, Petit Palais d'Avignon.

C'est passionnant. L’auteur nous raconte les documents d’archives, détaille les faux et les sceaux, présente les acteurs et le contexte troublé qui permit à cette folie de vivre pendant plusieurs années. Il est question de faux documents, de la revendication des habitants d’Aix-en-Provence, d’une évasion manquée et du réseau des commerçants siennois installés dans toute l’Europe.
Giannino est-il fou ou sincère ? Et qui est le vrai roi de France ? L’histoire recèle toujours des merveilles improbables, des personnages dignes d’une pièce de Shakespeare et il serait dommage de s’en priver. L’ouvrage se lit avec un réel plaisir, car il est écrit à la fois avec légèreté et précision.

Tout cela donne furieusement envie de se coller dans Les Rois maudits.

Anti-héros absolu, souverain mais pas chevalier, Giannino di Guccio n’avait pas participé en personne à sa première et unique bataille. Mais il est doux de penser qu’au moins un temps, la bannière du roi Giannino a flotté sur le mât de la plus haute tour de Pont-Saint-Esprit. Alors qu’une moitié de la France était aux couleurs du pavois d’azur semé de fleurs de lys d’or et que l’autre obéissait à l’étendard aux lys et aux léopards d’Angleterre, sur la grosse tour d’une petite ville flottait un drapeau étrange, fabriqué à Milan par le juif Daniel : un drapeau azur constellé de lys d’or avec un grand soleil au beau milieu.

Merci à Babelio et à Tallandier pour cette lecture. L’auteur a accordé un entretien très intéressant à France Culture.





vendredi 24 novembre 2017

Nous mîmes dans l’île un feu à allumer bûcher brûlant et le corps d’un ours.

Saga d’Oddr aux Flèches, traduit de l’islandais ancien par Régis Boyer, composée aux XIIIe-XIVe siècles, publié en France par Anacharsis.

Très distrayant.
C’est un peu un roman de grosses brutes qui n’aiment rien tant que de se foutre sur la tronche. Oddr n’obéit à personne, tente de déjouer les prévisions d’une sorcière, possède flèches et tunique magique. Il aime se battre et quand il est roi quelque part, il reprend bien vite la mer. Il se bat contre des hommes, mais aussi beaucoup contre des géants et des trolls et des créatures un peu entre les deux. Il explore les rivages de la mer Baltique, va chez les Sames, les Irlandais, les Anglais, les Russes, en Aquitaine ( ?) et jusque dans l’empire Byzantin. Bref, on voit du pays.
Bien sûr, ce genre de texte est dépaysant, d’abord pour ce qui est raconté. En voilà un autre monde ! Les saumons et les dragons sont chassés à la hache, les trolls au gourdin, on s’embarque, on se bat, on se meurt et les légendes courent sur les héros. C’est d’une simplicité et d’une nudité tout à fait réjouissante.
Détail d'un panneau montrant Saint-Michel tuant le dragon, Espagne, XVe siècle,  Met.

Mais le plaisir de lecture est multiplié grâce aux notes de Régis Boyer. Ce grand connaisseur du monde nordique, traducteur des sagas islandaises et d'Andersen, mort au cours de l’été 2017, ne se contente pas de précisions linguistiques. Le voilà qui nous signale les pièges tendus par la mythologie romantique sur les vikings et les drakkars, qui traque les interprétations chrétiennes ajoutées au récit ancien et qui nous met en garde contre cette langue si sobre, trop sobre, où « courir assez rapidement » signifie s’enfuir à toute vitesse. Repose en paix Régis.

Les flèches étaient empennées d’or et elles volaient d’elles-mêmes de la corde de l’arc et revenaient, de sorte qu’il n’était pas besoin d’aller les rechercher. « Ces flèches, Ketille le Saumon les a prises à Gusirr, roi des Sâmes. Elles mordent tout ce qui leur est assigné car elles ont été faites par des nains.»

Merci Marie-Neige pour la lecture !



jeudi 10 août 2017

Je suis celui au cœur vêtu de noir.

Hella S. Haasse, En la forêt de Longue Attente, traduit du néerlandais par Anne-Marie de Both-Diez, parution originale 1949.

Un roman historique sur Charles d’Orléans. Qui ça ? Famille de sang royal, guerre de Cent ans, Charles VI le roi fou, Azincourt et une poésie qui vous rappellera peut-être quelque chose : « L’hiver a laissé son manteau de froidure et de pluie… » En 670 pages, Haasse nous raconte la vie de Charles d’Orléans, de la naissance à la mort, en expliquant le contexte, la famille royale et toutes ces sortes de choses. C’est tout à fait clair – j’ai enfin compris quelque chose à cette histoire d’Armagnac et de Bourguignon – et c’est un plaisir de découvrir cette période d’une façon aussi simple et agréable.

Orléans fit un signe aux majordomes. Les rideaux de cuir devant l’entrée de service s’ouvrirent, et un cortège de figures masquées et costumées apportèrent les desserts. Des hommes déguisés en sauvages, couverts de feuilles et de fruits, apportèrent un énorme plateau sur lequel un paysage de montagne fait de gâteaux et de sucreries, entourait un lac où nageaient des cygnes ; c’était un hommage à Isabeau, censée y reconnaître la Bavière, son pays natal.

C’est un roman de facture tout à fait classique qui semble assez fidèle aux principaux faits historiques. En revanche, Haasse ne cherche pas à reconstituer un quotidien ou des habitudes qui nous sont trop étrangères, elle ne semble pas s’être documentée sur les habitudes, les ustensiles, les vêtements, les meubles. Pas ici de vocabulaire qui nous serait étranger. Elle ne craint pas non plus de se projeter dans la psychologie des différents personnages, en particulier de son héros, un personnage indécis et manquant de charisme, une sorte d’Hamlet, un poète de cour, un personnage tendu entre ses aspirations personnelles et le poids des devoirs, du fait de ses liens de famille et de fidélité. Le roman explique très bien les liens de famille et de féodalité, avec notamment une très bonne explication sur les mariages arrangés avec les enfants, qui nous dégoûtent tant que l’on ne perçoit plus leur fonctionnement et raison d’être. Ils s’insèrent ici naturellement dans les politiques diplomatiques les plus diverses.
Le château de Blois, photographie conservée au Mucem.


Haasse donne une épaisseur humaine à ces figures d’enluminures et à ces intrigues qui nous sont devenues obscures et beaucoup de vie et de chaleur à cette époque dure et violente.

Je l’ai lu avec bon appétit et j’ai envie de visiter à nouveau le château de Blois.

Charles écoutait, retenant son souffle – il n’avait jamais entendu dire que son père écrivait des vers ; il en fut profondément surpris. Le chant d’Herbelin parlait d’un chevalier errant à travers une forêt, la forêt de Longue Attente. Charles ne comprenait pas ; il se rappelait vaguement que, l’après-midi, sa mère avait parlé d’attente – mais qu’était-ce donc que cette forêt ?

L’avis de Dominique et de Claudia Lucia toujours plus éloquentes que moi.