La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 9 juin 2026

Ce n’est pas important, l’essentiel est d’aimer ce matin.

 

Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, parution originale 1999, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, édité en France à L’Olivier et au Seuil.

Ce n’est pas un roman. Appelfeld raconte sa vie, en une suite de chapitres courts, depuis son enfance dans l’actuelle Roumanie jusqu’à son âge mûr, écrivain israélien reconnu. Il raconte ou il ne raconte pas, choisissant de mettre l’accent sur tel ou tel moment.

D’abord l’enfance avec ses parents et ses grands-parents, l’attachement à la famille. Des années de guerre, il en donne quelques aperçus sans se soucier d’entrer dans les détails. Le meurtre de la mère, les enfants dans le ghetto (c’est tout ce que l’en saura), une marche interminable avec son père, une fuite d’on ne sait pas d’où vers la forêt, la vie dans la forêt, l’attente sur les rivages italiens, puis les premières années dans ce qui n’est pas encore l’état d’Israël. L’accent est mis sur le portrait des personnes lumineuses, sur ce dont le corps se souvient – lui-même était trop petit pour avoir une compréhension consciente et complète des événements.

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le coeur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant, je ressens ces jour-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur.

Une grande partie du propos porte sur la langue, ou plutôt les langues : allemand avec les parents, ruthène avec les paysans et la bonne, yiddish avec les grands-parents, langues qu’on lui enjoint d’oublier ensuite pour se concentrer sur l’hébreu, alors une langue militaire et de construction nationale, pas une langue affective, pas encore une langue de littérature pour lui – elle l’est devenue. À cet égard, il est aussi question des générations et de leur rapport différent à la mémoire et à l’oubli.

Soulages, Peinture, 1963, Rodez Musée Soulages


Enfin, le passage qui a motivé ma relecture : la littérature. Appelfeld refuse d’être un écrivain de la Shoah, il ne raconte pas comme un témoin, il écrit des romans mettant en scène la vie des hommes et des femmes avant et après la Guerre. Ce positionnement lui fut reproché, mais il choisit de parler des premiers écrivains israéliens qu’il a rencontrés, et notamment Agnon.


La pensée que mes parents m’attendaient m’a protégé durant toute la guerre.
Je me dis que Des jours d’une stupéfiante clarté raconte ce qui n’a pas pu avoir lieu : la longue marche d’un homme qui sort des camps et qui rentre chez lui et qui retrouve ses parents.

Sur la Seconde Guerre mondiale, on écrivait principalement des témoignages. Eux seuls étaient considérés comme l’expression authentique de la réalité. La littérature, elle, apparaissait comme une construction factice. Moi, je n’avais même pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms de personnes ni de lieux, mais d’une obscurité, de bruits, de gestes. C’est uniquement avec le temps que j’ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime.

C’est une relecture, motivée par une raison précise dont je vous parlerai dans quelques semaines.


Appelfeld sur le blog : 

Histoire d'une vie : texte autobiographique et c'est le premier que j'ai lu, il est très beau, allez-y !
Des jours d'une stupéfiante clarté : pour moi, un magnifique roman. Son titre dit tout.
Mon père et ma mère : des vacances avant la guerre au bord du Pruth

Les Partisans : pendant la guerre, la résistance des juifs

La Stupeur : les Juifs ont disparu et Irina erre sur la terre
Katerina : un récit d'apprentissage
La Ligne : une errance brumeuse dans l'Europe d'après l'extermination


Addendum du 27 juin : un billet sur Agnon



samedi 31 janvier 2026

Le Camp des Milles

 

Aujourd'hui, nous sommes un peu au milieu de nulle part (ou presque – il y a une mairie et des habitants), dans une vaste zone commerciale et industrielle, seul endroit où le foncier est vaguement accessible pour les entreprises entre Aix-en-Provence et Marseille, au confluent de plusieurs autoroutes.
À l'époque, c'était un autre genre de nulle part. Loin de la ville, au milieu des collines desséchées, coupé de toute vie, impression d'être oublié du monde, relégué – prisonnier.
Nous sommes au Camp des Milles.


La commune des Milles est située à quelques kilomètres d'Aix-en-Provence. En 1882 une tuilerie s'y installe. À proximité de la rivière de l'Arc, d'une carrière d'argile et d'une petite gare (importante la gare, pour la suite de l'histoire). Elle fournit du travail pour environ 80 ouvriers, un travail difficile (chaleur des fours, froid extérieur, poussière permanente, travail physique), et répond à la forte demande de matériaux de construction (tuiles et briques alvéolées).
La tuilerie ferme en 1937 pour des raisons économiques et techniques.

Le lieu est réquisitionné en septembre 1939, puis loué, pour y enfermer les ressortissants des puissances ennemies, allemands et autrichiens. C'est le début du camp d'internement pour environ 1 500 individus.
Y sont enfermés des hommes, majoritairement des réfugiés ayant fui le Reich, même si les sympathisants nazis ne sont pas non plus absents. Ils restent enfermés durant tout le temps qu'il faut à l'administration pour vérifier leur identité et évaluer la menace qu'ils représentent pour le pays. Ils sont donc progressivement tous libérés.

Oui, mais en mai 1940, tous les ressortissants du Reich sont à nouveau emprisonnés. Ils sont environ 3000 hommes à ce moment là, tandis que les femmes et les enfants sont enfermés dans des hôtels réquisitionnés à Marseille. À l'été 1940 et après l'armistice, le camp est à nouveau presque vide. Entretemps, les autorités nazies ont passé en revue tous les dossiers des personnes détenues dans tous les camps français pour repérer celles qui devaient leur être remises – livrés sur demande – heureusement un certain nombre réussit à s'enfuir à temps.

Les latrines. Très peu nombreuses alors que plusieurs personnes souffrent de la dysenterie.

À l'automne 1940 ce sont tous les étrangers en instance d'émigration qui y sont enfermés. Tous ceux qui attendent leurs papiers, le bateau, l'argent, l'aide qui leur permettra de fuir. Encore une fois les hommes au camp et les femmes et enfants dans les hôtels à Marseille. À ce moment, le gouvernement français n'est pas enclin à retenir tous ces indésirables, qui ont quand même attendre des visas et tenter de s'échapper, plus ou moins légalement.

La HICEM est une organisation juive chargée de faciliter l'émigration des réfugiés. Les démarches administratives nécessitent tant de temps que l'escargot a loupé le bateau, alors même qu'un petit fonctionnaire cherche à l'expulsion du camp, symbolisé par la brique et les barbelés.

À l'été 1942, le Camp des Milles devient le lieu d'emprisonnement de tous les juifs qui ont été raflés dans la région, avant leur départ vers Drancy puis vers Auschwitz. À ce moment-là la Provence se trouve encore en zone dite libre, administrée par le gouvernement français. Environ 2 000 personnes (hommes, femmes, enfants) sont enfermées, déportées et assassinées depuis les Milles. 
Presque vide, le camp est fermé fin 1942.
À partir d'août 1942 les oeuvres de secours tentent de convaincre les parents d'abandonner leurs enfants pour les sauver. Des formulaires et des affichettes sont à disposition dans le camp. Les États-Unis ont accordé 1000 visas pour des enfants recueillis de cette façon.


Et après guerre ? Les propriétaires (qui ont bien perçu le loyer pendant la guerre) rouvrent la tuilerie. C'est l'époque de la reconstruction et on a nouveau besoin de tuiles et de briques. L'entreprise fonctionne jusqu'en 2006. De fait la toiture de ma maison porte des tuiles fabriquées aux Milles. En 50 ans, les propriétaires ont changé à plusieurs reprises (je repère notamment Lafarge, toujours dans les mauvais plans). C'est à partir des années 80 et 90 que d'anciens ouvriers et internés se battent pour que l'histoire du lieu soit enfin pleinement reconnue. Le musée actuel a ouvert fin 2012.

Les galeries autour des fours ont servi de dortoirs mais aussi de réfectoire.


Il s'agit donc d'un des lieux de la déportation et du crime contre l'humanité commis par l'État français. Bien sûr, l'apparence du bâtiment est totalement inoffensive : des murs, des portes laissant passer la lumière, des poutres... un endroit idéal pour entasser les gens. Sa visite peut être déceptive, puisqu'il n'y a littéralement rien à voir. C'est un immense hangar vide situé à quelques mètres d'une gare.
En réalité, l'exposition est extrêmement pédagogique et tous les panneaux sont vraiment bien conçus. Il faut compter au moins 1h15 pour la visite, mais on peut facilement y rester deux heures. En semaine il y a de nombreux groupes scolaires.

Les dortoirs du premier étage. Il faut imaginer les gens entassés, des tissus formant rideaux, de la paille au sol... l'enfer. Et la poussière d'argile partout.

Le lieu est connu pour avoir enfermé de nombreux artistes allemands et on peut s'attendre à voir quelques unes de leurs œuvres. À vrai dire, on entend souvent parler du camp des Milles sous cet angle-là : « le camp où des artistes allemands ont été enfermés et ont eu recours à l'art pour tenir et s'évader psychologiquement », en premier lieu Max Ernst. Pourtant nous verrons peu d'oeuvres pendant la visite. La plupart des dessins ont été repris par leurs auteurs et sont aujourd'hui conservés dans des musées. Sur place il reste les peintures du réfectoire des gardiens et quelques graffitis.



1940. Les internés créent une sorte de cabaret nommé Die Katakombe, lectures, théâtre, chansons... du nom d'un cabaret berlinois fermé par les nazis.



Plusieurs piliers portent des peintures de fleurs, bleues ou rouges. L'historienne de l'art Angelika Gaussant a fait l'hypothèse qu'elles avaient été peintes par Julius Mohr, un peintre polonais interné en 1941 et déporté en 1942.
Et une étoile de David.


Le réfectoire des gardiens est orné de peintures, sans doute réalisées à la demande de la Direction en 1940 et 1941. Au moins deux peintres en seraient l'auteur, dont peut-être Karl Bodek, juif autrichien déporté vers Drancy en 1942.

Cette étrange parodie de la Cène de Léonard installe à la même table des hommes venus de toute la planète, mais représentés à la fois avec humour, à la fois en reprenant les clichés racistes (un noir torse nu avec une sagaie, un Chinois à la Fu Manchu, un genre de François Ier, un Esquimau, un cow-boy et un ascète indien), le tout sous la figure d'un terne et triste bureaucrate.

Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous calmer l'appétit (les assiettes des gardiens étaient apparemment assez pauvres).



Ces peintures, d'un style totalement différent, rappellent le constructivisme russe. Les petits personnages transportent les victuailles : saucisse géante, tonneau de vin, artichaut, raisin, fromage... Le pas est martial, mais il est aussi ridicule, d'autant que plusieurs personnages semblent saouls et que l'un d'eux risque de trébucher sur une brique.

Entre 1939 et 1946 la France aura compté plus de 200 camps sur son territoire.
En tout, environ 10 000 personnes furent emprisonnées au camp des Milles – dont 2 000 juifs livrés aux Allemands et déportés.
Le lieu fait une apparition remarquée dans plusieurs de mes lectures :


Et comment on y va ? En prenant le bus 4 à la gare routière d'Aix-en-Provence. Et soyez prévoyants : le lieu n'est ni chauffé ni climatisé.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.


jeudi 29 janvier 2026

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois.

 

Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.

Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.


C'étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bornait le camp. Lorsqu'ils arrivèrent près des barbelés, ils s'arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d'un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.
Ils nous semblaient étonnamment charnels et concrets, suspendus (la route était plus haute que le camp) sur leurs énormes chevaux, entre le gris de la neige et le gris du ciel, immobiles sous les rafales d'un vent humide, annonciateur de dégel.
C'est presque le début.

Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).


L'administration russe s'occupait si peu du camp qu'on aurait douté de son existence : mais elle bien exister puisqu'on mangeait tous les jours. En d'autres termes, c'était une bonne administration.
Le récit est en effet empreint d'un certain humour quand il s'agit en effet d'évoquer l'organisation aléatoire de l'armée russe, et de la comparer à l'organisation allemande, notamment à l'occasion des transports ferroviaires.

Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.


L'errance est sans aucune visibilité. Un train qui transporte les réfugiés, mais qui s'arrête la nuit en plein hiver. Un camp au milieu de la steppe où l'on reste des mois sans savoir ni quoi ni quand. Un très long voyage en train sans aucune organisation, la nourriture arrivant un peu hasard, le convoi avançant au gré des disponibilités des voies.
Levi raconte cette existence dans le néant (et la carte sur la page Wikipedia donne idée du trajet parcouru), traçant des portraits à la fois durs et attachants de ses compagnons et des soldats russes. Lui-même exprime sa mélancolie et sa nostalgie de son pays, mais fait aussi preuve de patience et de capacité d'adaptation. Les sentiments se mêlent sans cesse. On préfère ne pas trop savoir ce qu'ont fait les personnes les plus débrouillardes pour survivre au camp. Celles dont l'esprit semble parti loin, loin, ne sont pas si déraisonnables. Les figures sont hautes en couleur, mais tout le monde réussira à arriver à bon port.
Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex


Il y avait soixante wagons, wagons de marchandises plutôt disloqués, arrêtés sur une voie de garage. Nous en prîmes possession avec une fougue délirante et sans disputes. Nous étions mille quatre cents, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq hommes par wagon, ce qui, à la lumière de nos précédentes expériences ferroviaires, laissait présager un voyage commode et reposant.
L'humour noir pratiqué de façon pudique.

Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.


Il y a aussi l'injustice particulière pesant sur les femmes (travailleuses volontaires en Allemagne ou prisonnières survivantes) dont beaucoup ont besoin d'un « protecteur », qui semble plutôt un propriétaire, et qui sont harcelées par les soldats, toujours craintes d'être violées. La prostitution est d'ailleurs abordée et je n'ai pu m'empêcher de penser à ce que disait Appelfeld, de ceux qui cherchaient à enlever des enfants en vue d'obscurs trafics. Heureusement, d'autres femmes, souvent russes ou polonaises, font preuve d'une belle liberté.

Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.

Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.

Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.

Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.

Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.

Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex


Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.


Je suis rentré chez moi à peu près à l'heure où j'étais parti.
(...)
On ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir d'être qu'innocent.

De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.

Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.







mardi 27 janvier 2026

Mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie.

 

Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997, paru chez Gallimard/Folio.


Le narrateur et auteur, Modiano, part, si l'on peut dire, sur les traces d'une jeune fille, Dora Bruder, après avoir lu une petite annonce dans un journal parisien de décembre 1941. Elle a fugué et on la recherche.


« Paris
On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »
Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps.
C'est presque le début.

D'emblée, la chronologie est brouillée. Le roman date de 1997, le journal de 1941, il a été lu 8 ans avant, mais l'auteur s'appuie sur ses propres souvenirs (les années 60, les années 80), mais aussi sur les souvenirs de la guerre que lui a racontés son père... Les rues de Paris se marchent, se transforment, disparaissent... Avec ce roman nous plongeons dans la dure époque de l'Occupation et de l'État vichyste, celui qui enferme les enfants et pourchasse les Juifs. Cette époque où certains se sont contentés d'obéir aux ordres, mais ont quand même bien pris soin de détruire les registres pouvant les accuser – on n'est pas si bête.

En 1965, je ne savais rien de Dora Bruder. Mais aujourd'hui, trente ans après, il me semble que ces longues attentes dans les cafés du carrefour Ornano, ces itinéraires, toujours les mêmes (…) et ces impressions fugitives que j'ai gardées (…), tout cela n'était pas dû simplement au hasard. Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace deDora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane.

Les informations réunies par Modiano sur Dora Bruder et ses parents sont bien minces. Il y a de nombreux noms de lieux, comme autant de détails auxquels se raccrocher, noms de personnes, silhouettes plus ou moins marquées. Le livre constitue en réalité une marche à la fois sans fin et hésitante, reculant au maximum le moment du point final, celui de l'assassinat à Auschwitz, marche nourrie par les innombrables souvenirs d'un auteur qui se rappelle sa propre jeunesse, sa propre fugue, ses propres errances dans le quartier.

Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie – ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence.

C'étaient les traces de chambres où l'on avait habité jadis – les chambres où vivaient ceux et celles de l'âge de Dora que les policiers étaient venus chercher un jour de juillet 1942. La liste de leurs noms s'accompagne toujours des mêmes noms de rues. Et les numéros des immeubles et les noms des rues ne correspondent plus à rien.

Une plaque de rue à Antibes.

Modiano sur le blog :

Rue des boutiques obscures : un homme amnésique remonte le passé à la recherche et se rapproche des années d'Occupation
Villa Triste : un été dans une station balnéaire quand on était jeune
La Danseuse : souvenirs vagues d'une danseuse

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.






dimanche 25 janvier 2026

En mémoire

 

Il y a 81 ans était libéré le camp d’Auschwitz (en vrai, je me demande si le monde a jamais été libéré d’Auschwitz) - le camp, disons, était ouvert.


En mémoire, durant une semaine, à partir de demain lundi 26 janvier au dimanche 1er février, je vous propose de lire – ou de regarder des films, des expositions, ou d'écrire – sur le désolant vaste sujet de l’Holocauste, des camps, des génocides. Nous avons malheureusement le choix.


Je regrette de ne pas avoir passé un rappel au début du mois - toutes mes excuses, parce que mon billet d'annonce est en effet un peu lointain.

Vous pouvez poser le lien de votre billet en commentaire et je rassemblerai le tout ici même. Libre à vous de copier la page, de mettre un lien, ou de ne rien dire et de vous contenter de lire les autres.


Le lien vers la page de 2025.


Documentaires et enquêtes


Le photographe inconnu de l'Occupation : un podcast (5 fois 30 minutes) et une enquête pour identifier l'inconnu qui a photographié Paris pendant l'Occupation et qui en est mort

Dora Bruder de Patrick Modiano : à la recherche d'une jeune fille fugueuse, dans un Paris disparu - mon billet


La saga de l'Orchestre philharmonique de Vienne : un podcast (2 heures) pour suivre l'évolution de l'orchestre de 1939 à 1945 avec la naissance du Concert du nouvel An.


Les enfants cachés de Prélenfrey : un podcast (2 fois 30 minutes) qui raconte comment tout un village de l'Isère a caché des familles et des enfants juifs pendant la guerre


La Shoah des ghettos : un documentaire sur Arte sur les ghettos juifs créés en Europe pendant la guerre


Un podcast de 30 minutes sur l'archéologie d'Auschwiz-Birkenau


À la recherche d'Eva Kotchever : podcast (2 fois 30 minutes) sur une juive polonaise, lesbienne, anarchiste, figure de New York dans les années 30, expulsée des États-Unis, réfugiée en France, assassinée à Auschwitz.


Le Crépuscule des hommes d'Alfred de Montesquiou : récit sur le procès de Nuremberg depuis le point de vue des journalistes - billet de Keisha - et le billet de Sandrine

Un documentaire sur le procès de Nuremberg

Juger les crimes de guerre, anatomie d'un combat moral, podcast (6 fois 13 minutes) : à partir de Nuremberg jusqu'à 2025


Les survivants, l'impossible départ : volet 1 (1945) et volet 2 (1946-1950) : deux documentaires d'Arte sur le devenir des rescapés juifs d'Europe de l'Est qui ont vécu dans des camps pendant plusieurs années après la guerre avant de pouvoir rejoindre le nouvel État d'Israël


Le marché des nazis pilleurs d'art : un documentaire d'Arte sur les années d'après-guerre et sur les oeuvres spoliées


Les secrets du crématorium de Prague : un documentaire d'Arte sur le sauvetage des cendres des déportés


Témoignages


Rachel Ertel : un podcast (5 fois 30 minutes) où Rachel Ertel raconte son rapport à la langue yiddish et à son activité d'enseignante et de traductrice du yiddish


Milena, livre de Margarete Buber-Neumann : l'autrice y raconte sa rencontre avec Milena Jesenská au camp de Ravensbrück, mais aussi toute la vie passionnante de cette dernière (même si elle est surtout connue pour être la dernière compagne de Kafka). Un billet de Miriam.


La Trêve de Primo Levi : le récit du long retour à la maison après la fin du camp de concentration. Mon billet.


En classe avec Anne Franck de Theo Coster : un camarade de classe d'Anne Franck se souvient et raconte ce qui est arrivé aux Juifs des Pays Bas pendant la guerre. Le billet de Keisha.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon : la romancière passe une nuit au musée Anne Franck et raconte, raconte. Le billet d'Ingannmic.


Oeuvres laissant leur part à la fiction


Deuils d'Eduardo Halfon : court roman, sorte d'auto-fiction familiale, autour de la famille de l'auteur, d'un côté des origines juives polonaises, de l'autre une enfance pendant la guerre civile au Guatemala : billet de Sacha


Médaillons de Sofia Nalkowska : recueil de textes d'une autrice polonaise. Billet de Passage à l'Est.


Danser encore de Charles Aubert : récit romancé sur le destin du boxer allemand tzigane Johann Rukeli Trollmann. Billet d'Ingannmic.


Visite


Visite du Camp des Milles en Provence. Mon billet.




mardi 15 juillet 2025

À minuit, le premier convoi de chasseurs alpins partit de la gare d'Aoste pour la Russie.

 

Mario Rigoni Stern, Requiem pour un alpiniste, traduit de l'italien par Marie-Hélène Angelini, recueil édité en France par Les Belles Lettres.

Paru originellement en 2006 et complété en 2018.

Ce court volume rassemble des textes relatifs à la guerre, textes historiques, biographiques ou autobiographiques.
Tout commence par les récits rétrospectifs des combats de la Première guerre mondiale au cœur des Alpes et des Dolomites, quand la frontière a brutalement séparé ceux qui parlaient la même langue, mais dans deux pays différents. Des milliers d'hommes sont morts là, pour quelques mètres de caillou plus hauts que les autres. Il y a aussi le récit des vestiges que l'on trouve dans la montagne, des dizaines d'années après la fin des combats (os, pipes, fils barbelés, etc.). Ces textes complètent très bien le roman L'Année de la victoire.

Ces Dolomites sauvages n'avaient pas de fortifications, de lignes de tranchées, de barrages ; de part et d'autre, on s'efforça d'escalader les sommets les plus hauts – fussent-ils apparemment inaccessibles – afin d'avoir des points d'observation pour contrôler les mouvements de l'adversaire : c'était une guerre d'alpinistes en uniforme au service de l'empereur d'Autriche d'un côté, du roi d'Italie de l'autre.

Viennent ensuite les récits de la Seconde guerre mondiale, où les chasseurs alpins sont envoyés se battre en Russie, au côté de l'Allemagne, avec ces combats et surtout cette interminable retraite à pied, en plein hiver, dans la neige et le froid glacial. D'autres chasseurs alpins ont été envoyés combattre en Albanie et en Grèce. Plusieurs milliers d'hommes sont morts là-bas également, dans une guerre peu connue en Italie. C'est ici Le Sergent dans la neige qui peut servir de guide au lecteur.

Ciao, père Carlo ! Il me semble te revoir sur un monticule de la steppe, seul, isolé, fatigué, couvert de neige durcie, une couverture sur les épaules : tu faisais péniblement un signe de croix sur un longue file de chasseurs alpins en marche et puis, toi aussi, tu reprenais le chemin.

En dépit de quelques légers agacements (tous les soldats semblent de braves types (?) (à l'exception des Allemands – encore que), convaincus malgré eux et embrigadés par la propagande fasciste (??), ne se rendant pas compte qu'ils se battent pour une patrie dévoyée – ce petit côté « eux et nous » qui me fait râler) (et on aimerait un peu plus de recul sur la conduite soviétique de la guerre et sur le siège de Leningrad), j'ai vraiment apprécié cette lecture, où se mêlent étroitement histoire humaine, individuelle et collective, avec ses tragédies et ses douceurs, et attention au paysage et à la nature.

Obus gravé, 1918 Mucem

J'apprécie le soin avec lequel Rigoni liste les noms des hommes qui sont morts, disparus ou revenus, les noms des villages, les noms des montagnes, quelquefois en italien et en allemand. Il est important de ne pas oublier et d'écrire, quelque part, ce qu'il est advenu de tout ce monde.

Arriver là-haut un matin d'été après que, la nuit, un orage a lavé le ciel et la terre, s'arrêter en silence pour regarder, et demeurer sous le charme parce que la beauté est telle que le regard ne sait où se poser, et on en a le souffle coupé.

Au pied d'une grosse pierre, entre les racines sèches d'un mélèze, je ramasse des poignées de balles. En face à quelques centaines de mètres, je vois une meurtrière au milieu du rocher : combien de chasseurs alpins ont dû tomber ici, cibles de la mitrailleuse postée là ? Je traverse le pâturage où se trouvait le cimetière – mais où n'y avait-il pas de morts ?

Une participation aux escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, pour ce mois de juillet, de partir dans les Alpes.

L'occasion de signaler qu'Alexandra (Je lis, je blogue) et moi-même vous proposons de lire Mario Rigoni Stern (encore lui) le 20 octobre. Pour notre part, nous lirons Les Saisons de Giacomo, troisième volume de la trilogie qui complète L'Histoire de Tönle et L'Année de la victoire, mais évidemment vous êtes libres de choisir le titre qui vous plaira.



 Rigoni Stern, Mario  sur le blog :

Hommes, bois, abeilles : la vie dans la montagne - et il y a un second billet
Le Sergent dans la neige : la très longue retraite de l'armée italienne en Russie pendant la Seconde guerre mondiale, un chef d'oeuvre
Retour sur le Don : des récits de l'armée italienne dans les confins russo-ukrainiens 
Histoire de Tönle : un berger et son village à la frontière de l'Italie et de l'Empire, au temps de la Première guerre - une évocation très réussie
L'Année de la victoire : l'année 1919 dans ce même village, la reconstruction, mais manquant un peu d'épaisseur

jeudi 12 juin 2025

Des fois nous n'avons rien de plus qu'un œuf et un thé fait avec de l'eau minérale.

 

Un voyage Marseille-Rio 1941, textes et photographies de Germaine Krull et de Jacques Rémy, introduction d'Olivier Assayas, 2019, paru chez Stock (qui aurait pu se payer une correctrice).

Partir de Marseille en 1941 et fuir, fuir...

Nous sommes nombreux à avoir vaguement entendu parler de ce bateau – rafiot mythique – qui emmena, en pleine Seconde guerre mondiale, quelques intellectuels français – et beaucoup d'autres gens – de Marseille à la Martinique. Par exemple, sur le site de RFI, la rencontre entre André Breton et Aimé Césaire. Il y a quelques livres là-dessus.

Il y a un très grand poète français à bord, un écrivain politique de renommée mondiale, des peintres, des écrivains de cinéma et de théâtre.

Mais ce volume est un objet disparate. En introduction, Olivier Assayas raconte le fatras de papiers et de photographies retrouvés chez son père, Jacques Rémy, et ses tentatives pour comprendre qui a pris les photos et où et quand. Une quête compliquée, faite d'oublis et de découvertes fortuites.

Sur le Capitaine-Paul-Lemerle, les cuisines sur le pont.

Le volume rassemble ensuite plusieurs textes.

« Sur un cargo » de Jacques Rémy évoquant le voyage sur le Capitaine-Paul-Lemerle. Le bateau est surchargé, 300 personnes. Des cabanes d'un côté pour les sanitaires hommes et des cabanes de l'autres pour les sanitaires femmes. Les cuisines sur le pont, on mange par groupe de 8 ou 10. La promiscuité. La présence d'une drôle de société. Les fêtes du passage de l'Équateur, étonnantes.
« Camps de concentration à la Martinique » de Germaine Krull (photographe allemande, mais le texte est en français), qui raconte également le voyage sur le bateau, mais aussi le séjour, si l'on peut dire, au lazaret à la Martinique. Pas d'eau, peu de nourriture, la misère, les gardes. Fort-de-France, c'est encore Vichy, mais ce sont aussi les colonies.
« La Guyane française – le bagne de France » de Germaine Krull. Elle a réussi à partir de la Martinique vers le Brésil, sur un petit bateau qui fait escale à Saint-Laurent-du-Maroni. Ce sont les dernières années du bagne et de l'indignité. Le portrait des ceux qui sont condamnés, de ceux qui ont purgé leur peine et qui sont obligés de rester là, de la police française des colonies. Rien n'a bougé depuis le passage d'Albert Londres.
« Mes amis les forçats » de Jacques Rémy, qui s'est retrouvé sur le même bateau et a fait la même escale.
Quelques mots conclusifs d'Olivier Assayas évoquant l'arrivée à Rio de Janeiro de Jacques Rémy et de Germaine Krull, ainsi que la tournée de la troupe de Louis Jouvet.
Quelques pages d'Adrien Bosc (qui a par ailleurs commis un Capitaine sur ce fameux voyage) qui ajoute des informations supplémentaires.
Le tout est illustré par les photographies de Germaine Krull – quelle photographe ! Il faut dire qu'elle a eu une de ces vies ! – et par quelques dessins de Vlady Serge (fils de Victor Serge) et par des photos de la famille Assayas.
La file d'attente au lazaret de la Martinique.

On s'y perd un peu. C'est que l'histoire s'éparpille entre les personnes et leurs valises. Mais c'est passionnant. Les récits racontent à la fois l'horreur, ceux qui fuient le nazisme et qui ont tout perdu, ceux qui sont maltraités par l'administration française, et l'espoir, ceux qui ont réussi à échapper, qui espèrent reprendre une autre vie et retrouver leurs proches. Au milieu de tout ça, en Guyane, les détenus et les anciens détenus sont échoués sans aucun espoir de sortie.

Oui, ces pauvres émigrants entassés dans un cargo, naviguant vers une lointaine Amérique, repérsentent une somme de force, de courage, d'énergie et de chance exceptionnelle.

Maintenant ils se reposent. Ils ont soutenu une rude bataille. Pour partir. Ils vont en soutenir une autre, plus rude encore. Pour vivre. Maintenant ils sont en entracte. Malgré la mauvaise nourriture et l'inconfort, ils sont en vacances. Ils ont le droit de se reposer.

Assayas raconte aussi ses efforts pour démêler le qui du quoi, ses erreurs, notamment dues au fait que les documents qu'il trouve sont tous faux (faux contrat de travail, faux certificat de baptême, etc.). C'est qu'il faut se débrouiller et se cacher.

Les photos ne sont pas spectaculaires, montrant un quotidien sans éclat, un voyage en bateau dont il est difficile de comprendre les enjeux : des hommes torse nu sur un bateau, des marins, l'embarquement du bétail lors d'une escale à Casablanca, la mer, la fête de Neptune comme un étonnant moment de Carnaval.

Harassée de fatigue, les nerfs absolument à bout, prise dans cette nuit où tout semble fantastique, où les arbres prennent des formes gigantesques, je m'assois quelque part en face de la mer sans espoir et en réalisant à peine notre grande désillusion.

C'est ici que débarquent tous ceux que la justice de France a condamnés à mourir doucement et jour par jour.


Le bagne en Guyane : habitation d'un bagnard libéré et un buffle dans le cimetière.

J'ai acheté ce livre aux Rencontres photographiques d'Arles où les photos de Krull étaient exposées.
Après cette lecture, j'ai ouvert les premières pages de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss (1955) (un livre que j'apprécie peu), où il est également brièvement question de ce voyage et de ce lazaret.

L'équipage avait construit deux paires de baraques de planches, sans air ni lumière ; l'une contenait quelques pommes de douche alimentées seulement le matin ; l'autre, meublée d'une longue rigole de bois grossièrement doublée de zinc à l'intérieur et débouchant sur l'océan, servait à l'usage qu'on devine ; les ennemis d'une promiscuité trop grande et qui répugnaient à l'accroupissement collectif, rendu d'ailleurs instable par le roulis, n'avaient d'autre ressource que de s'éveiller fort tôt.

C'était un peu comme si, en permettant notre embarquement à destination de la Martinique, les autorités de Vichy n'avaient fait qu'adresser à ces messieurs une cargaison de boucs émissaires pour soulager leur bile.

Le saviez-vous ? Une émission de France Culture résume tout cela en seulement une heure ! Il y a des passages très intéressants sur Césaire. Cela m'a donné envie de le lire.

Plaque visible aux Invalides, Musée de l'armée.

Je pense avoir épuisé ma bibliothèque sur le sujet. Récapitulatif :