La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 28 novembre 2013

C’était le travail, non la conversation, qui remplissait leur vie, le travail qui façonnait leurs journées.


Alice Munro, Les Lunes de Jupiter, traduit de l’anglais par Colette Tonge, paru en 1982.

J’ai lu ce recueil de nouvelles avec plaisir. Elles sont toutes écrites du point de vue d’une femme, en général d’âge mûr, en couple ou non, toujours un peu déçue de la vie, des hommes et d’elles-mêmes. Mais l’intérêt de ces nouvelles réside dans l’interaction de ses femmes avec leurs familles et leurs proches. Les souvenirs se mêlent à d’imperceptibles annonces dans un flot de pensée. C’est particulièrement intéressant car sont évoqués à petites touches la pauvreté dans les campagnes et les changements de la société.
Munro a une vraie finesse d’analyse, mentionnant des objets, des paroles, les tissus et les couleurs des vêtements, les intonations. Elle est attentive à la différence des sexes, des générations, des rangs sociaux, du rapport à la culture.

Elles étaient toutes dans la trentaine, âge auquel il est parfois difficile d’admettre que c’est sa propre vie qu’on est en train de vivre.
Louise Bourgeois, Femme et horloge, 1994,
Londres, Tate gallery
Il me semble avoir déjà lu un recueil de Munro, mais sans certitude : j’avoue un faible intérêt pour les récits de femmes désabusées et méprisées par leur mari, même si cela est narré avec un talent incontestable. Cela n’est pas le cas dans ce recueil qui m’a plu par la diversité des personnages évoqués (les sœurs excentriques de la 1e nouvelle par exemple) ou des situations. Les personnages vivent des moments sur le fil ou voient leur vie basculer sans forcément savoir si c’est un bien ou non. Cette incertitude du regard portée sur sa propre existence est sans doute ce qu’il y a de plus touchant. Il y a aussi quelque chose de bien vu sur le rapport des jeunes gens à leurs parents, puis eux-mêmes devenus parents, à leurs propres enfants, notamment dans la dernière nouvelle, qui est ma préférée.

Je me trouvais presque dans l’état d’un adulte qui a honte de ne jamais avoir appris à lire, tant j’étais consciente de ma nullité pour les travaux manuels. Le travail, pour tous les gens que je connaissais, cela voulait dire faire des choses, et je n’étais pas douée pour cela, et le travail, c’était ce dont les gens étaient fiers et par quoi ils se mesuraient aux autres.


Munro a un intérêt pour le passage du temps, les pensées intimes et l’apparition d’une idée à la faveur d’un tout petit événement. Comment le souvenir se tisse avec le présent, comment on anticipe une remarque que l’on va entendre, comment le corps s’y prépare.

5 commentaires:

  1. J'ai déjà entendu parler d'elle, il faudrait que je lise quelques unes de ses nouvelles. Ton billet m'a intrigué, à creuser! Bises

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  2. J'aime beaucoup ton dernier paragraphe qui me donne envie de découvrir ce livre.

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  3. Je vous conseille ce recueil. Je crois que c'est Fugitives que j'avais lu et trouvé sans plus.

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  4. Alice Munro , en bonne anglo saxonne puritaine mais pas embarrassée par la morale sexuelle catholique doctrine parle avec force des tourments du désir féminin, de l'impossibilité de communiquer avec l'autre , en l'occurrence l'autre sexe. Voir "Le carnet d'or" de Doris Lessing. Il y a ce même genre d'histoire et d'absolue honnêteté qui va jusqu'à l'abjection dans l'analyse du désir et de l'amour

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  5. Oui, je trouve que tu as tout à fait bien vu l'intérêt de ces nouvelles, et la particularité du style de Munro. J'aime beaucoup la finesse de son regard. Merci pour cette, une fois encore, passionnante participation.

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