La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 13 mars 2014

Cela détruisait les convictions inébranlables qu’Irina Mikhaïlovna avait sur la vie…


Ludmila Oulitskaïa, Les pauvres parents, traduit du russe par Bernard Kreise, parution originale en 1992.

Une auteur dont je n’avais jamais entendu parler et que je découvre grâce au challenge d’Anis.
Il s’agit d’un recueil de nouvelles (mais elle écrit aussi des romans), chacune centrée sur l’existence d’une femme. Il s’agit de personnages simples vivant à Moscou, dans les appartements communautaires, souvent seules dans des trajectoires originales, avec un rapport décomplexé à la sexualité et au plaisir – on a qu’une vie n’est-ce pas – ou du moins à leur propre corps. Elles ont une vie secrète intense, jusqu’à pouvoir briser la vie.

Elle vécut ainsi une journée, puis deux, puis trois, et quelques jours encore au cours desquels se forma dans son âme un espace bien rond de joie qu’elle ressentait physiquement comme un gonflement à l’intérieur de la cage thoracique, qui allait jusqu’à lui procurer une douleur dans les côtes.

La période n’est pas très bien identifiée, mais on reconnaît la fin de l’URSS, où des espaces de liberté côtoient bureaucratie, misère et existence grise. Dans cette vie collective, où tout le monde a un œil médisant ou généreux sur tout le monde, la moindre journée peut être sous le signe de la simple liberté. Des esprits simples, des enfants handicapés dont les parents ont la charge, toutes ces vies supportées par les femmes forment les portraits du livre.
M. Riboud, Foule, championnat d'échecs, Moscou, 1960
Centre Pompidou. Image RMN
Il ne s’agit pas d’une littérature directement politique, mais l’accent mis sur tous les détails matériels (les tasses bleues, la robe que l’on convoite) en particulier les  cloisons qui partagent les appartements disent assez de la misère matérielle, du manque d’intimité, de l’importance du regard de la société, de la cohabitation, des odeurs et des bruits des autres.
On s’accommode du régime politique comme autant d’habitudes contraignantes auxquelles on ne peut pas grand-chose et on raconte les stratégies pour les petits plats, pour faire durer les objets et leur lutte des femmes au quotidien.
Le livre n’est ni désespérant ni joyeux, les actes d’égoïsme et de générosité se côtoient à égalité.
  
Ensuite trois pigeons au plumage gonflé et hérissé arrivèrent à petits pas. (…) Genele sortit de son sac à provisions un pot de pain trempé qu’elle récupérait chez les voisins – il n’y avait jamais de restes chez elle –, elle écrasa le pain et en fit trois parts égales. Mais les stupides oiseaux ne comprenaient rien à l’équité, à moins qu’ils n’aient été des collectivistes convaincus. Ils se bousculaient pour se jeter tous les trois sur le tas le plus proche qu’ils picoraient avidement, sans remarquer les deux autres.

Une auteur à laquelle prêter attention d’autant qu’un de ses ouvrages a pour titre Médée et ses enfants.




6 commentaires:

  1. jamais lu ces nouvelles parce que je n'aime pas le genre mais j'avais adoré son roman "de joyeuses funérailles" une auteurs à lire c'est certain

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  2. Oulitskaïa possède l'art de nous faire entrer dans la vie de ses personnages au quotidien. J'avais beaucoup aimé "Sonietchka" et j'ai beaucoup ri en lisant "Sincèrement vôtre, Chourik", si le coeur voue en dit.

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  3. On est synchro, je viens de finir "Médée et ses enfants" ;)

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  4. Je dois avouer que je découvre cet auteur mais je note avec intérêt ses autres titres, je retournerai vers elle plus tard.

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  5. Je suis ravie Nathalie que tu puisses faire cette découverte.

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