La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 5 mai 2014

L’intérieur en pelade – taches ombreuses, amas grenus, filaments ; d’un calme.


Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, 2008.

Enfin lu (grâce à Moustachu) ce livre qui me faisait envie depuis que j’avais découvert Kerangal avec Naissance d’un pont.
On est ici sur la Corniche Kennedy à Marseille, sur un coin de rochers où les jeunes des quartiers Nord viennent plonger, affronter le vide et la peur, le bleu et la lumière. Il y a Eddy et Mario, et Suzanne une fille bizarre. Il y a aussi la police qui surveille la côte, plus préoccupée des trafics de drogue, mais que le maire charge de parquer les mômes.
Quelques jours de printemps se jouent là.

C’est la première piste d’envol, on y va de son pas, on s’y présente sans ciller et on y saute direct, sans lever les yeux au ciel ou sonder l’horizon, sans même se pencher au-dessus du vide afin d’éprouver l’attraction terrestre par le haut de la tête qui soudain tire et pèse, sans vérifier que tout est en place en bas, et que les reflets du soleil écaillent le sable au fond de la mer, résille fluorescente de la sirène, filet d’or du pêcheur entre les algues noires.

J’ai beaucoup aimé l’évocation de ce lieu, de ces jeunes, de leurs sauts. Ils sont magnifiés mais en gardant tous les détails réalistes. Kerangal n’a pas prétention à faire du journalisme ni du Hugo, elle trouve un juste milieu entre les deux attitudes, c’est de la littérature. La magie et la violence se mêlent précisément, c’est très réussi.

Les rochers Corniche Kennedy. M&M
Il saute comme un ange malingre – comme si la gravitation terrestre était un frayage, comme si le ciel dissimulait des lignes de fuite qu’il fallait saisir tels les pompons du manège – et quand il réapparaît à la surface de la mer, poisson pilote tout sourire, il renverse la tête vers elle, et clame tu m’as bien regardé ?, trop pur, tu vas voir, tu m’as vu ?

J’ai moins aimé le rôle tenu par la police, les Russes et le maire. Il m’a semblé que l’auteur tenait à introduire un fil narratif un peu artificiel, voire caricatural. On retrouve ce goût pour l’allégorie dans l’évocation de l’affrontement entre les mômes et les flics, dans le personnage du maire. Mention spéciale pour la capacité de Kerangal à créer encore des noms de personnages magnifiques, ici Sylvestre Opéra ! C’est splendide.
Quant à la langue, ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas Kerangal la retrouveront, chargée, avec ses énumérations, ses phrases qui se prolongent, qui ne savent pas s’arrêter, qui sont toujours dans le « trop ». Il y a des mots rares qui, peut-être, n’existent pas. J’aime assez.

Ce n’est pas la peur qui le freine, mais l’éblouissement. L’espace est profus autour de lui, très échancré, saturé de milliards de particules microscopiques qui planent et vibrent, pollinisent, diffractant doucement la lumière.

Merci Moustachu !



2 commentaires:

  1. Je lis ton billet et je perçois toute l'ambiance, la goule, de Marseille !

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  2. La langue spéciale mais très belle quand on aime !

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