Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

mardi 3 janvier 2017

Il fixait sur moi ses yeux noirs, et je me demandais à quoi ils ressembleraient le jour où il serait amoureux.

Francis Scott Fitzgerald, Le dernier Nabab, traduit de l’américain par Suzanne Mayoux, 1940, laissé inachevé par la mort de l’auteur.

Une excellente lecture.

La narratrice, Cecilia, est fille d’un producteur d’Hollywood. « Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma. » Elle raconte une histoire, que l’on devine peu à peu, celle de Monroe Stahr, lui aussi producteur, mais d’une autre trempe. Elle reconstitue sa passion pour une femme, ressemblant étrangement à son épouse disparue, mais fait également le récit des folles journées d’un homme régnant sur la grande industrie d’Hollywood, chérissant les acteurs, houspillant les scénaristes, jouant des rivalités et des jalousies, prenant des décisions sur les histoires, sur les rushes, sur les plans…

Les yeux de Stahr et ceux de Kathleen se croisèrent, se lièrent. Pendant un instant, ils firent l’amour comme personne n’ose plus jamais le faire ensuite. Leur regard fut plus lent qu’une étreinte, plus pressant qu’un appel.

Ce roman m’a beaucoup plu. Il y a d’abord la belle évocation d’Hollywood, loin des paillettes, du côté des bosseurs et des décisions douloureuses, des tractations, des petites passions du quotidien, tout cela côtoyant la mer, la plage, les soirées, les robes de bal, les décapotables. Monroe apparaît comme un personnage insaisissable, enfoui dans le travail, indifférent à tout, se réveillant subitement à la vue de cette femme immédiatement mystérieuse. Il nous est décrit de l’extérieur et conserve son impénétrabilité. J’apprécie aussi de rencontrer des héros de Fitzgerald qui bossent et qui ne se contentent pas de picoler, Tendre est la nuit m’avait agacée sur ce plan et en paraît encore plus affaibli. Le roman est ici en plein soleil.
Photo extraite de La Marie sur le port de Michel Carné, 1949, Médiathèque de Charenton-le-Pont, image RMN.
Est-ce à cause de son inachèvement ? Plusieurs pistes s’ouvrent au lecteur qui se demande où veut nous emmener l’auteur. J’ai apprécié cette errance qui rend ces quelques 200 pages très riches. On se demande ainsi quel est le rôle de Cecilia. Pourquoi s’intéresse-t-elle à Monroe ? Pourquoi raconte-t-elle certains événements qui semblent sans rapport avec lui ? Est-elle un simple témoin ou va-t-elle intervenir ? Le dossier du livre nous indique quel était le projet de Fitzgerald et on peut supposer que certaines pistes se seraient refermées. Mais tel quel, dans son flou, j’ai vraiment apprécié ce roman et je me demande même si j’aurais aimé sa version définitive.

C’était pour moi la première indication qu’il fût scénariste. Certes, j’aimais bien les écrivains – on peut leur poser n’importe quelle question, on obtient presque toujours une réponse – mais cette révélation le diminuait un peu à mes yeux. Les écrivains ne sont pas tout à fait des personnes. Ou alors, s’ils ont du talent, ils sont tout un tas de gens à la fois qui s’efforcent désespérément d’être une seule personne.


Du coup j’ai relu Gatsby dans la foulée !

4 commentaires:

  1. Depuis que j'ai lu Gatsby, je me tiens loin de tout autre texte de Fitzgerald. Je veux que rien n'amoindrisse mon souvenir de ce roman.

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    1. Alors surtout ne lis jamais Tendre est la nuit, en revanche Le dernier nabab peut avoir une chance s'il te passe sous le nez.

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  2. J'avais adooooré Gatsby... il faudrait que je me replonge dans cet univers.

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    1. Je viens de le relire et je l'ai encore plus apprécié que la 1e fois.

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