La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mercredi 28 mars 2018

Il n’avait pas tous ces garçons à la maison.

Monika Fagerholm, La Fille américaine, traduit du suédois par Anna Gibson, parution originale en 2004, édité en France par Stock.

Un étrange roman noir.
L’essentiel de ce roman se déroule dans un coin paumé de la Finlande, dans une forêt au bord de la mer, mais où les marais sont également présents. Entre les habitants du Coin et les gens qui viennent habiter les grandes et belles maisons d’architecte, on se croise, on se côtoie, mais c’est tout. Au début, on nous raconte vaguement l’histoire d’une fille américaine, Eddy, qui débarqua un jour, séduisit deux garçons du Coin et dont le corps disparut dans le marais. L’un des garçons se tira une balle dans la tête. Et puis l’histoire se centre ensuite sur Sarah, une petite fille installée là, avec ses deux parents riches et excentriques, qui devient amie avec Doris. Sarah et Doris seront obsédées par ce mystère de la fille américaine, d’autant que ce ne sont pas les disparitions qui manquent.

Après la disparition d’Eddie, Bencku se rappellerait donc peu de choses de ses conversations avec elle. Ce qu’elle avait dit, ce qu’il avait dit et ainsi de suite. Et les mots, d’ailleurs. Après la disparition d’Eddie, pendant un temps il n’y aurait plus de mots en plus, plus un seul.

C’est un peu compliqué ? Ce roman est construit sur le principe de la confusion et de la répétition. Les mêmes scènes passent en boucle, que ce soit dans la tête des différents personnages ou dans le récit, quelquefois avec des variations infimes – c’est qu’il est difficile de savoir ce qu’il s’est réellement passé. Qui est Eddy ? Qui est Sarah ? Et qui est ce cadavre qui remonte du marais ? Tout est fait pour embrouiller le lecteur, car Doris et Sarah (entre autres) ont l’esprit confus. Un pan du passé se dévoile tout à coup sans prévenir et le récit opère sans cesse des sauts dans le temps, en avant ou en arrière.
Au milieu de tout ça, la figure de Doris se détache, forte et fragile, amoureuse, terrorisée, attachante avec ses chansons insupportables qu’elle écoute, elles aussi, en boucle. Doris, qui a une faim dorique, qui se moque des adultes, tout en étant beaucoup plus lucide que la mollassonne Sarah. C’est aussi l’histoire d’adolescentes qui ne veulent pas devenir adultes et qui (se) racontent des histoires.

Zorn, Femme se déshabillant, 1893, coll privée.

Il s’agissait pour moi d’une relecture. J’avais été la première fois tout à fait séduite par l’atmosphère d’étrangeté et par la noirceur de ce roman. Le lieu évoqué est incompréhensible, entre mer et soleil, et marais boueux. Une grande partie de l’action se déroule dans une piscine intérieure, sans eau, comme une grande boîte où les filles installent un camping en tissus, coussins et matelas. La forêt et ses plantes sont omniprésentes, plus comme une forêt vierge qui peut tout envahir et recouvrir, que la forêt finlandaise de bouleaux et de sapins. Cette impression subsiste, mais je trouve tout de même que l’auteur emberlificote les choses à loisir. Le début, notamment, est compliqué de façon gratuite et agaçante. Finalement toutes ces répétitions, en dépit de leur charme, de leur ressemblance avec une incantation, m’ont paru trop longues.

« Le facteur X » – la voix de Doris n’était plus qu’un murmure – « est tombé amoureux d’elle. Tellement qu’il s’est mis la tête à l’envers. » Puis elle répéta ce qu’elle avait déjà dit au bord du marais mais là, dans la grande, avec toutes les affaires, ça prenait des accents encore plus lugubres. « On sait ce que ça donne. Amour, jeunesse & mort violente. » Et Sandra opina de nouveau, rêveusement, pendant que des frissons lui parcouraient l’échine, des frissons qui conservaient pourtant une trace, une étincelle de ce fameux plaisir abominable.






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