La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 5 mars 2018

Ils parlaient tous le même langage, ni du yiddish ni de l’anglais.

Isaac Bashevis Singer, Keila la Rouge, traduit de l’américain par Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay, parution originale en yiddish en 1976, édité en France par Stock.

Nous sommes à Varsovie, après 1905, dans la communauté juive. Nos deux héros de départs sont Keila la Rouge, magnifique jeune femme, ancienne prostituée, mariée à Yarmi, un voleur. Ils sont heureux ensemble. Jusqu’au jour où débarque Max, un aventurier. Tout se détraque, Max est attiré par Yarmi, mais les deux hommes envisagent de rafler des filles à Varsovie pour ouvrir un bordel au Brésil tout en profitant des charmes de Keila. Sauf que celle-ci est décidée à échapper à sa condition. C’est alors qu’elle tombe sur Bunem, un fils de rabbin qui ne sait pas très bien quoi faire de sa vie… Et alors…

Il avait neigé pendant deux jours. Après quoi le gel s’était installé – sur la chaussé, les bouches d’égout, les tas d’ordures. Il recouvrait les balcons d’une épaisse couverture, blanchissait les toitures rouillées et bouchait les trous des trottoirs. Dans l’appartement de Reb Menahem Mendel, le givre dessinait sur les vitres des arbres gelés. Le rabbin faisait toujours le même commentaire :
« Ce sont des reproductions des figuiers et des dattiers qui poussent en terre d’Israël. »

Il se passe beaucoup de chose dans ce roman. On va au théâtre, d’anciens amants se retrouvent, une jeune juive anarchiste se fait arrêter, des juifs s’exilent à New York, la ville où tout est possible, mais où on reste quand même juif et où le yiddish est méprisé. C’est tout un monde qui renait devant nos yeux grâce à la plume vive et alerte de Singer. Des personnalités rapidement esquissées apparaissent devant nous, avec leur lot d’hésitations et de drames intérieurs. Singer met en scène le petit peuple des voleurs, des commerçants, des rabbins et de leurs familles dans des portraits pleins d’humanité.
Ces juifs polonais qui rêvent d’Amérique, qui sont méprisés en Amérique, le culte juif qui se transforme au contact des protestants, les bons petits plats des fêtes juives, la neige, le froid, l’alcool, la violence contre les femmes, les interrogations des pauvres petits rabbins… C’est une sorte de fresque endiablée, mais au ton triste et mélancolique. En effet, les personnages ne parviennent jamais à trouver leur place dans ce monde où ils sont juifs et pauvres. L’époque est bouillonnante : une première révolution a eu lieu à Saint-Pétersbourg, les progroms sont toujours là, des machines volantes apparaissent, l’Amérique se développe à toute allure, les sionistes existent déjà, mais les individus se débattent avec leur conscience, leur croyance, leur devoir, leur famille et ressentent douloureusement leur échec.
Chagall, détail du Sacrifice d'Abraham, Nice Musée Chagall.

Un roman que j’ai lu rapidement, car l’énergie s’y mêle à la tristesse. Au moment où tout s’écroule, on sent que tout pourrait encore repartir et finalement on ne sait pas où tout cela s’arrêtera. C’est un hommage magnifique à la communauté juive de Varsovie, un monde qui a disparu.

Pendant le shabbat, le quartier était désert. Les boutiques baissaient leurs rideaux. Les truands, tout comme les honnêtes vendeurs de rue de pois chiches, haricots chauds, marrons grillés et gâteaux de pommes de terre, se reposaient. Même les prostituées ne venaient pas solliciter les clients le vendredi soir. Mais, dès que les lumières se rallumaient et que les Juifs avaient honoré la sortie du shabbat, les rues et les cours d’immeubles grouillaient de monde à nouveau.

Ce roman est paru tout d’abord sous forme de feuilleton, dans un quotidien yiddish de New York. Il a ensuite été traduit en anglais par le neveu de Singer qui a lui-même collaboré à cette traduction, car il préférait être traduit de l’anglais. Apparemment le roman n’a jamais été publié en volume en anglais.

6 commentaires:

  1. Je vais vite le chercher j adore les Singer( les 2)

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    1. Je n'ai lu qu'Isaac Bashevis pour le moment, mais j'aime beaucoup.

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  2. Magie de l'édition qui nous permet de lire des inédits d'auteurs morts depuis longtemps...

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    1. Singer, c'est un cas car Stock édite tous les deux ans des inédits de lui. Sans doute parce qu'il a écrit en yiddish et publié dans des revues, la traduction anglaise et française de son oeuvre a dû être aléatoire.

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  3. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas lu Isaac Bachevis Singer - seulement au moment où il a reçu le Prix Nobel, en fait. Il y aurait tant à relire, à lire aussi, car je n'ai pas lu cette nouvelle.

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    1. Ici c'est un gros roman, mais il y a plusieurs volumes de nouvelles qui ont été édités, également par Stock.

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