La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 16 mars 2021

Ils n’avaient plus de Porte de Sortie, il n’y avait que la guerre et la guerre, partout.

 László Krasznahorkai, Guerre et guerre, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, parution originale 1999, édité en France par Cambourakis et Babel.

 

Ce sont des paragraphes de quelques lignes ou de 3 pages, composés chacun d’une seule phrase. Le point de vue n’est pas toujours le même, mais le personnage principal est Korim, un petit archiviste de province (en Hongrie), triste et mélancolique. Il découvre un jour un manuscrit et s’embarque alors pour une grande quête qui le mènera à New York et en Suisse.

Il y a un petit air de « le mystérieux manuscrit qui changera la face du monde », mais en fait non. La face du monde sera à peine crispée par le grand voyage de Korim, un homme perdu et paniqué, qui ne cesse de parler et de suivre son chemin cahin-caha. Il ne ressemble à rien, il a peur de tout, mais il est convaincu d’avoir une grande mission. Il a besoin d’Internet et en Hongrie à la fin des années 90, c’est de la science-fiction. Et quand même, on frôle le fantastique, on y entre ou pas, on ne sait pas vraiment.


… Korim se racla la gorge, mais ne prononça pas un mot, se racla à nouveau la gorge, puis une troisième fois, comme s’il ne savait par où commencer, comme si quelque chose l’empêchait de se lancer, comme s’il était empêtré dans un bourbier dont il ne savait comment sortir, tandis que l’interprète, exténué et agacé, se demandait quand il allait enfin cracher le morceau, et, en attendant, passait sans cesse ses doigts le long de la raie qui séparait ses cheveux blancs, vérifiant que celle-ci, qui courait du haut de son crâne jusqu’au front, était parfaitement rectiligne.


Petit point : Korim est très pénible à supporter et son interminable bavardage donne envie de l’étrangler. Il faut un peu s’accrocher au début, mais j’ai ensuite pleinement apprécié sa façon de raconter le manuscrit. Son comportement irrationnel est difficile à suivre et le lecteur peut être un peu perdu, mais c’est finalement très prenant et on a à cœur qu’il réussisse son étrange quête.

K. F. Schinkel, Cité médiévale au bord d'une rivière, 1815, Berlin ancienne galerie nationale
Car le cœur du récit est constitué par ce fameux manuscrit, que Korim raconte à une jeune femme, en anglais mêlé de hongrois. On ne lira jamais le vrai texte, on aura toujours la version transmise par son intermédiaire. Il est question de quatre hommes, qui sont peut-être des anges, qui voyagent dans l’espace et le temps, qui fuient la guerre qui finit fatalement par arriver. Le récit du manuscrit donne lieu à de très belles évocations, des îles grecques à la construction de la cathédrale de Cologne, de la Via Appia à Gibraltar, d’un endroit de paix à un autre, un endroit qui ne tarde jamais, hélas, à être dévasté. Au fur et à mesure, le récit se mélange, entre l’Empire romain et les époques plus tardives, et les quatre hommes semblent de plus en plus en danger, talonnés, puis précédés par un diable d’homme. Voici Korim en train de leur chercher une porte de sortie, un refuge, un endroit à l’abri de la guerre. C’est alors qu’un indéniable enchantement saisit le lecteur devant ces quatre innocents, et devant ce Korim qui en est un aussi, et devant la violence du monde. C’est onirique, c’est hypnotique.

 

Ils étaient venus là pour toujours, déclara Korim dans la cuisine à la femme qui lui tournait le dos, silencieux, à sa place habituelle, face à la gazinière, et remuait quelque chose dans une marmite sans émettre le moindre signe indiquant qu’elle l’avait écouté ou prêté la moindre attention à ce qu’il disait, mais Korim, cette fois, ne retourna pas dans sa chambre pour aller chercher son dictionnaire, comme il le faisait souvent, et, renonçant à lui expliquer « venir » et « pour toujours », il préféra changer radicalement de sujet et, tout en désignant la marmite, lui dit timidement : quelque chose de délicieux… comme toujours ?

 

Les phrases étaient structurées, les mots, les signes de ponctuation, points, virgules, étaient bien en place, et pourtant, dit Korim en recommençant à effectuer des mouvements de rotation de la tête, tout ce qui se passait dans la dernière partie pouvait se résumer en un seul mot : effondrement, effondrement, effondrement, collapse, collapse, collapse, car les phrases semblaient être devenues folles, une fois lancées, elles passaient à la vitesse supérieure, s’emballaient, et se mettaient à courir à une vitesse effrénée, crazy rush…

 

Bon pour le mois de l’Europe de l’Est sur les blogs littéraires.

Billet dédié à un compte twitter disparu, @latribunedulard qui m’a donné envie de lire cet auteur. Je compte bien découvrir d’autres titres !

 

Le billet d’Ingannmic.



15 commentaires:

  1. Le côté onirique n'est peut-être pas pour moi, mais cela fait longtemps que j'avais noté cet auteur hongrois majeur que j'avais découvert grâce à Passage à l'Est. Merci pour cette très belle participation !

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    1. Très surprenant et je suis très contente de le découvrir.

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  2. Décidemment, après Tandis que j'agonise, te revoilà avec un de mes titres préférés ! Cette lecture m'avait bouleversée, par son propos, par la beauté de l'écriture. J'ai aimé d'autres titres de Lazslo Krasnahorkai, mais celui-ci reste à mon avis inégalé..

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    1. J'ai l'impression en effet que ce titre occupe une place à part dans sa production.

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  3. Il me reste à le reprendre et le lire, mais fichtre quelle lecture avec cet auteur, j'ai démarré avec La mélancolie de la résistance... https://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2017/06/la-melancolie-de-la-resistance.html

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    1. Ah j'aime bien ton billet. En effet, quelle difficulté pour choisir les citations. Et puis comment parler d'un roman pareil, c'est un vrai défi.

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  4. je note immédiatement, enfin plutôt je fais un copié collé car rien que le nom de l'auteur est un roman à lui tout seul

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  5. mes neurones n'étaient pas encore connectés car je viens de réaliser que j'ai lu un roman de l'auteur : Au nord par une montagne et que j'avais plutôt aimé

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    1. Le nom est peu hors de chez nous en effet. Il est un peu connu mais il faut oser s'y atteler.

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  6. Merci de me faire connaître cet auteur. Je note mais pour quand?

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    1. Ah ça on a tous le même problème !

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  7. Je n'ai pas encore lu celui-ci. Je le vois un peu comme une transition entre la partie "hongroise" et la partie "à l'assaut du monde" dans le parcours de Krasznahorkai.
    P.s. j'en suis à 2/3 de Tandis que j'agonise, avec une révélation surprenante d'Addie...

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    1. Chaque personnage de Faulkner a ses secrets enfouis et seul le lecteur peut les connaître tous.
      Pour ma part je découvre totalement Krasznahorkai et je ne peux pas encore me situer !

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  8. j'aime bien ton petit point! A voir si je le trouve en bibli!

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    1. Il est édité en poche, il a ses chances !

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