La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 14 mai 2011

Le repos est plus agréable quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface.


« Le Sentiment de l’existence » - l’île Saint-Pierre, recueils de textes de Jean-Jacques Rousseau, présentés par François Favretto, Saint-Quentin-de-Caplong, L’Atelier de l’agneau, 2011.

   Un joli petit volume dont l’idée est originale : rassembler les textes de Rousseau en rapport avec son bref séjour dans l’île Saint-Pierre (lac de Bienne, Suisse) en automne 1765. Plusieurs de ses ouvrages ont été condamnés par le Parlement de Paris et par celui de Genève. C’est le début d’une longue fuite qui le conduira jusqu’en Angleterre. Avant ce long trajet, six semaines isolé dans cette petite île, hébergé par l’hôpital de Berne. Le recueil rassemble des extraits des Rêveries du promeneur solitaire (rédigées plus de dix ans après), des Confessions (commencées en 1766) et de sa correspondance.
    L’idée est originale et souligne que cette courte période est peut-être une des plus heureuse dans la vie de Rousseau, à coup sûr, un moment de trêve et d’apaisement, comme une douce parenthèse. Les extraits de sa correspondance permettent d’ailleurs d’avoir un contrepoint intéressant. En effet, les écrits tardifs campent un lieu isolé et dans la paix, un peu suspendu. Les lettres montrent au contraire les difficultés de l’installation, la violence qui s’exerce contre Rousseau (son précédent domicile a été vandalisé), la difficile organisation de sa vie quotidienne (l’argent, le courrier, la lecture), sa crainte perpétuelle d’être à nouveau chassé et de devoir fuir sur les routes d’Europe. Il se trouve sur l’île Saint-Pierre dans un équilibre mental éphémère, comme dans une virgule.


Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.

Deux réflexions : je suppose que Thomas Mann pensait à Rousseau quand il a écrit La Montagne magique. On trouve dans les deux cas ce motif d’un héros faisant de la botanique et se passionnant pour les organes sexuels des fleurs. Et, peut-être parce que je l’ai lu récemment, La Chartreuse de Parme de Stendhal m’est venu à l’esprit. Les passions de Fabrice n’ont rien à voir avec le sentiment de Rousseau mais les deux ont en commun de connaître le bonheur en étant emprisonné et d’apprécier les promenades en barque sur un lac de montagne.


Merci aux éditions de l'Atelier de l'agneau de m'avoir adressé ce livre et à Babelio et à son opération Masse critique qui m'a permis de le recevoir.
Rousseau en philosophe moderne par Houdon, d'après son masque mortuaire, terre cuite, 1779, musée du Louvre, cliché RMN.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").