La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 10 mai 2011

Mais comment parler peinture ?

Paul Valéry, Degas, Danse, Dessin, 1e publication en 1938, lu en folio.

Paul Valéry a été l’ami de Degas et écrit sur le peintre plusieurs années après sa mort (1917). Évidemment, il ne s’agit pas d’un livre d’histoire, d’une biographie ou d’un recueil de souvenirs ou de témoignages. « D’ailleurs, ce qui importe dans un homme, ce ne sont point les accidents, et ni sa naissance, ni ses amours, ni ses misères, ni presque rien de ce qui est observable, ne peut me servir. » Valéry ne s’intéresse pas au nombre de chaussettes ou de maîtresses, et l’entreprise proustienne avec sa quête de traces et de souvenirs lui semble particulièrement ridicule, il la réduit à une méditation sur une purée couleur carotte.
C’est donc une suite de textes, qui rapporte des paroles de Degas. Valéry réfléchit sur le dessin, lui-même dessine, et il est fasciné par l’action de cette main qui trace des lignes.

Il y a une immense différence entre voir une chose sans le crayon dans la main et la voir en la dessinantOu plutôt, ce sont deux choses bien différentes que l’on voit. Même l’objet le plus familier à nos yeux devient tout autre si l’on s’applique à le dessiner : on s’aperçoit qu’on l’ignorait, qu’on ne l’avait jamais véritablement vu. (…) Je ne puis préciser ma perception d’une chose sans la dessiner virtuellement, et je ne puis dessiner cette chose sans une attention volontaire qui transforme remarquablement ce que d’abord j’avais cru percevoir et bien connaître. Je m’avise que je ne connaissais pas ce que je connaissais : le nez de ma meilleure amie… 

Le dessinateur pense avec son œil et avec sa main, pas avec son cerveau. Valéry livre ses propres réflexions, celles de Degas (qui avait un vrai goût pour les expérimentations techniques de toutes sortes) et à travers lui, celles d’Ingres, le dessinateur par excellence.
Il réfléchit enfin sur les chevaux, l’équilibre, le mouvement, le nu dans la peinture, la poésie. Sur la danseuse, cet être qui fait des mouvements volontaires et décidés mais sans aucun but et inutiles, qui refuse les positions naturelles, va contre l’anatomie et l’organisation habituelle du corps, qui recherche les équilibres impossible à tenir et l’éphémère :

La plus libre, la plus souple, la plus voluptueuse des danses possibles m’apparut sur un écran où l’on montrait de grandes Méduses : ce n’étaient point des femmes et elles ne dansaient pas.
Point des femmes, mais des êtres d’une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dômes de soie flottante, couronnes hyalines*, longues lanières vives toutes courues d’ondes rapides, franges et fronces qu’elles plissent, déplissent ; cependant qu’elles se retournent, se déforment, s’envolent, aussi fluides que le fluide massif qui les presse, les épouse, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme. Là, dans la plénitude incompressible de l’eau qui semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l’idéal de la mobilité, y détachent, y ramassent leur rayonnante symétrie. Point de sol, point de solides pour ces danseuses absolues ; point de planches ; mais un milieu où l’on s’appuie par tous les points qui cèdent vers où l’on veut.

 *Hyalin : qui a la transparence du verre

C'était donc la réponse à la devinette de la semaine dernière. Un texte écrit par Paul Valéry à propos d'Edgar Degas, avec une page contient un pastiche de la Recherche du temps perdu. 
Personne n'a trouvé la réponse (oui, cet auteur intelligent et ironique qui n'aime pas Proust, c'était Valéry). Donc je mangerai quelques navettes. Mais Catherine a trouvé qu'il s'agissait d'un peintre, belle intuition, donc elle en aura quelques-unes. Merci pour les efforts et l'énergie de tout le monde, il ne vous reste plus qu'à lire Valéry...

Statuettes de bronze, réalisées à la fonte à cire perdue, d'après Degas, fondeur A. A. Hébrard, réalisées entre 1882 et 1911, conservées au Musée d'Orsay, clichés RMN.
Danseuse, position de quatrième devant sur la jambe gauche, première étude
Danseuse mettant son bas, troisième étude
Danseuse, grande arabesque, troisième temps, deuxième étude
Danseuse faisant le mouvement de tenir son pied
Danseuse regardant la plante de son pied droit, quatrième étude

1 commentaire:

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