La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



dimanche 15 janvier 2012

Chacun de nous est une place vide à cette table où je mange seul, mais ils seront toujours là.


José Luis Peixoto, Le Cimetière de pianos, traduit du portugais par François Rosso, 1e éd. 2006, Paris, Grasset 2008.

À l'heure de mettre la table nous étions cinq :
Mon père, ma mère, mes sœurs et moi,
Puis ma grande sœur s’est mariée,
Puis ma petite sœur s'est mariée ,
Puis mon père est mort.
Aujourd'hui à l'heure de mettre la table nous sommes cinq :
Moins ma grande sœur qui habite dans sa maison
Moins ma petite sœur qui habite dans sa maison
Moins mon père qui est mort, moins ma mère veuve.
Chacun de nous est une place vide à cette table où je mange seul, mais ils seront toujours là
À l'heure de mettre la table nous serons toujours cinq
Tant que l'un de nous sera vivant nous serons toujours cinq. 

Une histoire de père en fil où seuls les hommes parlent :
Un qui est mort, le père, mais qui raconte : beaucoup sur le futur des vivants, et trop peu sur son père à lui. Un autre qui parle ensuite et qui meurt lui aussi, c'est le fils pendant qu'il court le marathon des Jeux olympiques de Stockholm en juillet 1912, Francisco Lazaro (c'est un personnage historique, mort au cours du marathon des J.O de Stockholm en 1912).

Une famille de gens pauvres, enfin pas très pauvres, des gens « de modeste condition », des artisans : leur histoire en boucle comme le poème où les absents sont remplacés de manière identique par les nouveaux de la famille avec des maillons manquants dans la transmission de l'histoire, du savoir, des savoirs, des désirs frustrés. Les hommes parlent et les femmes sont silencieuses. Mais elles sont présentes, elles souffrent, elles font l'amour, elles mettent le feu, elles se bagarrent : elles assument les désordres du désir.
Il y a les enfants qui sont encore dans l'innocence et qui courent comme une guirlande heureuse tout le long du roman. Il y a les sacrifiés de génération en génération : généralement les aînés. Hommes ou femmes, sacrifiés par les coups d'un sort répétitif et lancinant ils subissent l'injustice sans révolte, sacrifiés aux autres.
Une histoire de l'amour entre des gens mais un amour sans histoire, sans dramaturgie, un peu comme dans une tragédie grecque où tout est joué d'avance. Il y a des flambées mais elles sont sans issue et leur objet est lui aussi sacrifié.

Édouard Boubat, Portugal, 1959
Paris, musée national d'Art moderne, image RMN

Sortir de là où on est ? Par la musique ? Par la course ? par la facture de piano ? Non, c’est impossible : on meurt dans l'inachèvement. Les pianos sont enterrés. Un roman des pauvres gens qui ne sont pas révoltés qui sont toujours présents qui se soumettent ou qui sont victime de la destinée.
Des mots simples pour la description des intérieurs simples, des villes, du quartier – Benfica – un faubourg ouvrier de Lisbonne, pour traduire la violence des désirs, la force des espoirs , l'écrasement des déceptions, une résignation digne, mais toujours la puissance d'un amour indéfectible. Un récit haletant au fil de kilomètres du marathon dans la touffeur de juillet où le souffle manque où la pensée s’arrête, tressaute, et reprend pour dire les même choses : force de la passion , inéluctabilité de la destinée, et pour compléter ou répéter sur un mode différent le récit premier, celui du père.
Un roman sur lequel le temps n'a pas de prise : pas de datage précis, pas de détails d'époque ou des détails trompeurs qui mélangent les époques. Pour mieux évoquer l'involution, le cycle. Et toujours ce thème repris dans le poème  : continuer à faire vivre, à passer la vie en ne se détournant pas, en se vivant dans une lignée .

José Luis Peixoto a 38 ans. Il est originaire d'un petit village de l'Alentejo au Portugal. Le poème cité se trouve dans le roman et il a été lu en portugais par l'auteur lors de la manifestation  Ecrimeds en décembre 2011 à Marseille.

C'était une lecture et un billet d'Ysabel.

2 commentaires:

  1. Très beau et émouvant ce texte, je crois que je vais lire ce bouquin.

    RépondreSupprimer
  2. Oui moi aussi le texte d'Ysa m'a fait craquer !

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").