La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 14 mai 2013

L’auteur fournit le mensonge et le lecteur fournit la vérité – c’est-à-dire qu’il rétablit la vérité par instinct.


Mark Twain, Autobiographie. Une histoire américaine. Volume 1. Traduit de l’américain par Bernard Hoepffner, 1e éd. 2010, Tristram, 2012.

Vous pensez bien que je me suis ruée sur l’autobiographie de Twain dès sa sortie. Je l’ai lue tout doucement au fil des mois, car ça ne se lit pas du tout comme un roman.
En réalité, Twain a essayé plusieurs fois d’écrire son autobiographie sans jamais y parvenir. Il existe donc plusieurs débuts et fragments devant servir pour son autobiographie. Il a ensuite trouvé la bonne formule : dicter à son gré, selon les idées qui lui passent par la tête. Et décider que le texte paraîtrait un siècle après sa mort pour pouvoir dire ce qu’il veut, à propos de qui il veut.

La bonne façon de faire une autobiographie est de la débuter à un moment qui n’a rien de particulier dans sa vie ; se promener librement dans toute sa vie ; ne parler que des choses qui sont intéressantes à l’instant ; laisser tomber dès que l’intérêt commence à baisser et diriger la conversation vers la nouvelle chose bien plus intéressante qui s’est introduite entre-temps dans l’esprit.

Ce qui explique que la lecture soit quelquefois aisée, quelquefois plus barbante (difficile de s’intéresser aux grands hommes des États Unis du XIXe siècle), souvent inattendue. Il faut sélectionner les bons morceaux et en faire la lecture à voix haute à vos proches, ça passe très bien.


Dessin et aquarelle de Joinville, 1861-62 
Blérancourt, musée franco-américain, image RMN
Qu’y trouve-t-on ?
Plein, plein de choses… Je retiens, en vrac :
-       sa rencontre avec Stevenson.
« Il était très parcimonieusement garni de chair, ses vêtements paraissaient s’affaisser dans des creux, comme s’il n’y avait rien dedans que l’armature d’une statue de sculpteur. Son long visage, ses cheveux plats, son teint sombre ainsi que son air rêveur et mélancolique paraissaient s’harmoniser à ces détails avec justesse ; l’ensemble semblait tout particulièrement fait pour rassembler votre attention fragmentée et l’orienter vers la caractéristique la plus frappante et la plus personnelle de Stevenson, ses yeux splendides. Ils brûlaient comme de riches braises sous l’auvent de ses sourcils, et faisaient de lui un bel homme. »

-       de longs souvenirs d’enfance, de sa famille, de l’école, des siestes dans l’herbe. Il y a aussi un passage émouvant à propos de l’esclave Hannah, qui est l’héroïne de la seule nouvelle de Twain où tout est vrai (dans le recueil Le Rapt de l’éléphant blanc). Twain est d’une famille du Sud, possédant des esclaves, il est devenu ensuite abolitionniste. Il raconte très bien cette époque où personne ne remettait en question l’esclavage, où rien ni personne ne permettait de s’indigner du système.

-       la description hilarante d’une villa en Toscane et du métro londonien. Comme nombre de familles américaines désargentées, les Clemens ont vécu sur le Vieux Continent où la vie était moins chère.
-       l’évocation émouvante de sa fille Susy

Le livre est plein d’une ironie moqueuse et affectueuse, à son propre égard et aussi pour les autres. Il est rarement méchant mais peut exprimer de très fortes critiques à l’encontre de la politique américaine.

Ce livre n’est pas un registre de vengeance. Quand j’y mets quelqu’un sur le grill, je ne le fais pas simplement pour le plaisir que j’ai à le voir frire, mais parce qu’il en vaut la peine. Cela devient alors un compliment, une distinction ; qu’il me remercier et se tienne tranquille. Je ne mets pas à frire le fretin, le banal, ceux qui n’en sont pas dignes.


Dessin et aquarelle de Joinville 
Blérancourt, musée franco-américain, image RMN
On apprend beaucoup de choses sur la vie américaine : la pauvreté dans les campagnes du Sud, la mortalité infantile dont les chiffres sont importants (plein de frères et de sœurs morts dans les familles). Twain a aussi gagné sa vie en faisant des conférences et des lectures publiques dans des théâtres, il faisait des tournées dans le pays avec un impresario, c’est très étonnant comme évocation. Il en livre moult anecdotes et trucs pour la scène. Il y a aussi cette pratique des grands banquets honorifiques et de leurs discours, des soirées philanthropiques, Twain est de tous ces événements. Il raconte aussi ses déboires avec les éditeurs et son absence totale de talent de négociateur.

Est-ce que tout est vrai ? Non, bien sûr, Twain est d’abord un formidable raconteur d’histoires. Tout est dans l’art de mener son récit sans ostentation mais avec habileté. Les notes sont là pour débusquer les exagérations. D’ailleurs il raconte des contes à ses enfants, soir après soir. Il ne fait guère autre chose tout au long de sa vie.

J’ai l’habitude de voir mes affirmations mises en doute. (…) Quand j’ai eu sept, huit, dix ou douze ans – dans ces eaux-là – un voisin lui demanda : « Est-ce que vous croyez vraiment tout ce que raconte ce gamin ? » Ma mère lui dit : « Il est la source de la vérité, mais on ne peut pas remonter toute l’eau de la source avec un seul seau » – et elle ajouta : « Je connais sa moyenne, il ne me trompe donc jamais. J’élimine les 30 pour cent qui sont de la broderie, et ce qui reste est une vérité parfaite et inestimable, sans le moindre défaut. »

Bref, après avoir semé des citations de Twain partout autour de moi, j'attends les volumes suivants !


Degas, Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans,
1873, Pau, musée des Beaux-Arts, image RMN.

8 commentaires:

  1. Je n'ai encore rien lu de cet auteur.. pas taper, je vais y remédier !

    RépondreSupprimer
  2. Alors, le meilleur c'est Huckleberry Finn (dans la nouvelle traduction chez Tristram). Sauf si tu tiens à lire Tom Sawyer. Tom Sawyer est très bien mais moins bien qu'Huckleberry, il vaut mieux donc le lire avant pour ne pas être déçue. Sinon il y a la Vie sur le Mississippi qui est très agréable aussi. Et il y a pas mal de recueil de nouvelles aussi.

    RépondreSupprimer
  3. Ha mais c'est commode de demander à ce que ce soit publié un siècle après sa mort, on ne risque pas de le contredire, lol ! Et toi quand ça te barbe tu lis à voix haute pour souler les autres ??? Misère... :)
    J'ai lu les nouvelles que tu m'as offertes (avec beaucoup de difficulté) et je ne sais pas comment en parler, je pense que je les relirai ! ;)

    RépondreSupprimer
  4. Qu'est-ce que tu lui mets à ce pauvre Twain ! Tu n'as pas aimé les nouvelles ? J'en suis désolée...
    Je ne lis à voix haute que les bons passages pour faire rire un Moustachu malade et fatigué ! Et ça marche, mauvaise langue !

    RépondreSupprimer
  5. Ma bibli le possède en deux exemplaires différents, c'est bizarre, mais en tout cas c'est long et j'hésite. Je note qu'il vaut mieux le lire en morceaux. De Twain je possède Le tour du monde d'un humoriste et des nouvelles (dont Un pari de milliardaires)

    RépondreSupprimer
  6. 2 exemplaires ? Je sais que Tristram a une collection de poche, c'est peut-être dû à ça. Effectivement, il faut le lire en piochant les bons morceaux (si tu veux je t'envoie des références de page)

    RépondreSupprimer
  7. Beaucoup aimé Tom Sawyer et Huckleberry Finn, les deux! Je n'ai rien lu d'autres. J'ai apprécié les passages que tu cites de son autobiographie, en particulier ce lui de la mère...!

    RépondreSupprimer
  8. Il y a de très très bons passages en effet !

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").