La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 11 juin 2013

Nous sommes venus chercher des chrétiens et des épices.


Histoire du monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron, paru en 2009, 2 vol., en gros 1500 pages.

Un livre d’histoire qui nous fait sortir de nous-mêmes, un truc énorme et très intéressant, rédigé par une cinquantaine d’auteurs.
Ce que j’en retiens ? Dans le désordre :

Le siècle des nomades en Eurasie qui bouleversent tout le continent et une des études s’appuient sur les analyses d’Ibn Khaldoun sur les rapports entre bédouins et État. Tamerlan et ses descendants sont les grands acteurs du temps. La Chine des Ming qui passe lentement d’un empire Monghol à un territoire administré par ses fonctionnaires ; la Russie qui compose avec ces tribus qui la fournissent en chevaux ; l’Inde (Delhi conquise en 1525 par un descendant de Gengis Khan et de Tamerlan) ; les Turcs convertis à l’islam qui marchent sur les traces des Arabes et conquièrent Constantinople. C’est aussi le siècle de l’Islam : de la Chine de Zheng He (navigateur explorateur musulman) à l’Inde, à l’Afrique.
Les études sur l’organisation politique des territoires s’intéressent souvent aux relations entre un prince/roi/empereur et la noblesse/aristocratie/élite d’un territoire. En effet selon les termes de ce rapport de force se définissent, pour le premier, la légitimité, les conditions de la fiscalité, les ressources et donc la possibilité d’avoir une armée propre. Ici, les comparaisons entre régions européennes sont un vrai plus.
Mention spéciale pour les Mamelouks du Caire qui ont une armée basée sur l’esclavage très efficace – un modèle inédit.

Giovanni Bellini. Le Doge Loredan
1501. Londres, National Gallery
La découverte de l’Amérique c’est aussi le détournement de l’Afrique, simple gros obstacle sur la route des Indes, qu’il s’agit de contourner le plus vite possible. L’Europe manque complètement le continent africain mais on apprend au passage que « sahel » signifie « rivage » : oui, au sud du Sahara, le Sahel est la seule voie est-ouest qui permet de traverser le continent, empruntée par tous les négociants.
À propos d’étymologie, « okrain » (Ukraine) signifie « frontière » d’un point de vue russe.
 
Et les livres du temps ?
La première bible traduite intégralement en anglais. Le livre sacré des sikhs. Un mystérieux manuscrit chinois avec lequel un empereur aurait pu se faire enterrer. La naissance de l’alphabet coréen par la volonté d’un empereur (la 5e langue du Web, vous le saviez ?). Un projet de confédération européenne pour assurer la paix du continent avec une cour de justice et tout et tout. Thomas More et Christine de Pizan. Léon l’Africain. Un certain Amerigo Vespucci qui annonce que viennent d’être découvertes des régions « qu’il est permis d’appeler Nouveau Monde » (et pas un bout de l’Asie ou le Paradis terrestre, c’est lui qui annonce au monde européen la découverte). Amadis de Gaule, roman espagnol qui est un colossal succès de librairie. Au point que de nombreux exemplaires sont dans les cales des bateaux pour le Nouveau Monde et que la toponymie américaine est en partie influencée par ce roman… c’est la lecture préférée d’un certain Don Quichotte un siècle plus tard.

Se passe-t-il un événement réellement mondial ? Oui, l’éruption d’un volcan indonésien en 1452 qui dérange le climat de toute la planète et perturbe les récoltes. Mais l’être humain ne s’est aperçu de cet événement qu’au XXe siècle après de longues analyses à la fois des carottes glaciaires et des chroniques historiques.

Gênes, Porta soprana où se trouverait
la maison de Colomb

 Le livre est finalement très européen. C’est à la fois une limite quand on s’attend à une histoire du monde. Et une force : car il s’agit d’études englobant des groupes de pays, des ères culturelles, plus vastes que l’échelle nationale. Et plus intéressant : les acteurs européens sont insérés dans leur temps. Il n’est pas seulement question des « grandes découvertes » mais des navigateurs portugais s’aventurant dans un monde très bien balisé par des négociants musulmans, souvent de culture indienne, ou débarquant dans des cours sur la côte Est de l’Afrique où ils sont loin d’être « les premiers ». Fin de l’isolement magnifique même si quelquefois on aurait aimé en savoir plus sur les autres régions du monde. 
J’ai quelquefois eu l’impression de juxtaposition d’essais. Mais je me serais méfiée d’un récit à toutes forces unificateur.

L’anachronisme est un risque constant quand on est historien, chaque événement doit être replacé dans son contexte et interprété avec prudence.
À la fin il reste des interrogations historiographiques : des régions entières sont décimées par la peste à un point inimaginable et par la guerre (en Asie Centrale des pyramides de têtes coupées) mais la surface des terres défrichées ne recule pas, les investissements dans les villes continuent. Il s’agit donc de souligner la solidité paradoxale de la société médiévale. J’avoue que les questions de démographie sont passionnantes : où sont les régions les plus peuplées ? les villes les plus importantes ? Et les plus grands travaux d’urbanisme ? à Tenochtitlan, Jodhpur et Pékin.
  
Gentile Bellini, Le sultan Mehmet II,
1480, Londres, National Gallery
La nouvelle capitale de l’empire ottoman qu’est Istanbul à la fin du XVe siècle fourmille de dialectes et langues – arménien, grec populaire ou lettré, turc, langues slaves balkaniques, albanais – parlés par la population musulmane, chrétienne, et bientôt juive, avec l’arrivée des Sépharades chassés d’Espagne en 1492 et porteurs de leur dialecte judéo-latin. Mais à ces langages de la maison, de la rue, des minorités, se superpose dans les usages courtois et auliques l’utilisation combinée d’un turc osmanlï* en voie d’affinement littéraire rapide, d’un persan de cour qui l’influence et le double dans les registres poétiques et administratifs,e t de l’arabe coranique, sacralisé, qui les irrigue tous deux de son empreinte conceptuelle et stylistique.

*osmanlï : nom d'une dynastie turque

6 commentaires:

  1. Un billet fort intéressant ! Arrives-tu à tout garder en mémoire ?
    A la citadelle de Calvi, nous avons aussi la maison où Colomb est né.

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  2. Le suis ravie de cette référence car c'est un siècle qui m'attire et pour avoir lu un essai de P Boucheron sur Vinci et Machiavel je le sais tout à fait passionnant

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  3. Syl : je ne me souviens pas de tout, non, mais au moins des questions posées et cela fait déjà beaucoup. C'est drôlement enrichissant.
    Dominique : c'est vrai que Boucheron a fait des romans aussi à propos de ce siècle (mais ils m'attirent beaucoup moins).

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  4. siècle passionnant! Le livre parait tout autant. mais il faut être dispo!

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  5. Il faut se prévoir un voyage au Japon ou quelque chose de ce goût là pour avaler les 1500 pages en effet. Ceci dit, il y a quelques passages que j'ai laissé tomber mais l'ensemble se lit bien.

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