La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



vendredi 26 septembre 2014

D’abord je ne vis que les restes bleuâtres de la brume matinale, qui flottaient sur l’horizon, comme des icebergs en train de fondre.

Robert Louis Stevenson, Dans les mers du Sud, traduit de l’anglais par Théo Varlet et Isabelle Chapman, 1890, textes édités de façon dépareillés après la mort de l’auteur, lu chez Payot.

En 1888, Stevenson et sa Fanny décide de partir pour « les mers du Sud » à savoir la Polynésie maintenant française (mais à l’époque, rien n’est fixé). Ils fuient le climat malsain de l’Écosse, malsain pour la santé fragile de l’auteur et malsain pour la création – le contrôle victorien ne convient pas à celui qui semble épris de liberté et n’a de cesse que vouloir se rendre dans les endroits les plus dangereux.

Pour ajouter une dernière note d’horreur à la pensée de cette précaire chaussée annulaire perdue au milieu de l’Océan, répétons que son roc n’est même pas d’honnête roc, mais organique, en partie vivant, en partie pourrissant ; même la mer claire et le brillant poisson d’alentour sont empoisonnés, le plus dur rocher farci de vers, la plus légère poussière vénéneuse comme une drogue d’apothicaire.

Les îles de cette région du monde sont loin d’être toutes entièrement aux mains des administrations occidentales, les basculements de pouvoir y sont encore fréquents et si le Blanc y jouit d’un statut supérieur, il y est cependant nettement minoritaire et doit composer avec ceux qui, il n’y a pas si longtemps, mangeaient encore de la chair humaine (du « cochon-long »). En conséquence de quoi, l’attitude de Stevenson est complexe. Il s’intéresse réellement aux peuples qu’il a sous les yeux et évite les anecdotes pittoresques habituelles. Pour chaque île, il étudie le rivage, la personnalité du chef, l’histoire récente, la population, le livre se veut sérieux (cela peut dérouter). Les maux dont souffrent les Polynésiens ont souvent pour cause l’arrivée des Blancs selon lui (ses amis écossais crieront au scandale, en pleine constitution de l’empire) et il détaille les ambiguïtés de ce monde en transformation (lui-même est ambivalent et plus ou moins sympathique). Il n’a pas la prétention de se mêler à eux, mais surprend visiblement ses interlocuteurs par l’amitié qu’il leur offre. Stevenson n’exprime pas de bonté béate pour de supposés bons sauvages, mais ressent toujours de l’amitié pour l’être humain.
 
Forêt tropicale, sur l'île de Fatu Iva, archipel des Marquises, Wiki image
Parmi les notes originales, celles sur la danse et la musique que Fanny et Robert Stevenson étudient avec beaucoup d’attention.
Stevenson a la tête pleine des récits de voyage de toute sorte, cette île inconnue pourrait être la terre nouvelle à laquelle aborde un Énée du bout du monde. Ce qui me rend le livre touchant est précisément ce que n’ont pas supporté les amis de Stevenson : le fait que tour à tour il soit conscient d’être en présence d’un monde radicalement étranger, peut-être sauvage et venu d’une autre époque, au bord duquel il restera et qu’il ne puisse s’empêcher de l’inscrire dans son humanisme familier et de le faire participer à l’égal des Romains et des Écossais à l’histoire humaine. Mais ce recueil de textes n'a pas la même puissance que le récit À travers les grandes plaines.

On les dit très sauvages, et fiers de passer pour tels. Ils nous parurent, en effet, se pavaner à travers la ville comme les Highlanders en plaid par les rues d’Inverness, drapés dans la conscience de leurs vertus barbares.
 
Tombe de Stevenson, Mont Vaea, Samoa, image Wiki
Je rappelle que c’est au bout du monde qu’il a écrit un de ses plus beaux romans, Le Creux de la vague.
  
Jour et nuit, l’alizé dévide sur la voûte du ciel son rouleau de nuages, gigantesques sculptures, ou bien traînée de débris, défilé de formes singulières, étirées et difformes, de bêtes, d’arbres, de têtes, de torses de vieux marbres, formes changeantes, évanescentes et fugaces.

Cet été, France culture a consacré une série d'émissions aux îles Marquises.

3 commentaires:

  1. je prends beaucoup de plaisir à la lecture de ce billet et je m'énerve un peu car je crois n'avoir jamais lu "le creux de la vague"

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci. Le livre est intéressant, mais pas aussi prenant que d'autres (Silverado notamment). Quant au Creux de la vague, il y a un billet sur le blog si tu veux te faire une idée.

      Supprimer
  2. Merci pour le commentaire. Après Slocum qui a rencontré la veuve de Stenvenson, London, je remonte à la source !
    http://diacritiques.blogspot.fr/2016/12/slocum-la-manoeuvre.html

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").