Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

mardi 13 octobre 2015

Qui a une langue pour parler peut passer la mer, disait justement le proverbe.


Leonardo Sciascia, La Mer couleur de vin, traduit de l’italien par Jacques de Pressac, parution originale 1971, édité en France chez Denoël.

D’abord il a un nom très doux, Sciascia. Et puis il parle de la Sicile.

Et si cela ne vous suffit pas… C’est un recueil de nouvelles qui prennent place en Sicile, entre la fin du XIXe siècle et l’après Seconde guerre mondiale. Nous croisons une vieille histoire de maffia et de haines recuites, un voyage en train, des familles qui veulent rejoindre l’Amérique, des couples qui règlent leurs comptes… L’auteur s’intéresse non aux paysages (forcément sublimes), mais aux êtres humains, jamais monolithiques, toujours balancés entre leurs contradictions.

C’était une nuit qui semblait faite sur mesure : une obscurité compacte dont à chaque geste on sentait presque le poids. Et le bruit de la mer, ce souffle de la bête féroce qu’est le monde, vous remplissait de crainte : un souffle qui venait s’éteindre à leurs pieds.

Je retiens un petit garçon mal élevé, mais si intelligent et attachant (et qui empêche tout un wagon de dormir), des femmes qui rusent avec les carcans d’une vieille éducation et qui veulent travailler ou se débarrasser de leur mari, des malfrats qui semblent exercer un travail ordinaire.
C’est un monde, un peuple, une île qui nous sont racontés dans le désordre par une belle évocation, sans grands mots, sans image féérique, mais avec beaucoup de simplicité et de vérité et d’affection. Ces nouvelles racontent des histoires qui semblent authentiques (à défaut de l’être) et dénoncent aussi le poids de la société, de la tradition, des préjugés, de la religion.

Sénicourt, Marchand d'eau à Agrigente, 1913, médiathèque
Charenton-le-Pont, RMN.
« On dirait du vin, dit Nenè.
- Du vin ? fit le professeur, perplexe. Je me demande comment cet enfant voit les couleurs : on croirait qu’il ne les distingue pas encore. Elle vous semble couleur de vin, à vous, cette mer ?
- Je ne sais pas, mais il me semble qu’on peut y voir une veinure un peu rougeâtre, dit la jeune fille.
- La mer couleur de vin : je l’ai déjà entendu dire, ou je l’ai lu quelque part, dit l’ingénieur.
- Quelque poète l’aura peut-être écrit, mais moi, une mer couleur de vin, je n’en ai jamais vu », dit le professeur. Et il expliqua Nenè : « Tu vois, là en dessous de nous, près des rochers, la mer est verte ; plus loin, elle est bleue, bleu sombre.
- Pour moi, elle ressemble à du vin, dit Nenè avec assurance.
- Il est daltonien, dit le professeur.
- Daltonien ? Tu veux rire, s’indigna Mme Miccichè, il est têtu. »

L'avis de Jérome et de Jostein.


8 commentaires:

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    1. Il m'en reste encore un à lire pour ton défi octobre en Italie et ce sera tout.

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  2. Il est en cours de lecture... euh, depuis un moment, ceci dit, comme quelques autres volumes de nouvelles. Pourtant j'ai beaucoup aimé les premières.

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    1. Une tendance à privilégier les romans peut-être..

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  3. justement je l'ai dans ma liseuse pour les vacances!

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  4. J'aime beaucoup l'extrait plein d'humour que tu as choisi; ce dialogue est plein de saveur et du coup les personnages aussi.

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    1. Très représentatif du style de l'auteur, tout en simplicité et vérité.

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