La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 23 mai 2016

Des judas, je pouvais voir la surface de la mer en ébullition.

Albert Sánchez Piñol, La Peau froide, traduit du catalan par Marianne Millon, 2002.

Un roman qui fait très peur.

Le narrateur arrive comme climatologue sur une île minuscule de l’océan Antarctique. Il doit y passer un an, en compagnie du gardien de phare. Mais dès la première nuit, il est assailli par des monstres marins. À partir de ce moment, tout s’organise en vue de la survie.

En réalité, tout s’avère beaucoup plus compliqué. D’abord, on n’arrive pas sur cette île complètement par hasard. Et puis l’autre homme, le gardien de phare, n’est pas vraiment un allié. Enfin et surtout, les monstres sont à la fois proches des êtres humains et très différents, ils terrifient et pourtant sont aussi des êtres sensibles. Notre narrateur va passer par toutes les gammes d’émotions possibles.
A. Masson, La chute des corps, 1960, collection privée, M&M
Ce roman m’a fait assez peur pour que j’évite de le lire juste avant de dormir. Et pourtant je l’ai lu très rapidement, pour savoir comment aller avancer le récit (en réalité, on se doute franchement du dénouement) et pour ne plus sentir cet univers si oppressant me coller à la peau. Il faut dire que la menace a la force de l’évidence : pas de gémissement furtifs ou de bruits bizarres, mais l’assaut direct de dizaines ou de centaines de créatures aux mains palmées chaque nuit ou presque. À l’homme de succomber ou de devenir fou ou de faire face, même si les trois positions sont compatibles. On a aussi la sensation que le narrateur, malgré toute sa raison et ses résolutions, est pris dans un engrenage infernal, au-delà de l’humanité, dont le lecteur sait qu’il ne parviendra pas à sortir.
Une très belle écriture propre aux grands romans d’aventures ou aux méditation intérieures, aux récits de voyage, mise au service d’un huis clos oppressant.

En l’observant, je n’ai pu éviter un frissonnement : les yeux sont des miroirs d’un bleu prodigieux, plus ronds qu’ovales. Un brillant d’ambre, un liquide oculaire avec une densité de mercure. Je me suis vu dedans, en train de la regarder, c’est-à-dire me regardant. J’ai failli abandonner. Quand on se voit reflété dans les yeux du monstre, on ressent des vertiges ridicules mais puissants, que quelqu’un qui ait partagé cette expérience ose m’accuser.


2 commentaires:

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