La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



vendredi 17 juin 2016

J’ai l’impression d’être tombé du ciel, comme une pierre dans un étang.

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, traduit de l’italien par Jeanne Modigliani, parution originale 1945.

Une belle plongée parmi les paysans des Pouilles.

L’auteur, qui est aussi le narrateur, fait partie des « confinés », exilés de l’intérieur par le régime fasciste. Le voilà contraint de demeurer sous surveillance à Gagliano. Ce bout de village se trouve dans une misère noire, les paysans pauvres sont la proie de la malaria et de diverses maladies. Pas d’argent, de lourds impôts, peu à manger. Une petite bourgeoisie locale qui s’assure de son pouvoir sur ces êtres qui n’attendent rien de Rome.
Levi passe un an dans cet endroit désolé, à peindre et à pratiquer la médecine. La nature n’a rien de superbe ou de bucolique. De la roche grise et de la glaise. Les êtres humains n’ont rien de plus glorieux avec leurs faces noires. Il observe. Il observe les mœurs des paysans, leur rapport à la médecine, à la sorcellerie. Gagliano est à l’écart de tout, mais pas du monde, puisque ceux qui ont réussi à atteindre les États Unis envoient argent, outils ou photographies de Roosevelt, alors même que les objets sont rares dans ce milieu déserté.
Il rencontre un charmeur de loups, des femmes qui portent tout sur leur tête, l’eau, le bois, parce qu’elles ont un enfant cramponné au côté, des êtres à la double nature, notamment une femme avec une mère humaine et une mère vache.
Ce séjour l’amène nécessairement à réfléchir sur l’État et sur ses rapports avec les paysans, à lui le militant politisé en –isme. Il est obligé de revoir certaines de ses positions, même s’il est peu question de l’actualité dans le livre qui contient simplement des allusions à la guerre en Afrique. Le pouvoir est décidément bien loin.
Mantegna, Le Christ au jardin des Oliviers, tempera bois vers 1458-60, Londres National Gallery  
Les paysans remontaient par les routes avec leurs bêtes et refluaient vers leurs maisons, comme chaque soir, avec la monotonie d’une éternelle marée, dans leur monde obscur, mystérieux, sans espoir. Les autres, les seigneurs, je les connaissais déjà trop et je sentais avec répulsion le contact gluant de l’absurde toile d’araignée de leur vie quotidienne, nœud poussiéreux et sans mystère, d’intérêts, de passions misérables, d’ennui, d’impuissance avide, de misère. Maintenant, comme demain et toujours, en passant par l’unique rue du village, je les reverrai sur la place, et écouterai sans fin leurs plaintes haineuses. Qu’étais-je venu faire ici ?
Le ciel était rose, vert, violet : les couleurs magiques des terres à malaria, et paraissait extrêmement lointain.

L’avis d’Eimelle. Bon pour le défi italien d’Eimelle.



8 commentaires:

  1. et quand on voit ce site devenu maintenant très touristique... la roue tourne!

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    1. J'ai vu les photos sur ton blog, oui, le changement est impressionnant !

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  2. Je ne l'ai pas lu mais Francesco Rosi, avec Gianmaria Volonte, en a Fait une belle adaptation.

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    1. C'est donc de ce film que vient la photo de la couverture du livre ; je le verrai avec plaisir.

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  3. catherine beauzac17 juin 2016 à 13:43

    Ce livre avait été une découverte .

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  4. Comme Eeguab, je ne l'ai pas lu mais j'ai vu le film très beau.

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