Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

mardi 5 juillet 2016

Je ne compris pas grand-chose, mais j’appris que le mot esquimau pour « pain » est lechem.

Mordecai Richler, Solomon Gursky, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, parution originale 1989, édité en France aux Éditions du sous-sol.

Énorme !

Tout commence avec Ephraïm Gursky qui surgit sur un traîneau à chiens un hiver de 1851 dans un village du Canada. On relève ensuite quelques étonnantes traces hébraïques chez les Inuits et puis dans les années 1970 on suit Moses Berger, alcoolique et fasciné par la figure de Solomon Gursky (le petit-fils d’ephraim).

« C’est comment, la Sibérie ? lui demanda un jour Moses.
- Comme le Canada, répondit Shloime en haussant les épaules. Qu’est-ce que tu crois ? »
Pour eux, le Canada n’était pas encore un pays ; il s’agissait plutôt d’une sorte d’annexe. Ils étaient toujours du mauvais côté du Jourdain, en terre de Moab : les publications politiques trimestrielles et les journaux en yiddish qu’ils dévoraient venaient tous de New York.

Ce roman raconte dans le désordre l’histoire invraisemblable d’une famille : Ephraïm qui a converti au judaïsme certains Inuits (ce qui donne des pages savoureuses sur les ethnologues) et dont l’animal totémique est le corbeau, ses trois petits-fils (dont Solomon) qui ont fait fortune à la frontière entre le Canada et les USA grâce au commerce d’alcool pendant la Prohibition et qui essaient de passer à la respectabilité d’un grand groupe. Il est question d’une mythique partie de poker, d’un mort en avion, de cannibalisme… Solomon entre finalement assez tard en scène, car ce qui importe, c’est la peur qu’il suscite chez ses frères. Parallèlement, Moses navigue à vue entre les membres de la famille Gursky, ses recherches dans les archives, l’alcool, les femmes et son père. Rien ne va droit, tout va de travers (à tous les sens du terme).
Ce qui nous est raconté, c’est une autre histoire du Canada, loin des aventuriers et des pionniers. Tout le monde en prend pour son grade : les juifs un peu miteux, les francophones carrément sous-développés, les anglophones riches et bêtes ou pauvres et bêtes, les noirs, les homosexuels, les femmes, les Inuits… Le Nord apparaît comme une zone blanche et mystérieuse, pleine de grandeur, loin des forêts pleines de moustiques et des villes où les êtres humains sont au service de l’argent. C’est l’histoire d’une fortune faite par des gangsters (j’aime bien ça) et d’un pays construit dans la misère.

Dans les rues de Montréal.

Voici comment je vois les choses. Le Canada, c’est moins un pays qu’un ramassis des descendants mécontents de peuples vaincus. Les Canadiens français, qui s’apitoient sur leur sort ; les enfants des Écossais qui ont fui le duc de Cumberland ; les Irlandais, la famine ; et les Juifs, les Cent-Noirs. Puis il y a les paysans venus d’Ukraine, de Pologne, d’Italie et de Grèce, bien commodes pour faire pousser le blé, extraire le minerai, taper du marteau et faire tourner les restaurants, mais que, autrement, il vaut mieux garder là où ils sont. La plupart d’entre nous s’entassent toujours le long de la frontière, le nez collé à la vitrine du magasin de bonbons, effrayés par les Américains d’un côté et par l’immensité sauvage de l’autre.

J’ai beaucoup aimé cette lecture, en dépit de ou grâce à son aspect totalement décousu. Le lecteur se mélange un peu les pinceaux, même si un arbre généalogique des Gursky est fourni, et fait peu à peu le lien entre des détails apparemment épars. Le roman se moque des héros de la Prohibition et des soi-disant grands gangsters, de la diaspora juive, des ethnologues spécialistes de l’Arctique, de la petite bourgeoisie constitutive de Montréal, des migrants pouilleux qui sont venus au Canada au XIXe siècle. C’est d’assez mauvais goût, c’est drôle et intelligent.
Solomon Gursky est un héros insaisissable, mais présent partout, comme un dieu invisible et tout puissant.

Le roman est anglophone, mais une grande partie de l’action se déroule au QuébecL’avis de Philippe.
Destination PALla liste de lecture.

6 commentaires:

  1. J'ai adoré moi aussi. Je crois que ce que j'en retiens surtout, avec le passage du temps, c'est d'avoir beaucoup ri (les passages où le héros se fait passer pour un dieu auprès des tribus d'esquimaux est juste... hilarant).

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    1. Ah oui, tout ce qui touche à la partie Grand Nord est formidable !

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  2. Réponses
    1. Mais tout à fait ! Je le relirai certainement.

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  3. Vu hier en librairie : la bête est lourde!!!

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    1. 630 pages, bien serrées et bien denses, en effet. Mais je l'ai lu assez vite pourtant.

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