Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

mardi 8 novembre 2016

S’il fallait trouver des raisons avant de continuer à respirer, la terre serait nue comme un œuf.


Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, 1998.

Un roman pas comme les autres.

Au début, le narrateur raconte comment le monde a changé le jour où son frère a découvert son père mort. Ce narrateur emploie un vocabulaire étrange et le lecteur hésite : est-ce un roman de fantasy ? de science-fiction ? Ou le narrateur n’a-t-il pas plutôt grandi à l’écart de tout, dans une famille où les règles sont différentes ? Au lecteur de se faire peu à peu son idée et de comprendre progressivement ce qui lui est raconté.

Papa avait une façon de respirer qui ne laissait aucune place au doute. Même quand il avait une figette, qu’il ne bougeait pas plus qu’une patère, même quand il avait un regard fixe qui n’en finissait pas, il suffisait d’observer sa poitrine – qui, plate au départ, se gonflait comme notre seul jouet la grenouille, atteignait un volume qu’on aurait dit le ventre d’un cheval mort, puis se dégonflait avec de courts arrêts, par petites saccades – pour connaître que papa était encore de ce monde, malgré sa figette.

Cette langue est à la fois familière et déroutante : les livres sont appelés dictionnaires, le cahier grimoire, les femmes sont soit des putes soit des saintes vierges. Le père, mort ou vivant, semble doué d’un pouvoir immense, ayant créé de toutes pièces un monde qui est le seul connu par ses enfants. Il est à la source de ce qui est interdit, de ce qui est autorisé et des liens avec les « semblables », les autres être humains. Non seulement nous voyons tout par les yeux du narrateur, mais nous percevons tout par son langage. Par ailleurs, le fils oublie de nous mentionner tel ou tel élément et le lecteur comprend après coup et doit éventuellement relire avec une nouvelle interprétation en tête.
Ce court roman est très prenant. Il est rare d’être obligé d’être attentif à ce point aux mots et à leur signification, à réfléchir à leurs connotations et à tout ce que cela suppose. Par ailleurs, les événements sont nombreux, les retournements aussi et le lecteur alterne entre espoir et angoisse pour les personnages.
A. Edson, Au fond des bois, 1870, Montréal musée des Beaux-Arts, M&M
J’ai eu envie de relire immédiatement pour revoir cette multitude de détails signifiants. Une telle densité de la langue est rare et bienvenue. J’ai été prise par la vivacité des sentiments et des mots. C’est comme un conte. 

Je fais confiance aux mots, qui finissent toujours pas dire ce qu’ils à dire. Tournez cinq fois sur vous-même, les yeux fermés et, avant que de les rouvrir, un caillou que vous aurez lancé, vous ne saurez qu’il aura bien fini par retomber sur terre. Ainsi sont les mots. Ils arrivent toujours, coûte que coûte, par se poser quelque part et cela seul est important.

Merci Sylvie pour cette belle lecture ! Lire au Québec.
Novembre au Québec chez Karine.

L’avis d’Anne et l’avis de la petite marchande de prose.


14 commentaires:

  1. Un des très très grands livres de ma vie (ils sont très peu nombreux). Je n'ai jamais écrit de billet dessus et ne le ferai probablement jamais tant sont compliqués et extrêmes les sentiments qu'il m'inspire...

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    1. Comme je te comprends. J'ai voulu le conseiller à mon club de lecture juste le lendemain après l'avoir fini et je suis restée muette, impossible de m'expliquer.

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  2. c'est un livre à lire à haute voix, ce qu'une amie et moi avons fait en 1996 à VAUVENARGUES, au coin du feu.
    un chouchou!

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  3. Ce livre là est sur mon étagère depuis des lustres, j'attends le bon momement, je sais que ce sera un choc, je me prépare :-) j'aime Gaetan Soucy !

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    1. Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, et je le relirai certainement.

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  4. Toujours difficile de suggérer des titres. Gaétan Soucy est de mes auteurs préférés. Suis ravie de voir que cette lecture t'a plu.

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  5. à voir comme ça , ça parait un peu complexe non?

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    1. C'est plus déstabilisant que complexe, mais il est vrai que le lecteur est obligé d'être attentif aux mots, ce qui est une bonne chose.

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  6. J'ai absolument adoré ce livre, l'an dernier. Une vraie pépite (en même temps qu'une vraie claque !)

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    1. Exactement, ça ne ressemble à rien d'autre.

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  7. un avis qui m'intrigue. Je note avec un peu d'appréhension. *Marie*

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    1. Pour le moment je ne connais que des gens qui ont aimé. Espoir !

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